Skip to main content

Full text of "Souvenirs sur Madame de Maintenon"

See other formats


"v^rï-siî  ^ 


^.^ 


e^  f  %  T 

"i 

Sik..3 

1 

f      ;  '"  "^-'^Ll      P'^ 

L  *^'^ 

V     fed 

^       ' 

•4V   ■       ^ 

-^■»a>V.'    -'f^    ' 

,>:*; 

,  ^^^ 

1 

*^^t*'Of* 

■■«    .  .3(!^ 

mn.^-^^ 


mr^ 


É.**^ 


^    ■' 

iÇ 

,J 

t 

î«V.-, 

î^^'  '  ■; 

t* 

♦i 

*%; 

u  .^i 


iS^mr^  -.  ;Sr 


?V^ 


SOUVENIRS 

SUR 

MADAME  DE  MAINTENON 


LES    CAHIERS 


MADEMOISELLE  D'AUMALE 


Droits  de  reproduction  et  de  traduction   réservés  pour  tous  les  pays, 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège  et  la  Hollande. 


SO'j.Oo.  —  Coulommiers.  Imp.  Paul  BRODARD.  —  4-Û3. 


porirtii/    ii/j/ja/-/i^.'it!nt  a  ^yJC  Aéon —^  ru 


SOUVENIRS 


SUR 


MADAME  DE  MAINTENON 

PUBLIÉS     PAR 

LE   r/^  D'HAUSSONVILLE   &  G.   HANOTAUX 

DE     l'académie     française 


LES   CAHIERS 

DE 

MADEMOISELLE    D'AUMALE 

AVEC     UNE     INTRODUCTION      PAR 

G.    HANOTAUX 


PARIS 
CALMANN-LÉVY,    ÉDITEURS 

3.     RUE     AUBER,     3 


INTRODUCTION 


Madame  de  Maintenon  voulut  —  ce  sont  ses 
propres  expressions  —  être  «  une  énigme  pour  le 
monde  '  »  :  elle  voulut  être  aussi  «  une  énigme 
pour  la  postérité"  ».  «  Pétrie  de  gloire  et  d'amour- 
propre  ^  »,  —  c'est  encore  elle  qui  parle,  —  elle 
avait  l'orgueil  raffiné  de  la  modestie.  Il  lui  plai- 
sait qu'on  sût  mal  ce  qu'elle  avait  été  et  par  quels 
chemins  elle  avait  passé.  Gomme  elle  avait  dis- 
posé et  arrangé  sa  vie,  elle  prétendit  disposer 
et  arranger  sa  mémoire  :  femme  singulière  et 
vraiment  unique,  qui  poursuivit  les  soins  de  la 
prudence  et  l'entreprise  de  la  séduction  jusque 
par  delà  la  tombe. 

1.  Th.  La  vallée,  Madame  de  Maintenon  et  la  maison  royale 
de  Saint-Cyr.  Paris,  Pion,  1862,  in-8°,  p.  34. 

2.  Correspondance  générale  de  Madame  de  Maintenon,  Intro- 
duction, p.  1. 

3.  A.  GefTroy,  Madame  de  Maintenon  d'après  sa  correspon- 
dance authentique.  Paris,  Hachette,  1887,  in-12,  t.  I,  p.  44. 


II  INTRODUCTION, 

Il  faut  observer,  cVabord,  comment  une  femme 
s'habille.  Selon  la  figure  et  l'air  qu'elle  se  donne, 
on  découvre  le  personnage  qu'elle  joue.  Ecoutez 
celle-ci  :  «  J'ai  soutenu  dans  ma  jeunesse  et  au 
milieu  du  plus  grand  monde  de  ne  porter  qu'une 
simple  élamine  dans  un  temps  oii  personne  n'en 
portoit.  Je  n'avois  pas  assez  de  bien  pour  égaler 
les  autres  dans  la  magnificence  de  leur  habille- 
ment; j'aimois  mieux  me  jeter  dans  l'extrémité 
contraire...  Je  ne  saurois  vous  dire  l'estime  que 
cela  m'attira;  on  ne  pou  voit  se  lasser  d'admirer 
qu'une  jeune  personne,  au  milieu  du  monde,  eut 
le  courage  de  soutenir  un  habillement  si 
modeste;  il  l'étoit,  en  effet,  et  n'avoit  rien  de 
bas  ni  de  rebutant;  si  la  qualité  de  l'étoffe  étoit 
simple,  l'habit  étoit  bien  assorti  et  fort  ample,  le 
linge  étoit  blanc  et  fin,  rien  ne  sentoit  la  mes- 
quinerie. Je  paroissois  plus  avec  cela  que  si 
j'avois  eu  un  habit  de  soie  décolorée...  » 

Rien  qu'à  ce  trait,  le  grand-père  Agrippa  eût 
reconnu,  chez  Françoise  d'Aubigné,  le  sublime 
détour  du  «  paroislre  ». 

Le  confesseur,  le  bon  abbé  Gobelin,  qu'on  eût 
pu  croire  plus  myope,  ne  s'y  trompe  pas.  Made- 
moiselle d'Aumale  nous  a  conservé  la  remon- 
trance où  il  alisse  un  de  ces  éloges  divins  aux- 


INTRODUCTION.  III 

quels  aucune  femme  ne  serait  insensible.  «  Vous 
n'avez  que  des  étoffes  communes;  mais  je  ne 
sais  ce  qu'il  y  a  :  je  vois  lomjjer  avec  vous,  quand 
vous  vous  mettez  à  genoux,  une  quantité  d'étoffes 
à  mes  pieds  qui  a  si  bonne  grâce  que  je  trouve 
quelque  chose  de  trop  bien  *  » . 

«  Trop  bien  »,  c'est  le  mot  exact.  Des  volumes 
d'Instructions  édifiantes,  un  art  exquis  de  l'ar- 
rangement épistolaire,  avec  la  pensée  perpétuelle 
«  de  ce  qu'on  en  pensera  »,  les  aveux,  les  con- 
fessions, les  sincérités  sont  moins  éloquentes  et 
moins  persuasives  que  ce  geste  où,  dans  l'am- 
pleur des  plis,  la  belle  pénitente  tombe  aux  pieds 
du  confesseur. 

Elle  était  la  perfection  même  :  les  traits  déli- 
cats et  menus,  la  ligure  ronde  et  poupine,  le 
teint  d'une  blancheur  éclatante  sous  la  chevelure 
sombre  tout  envolée  autour  d'un  front  de  déesse, 
des  sourcils  légèrement  arqués  où  la  volonté  était 
inscrite,  un  nez  droit  à  peine  renflé  du  bout 
comme  pour  insinuer  une  promesse  discrète  de 
fine  sensualité,  une  bouche  petite,  minaudière, 
roulant  un  sourire  charnu  où  la  discrétion  l'em- 
porte   décidément   sur   la    volupté ,   une    gorge 


1.  Voir  premier  volume,  p.  52. 

T.  II. 


IV  INTRODUCTION. 

faite  au  moule,  froide  et  blanche,  une  laille  pleine, 
un  corps  proportionné,  enlevé  d'un  rythme  souple, 
sain  et  juste,  toute  la  personne  illuminée  par  un 
regard  de  velours  noir,  obscur  et  clair,  souve- 
rain s'il  repose,  mais  s'il  s'éveille,  ardent,  vif, 
animé,  mutin,  fier,  prévenant,  enchanteur,  révé- 
lant par  son  intensité  profonde,  les  supériorités 
ataviques  de  cette  race  des  d'Aubigné  :  la  vigueur, 
l'esprit,  l'entreprise,  et,  en  plus,  un  sens  de  la 
règle  et  de  la  mesure  qui  avait  manqué  à  tous 
les  ancêtres. 

Elle  était  belle,  tous  ses  contemporains  et 
même  les  femmes  le  proclament,  d'une  beauté 
calme  où  la  maturité  mit  une  grâce  savoureuse. 
L'intelligence  ne  peut  être  mise  en  doute. 
Selon  l'observation  de  La  Beaumelle,  on  ne  sau- 
rait monter  si  haut  et  soutenir  un  tel  vol,  si  l'on 
n'a  des  ailes. 

Quant  au  moral  et  au  caractère,  il  faut  savoir 
d'abord  ce  qu'elle  voulait  que  l'on  sût  d'elle; 
car  elle  s'étudie  et  se  décrit  sans  cesse  :  «  Dès 
mon  enfance,  j'étois  ce  qu'on  appelle  un  bon 
enfant,  tout  le  monde  m'aimoit...  Après  cela,  je 
fus,  dans  le  monde,  recherchée  d'un  chacun...  Je 
m'occupois  beaucoup  plus  des  autres  que  de  moi... 
J'ai  vu  de  tout,  mais  toujours  en  tout  honneur... 


I  N  T  K  0  I)  l  C  1'  1  0  .\  .  V 

Je  voulois  faire  un  beau  personnage  cl  qu'on  dit 
du  bien  de  moi;  c'éloit  là  mon  idole'...  » 

»  Dans  le  temps  où  je  demeurois  à  Paris,  j'allois 
ordinairement  cbcz  ma  bonne  amie  madame  de 
Montchevreuil  ;  je  travaillois  sans  penser  au 
chaud  et  au  beau  temps  et  sans  sortir  une  fois 
pour  prendre  l'air.  Une  petite  mignonne  auroit 
dit  bien  souvent  :  Ah!  qu'il  fait  chaud!  Quoi!  par 
un  si  beau  temps,  ne  pas  aller  se  promener.  —  Je 
ne  pensois  à  rien  de  tout  cela  tant  je  travaillois 
avec  atTection...  Je  voudrois  avoir  fait  pour  Dieu 
ce  que  j'ai  fait  dans  le  monde  pour  conserver  ma 
réputation"... 

»  Croiriez- vous  bien  que  ce  qui  a  d'abord  servi 
de  fondement  à  cette  étonnante  fortune,  sans  que 
j'y  pensasse  le  moins  du  monde,  sont  tous  les 
services  d'amie  que  madame  de  Montespan 
remarqua  que  je  rendois  à  madame  d'Heudi- 
court...  Je  faisois  là  les  mêmes  choses  que  chez 
madame  de  Montchevreuil.  Jamais  six  heures  ne 
me  prenoient  dans  mon  lit,  et  pendant  que  la  maî- 
tresse du  logis  ne  se  levoit  qu'à  midi,  je  donnois 
ordre  à  tout  dans  sa  maison  et  mettois  en  train  les 
tapissiers   et    les    ouvriers    ({ui   y    étoient,    leur 

1.  licITroy,  t.  I,  p.  20. 
■Z.  Ibul.,  p.  '11. 


VI  INTRODUCTION. 

aidant  souvent  quand  je  voyois  qu'ils  en  avoient 
besoin  ^  » 

Lisez  le  «  Projet  de  la  conduite  que  je  vou- 
drois  tenir  si  j'estois  hors  de  la  cour  »  :  la  prière, 
les  œuvres,  des  mœurs  irréprochables,  tout  tend 
vers  Dieu  :  «  Lever  à  sept  heures  en  été,  à 
huit  heures  en  hiver;  rester  une  heure  en  prière 
avant  que  d'appeler  mes  femmes...  Je  destine- 
rois  trois  jours  de  la  semaine  :  un  pour  visiter 
les  pauvres  de  ma  paroisse,  l'autre  pour  aller  à 
riIôtel-Dieu  et  l'autre  pour  les  prisonniers;  — 
passer  mes  soirées  à  travailler  et  à  lire...  être 
habillée  modestement  et  ne  porter  jamais  ni  or,  ni 
arsrent;  donner  le  dixième  de  mon  revenu  aux 
pauvres-...  —  Je  disois,  il  y  a  bien  des  années, 
à  M.  de  Barillon,  qu'il  n'y  a  rien  de  si  habile  que 
de  n'avoir  point  tort,  et  de  se  conduire  toujours, 
avec  toutes  sortes  de  personnes,  d'une  manière 
irréprochable ^..  Je  n'ai  point  de  passion,  disait- 
elle  encore,  point  de  haines,  point  de  ven- 
geances, point  d'intérêt,  nulle  ambition  ^  » 

Si  elle  accepte  la  position  qu'on  lui  offre  près 
des  enfants  de   Louis   XIV   et   de   madame    de 

1.  GelTroy,  t.  I,  p.  32. 

2.  llnd.,  p.  62. 

3.  Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  75. 
■i.  Lavallée,  Madame  de  Mainlenon,  etc.,  p.  36. 


INTRODUCTION.  VII 

Montespan  c'est  pour  servir  lui,  parce  qu'il  est  le 
Roi,  non  elle,  qui  la  présente  cependant.  Celte 
sorte  de  docilité  hautaine  et  orgueilleuse  la 
relève  aux  yeux  du  monde  et  à  ses  propres  yeux. 
De  madame  de  Montespan,  elle  supporte  les  viva- 
cités, les  caprices,  les  rudesses,  dans  un  esprit  de 
résignation  chrétienne,  et,  aussi,  parce  qu'elle 
aime  ces  enfants  qu'on  lui  a  confiés,  qu'elle  les 
élève  et  les  soigne  comme  une  véritable  mère. 

Quand  elle  se  sent  assez  forte  pour  livrer  le 
combat  dont  le  cœur  royal  est  le  prix,  c'est  la  vertu 
chrétienne  qui  lui  donne  l'autorité  et  lui  impose 
l'action.  A  cette  heure,  elle  résume  en  elle  et  coa- 
lise autour  d'elle  les  convenances,  les  pudeurs, 
les  devoirs,  dont  l'orgueilleuse  maîtresse  a  fait 
litière.  La  petite  madame  Scarron  est  un  con- 
cile :  elle  parle  au  nom  de  la  Reine  délaissée, 
des  évêques  scandalisés,  du  bon  curé  Hébert,  de 
toutes  les  dignités  froissées  à  la  Cour  et  dans  le 
royaume.  La  religion,  la  piété,  la  vertu  dictent 
sa  conduite  :  «  Ceux  qui  disent  que  je  veux  me 
mettre  à  sa  place  ne  connaissent  ni  mon  éloigne- 
ment  pour  ces  sortes  de  commerce,  ni  l'éloigne- 
ment  que  je    voudrois  en   inspirer  au   Roi'.   » 

1.  Lavalléc,  Madame  de  Mainlenoii,  etc....  p.  24. 


VIII  INTHOni'CÏIOiV. 

'(  Je  suis  trop  glorifiée  de  cjnelque  bonne  inten- 
tion que  je  tiens  de  Dieu  '.  » 

Quand  la  Reine,  femme  de  Louis  XIV,  mourut, 
«  elle  parut  dans  un  si  grand  deuil,  avec  un  air 
si  affligé  que,  lui,  dont  la  douleur  étoit  passée, 
ne  put  s'empêcher  de  lui  faire  quelques  plaisan- 
teries-. » 

Elle  s'apitoie  sur  la  situation  que  ce  veuvage 
fait  au  Roi.  Elle  demande  des  prières  à  l'abbé 
Gobelin  :  «  Ne  vous  lassez  point  de  prier  pour 
le  Roi;  il  a  [dus  besoin  de  grâce  que  jamais  pour 
soutenir  un  étal  contraire  à  son  inclination  et  à 
ses  habitudes  \  » 

Quand  Louis  XIV,  six  mois  après,  l'épouse 
elle-même,  elle  se  soumet  à  cette  volonté  royale 
ou  à  cette  décision  de  la  Providence  pour  le  bien 
du  royaume,  par  des  motifs  d'édification  et  pour 
couper  la  racine  des  exemples  déplorables  que  le 
Roi  et  la  Cour  donnent  au  peuple.  Rien  n'altère 
ces  sentiments  de  modestie  et  d'effacement  qui 
ont  toujours  été  les  siens.*  Elle  aime  le  Roi  : 
Rœderer  l'a  finement  démontré  ^.  En  tout    cas, 


1.  Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  I,  p.  21. 

2.  GefTroy,  l.  I,  p.  Ii6. 

3.  Iliid.,  p.  130. 

4.  Voir  la  iiiiniilieuse  étude,   très  favorable   à   matlame  de 
Maintenon,   iiui  occiip:',    la    moitié   du     voliiine   de    Ilo'derer, 


INTRODUCTION.  IX 

visant  si  haut  elle  se  porte  vers  le  bien,  et  c'est 
ainsi  qu'elle  se  résigne  à  celte  existence,  tout  à 
la  fois  cachée  et  reconnue,  en  pleine  Cour  et  en 
marge  de  la  Cour,  sous  les  yeux  de  tous  ces  gens 
qui  savent,  se  taisent,  jugent  et  n'oseraient  se 
permettre  ni  une  allusion,  ni  un  sourire,  tant  elle 
sait  mettre  de  netteté  et  de  justesse  dans  cette 
incertitude  et  cette  obscurité,  tant  cette  position 
occulte  est  autre  chose  qu'une  position  fausse; 
elle  dit  elle-même  :  «  Il  n'y  en  a  jamais  eu,  il 
n'y  en  aura  jamais  tle  semblable.  » 

Sa  fortune  se  consolide  :  sa  modération  s'af- 
firme. Il  est  vrai  qu'elle  case  son  monde  et 
encombre  un  peu,  de  ses  parents,  les  hautes 
situations  ecclésiastiques  et  militaires.  Mais  ce 
sont  les  mœurs  du  temps.  Pour  elle,  elle  ne 
demande  rien,  satisfaite  de  ce  qui  lui  est  accordé. 

Elle  subit  cette  vie  rude  qu'est  la  vie  de  Cour, 
sans  joie,  mais,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  sans  pédan- 
tisme  morose.  Le  Roi  est  un  maître  exigeant, 
môme  pour  ceux  qu'il  aime,  —  s'il  aime.  Il  faut 
faire  ce  qui  lui  plaît  et  tout  pour  lui  plaire.  Elle 
ne  gagne  pas  plus  sur  lui  que  le  reste  de  la  Cour. 
Il  vient  à  des  heures  régulières,  deux   ou  trois 

Mémoire  pour  servir  à  l'Ilisfoire  de  la  Société  polie  en  France, 
pp.  259  et  suiv. 


X  IXTROnUCTION. 

fois  par  jour;  s'assoit  dans  le  grand  fauteuil, 
de  l'autre  côté  de  la  cheminée,  reste  là  long- 
temps, cause  peu  et,  au  fond,  se  méfie  toujours. 
Ayant  le  corps  et  l'esprit  dispos,  il  est,  rien  que 
par  sa  présence,  pour  ceux  qui  l'entourent,  une 
écrasante  fatigue  :  «  Je  vais  presque  tous  les 
jours  à  Saint-Gyr  avant  le  jour;  le  Roi  est  dans 
ma  chambre  quand  j'en  reviens  et  j'ai  grand  besoin 
de  repos  quand  il  est  parti'...  Il  n'y  a  point  de 
milieu  dans  mon  état;  il  faut  en  être  enivrée  ou 
accablée.  —  Je  meurs  de  tristesse  dans  une  for- 
tune qu'on  aurait  peine  à  s'imaginer.  —  Je  me 
trouve  dans  un  état  à  en  avoir,  comme  on  dit, 
jusqu'à  la  gorge;  je  n'y  peux  plus  tenir;  je  vou- 
drais être  morte-.  » 

Mais  elle  règne;  du  moins,  l'ambition  est  satis- 
faite :  on  se  trompe  ;  elle  n'y  tient  pas  :  «  Bien 
des  personnes  croient  que  c'est  par  mon  industrie 
et  par  un  dessein  prémédité  que  je  me  trouve  à 
la  place  que  j'occupe.  Il  n'y  a  pas  même  jusqu'à 
mes  amis  qui  ne  soient  dans  cette  pensée.  Le 
maréchal  de  Créquy  dit  à  l'abbé  Testu  :  «  Ha  ça! 
»  monsieur  l'abbé,  parlons,  je  vous  prie,  de  cette 


1.  Voir  tout  le  tableau  dans  LavalléC;  p.  38,  et  comparer  avec 
le  cliap.  m  du  présent  volume. 

2.  Gefïroy,  Introduction,  t.  I,  p.  xlv. 


INTRODUCTION.  XI 

»  femme-là.  Il  faut  qu'elle  ail  un  grand  espril  el 
»  un  génie  bien  supérieur  pour  avoir  imaginé  au 
i>  coin  de  son  feu  el  conduit  comme  elle  l'a  fait  le 
»  dessein  d'une  fortune  aussi  élevée  que  la  sienne  !  » 
—  Oh  non!  assurément,  je  ne  me  suis  pas  mise 
où  je  suis!  C'est  Dieu  tout  seul.  Je  ne  l'aurais 
ni  pu,  ni  voulu  '  ». 

Un  concert  unanime  la  charge  de  tout  ce  qui  se 
fait,  et  surtout  du  mal.  Combien  injustement! 
Si  le  peuple  est  misérable,  si  la  guerre  se  prolonge, 
si  le  blé  manque,  on  l'accuse  :  dans  les  mauvais 
temps,  lors  de  cet  affreux  hiver  de  1709,  elle  ose 
à  peine  sortir  en  carrosse  :  «  On  veut  me  lapider  », 
écrit-elle-. 

Or,  elle  ne  sait  rien,  ne  fait  rien,  ou  bien  peu. 
Le  Roi  vient  chez  elle  avec  ses  ministres;  c'est 
vrai.  Mais  elle  est  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre, 
écoutant  à  peine,  le  plus  souvent  distraite, 
bâillant,  priant;  elle  ne  se  mêle  au  débat  que  si 
elle  est  directement  interpellée  ^  Elle  ne  con- 
seille que  rarement  et  avec  les  plus  grandes  pré- 


1.  Mcauisci'its  de  Versailles.  Lettres  édifiantes,  t.  VII,  cité  par 
GelTroy,  t.  I,  p.  xxvi. 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  208. 

3.  Ibid.,  t.  II,  p.  48-30.  Comparer  plus  loin,  p.  xxxviii  de  l'In- 
troducllon.  et,  dans  le  texte,  le  chapitre  Madame  de  Muintenon 
et  Louis  XIV. 


XII  INTRODUCTION. 

cautions.  Même  dans  les  matières  de  la  religion, 
elle  a  peu  d'influence  sur  le  Roi,  et  si  elle  insiste 
pour  lui  conseiller  de  bonnes  lectures,  le  rame- 
ner dans  la  voie  du  salut,  il  détourne  la  conver- 
sation et  répond  «  qu'il  n'est  pas  homme  de  suite, 
voulant  dire  qu'il  ne  suivoit  rien'  ». 

Que  ce  contact  est  froid.  Et  il  est  si  rude,  le 
plus  souvent!  On  lui  reproche  d'exercer  une 
tyrannie  domestique;  elle  est  la  première  esclave  : 
«  Quand  le  Roi  est  revenu  de  la  chasse,  il  vient 
chez  moi;  on  ferme  la  porte  et  personne  n'entre 
plus.  Me  voilà  donc  seule  avec  lui.  Il  faut  essuyer 
ses  chagrins  s'il  en  a,  ses  tristesses,  ses  vapeurs; 
il  lui  prend  quelquefois  des  pleurs  dont  il  n'est 
pas  le  maître;  ou  bien  il  est  incommodé.  Il  n'a 
point  de  conversation.  Il  est  tard;  je  suis  debout 
depuis  six  heures  du  matin  ;  je  n'ai  pas  respiré 
de  tout  le  jour;  il  me  prend  des  lassitudes,  des 
bâillements,  je  me  trouve  si  fatiguée  que  je  n'en 
puis  plus.  Le  Roi  s'en  aperçoit  quelquefois  et  me 
dit  :  «  Vous  êtes  bien  lasse,  n'est-ce  pas?  Il  faudrait 
»  vous  coucher.  »  Je  me  couche  donc;  mes  femmes 
viennent  me  déshabiller;  mais  je  sens  que  le  Roi 
veut  me  parler;  il  reste  encore  quelque  minisire... 

1.  GolTroy,  t.  I,  p.  261. 


INTRODUCTION.  XIII 

Enfin,  me  voilà  dans  mon  lit.  Le  roi  s'approche 
et  demeure  à  mon  chevet.  Pensez-vous  bien 
ce  que  je  fais  là.  Je  suis  couchée,  mais  j'au- 
rois  besoin  de  plusieurs  choses,  car  je  ne  suis 
pas  un  corps  glorieux...  Je  n'ai  pas  là  une 
femme...  Le  Roi  est  le  maître  partout;  il  fait 
tout  ce  qu'il  veut;  il  n'imagine  pas  que  l'on  soit 
autrement  que  lui'...  » 

Quand  elle  est  seule  avec  ses  amies  de  Saint- 
Cyr,  elle  va  jusqu'à  dire  que  ce  roi,  non  glorieux 
non  plus,  sent  mauvais.  11  y  a  d'autres  exigences 
au  sujet  desquelles,  à  soixante-dix  ans,  —  lui 
soixante-sept,  —  elle  consulte  encore  son  direc- 
teur-. Ah!  combien  de  larmes  elle  a  cachées  «  sous 
cette  grande  coifTe  noire  où  elle  est  enveloppée 
comme  en  un  nuage  ^  » 

Voici  ce  qu'elle  dit  à  son  élève,  sa  chère  pré- 
férée, madame  de  Glapion  :  «  Ne  voyez-vous  pas 
que  je  meurs  de  tristesse  dans  une  fortune  qu'on 
auroit  peine  à  imaginer  et  qu'il  n'y  a  que  le 
secours  de  Dieu  qui  m'empêche  d'y  succomber? 
J'ai  été  jeune  et  jolie,  j'ai  goûté  les  plaisirs;  j'ai 


4.  Entretien  particulier  d'une  confiance  intime  de  Madame  de 
Maintenon  avec  Madame  de  Glapion,  dans  GetTroy,  t.  11,  p.  43-32. 

2.  Voir    Correspondance   générale,  1705,  t.  V,  et   Taphanel, 
La  Beaumelle  et  Saint-Cyr,  Pion,  IS'JS,  in-8°,  p.  '219. 

3.  Mol  de  ral)hé  de  V.ilincoiirt,  cité  ]iar  Geirroy,  t.  11,  p.  38. 


XIV  INTRODUCTION. 

été  aimée  partout.  Dans  un  âge  un  peu  plus 
avancé,  j'ai  passé  des  années  dans  le  commerce 
de  l'esprit;  je  suis  venue  à  la  faveur  et  je  vous 
proteste,  ma  chère  fille,  que  tous  ces  états  lais- 
sent un  vide  affreux,  une  inquiétude,  une  lassi- 
tude, une  envie  de  connoître  autre  chose,  parce 
qu'en  tout  cela  rien  ne  satisfait  entièrement.  On 
n'est  en  repos  que  lorsqu'on  s'est  donné  à  Dieu.  »  * 

Voilà  le  triste  crayon  de  cette  vie  enviée,  les 
traits  qu'elle  fixe  elle-même  pour  l'avenir.  A  la 
fin,  que  trouve-t-on?  L'élan  mystique  vers  Dieu, 
si  fréquent  en  ce  siècle  de  grandes  fautes  et  de 
grandes  repentances,  le  besoin  de  repos  pour 
l'âme,  la  nostalgie  du  cloître. 

Et,  en  effet,  au  fur  et  à  mesure  que  cette  exis- 
tence se  déroule,  elle  s'attache  à  une  œuvre  qui, 
un  jour,  l'absorbera  toute.  La  fin  et  le  couronne- 
ment de  cette  fortune,  la  plus  étonnante  qu'une 
femme  ait  pu  rêver,  c'est  une  fondation  pieuse, 
c'est  un  couvent,  c'est  Saint-Gyr. 

II 

Madame  de  Maintenon  aimait  les  enfants.  Elle 
les   aimait   comme   il   faut  les   aimer,    pour  les 

1.  Geirroy,  t.  II,  p.  8. 


INTRODUCTION.  XV 

soigner,  les  nourrir,  les  élever,  les  instruire,  les 
corriger.  S'occuper  d'eux  ce  n'était  pas  pour  elle 
une  fantaisie,  une  attitude,  un  caprice  de  femme 
stérile,  c'était  un  devoir  et  presque  une  fonction. 

Quand  elle  fut  arrivée  à  la  faveur,  son  premier 
soin  fut  de  faire  du  bien  aux  enfants  :  elle  était 
portée  par  un  sentiment  naturel,  une  vocation  : 
«  Tout  le  monde  croit,  disait-elle,  que  la  tête  sur 
mon  chevet,  j'ai  fait  ce  beau  plan  de  Saint-Cyr; 
cela  n'est  point...  Beaucoup  de  compassion  pour 
la  noblesse  indigente,  parce  que  j'avois  été  orphe- 
line et  pauvre  moi-même,  un  peu  de  connois- 
sance  de  son  état  me  fît  imaginer  de  l'assister 
pendant  ma  vie...  Dieu  sait  que  je  n'ai  jamais 
pensé  à  faire  une  si  grande  fondation*.  »  Remar- 
quez qu'elle  se  défend  toujours  d'avoir  eu  l'inten- 
tion du  bien  qu'elle  fît. 

Elle  réunit  donc,  autour  d'elle,  deux  cent  cin- 
quante filles  appartenant  à  la  noblesse  pauvre. 
Enfin,  elle  va  avoir  qui  aimer,  instruire,  diriger. 
Parmi  cette  vie  légère  et  passante  de  la  Cour, 
elle  a  où  se  tenir,  un  fond  où  se  prendre,  une 
trame  où  broder  son  rêve.  Quand  elle  bâtit 
Saint-Cyr,  elle  dit  :  «   Ce  qui  me  fait  plaisir  en 

1.  Lavallée,  p.  46. 


XVI  IM'KODICTION. 

voyant  ces  murs,  c'est  que  j'y  vois  ma  retraite  et 
mon  tombeau  *.  » 

Entreprise  admirable,  qu'il  s'agisse  de  la  terre 
ou  du  ciel.  Devant  Dieu  et  devant  les  hommes, 
cette  œuvre  [daidera,  témoignera,  et,  au  besoin, 
rachètera.  C'est,  ici,  le  bien  pour  lui-même,  le 
bon,  le  parfait,  le  bienfait. 

La  dernière  main  sera  mise  et  le  but  réel 
atteint  quand,  par  une  évolution  naturelle,  néces- 
saire, l'institution  sera  devenue  monastère  et 
couvent.  Alors,  madame  de  Maintenon,  presque 
reine,  femme  du  roi  —  et  de  quel  roi  !  —  sera 
devenue,  effectivement,  une  mère  de  l'Eglise,  une 
fondatrice  d'ordre,  une  sainte  Marie  de  Chantai. 
Dans  sa  «  solidité  »,  elle  aura  mis  de  la  sainteté. 

Saint-Cyr  est  une  occupation. 

Dans  le  train  de  la  Cour,  si  plein  et  si  vide, 
les  heures  réservées  pour  la  maison  chère  sont 
les  meilleures,  les  premières.  «  C'est  mon  lieu  de 
délices,  »  disait-elle-.  Dès  l'aube,  elle  accourt  : 
«  Je  l'ai  vue  souvent  arriver  avant  six  heures  du 
matin  afin  d'être  au  lever  des  demoiselles  et 
suivre  ensuite  toute  leur  journée  en  qualité  de 
première  maîtresse...  Elle  aidoit  à  peigner  et  à 


1.  Lavalhe,  ]).  71. 

2.  Ihld.,  p.  47. 


INTRODUCTION.  XVII 

habiller  les  peliles,  parfois  deux  ou  trois  mois  de 
suite  à  une  classe,  y  faisoit  observer  l'ordre  dans 
la  journée,  leur  parloit  en  général  et  en  particu- 
lier... ses  discours  étoient  vifs,  simples,  naturels, 
intelligents,  insinuants,  persuasifs'.  »  La  voilà 
dans  son  rôle  :  on  ne  peut  nier  qu'il  n'y  ait  tou- 
jours en  elle  quelque  chose  de  l'institutrice  et  de 
la  pédagogue.  Mais,  souveraine  par  l'esprit  et 
par  le  rang,  elle  s'abaisse,  avec  joie  et  humilité, 
jusqu'à  ces  soins  pieux. 

Saint-Cyr  est  une  édification. 

Une  édification  pour  elle,  pour  le  Roi,  pour 
la  Cour  :  «  Mes  intentions  sont  droites,  dit- 
elle;  je  n'ai  envisagé,  en  tout  cet  établisse- 
ment, que  la  gloire  de  Dieu,  le  bien  du  royaume 
et  le  soulagement  de  la  noblesse  ".  »  «  Elle 
n'avait  en  vue  que  l'édification  de  Saint-Cyr,  qui 
devait,  disait-elle,  s'étendre  sur  toute  la  France.  » 
Elle  revient  sur  l'idée,  insiste,  explique  toute  sa 
pensée;  elle  est  chrétienne  plus  encore  que 
femme  du  monarque.  «  Les  affaires  que  nous 
traitons  à  Versailles  sont  des  bagatelles;  celles 
de  Saint-Cyr  sont  les  plus  importantes,  parce 
qu'elles  tendent  toutes  à  établir  le  royaume  de 

I.  Lnvallée,  p.  73  et  119. 
->.  IbicL,  p.  124. 


XVIII  INTRODUCTION. 

Dieu.  —  La  vocation  d'une  dame  de  Saint-Louis 
est  sublime...  Sanctifiez  votre  maison  et,  par 
votre  maison,  toute  la  France  '.  » 
Saint-Gyr,  enfin,  est  une  précaution. 
«  C'est  là  ma  retraite  et  mon  tombeau  ».  Si  le 
Roi  meurt,  le  refuge  sera  là.  Pour  l'œuvre  du  salut, 
la  justification  sera  là.  Et  pour  l'histoire  enfin, 
—  car  il  ne  faut  rien  négliger  —  le  témoignage 
permanent,  le  plaidoyer  actif  et  vivant,  dévoué 
et  passionné  sera  recueilli  et  transmis  là,  de  géné- 
ration en  génération,  par  ces  vestales  de  sa 
mémoire,  traditionnellement. 

Pour  cette  cause  suprême,  —  selon  la  méthode 
de  ne  rien  négliger  et  ne  rien  laisser  au  hasard 
de  ce  qu'on  peut  lui  enlever,  —  tout  est  réglé 
d'avance,  des  ordres  ponctuels  sont  donnés.  On 
écrit  à  ces  filles  chères  et  dévouées  ce  qu'il  con- 
vient qu'elles  sachent  et  ce  qu'il  convient  qu'elles 
disent.  On  arrête  leur  ingénue  curiosité  là  oii  il 
convient  qu'elles  ignorent.  On  brûle,  on  sup- 
prime devant  elles,  assuré  de  leur  discrétion 
pour  ce  qui  est,  pour  ce  qui  fut  et  pour  ce  qui 
n'est  plus. 

«  Dans  ce   temps  (169G),  nous  rassemblâmes 

1.  La  vallée,  p.  160. 


I  N  ï  H  0  D  U  C  T I  0  i\  .  XIX 

les  lettres  que  madame  de  Maintenon  avait 
écrites  à  chacune  de  nous  en  particulier  sur  dilîé- 
rents  sujets...  Nous  en  fîmes  faire  des  copies 
que  nous  fîmes  relier  en  plusieurs  livres  qu'on 
mit  dans  une  armoire  dans  la  salle  de  la  com- 
munauté... 

«  Nous  mîmes  aussi  au  netle  recueil  des  instruc- 
tions que  nous  avions  reçues  de  madame  de  Main- 
tenon...  Nous  les  montrâmes  à  Madame;  elle  les 
lut,  d'un  bout  à  l'autre,  y  mit  un  bon  et  une 
apostille  à  chaque  cahier,  par  lesquels  elle  adopte 
tout  ce  qui  y  est  contenu  et  le  reconnaît  pour 
avoir  été  dit  par  elle  et  être  de  son  esprit  '.  » 

En  sens  inverse  :  madame  de  Maintenon  a 
détruit  toute  sa  correspondance  avec  Louis  XIV 
«  dont  il  ne  reste  pas  une  ligne  »;  elle  brûle  ses 
lettres  avec  la  plus  secrète  et  la  plus  intime  de 
ses  amies,  madame  de  Montchevreuil;  elle  se  fait 
restituer  ses  lettres  à  l'abbé  Gobelin  et  brûle 
encore'";  de   toutes  les  lettres  qu'elle  lui   avait 


1.  Lavallée,  Madame  de  Mai?ïLenon,  p.  30,  note. 

2.  On  a  gardé  quelques-unes  de  ces  lettres,  mais  à  son  insu. 
Sur  ces  destructions  méthodiques,  voir  la  note  de  Lavallée, 
Madame  de  Maintenon,  p.  30.  —  Cf.  Gell'roy,  t.  I,  p.  lxxvi  et  Co7'- 
respondajice  générale  :  Des  Lettres  de  Madame  de  Maintenu?!, 
Introduction  du  premier  volume;  voir  aussi  le  passage  si  précis 
de  Mademoiselle  d'Aumale  dans  notre  tome  I,  p.  112  :  «  Me  voilà 
hors  d'état  de  prouver  que  j'ai  été  bien  avec  le  Roi...  %  etc. 

T.  II.  c 


XX  INTRODUCTION, 

adressées,  une  seule  échappe.  Elle  brûle  les  lettres 
échangées  avec  son  autre  directeur,  l'évoque  de 
Chartres.  En  1713,  toujours  mue  par  une  même 
pensée,  elle  brûlait  encore.  Voilà  ce  qu'écrit 
madame  de  Glapi  on  :  «  Madame  de  Maintenon  a 
donné  ce  livre,  qui  est  écrit  de  sa  main,  à  madame 
de  Glapion,  après  en  avoir  brûlé  d'autres  et  toutes 
les  lettres  qu'elle  avoit  du  Roy,  surtout  un  grand 
nombre  pendant  la  campagne  de  Mons  ;  ce  fut  une 
perte  irréparable  que  tout  ce  qu'elle  mit  au  feu  ce 
jour-là,  l'année  1713;  mais  elle  ne  voulut  pas  le 
laisser  après  elle.  » 

Pourquoi  ces  précautions,  pourquoi  ces  héca- 
tombes? Il  est  loisible  de  chercher  à  les  expliquer. 
Dans  cette  vie  si  contrastée,  il  y  avait  des  passages 
sur  lesquels  il  était  inutile  d'éveiller  la  curiosité 
des  élèves  de  Saint-Gyr.  Puisque  la  physionomie 
définitive  avait  pris  cette  grande  et  noble  allure 
qui  accompagne  si  dignement  la  fin  du  grand  Roi, 
à  quoi  bon  évoquer  un  passé  aboli  pour  jamais? 

Le  mariage  avec  ce  pauvre  Scarron,  c'est  bien 
loin  et  c'est  bien  bas.  La  période  des  Villarceaux, 
des  Ninon  de  Lenclos  est  périlleuse,  non  à 
défendre  certes,  mais  à  expliquer;  les  relations 
avec  madame  de  Montespan  ont,  dans  leur  origine 
et   dans  leur  développement,  des  endroits  sca- 


INTRODUCTION.  XXI 

breux  pour  ces  oreilles  pures.  Sur  le  mariage  et 
sur  les  conditions  clans  lesquelles  il  s'est  préparé 
et  accompli,  comment  distinguer,  faire  un  choix 
entre  tous  ces  moments,  couverts  et  sanctifiés 
par  l'acte  final?  Il  semble  que  l'on  trouve 
aussi  quelque  difficulté  à  s'expliquer  sur  la  part 
prise  à  la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes,  peut- 
être  à  cause  des  origines  protestantes,  peut-être 
parce  que  les  choses  ont  mal  tourné.  Enfin  sur 
la  limite  exacte  de  l'autorité  exercée  sur  le  Roi, 
les  versions  données  oralement  varient  :  l'em- 
barras est  réel,  là  aussi.  Mieux  vaut  détruire.  ^ 

Ce  ne  sont  pas  de  simples  hypothèses.  On  les 
verra  bientôt  s'appuyer  sur  des  renseignements 
précis.  Deux  ordres  de  faits,  en  tout  cas,  sont 
incontestables  :  c'est,  d'une  part,  l'amas  soigneu- 
sement expurgé  de  documents  favorables  et  édi- 
fiants, d'autre  part  les  destructions  opérées  métho- 
diquement. Ainsi  préparé,  colligé,  revisé,  le  lot  des 
manuscrits  est  confié  aux  saintes  filles.  Elles  tra- 
vailleront à  l'augmenter,  à  l'enrichir  sans  cesse 
dans  l'esprit  où  il  a  été,  une  première  fois,  réuni. 
C'est  leur  honneur,  c'est  leur  intérêt,  c'est  leur 
gloire.  Elle  ont  une  mission  toute  simple  et  toute 

1.  Voir  ci-dessons,  p.  xxxviii     . 


XXII  INTRODUCTION. 

claire,  défendre  la  mémoire  de  leur  fondatrice, 
travailler,  —  car  il  faut  dire  le  mot,  —  à  Y  hagio- 
graphie. 

Fondatrice  d'ordre,  c'est  l'honneur  suprême 
oij  aspire  madame  de  Maintenon,  et  quand  elle 
mourra,  elle  qui  a  été  la  femme  du  plus  grand 
roi  du  monde,  l'acte  de  sépulture  mentionnera  le 
seul  titre  dont  sa  fière  modestie  se  réclame  devant 
les  hommes  et  devant  Dieu  :  «  Le  dix-septième 
jour  du  mois  d'avril  mil  sept  cent  dix-neuf  a  été 
inhumée  en  un  cercueil  de  plomb  et  dans  un 
caveau  construit  au  milieu  du  chœur  de  cette 
église  (de  Saint-Cyr),  très  haute  et  très  puissante 
dame  Françoise  d'Aubigné,  marquise  de  Main- 
tenon,  institutrice  de  cette  royale  maison  de 
Saint-Louis  et  y  jouissant  de  tous  les  honneurs  et 
privilèges  des  fondateurs^  \...  » 


III 


Le  silence  va  se  faire.  Le  corps  repose  dans  le 
cercueil  de  plomb  et  l'histoire  sous  les  triples  ser- 

1.  Voir  l'acte  de  décès  in  pxlenso,  dans  Lavallée,  p.  405.  L'épi- 
taphe  est  non  moins  frappante.  C'est  la  femme  forte  de  l'Évan- 
gile :  «  Une  autre  Esther  dans  la  faveur,  une  seconde  Judith 
dans  la  retraite  et  l'oraison,  —  la  mère  des  pauvres,  —  l'asyle 
toujours  sur  des  mallieureux...  »  (p.  407). 


I  N  T  K  0  I)  U  C  T  I  0  .\  .  XXIII 

rures.  Gcllcs-ci  ne  s'ouvriront  qu'à  hou  escient. 
Vanité  des  dispositions  humaines  :  voici  dans 
quelles  circonstances  elles  s'ouvrirent. 

Madame  de  Mainlenon  était  morte  depuis 
trente  et  un  ans.  Le  xviu"  siècle  était  à  son 
apog-ée.  Voltaire,  Montesquieu,  avaient  orienté 
les  esprits  vers  les  idées  nouvelles.  Le  règne 
de  Louis  XIV  était  bien  loin.  A  Saint-Gyr, 
cependant,  on  gardait  le  souvenir  et  le  culte  de 
madame  de  Maintenon.  On  travaillait  à  son  his- 
toire, assez  mollement,  comme  il  convient  à 
des  g'ens  que  rien  ne  presse;  on  continuait  à 
réunir  des  documents  précieux;  on  intcrrog'eait 
les  survivantes,  s'éteig'nant  l'une  après  l'autre, 
avant  que  le  dernier  témoignage  direct  eût  dis- 
paru ;  on  avait  écrit  les  Noies  jjour  servir  à  f  His- 
toire de  Saint-Cijr,  on  avait  chargé  un  intendant 
de  Ig,  maison,  le  bon  M.  Manseau,  de  préparer  un 
travail  complet;  on  avait  prié  mademoiselle  d'Au- 
male,  l'évêque  Languet  de  Gergy  d'écrire  leurs 
souvenirs;  en  un  mot,  l'œuvre  hagiographique 
couvait  lentement  dans  la  sainte  maison  main- 
tenant très  délaissée,  quand  débarqua  à  Paris,  en 
juin  1750,  un  jeune  Cévenol,  frais  émoulu  des 
études,  joli  homme  et  huguenot.  Ayant  passé 
par   Genève    et    par    le    Danemark    où    il    avait 


XXIV  INTRODUCTION. 

paru  ou  s'était  cru  une  manière  de  personnage, 
il  venait  à  Paris  pour  prendre  ses  diplômes  de 
grande  naturalisation  dans  la  République  des 
Lettres. 

Laurent  Angliviel  de  la  Beaumelle,  né  en  1726, 
avait  à  peine  vingt-quatre  ans.  Précoce  comme 
un  Méridional,  il  avait  l'esprit  vif,  primesautier, 
le  caractère  hardi,  le  goût  des  aventures,  de 
l'originalité,  de  la  vivacité,  du  trait,  une  plume 
alerte  et  acérée,  de  la  conversation,  de  l'en- 
tregent, l'art  de  se  glisser  et  de  se  faire  accepter, 
un  aplomb  imperturbable  avec  des  manières 
douces,  une  tenue  soignée,  en  un  mot  tout  ce 
qu'il  fallait  pour  réussir  dans  les  temps  à  la  fois 
éveillés  et  indulgents  où  il  arrivait  à  Paris. 
On  obtenait  alors,  assez  facilement,  un  brevet 
d'homme  du  monde  quand  on  se  targuait  de 
belles  lettres  et  de  philosophie. 

La  société  reçut  La  Beaumelle  comme  elle 
devait  recevoir  Jean-Jacques  Rousseau.  Le  type 
a  quelque  ressemblance.  Celui-là  vient  aussi  de 
Genève  :  il  est  imbu  des  maximes  de  la  «  ville 
sainte  »  ;  ayant  pris  le  vent  des  idées  nouvelles,  il 
a  la  main  prompte  et  vigoureuse,  l'esprit  hardi  et 
incisif-.  Puisque  la  cognée  est  mise  à  l'arbre 
antique,  il  s'enrôlera  dans  l'équipe.  Il  a  une  idée 


I  iN  T  R  0  D  U  C  T  I  0  i\  .  XXV 

en  tête,  c'est  de  reprendre,  dans  l'histoire  de 
Louis  XIV,  les  relations  avec  madame  de  Main- 
tenon. 

On  sent  et  on  sait  d'où  l'idée  lui  était  venue.  Né 
dans  ce  massif  des  Cévennes  oii  le  souvenir  des 
dernières  luttes  religieuses  était  encore  frémis- 
sant, fils  de  réformé,  ayant  reçu  le  «  baptême 
obligatoire  »,  élevé  par  les  jésuites,  retourné  au 
protestantisme,  son  enfance,  sa  jeunesse  n'ont 
entendu  que  ces  noms  mille  fois  répétés,  et  mille 
fois  maudits;  Louis  XIV,  madame  de  Maintenon. 
Celle-ci  huguenote,  petite-fille  du  grand  Agrippa, 
évadée  du  «  Désert  »  pour  la  Cour,  maîtresse  du 
corps,  du  cœur  et  de  l'esprit  du  roi,  avoir  laissé 
consommer  l'acte  impie!... 

A  Genève,  il  retrouve  les  mêmes  souvenirs, 
les  mêmes  indignations  :  elles  le  font  historien. 
La  société  est  étroite,  froide  et  fermée,  pourtant 
elle  accueille  le  nouveau  converti;  il  a  le  don  de 
plaire  aux  femmes  et  filles  mûres,  il  les  amuse, 
les  occupe,  les  passionne  comme  un  charmant  et 
dangereux  enfant.  Une  demoiselle  de  Baulacre, 
qui  tient  bureau  d'esprit,  s'intéresse  à  lui,  le  fait 
pénétrer  dans  les  familles  parentes  des  d'Aubigné 
où  se  conserve,  avec  l'horreur  de  la  petite  fille 
qui  a  trahi,   la  vénération   du   grand-père  qui  a 


XXVI  INTRODUCTION. 

chanlé  la  gloire  réformée.  On  commence  à  réunir 
pour  La  Beaumelle  les  premiers  documents.  Sa 
curiosité  est  éveillée  et  fixée.  Le  dégoût  des  études 
ihéologiques  le  prend.  Le  métier  d'homme  de 
lettres  convient  à  son  caractère,  à  son  humeur. 
Il  entrevoit,  dans  l'œuvre  qui  l'intéresse  d'abord 
et  le  passionne  ensuite,  le  gain  et  la  gloire.  Il 
quitte  Genève  et  se  met  à  courir  le  monde  '. 

Précepteur  d'un  jeune  noble  en  Danemark,  il 
met  le  temps  à  profit,  ajoute  au  vernis  du  monde 
le  prestige  de  Téloignement.  Il  essaye  sa  plume. 
Quoique  jeune,  il  sait  se  faire  écouter.  Par  un 
coup  de  maître,  il  prend  la  défense  de  YEsprit 
des  Lois  et  attire  ainsi  l'attention  de  Montes- 
quieu. Quand  il  arrive  à  Paris,  en  juin  1750,  il 
est  presque  considéré,  il  compte. 

Il  n'a  pas  perdu  de  vue  son  projet  sur  madame 
de  Maintenon.  Il  s'introduit,  se  fait  accepter 
partout;  il  est  si  sage,  si  modeste,  il  vient  de  si 
loin.  Louis  Racine,  qui  sait  tout  sur  Saint-Cyr, 
qui   est   le    confident    de    ces    dames,    d'ailleurs 


{.  Tous  CCS  détails  sont  empruntés  au  livre  si  précieux  de 
.M.  Taplianel,  qui  les  a  empruntés  lui-même  aux  archives  des 
La  Beaumelle.  Par  cette  publication  capitale,  toute  l'histoire  de 
madame  de  Maintenon  se  trouve,  en  quehiue  sorte,  renou- 
velée. Voir  La  Beaumelle  el  Saint-Cyr,  par  Ach.  Taphanel, 
Pion,  189S,  in-8". 


IXTHODUCTION.  XXVII 

paresseux  et  un  peu  lourd,  le  reçoit  et,  bonne- 
ment, lui  ouvre  ses  cahiers  les  plus  précieux  ; 
en  collectionneur  glorieux,  il  lui  montre  ses 
livres,  les  documents  qu'il  détient  ;  ayant  le 
goût  du  troc  inné  chez  tous  les  amateurs,  il  lui 
cède  ces  documents  en  échange  de  livres,  de 
produits  du  Nord,  de  fourrures,  avec  un  certain 
appoint  d'argents 

Notre  homme  retourne  dans  son  Danemark, 
emportant  le  paquet.  Il  tient  le  bout  du  fil,  il  ne 
le  lâchera  pas.  Je  n'entreprends  pas  de  rappeler 
ses  aventures  en  Danemark,  à  la  cour  de  Frédéric, 
à  Gotha,  sa  querelle  avec  Voltaire,  qui  lui  donne 
une  sorte  d'illustration,  sa  fuite  de  Gotha  qui  le 
déconsidère,  sa  rentrée  en  France,  après  trois  ans 
d'absence,  en  1753.  C'est  un  Roman  Comique 
que  M.  Taphanel  a  raconté. 

Ija  Beaumelle  est  encore  jeune;  il  a  couru  le 
monde.  Il  s'est  attaqué  à  ce  puissant  Dieu,  Vol- 
taire; il  s'est  fait  des  amis  comme  Montesquieu, 
Maupertuis,  La  Condaminc,  Diderot.  Il  a  du  ta- 
lent, du  courage,  de  la  notoriété;  on  ignore  le 
reste. 

En    1752,    il  avait   fait    paraître    un    [)remier 

i.  Cf.  sur  le  rôle  de  Louis  Racine  :  Lavallée,  InLroducliou  à 
!a  Correspondance  Qéne'rale,  et  Taphanel,  pp.  40-."JCi. 


XXVIII  INTRODUCTION. 

ouvrage  sur  madame  de  Maintenon  :  peu  de 
chose  '.  Pourtant,  c'était  le  premier  livre  publié 
sur  la  marquise.  Grâce  aux  documents  recueillis 
par  la  Beaumelle  et  surtout  fournis  par  Louis 
Racine,  il  présentait  assez  de  vérité  et  de  nou- 
veauté pour  éveiller  la  curiosité  et  fixer  l'atten- 
tion. 

Voilà  la  clef  qui  ouvre  toutes  les  serrures.  La 
maison  très  haute  et  très  fermée  des  Noailles 
accueille  La  Beaumelle.  Le  maréchal  le  reçoit  à 
sa  table,  ouvre  ses  archives.  Bientôt  l'habile 
entregent  du  personnage  a  raison  des  dernières 
méfiances.  On  n'a  plus  de  secret  pour  lui.  Un 
homme  d'affaires  du  maréchal  lui  cède,  lui  vend, 
entendez-vous  bien,  le  choix  le  plus  précieux 
parmi  les  documents  concernant  la  marquise, 
c'est-à-dire  les  Mémoires  de  mademoiselle  d'Au- 
male,  les  Mémoires  de  Saint-Cyr,  les  Lettres  de  la 
maison  de  Noailles,  les  Lettres  de  la  Reine  d'Angle- 
terre, les  Lettres  de  madame  de  Cayliis  '\ 

Et  c'est  le  maréchal  de  Noailles  encore,  ce 
hautain  et  froid  maréchal  de  Noailles,  qui  le 
prend  par  la  main  et  l'introduit  à  Saint-Cyr. 

1.  Deux  petits  volumes  de  Lettres  précédés  d'une  «  préface 
au  lecteur  »,  Nancy,  1152,  chez  Deilhau  (en  réalité  imprimés  à 
Francfort). 

2.  Taphanel,  p.  131. 


INTRODLCTION.  XXIX 

Voltaire  a  beau  fulminer;  —  c'est  peut-être 
contre  lui  que  s'affirme  cet  étonnant  accueil  fait 
à  La  Beaumelle;  —  Voltaire  a  beau  intéresser  la 
police,  les  ministres,  l'opinion,  madame  de  Pom- 
padour.  La  Beaumelle  est  jeté  à  la  Bastille,  mais 
il  conserve  l'amitié  et  la  faveur  des  Montesquieu, 
des  La  Condamine,  des  Diderot.  Surtout,  il  garde 
la  confiance  extraordinaire  que,  d'emblée,  lui  a 
faite  la  sainte  maison. 

Car  voilà  le  miracle,  et,  comme  on  dirait  parmi 
les  pieuses  âmes,  les  desseins  insondables  de 
la  Providence  :  ce  huguenot,  cet  aventurier,  ce 
gascon,  cet  indiscret,  ce  risque-tout  est  reçu  à 
bras  ouverts  par  la  communauté.  Pour  lui,  pas 
d'interdiction,  pas  de  clôture,  pas  de  secret.  Il 
entre  partout,  mange  à  la  table,  couche  dans  le 
lit  de  l'évèque  de  Chartres,  directeur  de  la 
maison,  à  l'insu  de  celui-ci,  fait  ce  qu'il  veut, 
écrit  ce  qu'il  lui  plaît,  emporte  ce  qui  lui  con- 
vient. On  s'en  remet  à  lui.  On  lui  confie  le  pal- 
ladium et  l'arcane  :  on  lui  délègue  la  mission 
traditionnelle  :  c'est  lui  qui  écrira  l'œuvre  prévue, 
préparée,  méditée  depuis  un  demi-siècle  :  la  Vie 
et  l'Histoire  de  madame  de  Maintenon.  L'hagio- 
graphe  sera  ce  huguenot! 

Nous    avons   dit  l'habileté,   le  savoir-faire  du 


XXX  IMKODUCTIO.X. 

personnage,  nous  avons  dit  la  vaillanle  allilude 
à  rencontre  de  Voltaire,  la  faveur  des  Noailles, 
l'heureuse  rédaction  du  premier  Recueil,  la  répu- 
tation déjà  acquise,  le  joli  tour  littéraire.  Ajou- 
tons que  La  Beaumelle  promet  tout  ce  qu'on 
exige  de  lui  :  il  soumettra  son  manuscrit  aux 
dames  de  Saint-Gyr  et  à  leurs  conseillers;  il 
cachera  à  tout  jamais  l'origine  des  communica- 
tions. Il  jure  enfin  de  se  comporter  comme  un 
vénérateur  de  la  mémoire  de  la  fondatrice;  et 
alors,  quelle  valeur  prend  soudain,  dans  sa 
bouche,  cet  argument  :  l'hommage  rendu  à  la 
mémoire  de  madame  de  Maintenon  sera  d'autant 
plus  fort  qu'il  émanera  d'un  esprit  indépendant, 
impartial,  d'un  homme  que,  d'après  ses  origines, 
on  eût  pu  croire  prévenu! 

Cela  n'eût  pas  suffi  pour  lever  les  hésitations 
et  les  derniers  scrupules.  Les  dames  responsables 
de  la  conduite  de  la  communauté  froncèrent  le 
sourcil  jusqu'à  la  lin.  Il  fallut  autre  chose,  il 
fallut  la  séduction  personnelle  que  La  Beaumelle 
lui-même,  sa  personne,  son  esprit,  ses  aventures, 
exercèrent  sur  quelques-unes  des  dames  et  notam- 
ment sur  l'une  d'entre  elles,  madame  de  Lou- 
vigny,  jusqu'à  faire  de  celle-ci  la  plus  enthou- 
siasle,    la    plus    dévouée,     la     plus    tendre    des 


INTRODUCTIOIV.  XXXI 

collaboratrices  et  ries  «  complices  ».  Décidément, 
les  dames  mûres  l'aimaient. 

Celle-ci,  dans  la  correspondance  si  longue,  si 
confiante,  si  abandonnée  qu'elle  eut  avec  La 
Beaumelle,  s'explique  très  clairement  sur  ce  qui 
se  passa  :  «  Il  est  plus  vrai  que  vous  ne  le  pensez 
que  nostre  république  en  corps  vous  eut  refusé 
tout  net  la  communication  des  matériaux  que 
vous  avez.  Et  si  tost  qu'on  vous  a  sçu  disciple 
de  Calvin  on  a  témoigné  des  oppositions  que  la 
mère  supérieure  n'a  enlevées  qu'en  nommant  le 
maréchal.  On  lui  devoit  donc  envoïer  tout  [c'est 
par  ces  mains  que  les  envois  devaient  passer]. 
Vous  voies  ce  qui  en  seroit  résulté.  Ma  sœur  de 
Montorcier  et  moy  plus  hardies  que  les  autres, 
avons  osé  interpréter  les  sentiments  de  la  mère 
supérieure.  Elle  a  fermé  les  yeux  et  j'ai  écrit  tout 
ce  que  j'ay  pu.  Ainsi  deux  particulières  vous  ont 
effectivement  fourni  la  plupart  de  vos  matériaux. 
C'est  encore  un  mistère  pour  nos  dames  '...  » 

Dans  la  préface  du  premier  volume  de  la  pré- 
sente publication,  le  comte  d'Haussonville  a  tracé 
un  portrait  délicat  d'une  des  élèves  préférées  de 
Saint-Cyr,    madame    de    Glapion  -.    On    connaît, 

1.  Taplianel,  p.  203. 

'2.  Voir  tome  I.  Introduction,  p.  xlii. 


XXXII  INTRODUCTION. 

d'autre  part,  la  vive  et  spirituelle  physionomie 
de  madame  de  Caylus.  Voici,  dans  la  génération 
suivante,  une  troisième  figure  aussi  fine,  aussi 
expressive,  plus  rare  peut-être,  madame  de  Lou- 
vigny. 

Ces  charmantes  personnes  ont  réalisé,  cha- 
cune avec  les  nuances  de  leur  caractère  parti- 
culier, l'idéal  que  se  proposait  madame  de 
Maintenon  dans  la  première  conception  de  l'insti- 
tution de  Saint-Cyr.  Elle  entendait  préparer  ces 
jeunes  filles,  non  pour  le  cloître,  mais  pour  le 
monde,  développer  l'esprit,  ménager  les  grâces, 
le  charme,  les  garder  du  pédantisme  et  de  la 
bigoterie. 

On  sait  que  son  projet,  si  libre  et  si  hardi, 
échoua  en  partie.  En  préparant  pour  Racine 
les  diseuses  d'Esther  et  d'Athalie  elle  pensa 
les  gâter.  Les  prétentions,  les  vanités,  les  fai- 
blesses humaines  et  féminines  envahirent  la 
maison  :  l'ivraie  poussa  avec  le  bon  grain.  «  Ce 
ne  sont  plus  des  novices,  disaient  les  mauvaises 
langues,  ce  sont  des  comédiennes'.  » 

Il  fallut  donc,  sur  l'avis  des  personnes  pieuses 
et  sages,  rentrer  dans  la  tradition  et  accomplir 
la  réforme. 

1.  Lavallée,  p.  111. 


INTRODUCTION.  XXXIII 

Il  n'en  reste  pas  moins  que  les  premières  leçons 
et  certaines  traditions  qui  se  perpétuèrent  for- 
mèrent des  âmes  exquises.  A  la  fin  du  grand 
siècle,  on  vit  s'épanouir,  —  fleurs  d'esprit  et  de 
grâce,  —  les  meilleures  parmi  les  élèves  de  Saint- 
Cyr. 

Il  n'y  a  rieti  à  ajouter  au  portrait  que  M.  Ta- 
phanel  a  tracé  delà  sœur  deLouvigny  :  le  tableau 
est  achevé  et  digne  du  modèle  :  «  C'était  une  frêle 
personne,  toujours  souffrante  et  en  proie  aux 
migraines,  mais  gaie,  vaillante,  soutenue  par  une 
foi  enthousiaste,  par  la  passion  du  dévouement 
et  du  sacrifice,  par  l'intensité  de  la  vie  intérieure. 
Ses  compagnes  l'aimaient,  l'admiraient,  procla- 
maient bien  haut  la  supériorité  de  ses  lumières  et 
de  son  esprit.  Elles  ne  songèrent  jamais  cepen- 
dant à  lui  confier  le  gouvernement  de  la  com- 
munauté. Elle-même  n'y  aspirait  pas  :  elle  se 
jugeait  impropre  à  cette  charge;  et  elle  l'était,  en 
effet,  moins  par  l'absence  de  certaines  qualités 
professionnelles  que  par  l'excès  de  certaines 
autres.  Sa  vivacité,  sa  générosité  lui  auraient  fait 
commettre  mille  imprudences.  Elle  n'entendait 
rien  aux  affaires;  mais  elle  disait  très  bien  les 
vers,  chantait  à  ravir,  jouait  on  perfection  du 
clavecin  et  de  la  basse  de  viole  :  «  Elle  est  musi- 


XXXIV  INTRODUCTION. 

cienne  comme  sainte  Thérèse,   écrit  La   Beau- 
melle'.  » 

Nous  savons,  d'après  ses  lettres  qu'a  publiées 
M.  Taphanel,  comment  elle  écrivait;  elle  écrivait 
divinement.  Elle  se  prit  d'une  belle  passion  pour 
le  jeune  La  Beaumelle,  même  avant  de  le  con- 
naître. Femme  d'esprit,  et  d'esprit  singulièrement 
libre,  appartenant  à  cette  génération  qui  prépara, 
dans  les  dernières  années  du  grand  roi,  les  har- 
diesses du  siècle  nouveau,  elle  savait,  avec  une 
piété  vive,  droite  et  ferme,  laisser  la  bride  à 
l'imagination  et  au  sentiment.  La  difTérence 
d'âge  qu'il  y  avait  entre  elle  et  La  Beaumelle 
l'autorisait  à  mettre,  dans  son  enthousiasme,  du 
tendre  et  môme  du  passionné.  Elle  le  dit  elle- 
même  joliment  :  «  Je  me  pare  de  ma  vieillesse, 
comme  une  jeune  fille  le  ferait  de  sa  quinzième 
année.  Sans  ma  caducité,  je  ne  pourrais  vous 
écrire  ni  recevoir  de  si  jolies  lettres  d'un  homme 
de  vingt-sept  ans.  Avouez  qu'il  est  assez  com- 
mode, en  pareil  cas,  d'être  une  petite  bonne 
femme,  à  l'abri  de  la  critique  et  du  scrupule-.  » 
Elle  exagère  un  peu  :  elle  avait  alors  cinquante 
ans. 


i.  Loc.  cit.,  pp.  178  et  suiv, 
2.  P.  179. 


i  N  T  K  O  D  L:  ('.  T  1  U  N  .  .\  .\ X  V 

C'est  elle,  celle  (jue  La  Beaumellc  a[»i)elail  «  l'ar- 
(Icnle  religieuse  »,  qui,  ayanl  foi  dans  le  talent 
et  dans  la  loyauté  de  celui-ci,  résolut  de  tout 
dire  et  de  tout  livrer  à  cet  historien  déjà  éprouvé 
de  la  fondatrice.  Comment  ne  pas  croire  en  un 
homme  qui  écrivait  au  sujet  do  madame  de  Main- 
tenon  :  «  Quelle  femme  c'étoit!  et  que  je  me  sais 
hon  gré  de  m'en  être  fait,  sur  des  notions  assez 
confuses,  une  idée  que  les  témoignages  les  plus 
authentiques  confirment  tous  les  jours!  Cette 
sainte  maison,  où  vous  m'avez  permis  de  voir  par 
mes  yeux  tant  de  choses...  ne  me  sort  pas  de 
l'esprit...  Que  vous  êtes  heureuse  de  l'hahiter! 
Que  ces  enfants  le  sont  d'y  être  élevés!  »  Sin- 
cère, madame  de  Louvigny  crut  à  l'accent  de  la 
sincérité. 

Par  elle  fut  organisée  cette  «  cabale  »  qui 
défendit  contre  tous  La  Beaumelle,  qui  lit  de  lui 
«  l'enfant  gâté  «,  «  l'auteur  favori  »,  qui  travailla 
pour  lui  jour  et  nuit,  qui  le  g'uida,  le  conseilla, 
lui  livra  tous  les  secrets.  On  avait  entrepris  de  le 
convertir.  On  érigea  dans  la  maison  une  confrérie 
[)Our  son  salut.  «  L'élite  des  saintes  y  pont 
enrôlées,  écrit  madame  de  Louvigny.  J'v  suis,  nuji, 

misérable.  Je  n'ai  osé  le  demander »  Elle  écrit 

pour  lui  ces    lettres   couliantes,  pleines  d'ospril, 

T.    11.  d 


XXXVI  IN  TRO  DICTION. 

de  sens,  de  droiture,  de  force,  qui  eussent  touché 
«  Lucifer  »  ;  elle  usa  ses  nuits,  sa  santé,  se 
brouilla  avec  sa  supérieure,  avec  la  sœur  qui  l'avait 
aidée  et  qui  s'accusait  d'être  devenue,  par  elle  : 
«  compagne  de  larcins  »  ;  elle  agit  ainsi  par  une 
conviction  entière,  sans  réserve,  par  un  entraîne- 
ment peu  rétléchi  peut-être,  mais  où  il  y  avait 
surtout,  il  faut  bien  le  dire,  une  confiance  rare, 
et  presque  virile,  dans  la  force  de  la  vérité. 

Ainsi,  sur  les  points  que  madame  deMainlenon 
considérait    comme    réservés    et    où    elle    avait 
voulu  couvrir  et  recouvrir  de  silence  le  mystère, 
madame  de  Louvigny  n'hésita  pas  à  lever  les 
voiles  :    elle  parla.    Elle  parla  sur  les  origines, 
sur  ce  passage  difficile  des  relations  avec  Villar- 
ceaux  et  avec  Ninon,  et  elle  osa  même  raconter 
l'histoire   singulière  du   portrait  nu  de   madame 
Scarron  «  sortant  du  bain  »  que  Yillarceaux  avait 
fait  peindre,  peut-être  pour  se  venger,  et  que  la 
mère   supérieure,   l'ayant  racheté  à  une  vente  à 
Versailles,  couvrit  d'habits  décents  ^ 

Elle  parla  sur  le  mariage  :  c'est  elle  qui 
raconte  l'histoire  de  l'acte  de  célébration  perdu 
dans  la  culotte  de  M.  de  Harlay-;  c'est  par  elle 

1.  Taplianel,  p.  20o. 
■2.  lùUL,  p.  liUT. 


I N  T  K  0  D  U  C  T  I  0  N  .  XX\  VU 

que  madame  d'HavrincourL  obtient  pour  La  Beau- 
melle  la  communication  de  cette  letlre  très 
secrète  de  Godet  des  Marais  sur  le  mariage,  dont 
les  dames  de  Saint-Gyr  disent  elles-mêmes  : 
«  Nous  n'avons  rien  de  plus  fort'.  »  C'est  elle 
enfin  qui  procure  l'étonnante  lettre  de  l'évêque 
de  Chartres  à  madame  de  Maintenon  sur  les 
«  occasions  pénibles  »  auxquelles  celle-ci  était 
encore  assujettie  à  soixante-dix  ans.  Communi- 
quer celte  lettre  c'est  toucher  presque  au  secret  de 
la  confession.  Mais  madame  de  Louvigny  dit,  avec 
une. hardiesse  singulière  :  «  Le  respect  auroit  fait 
supprimer  cette  lettre;  mais  elle  constate  un  fait 
trop  essentiel  pour  qu'on  le  taise'.  » 

Elle  parle  sur  le  fait  de  la  révocation  de  l'Édit 
de  Nantes,  et  c'est  elle  qui  fournit  le  mémoire 
attribué  à  madame  de  Maintenon,  dont  La  Beau- 
melle  devait  tirer  un  si  grand  partie 

Elle  parla,  enfin,  de  cette  question  si  débattue, 
la  part  prise  par  madame  de  Maintenon  dans 
les  affaires  de  l'État.  Un  moment,  elle  avait 
hésité.  Mais,  ici  encore,  la  force  de  la  vérité 
l'emporte  ;   elle  écrit  à  La  Beaumelle  :   «  Il  est 

1.  P.  240. 

2.  P.  221. 

3.  Voir  ci-dessous,  p.  2oi,  el  le  Mémoire  dans  GeliroY    t    1 
p.  293.  J'     •    . 


xxx  viii  1 N  T  lî  0  i)  I  ;  c  1 1  ô  n  . 

vrai  et  je  vous  le  confesse  que  j'ay  supprimé  un 
petit  mot  dans  les  Entretiens  de  madame  de 
Mainlenon  avec  madame  de  Glapion  ...  C'est 
quand  elle  dépeint  les  soirées  du  Roy  travaillant 
avec  ses  ministres,  et  elle  à  son  ouvrage.  Elle  dit  : 
«  Quand  on  veut  de  moy,  on  m'appelle.  »  Et  il 
faut  mettre  :  Quand  il  travaille  avec  ses  )ninisb'es 
et  qu'on  ne  in  appelle  pas,  ce  qui  est  très  rare.  Du 
reste  comptés  que  j'ay  été  fidelle  et  plus  fidelle 
que  bien  d'autres  ne  l'eussent  été;  je  ne  sçai 
comment  allier  ce  trait  qui  marque,  en  effet, 
la  part  que  madame  de  Maintenon  avoit  dans  les 
délibérations  avec  ce  qu'elle  a  dit  mille  fois, 
qu'on  s'abusoit  quand  on  s'imaginoit  que  tout 
passoit  par  elle  '.  )> 

Cet  abandon,  cette  confiante,  cette  naïve  et 
droite  sincérité  ont  fourni  à  La  Deaumelle  les 
traits  que  son  parli-i>ris  a  soulignés  et  qui  ont 
tant  contribué  à  arracher  l'auréole  qu'un  art 
savant  et  une  discrétion  fidèle  avaient  si  soigneu- 
sement préparée  et  respectée. 

La  Beaumelle  profita  de  tout.  Il  ne  tint  ses 
promesses  que  dans  la  mesure  où  elles  cadraient 
avec   ses  propres  convenances.   On  sait  ce   qu'il 

1.  p.  2i:i. 


INTRODUCTION.  XXXI.V 

faiitpenserdo  lui.  La  «complicité  »,  trop  démontrée 
maintenant,  de  la  sœur  de  Louvigny  lui  fournit 
les  matériaux  d'une  histoire  qui  devint  tout  autre 
chose  qu'une  apologie  et  qui  ne  fut  pas  plus  une 
œuvre  d'édification  qu'une  œuvre  de  vérité. 

On  trouvera,  dans  le  livre  de  M.  ïaphanel,  tous 
les  détails  de  cette  étrange  aventure,  et  la  sur- 
prise et  le  désespoir  de  Saint-Gyr,  de  la  «  cabale  » 
de  la  sœur  de  Louvigny,  au  fur  et  à  mesure  que 
les  volumes  du  livre  de  La  Beaumelle  leur  furent 
communiqués.  Madame  de  Louvigny  écrit  bientôt 
ce  mot  :  «  J'en  suis  consternée  ».  Elle  trouve 
son  ami  intem[»érant,  licencieux,  «  républicain  », 
«  huguenotcomme  Lucifer  »  ;  «  Voltaire,  écrit-elle 
encore,  en  diroil  à  peine  autant  ».  Un  moment 
elle  veut  rompre...  «  Adieu,  monsieur,  lui  écrit- 
elle,  je  vous  ay  souhaité  du  bonheur;  j'ay  fait 
plus;  je  me  suis  donné  bien  de  la  peine  pour  con- 
tribuer au  vôtre,  pour  vous  faciliter  une  grande 
réputation,  des  protections  puissantes;  tous  mes 
projets  ont  échoué,  malgré  l'étendue  d'un  beau 
génie  qui  auroitpu  prétendre  à  tout,  s'il  avoit  été 
accompagné  de  prudence  et  d'un  jugement  plus 
mùr...  Ce  sera  là  ma  dernière  lettre*.  » 

1.  P.  2C.")-270. 


XL  INTRODUCTION. 

Ce  ne  fut  pas  la  dernière  lettre.  Elle  restait 
encore  sous  le  charme.  Elle  admire  toujours 
l'écrivain  et  ne  peut  rompre  tout  commerce  avec 
son  jeune  ami.  Elle  reprit  donc  cette  correspon- 
dance à  la  fois  maternelle  et  caressante  qui,  à 
défaut  '(  d'auteur  favori  »,  s'adressait  encore  à 
«  l'enfant  gâté  ».  D'ailleurs,  elle  se  sentait  trop 
ensfao^ée,  et  avec  elle  la  communauté  entière, 
pour  qu'on  put  se  dégager  facilement.  On  félicita 
ofriciellement  La  Beaumelle;  on  lui  ofîrit  une 
écritoire  et  des  llambeaux  d'argent.  On  lui  écrivit 
une  lettre  habilement  rédigée  pour  le  remercier  : 
«  Notre  reconnaissance  vous  venge  aujourd'hui, 
monsieur,  de  toutes  nos  méfiances,  de  toutes  nos 
réserves  eimesme  de  tous  nos  refus\  » 

La  Beaumelle  goûta  de  nouveau  de  la  Bastille  : 
l'hostilité  de  Voltaire  veillait.  On  le  plaignit;  on 
intervint  pour  lui.  Quand  il  fut  délivré,  on  entre- 
tint encore  avec  lui  quelque  correspondance; 
on  laissa  les  relations  se  détendre  lentement,  on 
le  ménageait.  Il  savait  tant  de  choses! 

La  sœur  de  Louvigny  ne  renia  jamais  com- 
plètement le  rêve  ou  l'illusion  où  elle  avait  vécu. 
Dans  une  lettre  qu'elle  écrivait  en  1757,  deux  ans 

\.  p.  •276. 


INTRODUCTION.  XLI 

avant  sa  mort,  elle  racontait  à  La  Boaumcllc  un 
mot  que  la  Reine  Marie  Leczinska  avait  dit  en 
parlant  de  lui,  quand  on  la  priait  d'intervenir 
pour  obtenir  sa  sortie  de  la  Bastille  :  «  C'est  un 
huguenot  que  j'aime  de  tout  mon  cœur.  »  Et  se 
tournant  vers  nous  :  «  Je  vous  charge,  dit  la  Reine, 
du  soin  de  le  convertir'.  » 

Madame  de  Louvigny  était  bien  la  seule  qui  pût 
croire  encore  à  la  possibilité  d'une  conversion  ! 


IV 


Ces  illusions,  cet  enthousiasme  persistant,  tout 
le  monde  ne  les  partageait  pas  à  Saint-Cyr.  Depuis 
longtemps,  les  esprits  prudents,  les  directeurs,  les 
mères  responsables  avaient  assisté  avec  une  mé- 
liante  croissante  à  l'intrusion  du  huguenot  dans 
l'arche  sainte.  Une  contre-cabale  s'était  formée. 
Intimidée  d'abord  par  l'autorité  du  maréchal  de 
Noailles  et  par  les  sentiments  connus  sinon 
avoués  de  la  mère  supérieure,  ce  groupe  mani- 
festa bientôt  des  inquiétudes  et  des  dispositions 
hostiles  que  la  publication  du  livre  de  La  Beau- 
melle  devait  trop  justifier. 

1.  P.  293. 


XLTT  INTUODUr.ïIOX. 

Le  grand  roproche  qu'on  faisait  aux  amies  de 
La  Beaumelle  c'était,  en  livrant  tous  les  docu- 
ments à  celui-ci,  d'avoir  violé  le  devoir  de  piété 
envers  la  mémoire  de  madame  deMaintenon.  Que 
répondrait- on  maintenant  aux  adversaires,  puis- 
qu'ils détenaient  les  armes  préparées  pour  la 
défense?  Quant  h.  «  l'hagiographie  »,  il  n'y  fallait 
plus  songer.  Qui  accepterait,  sans  contrôle,  la 
pieuse  légende,  quand  certains  détails  précis  étaient 
livrés  à  la  circulation  où  remis  à  la  discrétion  du 
moins  sur  des  confidents?  Le  projet  longtemps 
caressé  d'une  histoire  de  la  fondatrice,  rédigée 
pour  Saint-Gyr  dans  l'esprit  de  Saint-Cyr,  était, 
maintenant,  de  réalisation  difficile,  puisque  les 
pièces  étaient  divulguées,  et,  qui  pis  est,  altérées, 
suspectes. 

Les  personnes  qui  témoignaient  le  plus  haute- 
ment leur  hlàme  et  leur  douleur  étaient  les  der- 
niers représentants  de  la  génération  qui  avait 
connu  madame  de  Mainlenon  dans  sa  gloire  :  elles 
n'étaient  pas  faites,  encore,  à  l'indiscrétion  du 
siècle  nouveau.  Ces  procédés  leur  paraissaient 
tout  honnement  scandaleux.  L'opposition  se  grou- 
pait autour  de  la  femme  qui  avait  été  la  pré- 
férée, l'amie,  hi  confidente  des  derniers  jours  : 
mademoiselle  d'Aumale.  Elle  était  secondée  par 


INTUODICTION  .  M-"I 

son  frère  el  son  neveu  MM.  a'Auniale,  par  plu- 
sieurs lies  (lames  de  Saint-Cyr  et  surtout  par 
l'homme  qui,  étant,  à  l'origine,  responsable  du 
mal,  n'en  montrait  que  plus  d'ardeur  pour  le 
dénoncer  et  le  réparer,  Louis  Racine'. 

C'est  à  l'instigation  de  ce  groupe  que  La  Beau- 
melle  avait  été  arrêté,  une  première  fois,  et  mis  à 
la  Bastille  en  1154.  Le  grief  était  qu'il  détenait 
un  exemplaire  manuscrit  des  Mémoires  de  Made- 
moiselle dWumale,  et  nous  avons  vu,  en  effet, 
(ju'il  s'était  i)rocuré  ce  document  avec  plusieurs 
autres  parle  secrétaire  du  maréchal  de  Noailles. 
Pour  autoriser  la  mesure  arbitraire,  on  accuse 
La  Beaumelle  de  détenir  des  papiers  d'Etat.  A  la 
suite  d'explications  aussi  délicates  qu'embarras- 
sées de  part  et  d'autre,  La  Beaumelle  sortit  de  la 
Bastille.  xMais  la  rupture  était  un  fait  accompli. 
La  -Beaumelle  gardait  les  documents;  il  avait  mis 
les  plus  précieux  en  lieu  sûr;  on  n'avait  pu  les 
saisir  chez  lui. 

Le  groupe  adverse  s'avise  alors  d'une  autre  pro- 
cédure; il  songe  à  préparer,  lui  aussi,  une  publi- 
cation sur  madame  de  Mainlenon  et  à  devancer 
celle  de  La  Beaumelle.  Madame  de  Louvigny  pré- 

i.  Taphancl,  p.  189. 


XLIV  liVTRODUCTION. 

vient  celui-ci,  dès  le  16  juillet  1755  :  «  Racine 
m'est  suspect,  écrit-elle;  il  est  ami  des  d'Aumale  ; 
il  ne  serait  pas  impossible  qu'ils  lui  eussent  mis 
dans  l'esprit  de  faire  cet  ouvrage  avec  les  maté- 
riaux qu'ils  ont  ou  prétendent  avoir'.  » 

Mais  Racine  était  bien  paresseux.  Ce  projet,  il 
le  caressait  depuis  de  longues  années  :  son  zèle 
s'était  borné  à  réunir  les  documents  que  son 
imprudence  avait  livré  à  La  Beaumelle.  Irait-il 
plus  loin?  On  le  croit,  un  instant,  à  Saint-Cyr  : 
«  Supposez  qu'il  soit  vrai  que  Racine  ou  quelque 
autre  écrive  la  Vie  de  madame  de  Maintenon;  leur 
projet  sûrement  est  de  vous  devancer  et  jiour  y 
réussir  de  vous  susciter  tous  les  embarras  ima- 
ginables-. »  Et  madame  de  Louvigny  ajoute 
«  que  ce  soupçon  est,  de  sa  part,  des  mieux 
fondés  »  :  on  écrivait  donc  dans  le  camp  adverse. 

La  Beaumelle  n'eut  pas  de  peine  à  devancer  ces 
lentes  et  prudentes  démarches.  Son  livre  parut. 
Il  dut  y  avoir,  dans  le  camp  des  fidèles,  un  véri- 
table désarroi.  Cependant  l'idée  d'un  livre  conçu 
dans  un  esprit  tout  difTérent  et  d'où  les  endroits 
difficiles  seraient  écartés  est  tellement  persis- 
tante,  elle  est   tellement  dans  l'atmosphère    de 

1.  Taphanel,  p.  105. 

2.  IhicL,  249. 


INTRODUCTION.  XLV 

Saint-Gyr  que  madame  de  Louvigny  la  reprend  à 
son  compte;  et  à  qui  prélend-elle  confier  le  soin 
de  le  rédiger?  —  à  La  Beaumelle  lui-même! 

Elle  voudrait  qu'il  écrivît  rapidement  ce  livre 
nouveau  et  que,  pour  le  publier,  il  prît  le  nom  et 
le  ton  d'une  ancienne  élève  de  Saint-Cyr,  une 
Méridionale,  une  Languedocienne,  qui  s'appelle- 
rait, par  exemple,  mademoiselle  de  Cardaillac  : 
«  Ecoulés,  lui  écrit-elle,  écoutés  une  folie  qui 
me  passe  par  la  teste.  Je  voudrais  que  mademoi- 
selle de  Cardaillac  écrivît  une  Vie  de  madame  de 
Mainlenon  où  madame  de  Montespan,  madame  de 
La  Vallière  (c'est-à-dire  les  maîtresses  notoires) 
ne  seroient  qu'en  groupe,  en  lointain;  les  belles 
vertus,  les  vertus  chrétiennes  feroient  la  princi- 
pale figure  à  ce  nouveau  tableau.  Le  coloris  seroit 
simple,  doux,  naïf  et  tel  qu'il  appartient  à  un  pin- 
ceau féminin...  Je  voudrois  du  vrai,  du  solide...  Il 
faudroit  peindre  Louis  XIV  plus  grand  homme... 
On  vous  reproche  de  dire  du  mal  de  tout  le 
monde,  de  médire  pour  le  plaisir  de  médire... 
Vous  avés  des  ennemis  outrés;  vous  ferés  très 
bien  de  retrancher  ce  qui  allume  leur  bile,  car  il 
n'est  pas  possible  que  vous  l'ignoriés'.  » 

1.  Taplianel,  pp.  â'Q  et  suiv. 


XL^'I  I  .N  ï  )^  0  D  U  C  T  I  0  .\  . 

La  Beaumelle  entra,  paraît-il,  un  instant,  dans 
CCS  vues.  La  plaisanterie  et  le  gain  le  séduisirent 
peut-être.  Mais  sa  vie  haletante  ne  lui  laissait 
plus  de  suffisants  loisirs.  Madame  de  Louvigny 
dut  renoncer  à  ce  nouveau  rêve. 

L'idée  cependant  faisait  son  chemin.  Quand  le 
livre  de  La  Beaumelle  fut  publié  et  qu'on  put 
mesurer  la  grandeur  du  mal,  on  ne  songea  que 
davantage  à  sauver  ce  qui  pouvait  être  sauvé.  Le 
groupe  des  d'Aumale  et  de  Louis  Racine  se 
remit  à  l'œuvre.  Il  est  probable  que,  de  Saint-Cyr 
même,  on  s'adressa  à  mademoiselle  d'Aumale  el 
qu'on  la  supplia,  elle  qui  savait  tant  de  choses  et 
qui  avait  reçu  les  dernières  confidences,  elle  qui 
avait  déjà  rédigé  ces  premiers  Mémoires  dont  le 
récit  agréable  et  touchant  était  goûté  depuis  long- 
temps, de  reprendre  la  plume  et  d'écrire  enfin  un 
tableau  complet  de  la  Vie  de  la  fondatrice,  tableau 
que  l'on  pourrait  opposer  à  la  malheureuse  publi- 
cation de  La  Beaumelle.  Il  semble  bien  que, 
depuis  longtemps,  mademoiselle  d'Aumale  y  tra- 
vaillât d'elle-même. 

La  situation  était  délicate.  Une  réponse  directe 
était  impossible.  Mais  ne  pourrait-on  pas,  en 
reprenant  toute  la  trame  de  l'existence,  en  ne  se 
servant   que    de   documents  soigneusement   con- 


I.NÎKODLCI'lON.  XLVll 

trùlés,  cîi  prenant  j>our  gnides  la  candeur  et  la 
]»iélé,  là  où  La  Bcauniellc  n'avait  mis  (ju'infidé- 
lité  et  irrespect,  en  employant  des  documents 
aussi  précieux  que  les  Mémoires  de  mademoiselle 
dWumale  et  les  Souvenirs  de  madame  de  Caijlus, 
encore  inédits,  ne  pourrait-on  pas  rédiger  un  livre 
nouveau,  intéressant,  piquant,  qui  se  substituerait, 
par  l'intérêt  (juil  présenterait  et  par  l'accent  de 
la  vérité,  au  livre  de  La  Beaumelle,  sans  qu'on 
aiïectàt  de  vouloir  le  réfuter. 

C'était  reprendre,  sous  une  autre  forme,  le 
travail  de  Pénélope  qui  se  poursuivait  depuis 
si  longtemps.  Mademoiselle  d'Aumale  n'avait  qu'à 
continuer  ses  recherches  et  sa  rédaction.  Elle  le 
fit,  en  s'aidant  de  ses  propres  Mémoires,  de  ceux 
de  madame  de  Caylus  et  d'autres  documents, 
publiés  ou  non,  qu'elle  avait  réunis.  Son  neveu, 
M.  d'Aumale,  l'aida  probablement  de  son  vivant; 
après  la  mort  de  sa  tante,  il  «  mit  en  ordre  »  — 
ce  sont  ses  propres  expressions  —  les  manuscrits 
qu'il  trouva  dans  son  cabinet. 

Laissons-le,  d'ailleurs,  parler  lui-même;  le 
travail  achevé,  il  s'explique  en  ces  termes  :  «  Cet 
ouvrage  n'est  composé  que  des  manuscrits  de 
feu  mademoiselle  d'Aumale.  Héritier  de  sa  petite 
bibliothèque,  j'ai  Irouvé  épars,  çà  et  là,  [)lusieurs 


XLVIII  INTRODUCTION. 

cahiers  de  sa  main  sur  la  vie  de  madame  de 
Mainlenon.  Je  les  ai  recueillis  avec  soin;  mais 
je  n'aurois  jamais  imaginé  de  les  meltre  au 
jour  si  la  maisoti  de  Saint-Louis  ne  men  eût 
aussi  instamment -prié  quelle  l'a  fait.  Ces  dames, 
désirant  que  leurs  élèves  pussent  avoir  connais- 
sance de  celle  à  qui  elles  sont  redevables,  avec 
toute  la  France,  d'un  si  utile  et  si  admirable 
établissement,  me  pressèrent  de  ramasser  et 
d'arranger  tous  les  manuscrits  que  j'avais  de 
mademoiselle  d'Aumale. 

Je  l'ai  fait  pour  ne  les  pas  désobliger.  On  y 
trouvera  une  multitude  de  faits  historiques 
connus  de  tout  le  monde  et  tout  à  fait  étrangers 
à  madame  de  Maintenon;  mais  comme  je  les  ai 
tous  trouvés  dans  ces  mêmes  manuscrits  qui, 
quoique  dispersés  et  séparés  les  uns  des  autres, 
se  suivent  pourtant  fort  exactement  d'année  en 
année,  je  n'en  ai  donc  rien  retranché,  parce  qu'en 
retranchant,  j'aurais  craint  d'interrompre  le  plan 
chronologique,  que  mademoiselle  d'Aumale  s'était 
formé  et  que  je  me  serais  souvent  trouvé  dans 
l'embarras  pour  la  jonction  des  époques... 

»  Comme  par  sa  position  mademoiselle  d'Au- 
male était  à  portée  de  savoir  tout  ce  qui  se 
passait  à  la  Cour  et  même  aux  armées,  il  lui  vint 


INTRODUCTION.  XLIX 

dans  l'esprit  d'écrire  en  même  temps  tous  les 
événements  dont  elle  était  instruite,  soit  de  la 
guerre,  soit  de  la  Cour.  Ce  sont  tous  ces  différents 
manuscrits  que  j'ai  mis  en  ordre  '.  » 

Yoilàleplan  complet  de  l'ouvrage,  voilà  la  men- 
tion précise  de  l'intervention  des  dames  de  Saint- 
Cyr,  les  origines,  le  motif  et  la  part  faite  avec  une 
sincérité  évidente  à  chacune  des  collaborations. 

L'œuvre  est  collective.  Elle  représente  la  pensée 
et  le  travail  de  mademoiselle  d'Aumale  et  de  la 
maison  de  Saint-Gyr.  M.  d'Aumale  n'est  qu'un 
collaborateur  modeste;  comme  il  le  dit,  «  il  a  mis 
en  ordre  ».  Le  manuscrit  original  porte  le  titre 
suivant  :  «  Mémoires  de  mademoiselle  d'Aumale  et 
Souvenirs  de  madame  de  Caylus,  pour  servir  à 
l'Histoire  de  madame  de  Maintenon.  »  —  Nous 
avons,  pour  être  brefs,  adopté  un  autre  titre  égale- 
ment emprunté  aux  manuscrits  :  «  Les  Cahiers 
de  mademoiselle  d'Aumale.  »  Le  titre  le  plus  exact 
serait  celui-ci  :  «  Yie  de  madame  de  Maintenon 
par  les  défenseurs  de  sa  mémoire.  » 

En  réalité,  ce  livre  c'est  V  «  hagiographie  ». 
Désiré  par  madame   de  Maintenon,  préparé  par 


i.  Cette  note  de  M.  d'Aumale  se  trouve  en  tète  du  manuscrit 
qui  appartient  à  la  famille;  mais  elle  s'applique  évidemment 
à  l'une  et  à  l'autre  des  deux  rédactions. 


l  IMUODI  CtlON. 

les  dames  de  Sainl-Gyr,  esquissé  par  Louis  Racine, 
élaboré  [»ar  mademoiselle  d'Aumale,  achevé,  non 
sans  lenteurs,  par  son  neveu,  M.  d'Aumale,  il 
nous  transmet  la  tradition  de  lidélité  pieuse  gardée 
dans  la  sainte  maison,  ('/est  une  réponse  très 
mesurée,  très  prudente,  mais  très  serrée  au  livre 
de  La  Beaumelle. 

L'intérêt  qu'il  présente  tient  surtout  à  celte 
pensée  maîtresse  et  à  l'autorité  des  documents  que 
le  rédacteur  eut  sous  les  yeux  :  des  correspon- 
dances qui  ont  disparu,  une  [>remière  rédaction 
des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus  citée  en  mor- 
ceaux importants,  rédaction  ([ui  a  disparu  égale- 
ment', les  traditions  de  la  maison,  des  nuances 
de  pensée  et  de  langage  qui  précisent  ou  éclair- 
cissentbien  des  problèmes,  contribuent  au  mérite 
de  l'ouvrage.  Mais  ce  qui  importe,  c'est  qu'on 
retrouve,  dans  ce  récit  parfois  languissant,  l'àme 
du  grand  siècle,  le  témoignage  direct,  le  Ion  et  le 
tour  de  ceux  qui  avaient  vie;  et,  en  cela,  combien 
ce  livre  se  dislingue  de  la  publication  téméraire 
et  infidèle  de  La  Beaumelle. 

On  avait  travaillé  de   longues   années   à  cette 
œuvre  pieuse.  Ouand  elle  fut  achevée,  M.  d'Au- 

1.  Voir  ci-(le>b(iiis.  \^.  i. 


INTRODUCTION.  LI 

maie  put  croire  qu'il  avait  achevé  un  monument. 
Il  dut  bientôt  en  rabattre.  Avant  de  procéder  à 
la  publication,  quelqu'un  (et  c'est  probablement 
l'autorité  supérieure  de  Saint-Cyr)  crut  devoir 
soumettre  l'œuvre  entière  à  la  critique  d'un  per- 
sonnage compétent.  On  recourut  aux  bons  offices 
d'un  certain  abbé  Garrigues  de  Froment,  parfaite- 
ment inconnu  aujourd'hui,  mais  qui,  alors,  pas- 
sait pour  un  écrivain  de  mérite'. 

On  lui  remet  le  manuscrit.  Il  le  lit,  le  juge 
d'abord  sévèrement  et  bientôt  entreprend  de  le 
corriger.  La  plume  à  la  main,  il  sabre  impitoya- 
blement à  travers  ces  pages.  Sa  verve,  son  ironie 
s'exercent  aux  dépens  de  l'œuvre  qui  lui  est  con- 
fiée. 11  la  trouve  ennuyeuse,  pâle,  traînante,  «  fade 
à  donner  des  vapeurs  ».  «  En  vérité,  écrit-il,  ce 
n'est  pas  là  écrire,  mais  bavarder  ou  jaser,  comme 
on  voudra.  »  Ces  critiques  sévères  portent  le  plus 
souvent  sur  les  détails  précis,  minutieux,  qui  nous 
paraissent  aujourd'hui  les  plus  intéressants  par 
leur  exactitude  et  leur  sincérité.  Mais  ce  Garrigues 
est  un  «  satirique  de  profession  ».  Selon  le  goût  du 
temps,  il  aimerait  une  histoire  rapide,  d'un  style 
court,  nerveux,  philosophique,  abstrait.  Madame 


1.  Voir  ci-dessous,  p.  lxii. 
T.    11. 


LH  I  N  T  R  0  D  L"  C  T I  0  X  . 

de  Mainlcnon  n'a  pas  de  ciiance  :  c'est  un  autre 
La  Beaumelle  qui  saccage  la  prose  de  ses  défen- 
seurs*. 

Cette  aventure  fut  le  coup  de  grâce.  Après  la 
dissection  de  l'abbé  Garrigues,  il  ne  restait  plus 
qu'un  squelette.  D'ailleurs,  le  livre  de  La  Beau- 
melle triompliait.  Une  pouvait  être  question  de  re- 
monter le  courant.  Mademoiselle  d'Aumale  était 
morte  en  décemUre  1756.  A  Saint-Cyr,  les  derniers 
témoins  disparaissaientl'un  après  l'autre.  M.  d'xVu- 
male  eut,  cependant,  la  pensée   de  reprendre  le 
travail  en  tenant  compte  des  observations  de  l'abbé 
Garrigues.  Dans  la  famille    même  do   M.  d'Au- 
male, il  existe  une  seconde  rédaction,  plus  courte, 
plus  serrée  que  celle  que  nous  possédons-.  Sur 
l'un  ou  l'autre  des  deux  manuscrits,  on  trouve  des 
traces  de  l'activité  littéraire  de  M.  d'Aumale  jus- 
qu'au  delà  de  Tannée  170;).  Puis,  la  plume  lui 
tomba  des  mains,  et  l'œuvre  commencée  depuis 
trois    quarts   de   siècle   fut   définitivement  inter- 
rompue. 

Par  suite  de  quelles  vicissitudes  nouvelles,  des 
deux  manuscrits,  l'un  alla-t-il  échouer    sur  les 


1.  Comme  La  Beaumcllo,  l'alilx'  Garrigues goùla  de  In  prison. 
Voir  la  note  ci-dessous,  p.  lxui. 

2.  Voir  ci-ilessous  la  dL'scription  des  Manuscrits. 


INTRODUCTION.  LUI 

quais,  où  M.  le  comte  d'Aumale  le  retrouva,  et 
l'autre  chez  un  antiquaire,  M.  Voisin?  C'est 
ainsi  qu'il  est  venu  entre  nos  mains.  La 
compétence  de  mon  confrère  et  collaborateur, 
M.  le  comte  d'Haussonville  m'apprit  l'intérêt  de 
cette  découverte.  Nous  sûmes  que  le  manuscrit 
venait  de  la  maison  Techener  et  qu'il  avait 
appartenu  à  M.  Monmerqué.  Grâce  à  diverses 
communications  il  fut  possible  de  retrouver  les 
traces  d'un  travail  de  publication  qui  semble  avoir 
été  entrepris,  puis  abandonné  par  l'excellent 
érudit  \ 

C'est  ce  projet  que  nous  exécutons  aujourd'hui, 
du  moins  en  partie.  Un  coup  d'œil  jeté  sur  le 
volume  déjà  paru  et  sur  celui  qui  paraît  aujour- 
d'hui suffira  pour  prouver  que  la  présente  publi- 


1.  M.  Leclerc,  propriétaire  actuel  de  l'ancienne  maison 
Techener,  a  bien  voulu  nous  communiquer  toute  une  corres- 
pondance de  M.  Monmerqué  relative  à  ce  manuscrit  qu'il  a  re- 
trouvée dans  les  archives  de  la  maison.  —  Quant  au  projet  de 
publication,  il  résulte,  notamment,  d'un  passage  de  la  préface 
que  M.  Monmerqué  écrivit  pour  son  édition  des  Souvenirs  de 
Madame  de  Cayliis,  collection  Petitot,  2°  série,  vol.  60  :  ■<  Nous 
publierons  incessamment  les  Mémoires  de  Mademoiselle  d'Au- 
male-, on  y  verra,  par  intervalles,  le  texte  primitif  des  Souvenirs 
de  Madame  de  Caylus;  ce  sera,  un  point  de  curiosité  assez  grand 
pour  donner  à  cette  partie  de  l'ouvrage  l'intérêt  de  la  nou- 
veauté •'.  —  M.  Monmerqué  renonça  à  son  projet  de  publication 
pour  des  raisons  (ju'il  explique  dans  sa  Notice  sur  le  marquis 
de  Villetle,  en  tète  des  Mémoires  du  marquis  de  Villelle.  publiés 
pour  la  Société  de  l'Histoire  de  France  (p.  xxxvui). 


LIV  INTRODUCTION. 

cation  ne  fait  aucunement  double  emploi  avec  le 
Mémoire  de  mademoiselle  d'Aumale.  Celui-ci  avait 
été  composé  vers  1725  ou  1726  :  c'est  surtout  un 
recueil  de  souvenirs  jetés  un  peu  à  la  hâte,  pêle- 
mêle,  écrits  hâtivement  et  selon  qu'ils  se  présen- 
taient à  la  mémoire  ou  sous  la  plume  de  made- 
moiselle d' Au  maie. 

Nous  avons  affaire,  ici,  à  une  œuvre  plus  com- 
plète et  plus  méthodique.  Mademoiselle  d'Aumale 
avait,  d'^puis  bien  longtemps,  le  projet  de  l'écrire; 
car  elle  disait  à  madame  de  Maintcnon  :  «  Madame, 
voilà  un  livre  que  je  destine  pour  écrire  votre 
vie...  »  Et  c'est  bien  une  Vie  de  madame  de  Main- 
tenon  qui  a  été  composée  par  la  collaboration  de 
la  tante  et  du  neveu. 

Malgré  l'intérêt  que  présente  un  ouvrage  dont 
l'origine  et  la  valeur  paraissent  maintenant  éta- 
blies, il  ne  pouvait  être  question  de  le  publier 
in  extenso.  Deux  volumes  du  format  in-8"  y 
eussent  à  peine  suffi.  D'ailleurs,  le  Mémoire  de 
Mademoiselle  d'Aumale  paraissant  dans  le  pre- 
mier volume  de  la  présente  publication,  il  con- 
venait d'éviter  les  redites. 

D'autres  documents  qui  ont  servi  au  rédacteur 
des  nouveaux  Mémoires,  et  qui  étaient  inédits, 
alors,  ont  paru  depuis  :  il  y  avait  encore,  là,  des 


I  N  T  R  0  D  U  C  T  T  O  M  .  LV 

répétitions  à  éviter.  Enfin  la  trame  même  du 
récit  forme  une  biographie  un  peu  traînante  de 
madame  de  Maintenon  et  une  histoire  du  règne 
de  Louis  XIV  (jui  n'apporte  aucun  renseignement 
nouveau. 

Ces  observations  nous  ont  guidé  dans  le  choix 
des  larges  extraits  que  nous  donnons  au  public. 
Nous  avons  écarté  toute  la  partie  de  Tœuvre  qui 
ne  nous  a  paru  offrir  ni  nouveauté,  ni  originalité  : 
mais  nous  avons  recueilli  tout  ce  qui  peut  être 
considéré  comme  une  contribution  utile  à  l'his- 
toire de  madame  de  Maintenon  et  de  son  temps. 

De  la  lecture  attentive  du  manuscrit,  six  cha- 
pitres se  sont  pour  ainsi  dire  détachés  d'eux- 
mêmes. 

Ils  traitent  naturellement  des  points  les  plus 
importants  ou  les  plus  controversés  dans  la  vie 
de  madame  de  Maintenon. 

Le  premier  chapitre  :  Madame  de  Jllaijiteiion 
et  madame  de  Monteupan  aborde  les  origines,  les 
premières  attaches  avec  la  Cour,  les  relations  avec 
le  Roi  et  même,  à  la  fin,  la  matière  si  délicate  du 
mariage.  Le  chapitre  Madame  de  Maintenon  et  la 
Duchesse  de  Bourgogne  met  en  lumière  des  faits 
particulièrement  honorables  pour  madame  de 
Maintenon.    Le    morceau    intitulé    Madame    de 


LVI  I  N  T  H  0  D  U  C  T  ION. 

Mahdeaon  cl  Louis  XIV^  forme  ini  tableau  com- 
}>lel  de  la  vie  intérieure  du  monarque  où  les 
moindres  détails  ont  du  prix  puisqu'ils  émanent 
d'un  témoin  oculaire,  mademoiselle  d'Aumale. 
L'année  1709  et  les  charités  de  madame  de  Main- 
tenon  sont  des  pages  qui  expriment  surtout  la 
pieuse  pensée  dont  s'inspire  une  œuvre  destinée 
aux  élèves  de  Saint-Gyr.  Enfin,  malgré  quel- 
ques redites,  nous  avons  donné  in  extenso  les 
deux  récits  qui  terminent  la  publication  :  la 
mort  de  la  duchesse  de  Bourgogne  et  la  mort  de 
Louis  AIW  Mademoiselle  d'Aumale  assista, 
comme  on  le  sait,  à  l'agonie  du  grand  Roi,  ne 
quittant  le  chevet  du  mourant  qu'au  moment  où 
madame  de  Maintenon  le  laissa  elle-même.  On 
comprend  qu'elle  se  soit  appliquée,  avec  sa  préci- 
sion et  sa  sincérité  habituelles,  à  cette  nouvelle 
rédaction  où  sa  voix  s'élève  un  peu  et  où  l'on  sent 
qu'elle  parle  pour  l'histoire. 

Elle  s'était  procurée  la  relation  en  quelque  sorte 
officielle  qui  figure  dans  certaines  rédactions  du 
Journal  de  Dangeau,  et  la  rapprochant  de  ses 
propres  souvenirs,  elle  acheva  un  tableau  que 
l'on  peut  considérer  comme  complet.  Ce  récit 
simple,  touchant,  où  l'on  entend,  pour  ainsi  dire, 
le  souftle  misérable  du  grand  prince  que  ronge  la 


1 1\  T  n  0  D  i;  C  T  (  0  N  .  Lyil 

gangrène  sénile,  prciul  l'aulorilé  cl  l'accoiil  d'une 
page  définitive;  c'est  nn  des  plus  précieux  docu- 
ments de  notre  histoire'. 

La  publication  de  ce  volume,  ainsi  composé, 
achève  autant  qu'il  est  utile,  après  deux  siècles, 
le  cycle  ouvert  par  les  premières  confidences  de 
madame  de  Mainlenon  à  madame  de  Glapion  et 
aux  dames  préférées.  Après  les  ouvrages  du  duc 
de  Noailles,  de  MM.  Lavallée,  GefTroy,  après  la 
publication  du  premier  Mémoire  de  mademoiselle 
d'Aumale,  complétée  par  la  présente  publication, 
on  saura,  sur  elle,  à  peu  près  tout  ce  qu'elle  vou- 
lait qu'on  sût.  De  môme  que,  par  le  recueil  de 
La  Beaumelle,  les  récits  de  Saint-Simon  et  le 
livre  de  M.  Taphanel,  —  documenté  par  les  let- 
tres de  la  sœur  de  Louvigny,  —  on  commence 


1.  Le  récit  de  la  mort  de  Louis  XIV  inséré  dans  l'édition 
du -Journal  du  marquis  de  Danr/euu  publiée  par  M.  Feuillet 
des  Conches,  1859,  in-8",  t.  XVI,  p.  117,  et  qui  commence  par 
ces  mots  :  «  Je  sors  du  plus  grand,  du  plus  touchant  et  du 
plus  héroïque  spectacle...  »  ne  fait  pas  partie  du  manuscrit 
original.  Nous  possédons  un  manuscrit,  relie  en  maroquin 
au  xvu"  siècle  et  intitulé  Remarques  de  M.  le  marquis  de  Daii- 
f/eau  sur  le  roi  Louis  Quatorze  depuis  1684  qui  contient  (p.  175) 
un  récit  diiïérent  et  qui  nous  paraît  émaner  réellement  de 
Dangeau.  C'est  certainement  ce  récit  que  mademoiselle  d'Au- 
male a  eu  sous  les  yeux  pour  compléter  ses  propres  souvenirs. 
—  Il  faut  comparer  les  différents  récils  de  la  mort  de  Louis  XIV 
qui  sont  rapprochés  dans  le  volume  La  inorf  de  Louis  XIV, 
Journal  des  Anthoine,  a^vcc  introduction  de  E.Urumont.  Paris, 
Quanlin,  1S80,  in-,S". 


LVIII  l.NTHODUCTION. 

à  deviner  ce  qu'elle  eût  voulu  qu'on  ne  sût  pas. 
Les  deux  foyers  de  lumière  sont  en  [)i"ésence  : 
les  rayons  convergent.  Peu  à  peu,  le  tableau  se 
précise,   la  réalité  se  découvre. 

«  L'énigme»  est-elle  déchiffrée?  Hélas,  non!  Le 
feu  a  fait  son  œuvre;  ce  qui  est  détruit  est  détruit. 

Cependant,  on  pourrait  peut-être  faire,  mainte- 
nant, un  progrès  nouveau  dans  la  recherche  de  la 
vérité,  essayer  de  deviner  par  l'ongle  le  lion  et, 
par  le  bout  d'un  doigt  rose,  l'énigmatique  mar- 
quise. 

Madame  de  Maintenon  fut,  en  vérité,  une 
femme  pieuse,  bonne  et  utilement  active.  Sa  vie 
n'avait  besoin  d'aucun  apprêt  pour  que  les  faits 
témoignassent  pour  elle  auprès  des  contempo- 
rains et  auprès  de  la  postérité.  Sa  nature  la  por- 
tait vers  le  bien;  la  fierté  atavique  et  le  dur 
apprentissage  de  sa  jeunesse  la  confirmaient  dans 
ces  sentiments.  Que  sa  volonté  mûrie  et  réfléchie 
l'ait  énergiquement  maintenue  dans  cette  voie,  ce 
n'est  pas  un  reproche  à  lui  faire,  j'imagine. 

Mais  le  reproche  se  justifie  davantage  s'il  porte 
sur  les  procédés  qu'elle  em[doya  pour  ajouter,  à 
l'honneur  de  la  vertu,  les  hautes  situations  du 
monde  et  l'hommage  d'une  universelle  considé- 


i 


INTRODUCTION.  LVIX 

ration.  Le  dessein  est  trop  visible.  Tant  de 
rcQexion  met  en  méfiance.  La  tête  agit  plus  que 
le  cœur.  On  aimerait  qu'ayant  réussi,  plus  qu'au- 
cune autre,  l'entreprise  de  la  femme,  elle  fût  plus 
femme  en  elTet,  ou  consentît  à  le  paraître  davan- 
tage. Pourquoi  ce  grand  mystère?  Voilà  qui  auto- 
riserait les  soupçons. 

L'histoire  doit  s'occuper  surtout  de  ce  qui  inté- 
resse l'histoire.  Quelle  fut  la  part  d'influence 
réelle  de  madame  de  Maintenon  sur  la  politique 
des  dernières  années  du  règne?  Madame  de  Lou- 
vigny  a  signalé  quelques  contradictions  dans 
les  dires  de  madame  de  Maintenon.  La  matière 
est  délicate.  Cependant,  le  caractère  de  Louis  XIV 
étant  connu,  l'influence  de  la  marquise  n'a  pu 
s'exercer  que  timidement,  par  intervalles  et  avec 
les  plus  grandes  précautions.  En  insistant,  elle 
se  fut  exposée  à  des  silences  ou  à  des  refus  qui 
l'alarmaient  trop  pour  qu'elle  les  bravât. 

Elle  était  trop  inquiète,  trop  timorée,  elle 
avait  un  souci  trop  constant  de  se  garder  elle- 
même  pour  agir  efficacement  en  faveur  d'une 
cabale  ou  d'un  système.  On  a  constaté,  avec 
raison,  que  chaque  fois  qu'elle  sentit  la  moindre 
résistance  auprès  du  Roi,  elle  abandonna  sans 
hésiter  ses  idées  ou  ses  amis. 


LX  INTROniCTIOX. 

Rien,  en  elle,  ne  sig'nale  la  vocalioti  politique 
si  caractérisée,  au  contraire,  chez  madame  des 
Ursins.  Qu'on  compare  les  lettres  échangées  par 
les  deux  illustres  favorites,  on  verra  de  quel  côté 
sont  la  passion,  la  détermination,  le  courage,  le 
sang-froid.  Madame  de  Maintenon  endure  et 
patiente,  là  où  la  princesse  des  Ursins  veut  et 
agit. 

Louis  XIV  trouva,  en  madame  de  Maintenon, 
une  grave  et  douce  société.  Madame  de  Mon- 
tespan  l'avait  conduit  aussi  loin  que  possible  ; 
au  delà,  il  n'y  avait  plus  qu'horreur  et  dégoûl. 
Celle-ci  le  rassura  et  le  reposa. 

Après  un  tel  triomphe,  madame  de  Maintenon 
se  garde  bien  de  risquer,  par  une  dangereuse  exi- 
gence, la  situation  inespérée  oi^i  elle  est  parvenue. 
Sa  force  est  faite  de  repos  et  de  silence.  La  lutte 
n'est  pas  son  système.  Elle  cède,  pourvu  qu'elle 
demeure,  en  cela  bien  féminine,  un  peu  féline 
peut-être,  mais  nullement  conforme  au  type  de 
grande  «  meneuse  »  que  la  colère  et  l'imagination 
de  Saint-Simon  ont  conçu  de  toutes  pièces  et  fait 
vivre  pour  la  postérité. 

Au  fond,  sa  grande  affaire,  après  le  Roi,  c'est 
Saint-Cyr.  Le  temps  qu'elle  y  passe,  les  soins 
qu'elle  y  consacre,  la  joie  qu'elle  y  éprouve  don- 


INTI«ODi:CTIf)N  LXI 

nciil  sa  mesure;  elle  aiiiie  les  menus [)asse-temps, 

les  loiij^s  enlreliens,  les  pratiques  exactes  de  la 

dévotion,  en  cela  femme  encore...  un  peu  moins 

parfaite  peut-être  qu'elle  n'eût  voulu  le  paraître, 

mais  qui  eût  obtenu  plus  aisément  l'admiration  de 

l'histoire  si  elle  se  fût  moins  appliquée  à  la  lui 

imposer. 

G    H. 


I 


AVERTISSEMENT 


Le  manuscril  qui  a  servi  à  la  présente  publication  est 
divisé  en  trois  cahiers  formant  ensemble  879  pages.  Le 
papier  en  est  grossier,  l'écriture  petite  et  serrée  :  ce  n'est 
pas  l'écriture  de  mademoiselle  d'Aumale.  Ce  n'est  pas  non 
plus  une  écriture  de  copiste.  C'est  probablement  celle  du 
neveu  de  mademoiselle  d'Aumale. 

Dans  ce  manuscrit,  quand  il  était  aux  mains  de  M.  Mon- 
merqué,  il  y  avait  trois  lacunes.  A  l'endroit  d'une  de  ces 
lacunes  on  rencontrait  cette  mention  :  «  doit  être  entre  les 
mains  de  l'abbé  Garrigues.  » 

Ces  lacunes  sont  aujourd'hui  comblées,  moins  sept 
pages  (de  694  à  701),  par  les  fragments  détachés  de  la 
rédaction  que  nous  avons  trouvée  à  Abbeville  entre  les 
mains  des  représentants  de  la  famille  d'Aumale;  grâce  à 
leur  obligeance,  nous  avons  pu  reconstituer  l'œuvre,  ou 
peu  s'en  faut,  dans  son  intégralité. 

Dans  les  premiers  cahiers,  on  rencontre  souvent  des 
passages  bâtonnés,  comme  si  l'on  s'était  proposé  un  tra- 
vail de  suppression.  Il  y  a  aussi  d'assez  fréquentes  ratures 


LXIV  AVERTISSEMENT. 

el  surcharges  d'une  écriture  dilTérenle.  Mais  les  phrases 
surchar;'ées  nY'laul  recouvertes  fjue  d'un  trait  très 
léger,  il  a  toujours  été  possible  de  déchiffrer  le  texte 
priniilil". 

A  jtarlir  du  troisième  cahier,  on  rencontre  en  marge, 
pres(jue  à  cliaque  page,  des  annotations  qui  sont  dues, 
suivant  toute  prohabilité,  à  cet  abbé  Garrigues  dont  Tinter- 
vention  nous  a  été  révélée  par  le  manuscrit  même.  Ces 
notes  sont  sarcasliques;  elles  concluent  toujours  à  des 
remaniements  et  à  des  suppressions.  «  Ces  mots  :  i  je 
supprime,  j'arrange  »  reviennent  à  chaque  instant.  En 
effet,  sur  des  petits  carrés  de  papier  collés  à  la  gomme 
en  marge  du  manuscrit,  une  version  différente  est  substi- 
tuée au  texte,  version  beaucoup  plus  sommaire,  où  les 
détails  familiers  sont  supprimés,  et  qui  devient,  ainsi, 
sèche  et  sans  intérêt. 

C'est  vraisemblablement  d'après  les  indications  de  l'abbé 
Garrigues  que  le  neveu  de  mademoiselle  d'Aumale  aura 
entrepris  le  travail  d'abréviation  et  de  réduction  des  Mé- 
moires de  sa  tante  qui  a  produit  la  nouvelle  rédaction  con- 
servée à  Abbeville  et  qui  s'arrête  à  ITOl.  Le  style  de 
cette  variante  n'a  aucun  rapport  avec  celui  du  Mémoire 
précédemment  publié  par  nous,  ni  avec  celui  des  Caliiors 
que  nous  publions  aujourd'hui. 

L'abbé  Garrigues  de  Froment,  qui  intervint  d'une  façon 
si  fâcheuse  au  cours  de  la  publication  projetée  par 
M.  d'Aumale,  n'a  laissé  aucun  nom.  Nous  avons  trouvé 
à  la  Bibliothèque  Nationale  deux  opuscules  de  lui.  L'un 
a  pour  litre  :  Sentiments  d'un  amateur  sur  Vexposltion 
des  tableaux  du  Louvre  el  sur  La  critique  qui  en  a  été 
[aile.  C'est  une  mince  petite  brochure  datée  de  1733  et 
qui  contient  trois  lettres,  tout  à  fait  insignilîanles.  L'autre 
a  pour  titre  :  Eloge  historique  du  journal  encijclopé- 


AVERTIS SE MENT.  LXV 

(lique  ci  de  Pierre  Rousseau  son  imprimeur  (17G0).  Col 
éloge  est,  en  réalité,  une  satire,  pail'ois  une  dialribe. 

Le  ton  est  incisif,  mordant,  injurieux,  se  rapprochant 
beaucoup  du  ton  des  observations  inscrites  sur  notre 
Manuscrit.  D  après  une  note  de  la  main  de  Monmerqué 
trouvée  dans  ses  papiers,  des  libelles  publiés  par  l'abbé 
Garrigues  contre  le  Gouvernement  Tauraient  lait  incarcérer, 
et  il  aurait  passé  six  ou  sept  années  en  prison. 

Nous  avons  reproduit  (luelques-unes  de  ces  observations 
comme  spécimen  du  goût,  ou  plutôt  du  mauvais  goût  de  la 
critique  au  xvuio  siècle.  Mais  nous  n'avons  bien  entendu 
tenu  aucun  com|)le  des  corrections  suggérées  par  lui,  et 
nous  avons  toujours  rétabli,  sous  ses  surcharges  et  ses 
ratures,  le  texte  i>iimilir.  Quant  aux  suppressions  que  nous 
avons  cru  devoir  l'aire  au  cours  des  fragments  publiés  par 
nous,  soit  pour  éviter  des  redites  avec  le  Mémoire  précé- 
demment publié,  soit  parce  que  ces  passages  étaient  de 
simples  résumés  historiques  sans  intérêt  ni  nouveauté, 
nous  les  avons  toujours  signalées  par  des  points. 

H. 


NOUVEAUX   MÉMOIRES 


DE 


MADEMOISELLE  D'AUMALE 


MEMOIRES 

DE 

MADEMOISELLE    D'AUMALE 

ET    SOUVENIRS 
DE    MADAME    DE   CAYLUS 

POUR   SERVIR    A   l'histoire    DE    MADAME    DE    MAINTENON  * 

Le  manuscrit  dont  nous  entreprenons  la  publica- 
tion partielle  est  divisé  en  plusieurs  livres.  Le  j)re- 
mier  est  exclusivement  consacré  à  la  vie  cC Agrippa 
d' Auhigné ,  le  grand-père  de  madame  de  Maintenon, 
le  second  à  la  jeunesse  de  Françoise  d'Auhigné,  à 
son  mariage  avec  Scarron  et  aux  premières  années 
de  son'  veuvage.  Il  ne  s'y  trouve  rien  qui  ne  soit  dans 
les  Mémoires  mêmes  d' A  grippa  d'Aubigné,  ou  dans 
le  Mémoire  sur  madame  de  Maintenon,  prccédeyn- 
ment  publié  par  nous.  Le  troisième  livre  commence 
par  un  récit  succinct  des  premières  amours  de 
Louis  XIV,  cV abord  avec  Marie  Mancini,  ensuite 

1.  LaBeaumelle  ayant  intitulé  sa  publication  :  Mémoires  pour 
servir  à  VUistoire  de  madame  de  Maintenon  et  à  celle  du  siècle 
passp,  l'auteur  du  manuscrit  a  voulu  évidemment  rappeler 
ce  titre. 


4  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

avec  ynademoiselle  de  la  Vallière.  Rien  non  plus 
d'inédit,  mademoiselle  d'Aumale  n  ayant  pu  savoir 
aucuns  détails  par  elle-même  et  ne  parlant  que  par 
ouï  dire.  Il  en  est  autremeyit  lorsqu'elle  en  arrive  à 
la  liaison  du  Roi  avec  madame  de  Montespan, 
madame  de  Maintenon  ayant  été  étroitement  mêlée 
aux  incidents  et  au  dénouement  de  celte  liaison.  Ici, 
mademoiselle  d'Aumale  a  pu  être  renseignée  non 
seulement  par  madame  de  Maintenon  elle-même,  dont 
souvent  elle  invoque  le  témoignage  dJrect,  mais  par 
les  amis  et  contemporains  de  madame  de  Maintenon 
avec  qui  elle  a  pu  s'entretenir.  De  plus,  elle  a  eu 
manifestement  à  sa  disposition  la  correspondance  de 
madame  de  Maintenon  dont  les  dames  de  Saint-Cyr 
étaient  dépositaires,  et  qu  elles  ont  dû  lui  communi- 
quer, car,  ainsi  que  nous  le  ferons  remarquer  dans 
nos  notes,  elle  entre  parfois  dans  certains  détails 
minutieux  qu^elle  napu  combattre  que  par  ces  lettres. 
Enfin  mademoiselle  d'Aumale  a  eu  à  sa  disposi- 
tion les  Souvenirs  de  madame  de  Caylus,  qui  étaient 
encore  inédits,  puisc/uils  nont  paru  quen  1770. 
Elle  en  fait  largement  usage,  ainsi  quelle  le  dit 
dans  une  note  qu'on  lira  ci-après.  Mats  elle  ne  se 
borne  pas  à  de  fréquentes  citations  dont  elle  avertit 
le  lecteur.  A  son  pi'ojji^e  texte,  elle  entreynêle  des 
phrases  tirées  des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus, 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  5 

sa7is  les  mettre  entre  guillemets.  De  plus,  on  remar- 
quera que  dans  les  endroits  mêmes  oii  elle  dit  citer 
madame  de  Caylus,  le  texte  qu'elle  rapporte  nest 
pas  exactement  conforme  à  celui  des  Souvenirs  de 
madame  de  Caylus,  tel  que  nous  le  connaissons  par 
les  éditions  qui  ont  cours  aujourdliui.  Or  nous 
savons  par  le  témoignage  d'un  certain  Marin,  secré- 
taire du  comte  de  Caylus  {fils  de  la  Comtesse),  que 
ces  Souvenirs  furent  imprimés  en  1770  d'après 
une  copie  furtivement  faite  en  vingt-quatre  heures 
et  probablement  inexacte'.  Il  est  donc  plus  que  pro- 
bable que  nous  sommes  ici  en  présence  du  texte 
véritable  des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus.  Alon- 
merqué,  qui  avait  eu  entre  les  mains  le  manuscrit 
publié  par  nous  aujourd'hui,  et  qui  en  avait  projeté 
la  publication,  disait  avec  raison  :  «  On  y  verra  par 
intervalles  le  texte  primitif  des  Souvenirs  de  madame 
de  Caylus.  Ce  sera  un  point  de  curiosité  assez  grand 

1.  Voir  à  la  fin  des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus  (édition 
Raunié,  p.  326),  la  lettre  que  Marin  écrivit  en  1804  au  directeur 
du  Journal  des  Débats,  lorsque  Auger  publia  une  nouvelle  édi- 
tion des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus.  Voir  aussi  Vlntroduc- 
tion  mise  par  M.  Asselineau  en  tète  de  l'édition  publiée  par 
lui.  Quoi  qu'en  dise  Marin,  il  est  certain  qu'il  existait  plu- 
sieurs copies  des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus,  et  mademoi- 
selle d'Aumale  en  possédait  certainement  une,  puisqu'elle  s'en 
est  servie  pour  la  rédaction  de  son  premier  Mémoire.  Ces  copies 
ont  pu  être,  depuis  lors,  retouchées  par  le  comte  de  Caylus, 
sans  parler  des  inexactitudes  probables  de  celle  d'après 
laquelle  ils  ont  été  imprimés  pour  la  première  fois.  De  là 
l'origine  de  ces  variantes. 


6  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

]30ur  donner  à  celle  partie  de  V ouvrage  Vinlérêt  de 
la  nouveauté.  »  //  faisait  de  plus  observer  que,  «  dans 
ce  texte  primitif,  on  retrouve  toutes  les  négligences 
qui  accompagnent  nécessairement  une  composition 
faite  sans  peine,  sans  travail  et  sans  recherche  par 
une  femme  qui  na  pas  à  redouter  le  grand  jour 
de  la  publicité^  ».  En  effet,  la  langue  que  parle 
madame  de  Caylus,  dans  le  manuscrit  de  made- 
moiselle d'Aumale,  est  beaucoup  jjhis  familière  et 
négligée  que  dans  ses  Souvenirs  imprimés.  Nous 
sciions  étonnés  si  le  lecteur  trouvait  quelle  y  pterd 
en  agrément. 

Lorsque  mademoiselle  d'Aumale  cite  madame  de 
Caylus  sans  le  dire  expressément  {ce  qu'elle  fait  très 
souvent),  nous  n'avons  point  cru  devoir  mettre  ces 
citations  entre  guillemets,  mais  lorsque  ["emprunt  est 
de  quelque  importance ,  nous  l'avons  signalé  en  note. 

Nous  commençoîis  par  la  publicatioii  d'un  long 
fragment  qui  s'étend  depuis  l'arrivée  de  madcmie  de 
Maintenon  à  la  Cour,  alors  qu'elle  s'appelait  encore 
madame  Scarron,  jusqu'à  son  mariage  ptrésumé 
avec  Louis  XIV. 

1.  Notice  sur  madame  de  Caykis,  mise  en  tôle  de  ses  Sou- 
venirs. Collection  Petitot,  2°  série,  vol.  66,  p.  355  et  356. 


MADAME    DE   MAINTENON 
ET    MADAME    DE    MONTESPAN 

A  la  mort  de  la  Reine  Mère,  en  1666,  le  Roi 
avait  eu  deux  enfants  de  la  Vallière,  une  fille  qui  fut 
mademoiselle  de  Blois  et  un  fils  connu  sous  le  nom  de 
comte  de  Vermandois*.  L'automne  de  1666,  le  Roi 
et  toute  la  Cour  étant  allés  visiter  les  conquêtes  de 
Flandre,  le  Roi,  au  retour,  prit  du  goût  pour  la  prin- 
cesse de  Monaco  %  mais  cette  inclination  ne  fut  que 
passagère  et  de  très  peu  de  durée.  A  cette  courte 
inclination  succéda  celle  qu'il  eut  pour  madame  de 
Montespan^  Madame  Montespan,  connue,  avant  son 

1.  Louis  de  Bourbon,  comte  de  Vermandois,  fils  légitimé  de 
Louis  XIV  et  de  mademoiselle  de  la  Vallière,  né  le  2  octo- 
bre 1667,  mort  le  18  novembre  1683. 

2.  Catherine-Charlotte  de  Gramont,  mariée  le  30  mars  1660  à 
Louis  de  Grimaldi,  prince  de  Monaco;  elle  mourut  le  4  juin  1678 
à  l'âge  de  trente-neuf  ans.  Elle  était  fille  du  maréchal  de 
Gramont;  Lauzun  en  avait  été  fort  amoureux. 

3.  C'est  ici  que  mademoiselle  d'Aumale  a  placé  l'importante 
note  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  «  J'avertis  ici  mes  lec- 
teurs que  les  Souvenirs  de  madame  de  Caylus,  qu'elle  m'a  donnés 
écrits  de  sa  main,  et  qui  ont  fait  grande  partie  de  tout  ce  que 
j'ai  dit  jusqu'ici,  entreront  pour  beaucoup  dans  ce  qui  me  reste 


8  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

mariage  avec  le  marquis  de  Montespan  *  sous  le  nom 
de  mademoiselle  deTonnay-Charente%  étoit  fille  du  duc 
de  Mortemart^  C'étoit  une  des  plus  belles  personnes 
de  la  Cour  ^;  elle  joignoil  à  celte  beauté  un  caractère 

à  dire.  L'on  peut  d'autant  plus  compter  sur  la  vérité  de  tous  ces 
faits  que  rapporte  madame  de  Cavlus,  qu'elle  étoit  très  à  portée 
d'être  instruite  de  tout  dans  le  vrai,  et  qu'elle  dit  elle-même, 
en  commençant  ses  Soicvenirs,  qu'elle  ne  dira  que  ce  qu'elle 
a  vu  de  ses  yeux  ou  entendu  dire  à  madame  de  Maintenon  ou 
à  d'autres  personnes  qui  ont  été  témoins  de  tout  ce  qu'elle 
avance.  Elle  a  soin  d'avertir,  surtout  au  commencement  de  son 
petit  ouvrage,  que  ni  la  prévention  que  donne  l'éducation,  ni 
les  mouvements  de  la  reconnoissance  qu'elle  doit  à  madame  de 
Maintenon  ne  lui  feront  rien  dire  de  contraire  à  la  vérité. 
J'avertis  encore  que  peut-être  il  m'arrivera  de  temps  en  temps 
de  la  faire  parler  elle-même,  dans  certains  récits  qu'elle  fait, 
beaucoup  mieux  que  je  ne  les  pourrois  faire.  » 

1.  Louis-Henri  de  Pardaillan  de  Gondrin,  marquis  de  Mon- 
tespan, né  en  1640,  mort  au  mois  de  novembre  1702. 

2.  D'après  le  Père  Anselme,  Guy  de  Rochechouart,  qui  vivait  au 
commencement  du  xyi'  siècle,  serait  le  premier  qui  aurait  porté 
le  titre  de  seigneur  de  Tonnay-Charente.  Le  litre  de  seigneur 
ou  de  prince  de  Ïonnay-Charente  fut  porté  par  plusieurs 
membres  de  la  famille  de  Mortemart,  entre  autres  par  le  père 
de  madame  de  Montespan.  Mais  aucune  autre  fille  de  cette 
illustre  maison  ne  parait  avoir  été  ainsi  dénommée. 

3.  Gabriel  de  Rochechouart,  duc  de  Mortemart,  seigneur  de 
Vivonne,  né  en  1600,  mort  le  26  décembre  1673. 

4.  Voici  comment  Loret,  dans  la  Muse  historique,  nous  dépeint 
madame  de  Montespan,  peu  d'années  après  son  arrivée  à  la 
Cour,  alors  qu'elle  était  à  la  veille  de  contracter  mariage  avec 

le  marquis  de  Montespan. 

•20  janvier  1663. 
....  Mortemart,  cet  ange  visible 
Qui  touchoroit  le  moins  sensible, 
Qu'on  ne  peut  voir  sans  soupirer, 

Ni  même  sans  l'adoror, 
A  qui  tout  cœur  doit  rendre  liommage, 
Et  dont  l'angélique  visage. 
Fait  sans  cesse  des  amoureux 
Mais  n'en  fera  qu'un  seul  heureux. 

Quelques  années  plus   tard,  madame  de  Sévigné  écrivant  à 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE.  9 

d'esprit  admirable,  plaisant  et  naturel,  ce  qui  la  ren- 
doit  fort  aimable;  elle  dut  sa  fortune  à  la  connoissance 
de  Monsieur,  frère  du  Roi. 

Monsieur  n'eut  jamais  ce  qu'on  appelle  la  passion 
des  femmes,  mais  il  les  aimoit  beaucoup  pour  la  con- 
versation, et  les  recherchoit  pour  la  société.  Madame 
de  Montespan,  qu'il  voyoit  souvent,  lui  plaisoit  beau- 
coup plus  que  les  autres;  elle  cherchoit  à  l'amuser,  et 
avoit  tout  l'esprit  nécessaire  pour  en  venir  à  bout. 
Elle  y  réussit  si  parfaitement  que  monsieur  de  Mon- 
tespan en  devint  bientôt  jaloux;  il  fut  quelques  jours 
sans  s'en  plaindre,  mais  enfin,  choqué  de  l'intimité 
de  sa  femme  avec  Monsieur,  qui  ne  pouvoit  se  passer 
d'elle,  il  lui  fit  dire   un  beau  matin  qu'elle  n'avoit 


madame  de  Grignan  (29  juillet  1076),  parle  en  ces  termes  de 
la  beauté  de  madame  de  Montespan  :  «  Je  lui  trouvai  le  dos 
bien  plat,  comme  disoit  la  maréchale  de  la  Meilleraie,  mais 
certainement,  c'est  une  chose  surprenante  que  sa  beauté.  Sa 
taille  n'est  pas  de  la  moitié  si  grosse  qu'elle  étoit,  sans  que 
son  teint,  ni  ses  yeux,  ni  ses  lèvres  en  soient  moins  bien. 
Elle  étoit  toute  habillée  de  point  de  France,  coifTée  de  mille 
boucles,  les  deux  des  tempes  lui  tombant  fort  bas  sur  les 
joues;  des  rubans  noirs  sur  sa  tète;  des  perles  de  la  maréchale 
de  l'Hospilal  embellies  de  boucles  et  de  pendeloques  de  dia- 
mans  de  la  dernière  beauté;  trois  ou  quatre  poinçons,  point 
de  coilîe;  en  un  mot,  une  triomphante  beauté  à  faire  admirer 
a  tous  les  ambassadeurs.  >■  {Lettres  de  madame  de  Sêvigiie',  de 
sa  famille  et  de  ses  amis,  Edit.  des  Grands  Écrivains',  t.  IV, 
p.  345.)  La  princesse  Palatine,  toujours  malveiUante,  a  fait  un 
portrait  moins  idéal  de  cette  beauté  :  «  La  Montespan  avoit  une 
taille  épaisse  et  laide,  un  éclat  extraordinaire  et  beaucoup 
d'esprit  dans  les  yeux,  une  très  jolie  bouche  et  un  rire  char- 
mant. ..  {Correspondance  de  Madame,  Édit.  Brunet,  t.  I,  p.  127.) 


10  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

qu'à  se  préparer  à  partir,  parce  qu'il  alloit  inces- 
samment l'emmener  avec  lui  dans  ses  terres.  Madame 
de  Montespan  au  désespoir  de  cette  nouvelle,  n'envi- 
sageant dans  cette  retraite  forcée  que  des  chagrins  et 
des  désagréments,  regrettant  avec  raison  la  vie  douce 
et  gracieuse  que  la  faveur  de  Monsieur  lui  faisoit 
mener,  crut  n'avoir  pas  de  meilleur  parti  à  prendre 
que  de  lui  conter  son  désastre  et  l'arrêt  que  son  mari 
venoit  de  porter  contre  elle.  Le  triste  récit  qu'elle  sut 
faire  du  malheur  qui  la  menaçoit  eut  tout  le  succès 
qu'elle  pouvoit  désirer.  Monsieur,  touché  du  chagrin 
de  son  amie,  lui  répondit  qu'elle  n'avoit  qu'à  se  tran- 
quilliser, qu'il  faisoit  son  affaire  d'y  remédier,  mais 
qu'il  vouloit  que  cela  se  passât  entre  lui  et  monsieur 
de  Montespan.  Il  l'envoya  effectivement  chercher  le 
lendemain  (c'étoit  dans  l'automne  et  vraisembla- 
blement l'automne  de  1665),  et  lui  dit  :  «  Monsieur 
de  Montespan,  j'ai  une  g-ràce  à  vous  demander,  mais 
il  faut  me  l'accorder,  sans  cela  je  vous  avoue  que  je 
serois  fort  piqué.  C'est  de  laisser  votre  femme  à  Paris 
tout  cet  hiver  jusqu'au  mois  de  mai.  »  Monsieur  de 
Montespan  eut  assez  de  peine  à  cacher  le  dépit  que 
lui  causoit  cette  proposition;  cependant,  soit  par 
condescendance  pour  les  volontés  du  prince,  soit 
par  crainte  de  le  désobliger,  il  crut  ne  pouvoir  refuser 
cette  grâce  à  Monsieur  qui  lui  dit  avec  toute  l'affabilité 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  11 

possible  qu'il  lui  savoit  bon  gré  de  sa  complaisance. 
11  fut  donc  décidé  que  madame  de  Montespan  resleroit 
à  Paris  tout  l'hiver  et  la  moitié  du  printemps.  Elle 
profita  de  cette  permission  pour  faire  sa  cour  réguliè- 
rement à  Monsieur,  Ce  fut  dans  ce  temps-là  que  le 
Roi  commença  à  la  voir  souvent  chez  Monsieur  et  chez 
Madame  *,  mais  son  air  et  ses  manières  lui  déplai- 
soient  beaucoup;  il  en  parloit  même  à  Monsieur  en 
termes  assez  cavaliers,  et  le  blàmoit  fort  de  l'avoir  si 
souvent  avec  lui,  à  quoi  Monsieur  lui  répondoit  simple- 
ment :  <(  Elle  a  de  l'esprit,  elle  m'amuse.  »  La  protec- 
tion de  Monsieur  valut  bientôt  à  madame  de  Mon- 
tespan une  place  de  dame  du  palais  de  la  Reine  ^  ce 
qui  mettoit  son  mari  dans  la  nécessité  de  la  laisser  à 
la  Cour,  et  ce  qui  la  mit  elle  même  plus  à  portée  que 
jamais  d'être  vue  du  Roi  dont  elle  avoit  depuis  long- 
temps résolu  de  faire  la  conquête.  Dans  les  commen- 
cements, comme  je  l'ai  dit,  le  Roi  ne  fit  aucune  atten- 
tion à  sa  beauté;  toute  sa  faveur  consistoit  à  savoir 
plaire  à  la  Reine  qu'elle  amusoit  à  son  coucher  qui 
duroit  fort  longtemps,  car  elle  ne  A^ouloit  jamais  se 
mettre  au  lit  que  le  Roi  ne  fût  venu  dans  sa  chambre. 

1.  Henriette-Anne,  princesse  d'Angleterre,  née  à  Exeter  le 
16  juin  164  5-,  mariée  le  31  mars  1661  à  Monsieur.  Elle  mourut 
à  Saint-Gloud,  le  30  juin  1670. 

2.  Madame  de  Montespan  avait  commencé  par  être  fdie  d'hon- 
neur de  la  Reine  en  1660,  alors  qu'elle  n'était  encore  que  made- 
moiselle de  Tonnay-Cliarente. 


12  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D   AUMALE. 

Dès  qu'elle  se  vit  à  la  Cour  par  sa  place,  elle 
employa  tous  les  moyens  imaginables  pour  donner 
dans  la  vue  du  Roi.  Un  des  moyens  dont  elle  se  servit 
pour  y  réussir  fut  de  s'insinuer  dans  les  bonnes 
e:râces  de  la  Vallière,  et  elle  sut  effectivement  si 
bien  s'y  prendre  avec  elle  que,  bientôt,  elles  furent 
inséparables. 

Le  Roi  qui  la  voyoit  toujours  chez  la  Vallière  avec 
qui  il  vivoit  pour  lors  en  maîtresse  déclarée,  fut  assez 
de  temps  sans  prendre  de  goût  pour  elle  ;  mais  elle  sut 
si  bien  se  conduire  vis-à-vis  de  lui  que,  petit  à  petit, 
enfin  il  s'accoutuma  à  elle,  et  commença  à  prendre 
plaisir  à  ses  saillies.  Dans  le  courant  de  l'année  1666 
elle  avoit  déjà  presque  totalement  enlevé  la  conquête 
de  sa  rivale  \ 


1.  C'est  en  1667,  d'après  les  témoignages  contemporains,  que 
se  montra  ouvertement  la  passion  du  Roi  pour  madame  de 
Montespan.  Mademoiselle  de  Montpensier,  dans  ses  Mémoires, 
après  avoir  raconté  l'intimité  de  madame  de  Montespan  et  de 
mademoiselle  de  la  Vallière,  ajoute  :  «  ....  La  Reine  fut  à  Ver- 
vins,  et  le  lendemain  à  Notre-Uame  de  Liesse;  madame  de  la 
Vallière  revint  avec  la  Reine.  Elles  furent  à  confesse,  madame 
de  la  Vallière  et  madame  de  Montespan  ensemble  ■■.  Elle  parle 
ensuite  longuement  des  relations  du  Roi  avec  madame  de  Mon- 
tespan à  Saint-Cloud.  •>  Le  Roi  y  vit  madame  de  la  Vallière; 
il  voyoit  souvent  madame  de  Montespan,  à  ce  que  l'on  disoit, 
à  sa  chambre.  Pendant  ce  voyage,  elle  logeoit  au-dessus  de  lui. 
Un  jour,  en  dînant,  la  Reine  se  plaignit  de  quoi  on  se  couchoit 
trop  tard,  et  se  tourna  de  mon  côté  et  me  dit  :  ■«  Le  Roi  ne 
s'est  couché  qu'à  quatre  heures;  il  étoit  grand  jour;  je  ne  sais 
à  quoi  il  peut  s'amuser  ».  11  lui  dit  :  <■  Je  lisois  les  dépêches 
et  j'y   faisois   réponse  ».   Elle  lui  dit  :  "  Mais   vous  pourriez 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  13 

En  maîtresse  peu  délicate,  madame  de  Montespan 
vécut  avec  la  Vallière,  et  si  intimement  qu'elles 
n'avoient  qu'une  table  pour  elles  deux  et  presque  la 
même  maison.  Elle  aima  mieux  d'abord  que  cela  fut 
ainsi,  espérant  par  là  abuser  le  public  et  son  mari  qui, 
quand  il  sut  l'infidélité  de  sa  femme,  s'emporta  de 
colère  contre  elle,  et  lui  fit  de  si  terribles  menaces 
que,  dans  la  crainte  que  son  ressentiment  n'allâtjusqu'à 
attenter  peut-être  sur  sa  vie,  elle  se  vit  forcée  d'en 
parler  au  Roi.  Le  Roi,  touché  de  son  récit,  crut,  pour 
éviter  que  son  mari  la  maltraitât,  pouvoir  lui  ordonner 
de  se  retirer  de  la  Cour,  ce  qu'il  fit.  Monsieur  de 
Montespan  parti,  sa  femme,  délivrée  de  ses  craintes, 
ne  pensa  plus  qu'à  s'assurer  de  la  conquête  du  Roi. 
Elle  se  lia  plus  que  jamais  avec  la  Vallière;  celte 
société  intime  satisfaisoit  son  amour-propre;  son 
orgueil  étoit  flatté  de  voir  à  tout  instant  humilier  sa 
rivale  dont  elle  ne  craignoit  déjà  plus  les  charmes. 

Madame  de  Montespan  qui  vivoit  depuis  longtemps 
avec  la  Vallière,  s'étant  un  jour  fâchée  contre  le 
Roi,  ce  qui  lui  arrivoit  assez  souvent,  s'avisa  de  se 
plaindre  de  cette  communauté  avec  une  amertume 
extrême.  Elle  y  trouvoit,  disoit-elle,  de  la  part  du  Roi, 


prendre  une  autre  heure  ".  Il  sourit,  et,  pour  qu'elle  ne  le 
vit  pas,  tournoit  la  tète  de  mon  côté.  «  {Mémoires  de  madernoi- 
sslle  de  Montpensier,  Édit.  Ghéruel,  t.  IV,  p.  ol-Jj2.) 


14  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

peu  de  délicatesse.  Le  Roi  lui  répondit  avec  douceur 
tout  ce  qu'il  pût  imaginer  de  tendre  et  de  propre  à 
l'apaiser,  et  finit  par  lui  dire  que  cet  établissement 
s'étoit  fait  insensiblement.  «  Oui,  insensiblement  pour 
vous,  reprit  madame  de  Monlespan,  mais  très  sensi- 
blement pour  moi.  »  C'étoit  bien  sans  doute  pour  par- 
venir à  son  but  qu'elle  lui  tenoit  tous  ces  propos. 

Le  personnage  de  la  Vallière,  pendant  deux  ou 
trois  ans,  fut  des  plus  singuliers.  Madame  de  Mon- 
tespan,  abusant  de  ses  avantages,  affectoit  de  se  faire 
servir  par  elle,  et  donnant  sans  cesse  des  louanges  à 
son  adresse,  elle  assuroit  qu'elle  ne  pouvoit  être  con- 
tente de  son  ajustement  si  elle  n'y  mettoit  la  dernière 
main.  La  Vallière  s'y  prêtoit  de  son  côté  avec  tout  le 
zèle  d'une  femme  de  chambre  dont  la  fortune  dépen- 
droit  des  agréments  qu'elle  pourroit  prêter  à  sa  maî- 
tresse. 

Que  de  dégoûts,  de  plaisanteries  et  de  dénigre- 
ments la  Vallière  n'eut-elle  point  à  essuyer  pendant 
tout  le  temps  qu'elle  demeura  ainsi  à  la  Cour!  Elle 
étoit  née  tendre  et  vertueuse  ;  elle  aimoit  le  Roi  mais 
non  pour  la  royauté.  S'apercevant  que  le  Roi  cessoit 
de  l'aimer,  et  que  madame  de  Monlespan  lui  avoit 
enlevé  ce  cœur  qui  lui  éloit  si  cher,  quelques  per- 
sonnes ont  prétendu  que,  comme  effectivement  elle 
avoit   toujours  aimé   le  Roi  avec  toute  la  bonne  foi 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  15 

possible,  elle  avoit  été  si  vivement  touchée  de  cette 
infidélité,  que,  ne  pouvant  plus  dissimuler  son  ressen- 
timent, elle  disparut  un  beau  matin,  sans  avoir  com- 
muniqué son  dessein  à  personne,  et  s'alla  jeter  aux 
Saintes-Mariés  de  Chaillot';  que  le  Roi,  fâché  de  cet 
éclat,  qui  fit  grand  bruit  à  la  Cour,  lui  envoya  promp- 
tement  Colbert  et  Lauzun  qui  la  ramenèrent. 

Son  retour  ne  lui  rendit  point  le  cœur  qu'elle  avoit 
perdu;  elle  ne  déplaça  pas  sa  rivale,  dont  la  faveur 
alla  toujours  depuis  en  augmentant.  Je  n'atteste  point 
plus  cette  courte  retraite  que  la  première  dont  j'ai 
parlé  :  je  sais  cependant  très  sûrement,  mais  sans  en 
pouvoir  dire  précisément  le  temps  '^,  qu'un  jour,  soit 


1.  D'après  les  Mémoires  de  ■mademoiselle  de  Mo?itpe?isiev,  ce 
fut  en  1662  que  mailemoiseUe  de  la  Vallière  se  relira  pour  la 
première  fois  dans  un  couvent.  «  Je  ne  sais  quel  chagrin  il  prit 
un  jour  à  la  Vallière  :  un  beau  matin,  elle  s'en  alla;  on  ne 
savoit  où  elle  étoit;  c'étoit  en  carême.  La  Reine  (mère)  étoit  si 
inquiète,  avant  que  d'aller  au  sermon  :  on  avoit  peur  que  la 
Reine  s'aperçût  de  quelque  chose.  Le  Roi  ne  fut  pasau  sermon, 
la  Reine  alla  après  à  Chaillot,  et  le  Roi  alla  tout  seul,  avec  un 
manteau  sur  le  nez,  à  Saint-Cloud,  où  l'on  sut  qu'elle  étoit 
dans  un  petit  couvent.  La  tourière  ne  voulut  pas  parlera  lui. 
Enfin  on  lui  fit  parler  et  il  la  ramena.  »  {Mémoires  de  made- 
moiselle de  Montpeitsier,  Édit.  Chéruel,  t.  IIL  p.  529.)  Ainsi  qu'on 
le  voit  par  cette  citation,  mademoiselle  de  Montpensier  parle 
d'un  couvent  à  Saint-tlloud  comme  ayant  été  la  première  retraite 
de  mademoiselle  de  la  Vallière.  D'autres  auteurs,  au  contraire 
(madame  de  Sévigné  et  madame  de  la  Fayette  sont  du  nombre), 
désignent  les  filles  de  Sainte-Marie,  comme  le  fait  mademoiselle 
d'Aumale.  Cette  seconde  hypothèse  paraît  la  plus  vraisemblable 
à  M.  Lair.  (Voir  Louise  de  la  Vallière  et  la  Jeunesse  de  Louis  XIV, 
p.  72,  note.) 
2.  Ce  fut  le  11  février  1667  que  mademoiselle  de  la  Vallière 


16  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

par  dépit,  soit  par  dévotion,  elle  se  retira  efTective- 
ment  aux  Saintes-Mariés  de  Chaillot  oii  elle  ne  fut  que 
douze  heures,  et  que,  de  retour  à  la  Cour,  après  cette 
courte  absence,  elle  mena  une  vie  plus  retirée  qu'à 
l'ordinaire,  ne  s'habilla  plus  que  très  modestement,  et 
fit  en  tout  comme  une  personne  qui  a  envie  de  se 
retirer  tout  à  fait.  Enfin,  après  avoir  vécu  pendant  plu- 
sieurs années  d'une  manière  aussi  édifiante  que  tou- 
chante, toutes  ses  réflexions  bien  faites,  elle  vint  un 
jour,  un  matin,  trouver  le  Roi,  prit  publiquement  congé 
de  lui,  et  après  avoir  demandé  hautement  pardon  à 
toute  la  Cour  du  scandale  qu'elle  avoit  causé,  elle  partit 
pour  Paris.  Elle  entra  aux  CarméUtes  où  elle  lit  pro- 
fession le  2  juin  167/i.  Vraisemblablement  elle  quitta 
tout  à  fait  la  Cour  en  1673.  Elle  prit  le  nom  de  Sœur 
Louise  de  la  Miséricorde  ;  elle  mourut  dans  ce  couvent 
en  1710,  après  y  avoir  été,  tant  qu'elle  vécut,  l'exemple 
de  la  plus  parfaite  régularité  et  de  la  vertu  la  plus 
austère. 

Quand  madame  de  Montespan  fut  retirée  de  la 
Cour,  elle  fut  plusieurs  fois  aux  Carmélites  voir 
madame  de  la  V^allière,  devenue  pour  elle  une  espèce 


se  retira  à  Chaillot.  «  ...  Le  Roy,  dit  le  Journal  de  d'Ormesson, 
lui  envoya  M.  de  Bellefonds  et  ensuite  M.  Colbert  avec  ordre 
de  la  mener  à  Versailles  où  il  alloit  :  ce  qu'il  fit,  et  la  dame  y 
alla,  sur  la  parole  que  le  Roy  trouveroit  bon  qu'elle  se  retirât 
si  elle  persévéroit.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.  17 

de  directeur.  Lorsque  monseigneur  Bossuet,  évêque 
de  Meaux,  alla  lui  annoncer  la  mort  de  son  fils,  le 
comte  de  Vermandois,  par  un  mouvement  très 
naturel  elle  répandit  d'abord  beaucoup  de  larmes, 
mais  revenant  tout  à  coup  à  elle,  elle  lui  dit  :  «  C'est 
trop  pleurer  la  mort  d'un  fils,  dont  je  n'ai  pas  assez 
pleuré  la  naissance  '.  » 

Le  départ  de  madame  de  la  Vailièrelit  que  madame 
de  Montespan  jouit  à  son  aise  de  la  faveur  du  Roi.  Les 
personnes  qui  connoissoient  madame  de  Montespan 
eurent  lieu  d'être  étonnées  de  sa  conduite,  car,  loin 
d'être  née  débauchée,  elle  avoit  paru  dans  sa  jeunesse 
naturellement  éloignée  de  la  galanterie,  et  même  un 
peu  portée  à  la  vertu.  J'ai  ouï  dire  de  plus  à  madame 
de  Maintenon  que,  lorsqu'elle  la  connut  chez  la  maré- 
chale d'Albret,  elle  n'avoit  point  cette  humeur  qu'elle 
a  faitparoître  depuis,  et  que,  pour  lors,  ses  sentiments 
étoient  honnêtes  et  sa  conduite  réglée  ". 


1.  C'est  à  madame  de  Caylus  que  mademoiselle  d'Aumale 
emprunte  ce  mot  dont  l'authenticité  est  très  douteuse.  Ce  ne 
fut  pas  Bossuet,  mais  la  Mère  Prieure  qui  apprit  à  mademoi- 
selle de  la  Vallière  la  mort  de  son  fils.  D'après  la  lettre  circu- 
laire adressée  après  sa  mort,  comme  c'était  l'usage,  aux  autres 
couvents  du  Carmel,  elle  se  serait  bornée  à  dire  :  «  Il  faut  tout 
sacrifier.  C'est  sur  moi  seule  que  je  dois  pleurer.  »  (Voir  Lair, 
Louise  de  la  Vallière  et  la  Jeunesse  de  Louis  XIV,  p.  323.) 

2.  Madame  de  Maintenon  disait,  en  efl'et,  sur  la  fin  de  sa  vie,  à 
madame  de  Glapion  :  «  J'étois  bien  éloignée  en  ce  temps-là  de 
croire  que  madame  de  Montespan  seroit,  après  Dieu,  la  première 
cause  de  la  haute  fortune  que  j'ai  faite.  Elle  étoit  alors  fort  sage, 

T.   II.  2 


18  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Mais,  pour  en  revenir  à  madame  Scarron,  la  mort  de 
la  Reine  Mère  arrivée  en  1666  avoit  fait  perdre  à 
madame  Scarron  sa  pension  ;  mais,  en  revanche,  ses 
amis  ne  l'avoient  pas  abandonnée.  La  voyant  réduite 
à  une  infortune  qu'elle  avoit  si  peu  méritée,  ils 
redoublèrent  tous  d'amitié  et  d'attention  pour  elle. 
La  Maréchale  d'Albret  lui  fit  les  offres  les  plus  avan- 
tageuses, et  ne  la  laissoit  manquer  de  rien.  On  lui  pro- 
posa dans  ce  temps-là  plusieurs  établissements  qu'elle 
refusa  constamment,  préférant  la  vie  simple  et  inno- 
cente qu'elle  avoit  menée  jusque-là  à  l'esclavage  où 
la  réduiroit  nécessairement  un  mariage,  quelque  avan- 
geux  qu'il  pût  être,  surtout  dans  l'espérance  où  elle 
étoit  toujours  qu'elle  obtiendroit  de  la  Cour  le  rétablis- 
sement de  sa  pension.  Tous  ses  protecteurs  parloient 
pour  elle;  on  présentoit  nombre  de  placets  en  sa 
faveur.  Ces  placets  commençoient  toujours  par  ces 
mots  :  «  La  veuve  Scarron  supplie  humblement  Votre 
Majesté.  »  Le  Roi,  à  qui  on  les  montroit  tous,  fatigué  à 
la  fin  de  les  voir  si  souvent  répétés,  dit  un  jour  avec 
vivacité  :  «  Entendrai-je  donc  toujours  parler  de  la 
veuve  Scarron?  »,  et,  pendant  du  temps,  à  la  Cour, 


et  disoit  même,  en  parlant  de  madame  de  la  Vallière  :  «  Si 
j'étois  assez  malhenreuse  pour  que  pareille  chose  m'arrivàt,  je 
me  cacherois  pour  le  reste  de  ma  vie  »  ;  mais  nous  avons  vu, 
comme  vous  savez,  qu'elle  a  pensé  bien  autrement  depuis  ce 
temps-là.  »  {Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  461.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  19 

quand  on  étoit  fatigué  et  ennuyé  de  quelqu'un,  on 
disoit:  «  11  est  aussi  importun  que  la  veuve  Scarron.  » 
A  force  de  protections,  de  prières  et  de  sollicita- 
tions auprès  du  Roi  et  de  ses  ministres,  elle  obtint 
enfin  le  rétablissement  de  cette  pension.  Voici  la 
façon  dont  j'ai  ouï  dire  qu'elle  lui  fut  accordée. 
Madame  de  Montespan,  qui  étoit  pour  lors  déjà  un 
peu  en  faveur,  et  qui  avoit  connu  madame  Scarron 
chez  la  Maréchale  d'Albret,  ayant  appris  l'état  et 
la  misère  où  elle  étoit  réduite  depuis  qu'elle  ne  tou- 
choit  plus  rien  de  sa  pension,  se  chargea  elle-même 
de  présenter  un  placet  au  Roi  qui  le  reçut  en  lui 
disant  :  «  Entendrai-je  donc  toujours  parler  de  la  veuve 
Scarron?  »  Malgré  cette  réponse  qui  ne  promettoit  rien 
de  favorable,  elle  ne  se  rebuta  point;  elle  lui  fil  toutes 
les  représentations  nécessaires  pour  obtenir,  en  lui 
ajoutant  que  le  moyen  le  plus  sûr  pour  n'en  entendre 
plus,  parler  étoit  d'accorder.  Monsieur  de  Villeroy, 
pour  lors  marquis  d'Alincourt,  qui  étoit  présent  à  la 
conversation,  appuya  de  son  mieux  la  demande  ;  ils 
firent  tant  l'un  et  l'autre  qu'enfin  le  Roi  céda  à  leurs 
persécutions,  et  accorda  cette  pension  si  désirée  et  si 
nécessaire.  Voilà  ce  que  j'ai  ouï  dire  à  des  personnes 
qui  se  disoient  instruites.  Mais  madame  de  Maintenon 
m'a  dit  que  c'étoit  à  monsieur  de  Villeroy  seul  qu'elle 
en  avoit  l'obligation,  et   ne  m'a  pas  du  tout  parlé 


20  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

de  madame  de  Montespan  en  cette  occasion.  Quoi- 
qu'elle ne  m'en  ait  rien  dit,  il  est  possible  que 
madame  de  Montespan,  qui  avoit  vécu  avec  elle,  s'y 
soit  intéressée,  d'autant  plus  qu'elle  aimoit  à  faire 
plaisir. 

Madame  Scarron,  qui  avoit  mené  jusque-là  une 
vie  fort  simple  et  fort  rangée,  quoiqu'elle  fût 
encore  bien  voulue  et  même  très  recherchée  dans 
toutes  ses  sociétés,  avoit  déjà  fait  plusieurs  réflexions 
sur  la  religion  qu'elle  résolut  de  mettre  à  profit. 
Quand  elle  se  vit  bien  assurée  de  sa  pension, 
elle  se  mit  dans  la  tète  de  corriger  tout  ce  qu'il  y 
avoit  de  défectueux  dans  sa  conduite.  Sans  se  con- 
tenter de  professer  extérieurement  le  christianisme, 
elle  prit  le  parti  de  vivre  en  vraie  chrétienne;  elle 
chercha  en  conséquence  un  confesseur  qui  fût  un 
homme  capable  de  la  conduire  dans  la  voie  du  salut. 
Quelqu'un  lui  parla  de  l'abbé  Gobelin  comme  d'un 
homme  d'une  piété  éclairée  et  d'un  mérite  exem- 
plaire. Sur  ce  qu'on  lui  eu  dit,  elle  lui  fit  proposer 
de  se  charger  d'elle;  il  accepta,  et  madame  Scar- 
ron, dès  ce  moment,  résolut  de  suivre  exactement 
tous  ses  avis. 

L'abbé  Gobelin,  docteur  de  Sorbonne,  homme 
fort  estimé,  avoit,  selon  le  portrait  qu'on  lui  en  fit, 
toutes    les  qualités    essentielles   à   un   bon   confes- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  21 

seiir.  Il  avoit  été  longtemps  dans  le  monde,  et 
devoit  par  conséquent  le  connoître  tel  qu'il  est.  Il 
passoit  de  plus  pour  être  intègre  dans  ses  mœurs, 
pur  dans  sa  doctrine,  ferme  dans  ses  principes, 
réglé  dans  sa  conduite,  exact  dans  sa  religion, 
rigide  observateur  de  ses  devoirs,  et  n'avoit  d'autre 
but  dans  ses  directions  que  de  mener  à  Dieu  les 
âmes  qui  lui  étoient  confiées.  Un  tel  homme  seroit 
sans  doute  devenu  bientôt  importun  à  beaucoup  de 
femmes  ordinaires;  mais  madame  Scarron,  loin  de 
reculer,  accepta  avec  une  aveugle  soumission  tout 
ce  que  l'abbé  jugeoit  à  propos  de  lui  imposer  de 
plus  dur  et  de  plus  humiliant... 

Madame  Scarron,  qui  s'étoit  fait  un  devoir  de 
suivre  en  tout  les  avis  de  ce  confesseur,  faisoit  tout 
ce  qu'elle  pouvoit  pour  exécuter  ses  ordres  très 
effectivement.  Ses  amis  la  trouvèrent  en  peu  de 
temps,  dans  bien  des  choses,  changée  à  ne  pas  la 
reconnoître.  Ce  n'étoit  plus  cet  enjouement  dans  le 
propos,  cet  agrément  dans  les  manières.  Cette  femme 
qui  avoit  fait  jusqu'ici  le  charme  de  sa  société, 
qui  parloit  avec  toute  la  vivacité  et  tout  l'esprit  pos- 
sible, prend  tout  à  coup  le  parti  de  ne  plus  dire  un 
mot,  et  s'efforce  de  devenir  ennuyeuse.  Elle  prit  tant 
sur  elle  pour  cela,  et  se  contraignit  si  fort  que  cela  la 
rebuta  tout  de  bon  pendant  quelque  temps  de  la  piété. 


22  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Tel  étoit  ce  directeur  par  excellence.  Il  me  semble 
que,  sur  cet  échantillon,  il  est  aisé  de  juger,  sans  faire 
tort  à  la  science  et  à  la  piété,  qu'il  n'avoit  ni  l'expé- 
rience ni  le  talent  nécessaire  pour  conduire  une  per- 
sonne comme  elle.  Cependant,  malgré  la  singularité 
avec  laquelle  cedit  abbé  Gobelin  la  conduisoit,  elle  ne 
perdit  point  de  vue  le  projet  qu'elle  avoit  formé  de 
s'avancer  dans  la  piété.  Elle  conserva  toujours  la 
même  confiance  en  lui,  et  le  garda  pour  son  confes- 
seur tant  qu'il  vécut.  Vraisemblablement  il  laissa  de 
côté  toutes  les  misères  qu'il  avoit  employées  dans  le 
commencement,  et  se  conduisit  par  la  suite  plus  rai- 
sonnablement. Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  qu'elle  suivit 
toujours  ses  avis,  et  l'on  voit  par  les  lettres  qu'elle 
lui  écrit  qu'elle  ne  faisoit  rien,  et  qu'elle  ne  prenoit 
aucun  parti  sans  l'avoir  auparavant  consulté'. 

Madame  Scarron,  après  avoir  joui  de  sa  pension 
pendant  deux  ou  trois  ans   et  avoir  vécu  pendant 

1.  Manseau,  l'intendant  de  Saint-Cyr,  dit  dans  ses  Méinoires 
(p.  67)  :  «  M.  l'abbé  Gobelin,  supérieur  de  cette  maison  (Saint- 
Cyr),  après  une  maladie  de  trois  mois,  mourut  à  Paris,  le  7  de 
mai  (1G91),  universellement  regretté.  La  Communauté  en  versa 
beaucoup  de  larmes,  et  fit  des  prières  publiques  et  particulières 
pour  le  repos  de  son  àme.  Madame  de  Maintenon  fit  faire  la 
même  chose  par  ses  aumosnes  en  plusieurs  endroits.  Il  avoit 
esté  son  directeur  pendant  plusieurs  années,  ce  qui,  avec  les 
relations  continuelles  qui  esloient  entre  elle  et  luy,  à  cause 
de  Saint-Cyr,  l'avoit  rendu  dépositaire  de  plusieurs  lettres  et 
papiers  de  conscience,  dont  il  fit  un  paquet  cacheté  de  ses 
armes  la  veille  de  sa  mort,  ordonnant  qu'il  fût  renvoyé  le  len- 
demain de  son  décès.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.  23 

tout  ce  temps  en  femme  raisonnable  et  chrétienne, 
aussi  aimée  que  considérée  de  toutes  les  personnes 
qui  la  connoissoient,  se  vit  ouvrir  un  chemin  de  for- 
tune auquel  elle  n'avoit  eu  nul  lieu  de  s'attendre, 
et  que,  certainement,  elle  n'avoit  pas  pu  prévoir. 
Madame  de  Montespan  l'avoit  connue,  comme  j'ai  dit, 
chez  la  Maréchale  d'Albret;  on  verra  bientôt  à  propos 
de  quoi  elle  s'en  souvint,  et  comme  elle  mit  cette 
connoissance  en  usage.  Le  projet  de  madame  de 
Montespan,  en  arrivant  à  la  Cour,  avoit  été  simple- 
ment de  parvenir  à  gouverner  le  Roi  par  l'ascendant 
de  son  esprit.  Elle  s'étoit  flattée  d'être  non  seule- 
ment maîtresse  de  son  propre  goût,  mais  même  de  la 
passion  du  Roi.  Elle  croyoit  qu'elle  lui  feroit  tou- 
jours désirer  ce  qu'elle  avoit  résolu  de  ne  lui  pas 
accorder;  mais  la  suite  fut  plus  naturelle.  L'amour 
du  Roi  augmentant  tous  les  jours,  madame  de  Mon- 
tespan cède  enfin  à  ses  poursuites  et  devient  grosse. 
Madame  de  Caylus  dit  avoir  ouï  raconter  à  des  per- 
sonnes de  la  Cour  de  ce  temps-là  qu'elle  parut  si  péné- 
trée de  douleur  au  premier  enfant  qu'elle  eut,  que 
sa  beauté  s'en  ressentit,  qu'elle  devint  maigre,  jaune, 
et  si  changée  qu'on  ne  la  reconnoissoit  pas,  qu'en  un 
mot  elle  parut  se  désespérer  à  la  première  grossesse. 
Mais  elle  se  consola  à  la  seconde,  et  elle  porta  dans 
les  autres  l'impudence  aussi  loin  qu'elle  pouvoit  aller. 


24  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

Le  premier  accouchement  de  madame  de  Montespan, 
ainsi  que  quatre  autres  qui  se  suivirent  d'assez  près, 
furent  tous  des  mystères  :  il  ne  s'y  trouvoit  jamais 
que  les  personnes  nécessaires  et  quelques  courtisans 
des  plus  affidés  que  le  Roi  obligeoit  à  un  secret  invio- 
lable. Dès  que  madame  de  Montespan  eut  commencé 
à  avoir  des  enfants,  il  fut  question  de  trouver  une 
personne  qui  fût  capable  non  seulement  de  les  bien 
élever,  mais  qui  pût  en  même  temps  les  bien  cacher. 
Comme  elle  avoit  le  jugement  très  sain,  ce  qu'elle 
n*a  jamais  manqué  de  faire  paroître  dans  les  choses 
où  son  humeur  n'agissoit  pas,  elle  se  souvint  d'avoir 
vu  souvent  madame  Scarron  à  l'hôtel  d'Albret;  elle 
lui  avoit  reconnu,  pour  lors,  tant  d'esprit  et  de 
bonnes  qualités  qu'elle  jeta  les  yeux  sur  elle  pour 
la  charger  d'un  emploi  qu'elle  ne  savoit  à  qui  confier. 
Elle  lui  fit  donc  proposer  de  prendre  ses  enfants. 
C'est  madame  de  Maintenon  elle-même  qui  m'a 
fait  ce  récit.  Madame  Scarron  fit  répondre  que  pour 
les  enfants  de  madame  de  Montespan  elle  ne  s'en 
chargeroit  pas,  que  si  c'éloit  ceux  du  Roi  et  qu'il 
le  voulut,  il  falloit  qu'il  l'en  priât;  le  Roi  l'en  pria 
effectivement  et  elle  consentit  de  s'en  charger... 

La  seconde  fois  que  madame  de  Montespan  accoucha, 
ce  fut  à  Saint-Germain.  On  fut  fort  embarrassé,  parce 
qu'on  ne  vouloit  pas  introduire  madame  Scarron  dans 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D   AUMALE.  25 

le  château.  Ce  fut  monsieur  de  Lauzun  à  qui  on  confia 
l'enfant  dès  qu'il  fut  venu  au  monde  (c'étoit  le  duc 
du  Maine).  On  ne  se  donna  pas  le  temps  de  l'emmail- 
loter :  on  Tenveloppa  tout  simplement  dans  un  linge. 
Monsieur  de  Lauzun  l'emporta  enveloppé  dans  son 
manteau,  et,  comme  il  étoit  obligé  de  traverser  l'appar- 
tement de  la  Reine,  il  trembloit  dans  la  crainte  que 
l'enfant  ne  se  mît  à  crier,  mais  enfin,  ayant  passé  fort 
vite,  il  arriva  sans  être  découvert  jusqu'au  carrosse 
de  madame  Scarron  qui  altendoit  au  petit  parc;  il  le 
lui  remit  entre  les  mains  et  s'en  revint  fort  content  de 
n'avoir  été  aperçu  de  personne  '... 

Le  troisième  enfant  dont  madame  de  Montespan 
accoucha  fut  le  comte  de  Vexin*  qui  fut  dans  la  suite 
abbé  de  Saint-Germain.  L'aîné  de  ces  trois  enfants 

1.  Mademoiselle  de  Montpensier.  (Note  du  manuscrit.)  Made- 
moiselle d'Aumale  a  pris  effectivement  cette  anecdote  dans 
les  Mémoires  de  mademoiselle  de  Montpensier,  dont  la  pre- 
mière édition  avait  paru  en  1735  et  la  seconde  en  1746.  Voici 
le  texte  exact  des  Mémoires  de  mademoiselle  de  Montpensier. 
«  ...  J'ai  ouï  conter  à  M.  de  Lauzun,  que  le  jour  qu'elle 
accoucha  de  M.  du  Maine  (c'étoit  à  minuit  sonnant,  le  dernier 
jour  de  mars  ou  le  premier  d'avril,  si  l'on  veu.;  cela  est  si 
peu  important  que  je  ne  me  donne  pas  la  peine  d'en  cher- 
cher l'année),  on  n'eut  pas  le  temps  de  l'emmailloter,  on 
l'entortilla  dans  un  lange,  et  il  le  prit  dans  son  manteau,  et 
le  cacha  et  l'emporta  dans  un  carrosse  qui  l'attendoit  au  petit 

parc  de  Saint-Germain.  11  mourroit  de  peur  qu'il  ne  criât.  » 
(Mémoires  de  mademoiselle  de  Montpensier,  Édit.  Chéruel,  t.  IV, 
p.  394.) 

2.  Louis-César,  comte  de  Vexin,  abbé  de  Saint-Denis  et  de 
Saint-Germain-des-Prés,  né  en  1672,  mort  en  1083. 


26  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

mourut  à  l'âge  de  trois  ans;  on  ne  l'avoit  jamais  vu. 
Madame  Scarron,  qui  s'y  étoit  déjà  .extraordinaire- 
ment  attachée,  en  fut  touchée  comme  une  mère  la 
plus  tendre,  et  cent  fois  plus  que  la  véritable. 
Madame  de  Montespan  eut  cinq  enfants  assez  de 
suite;  elle  accoucha  du  quatrième,  qui  fut  mademoi- 
selle de  Nantes,  dans  la  citadelle  de  Tournay,  pen- 
dant le  séjour  que  la  Reine  y  fit  durant  le  siège  de 
Maëstricht.  Je  ne  sais  pas  précisément  le  temps  de  la 
naissance  du  cinquième,  qui  fut  mademoiselle  de 
Tours  ^  je  crois  pourtant  que  ce  fut  vers  i67li... 

Madame  Scarron  avoit  déjà  fait  jusqu'ici  plusieurs 
voyages  à  la  Cour  avec  ces  enfants,  mais  incognito. 
Le  Roi,  qui  les  aimoit,  désira  qu'ils  fussent  élevés  chez 
lui,  et  comment  le  Roi  auroit-il  pu  s'y  intéresser  et 
les  voir  tout  à  son  aise,  sans  qu'on  découvrît  qu'ils 
étoient  à  lui?  Cela  étoit  impossible.  Pour  obvier  à 
tous  ces  inconvénients,  le  Roi,  qui  se  sentoit  pour  ces 
enfants  une  tendresse  vraiment  paternelle,  résolut  de 
les  faire  légitimer.  Ceux  de  madame  de  la  Vallière 
l'avoient  été  sans  nulle  difficulté  bien  du  temps  aupa- 
ravant^; mais  la  chose  étoit  beaucoup  plus   difficile 


1.  Louise-Marie  de  Bourbon,  dite  mademoiselle  de  Tours, 
née  en  1674,  morte  à  Bourbon  le  15  septembre  1681,  à  l'âge 
de  sept  ans. 

2.  Le  comte  de  Vermandois  avait  été  légitimé  le  22  fé- 
vrier 1669  et  mademoiselle  de  Blois,  le  14  mai  1667. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.  27 

pour  ceux-ci,  n'y  ayant  point  encore  eu  d'exemple 
(l'une  pareille  reconnoissance  sans  nommer  la  mère. 
Comme  le  Roi  avoit  montré  qu'il  désiroit  fort  qu'on 
rendît  la  chose  faisable,  pour  être  sllr  d'en  venir  à 
bout,  et  qu'il  ne  se  trouvât  plus  de  difficulté  dans 
celte  affaire,  voici  ce  qu'on  fit.  Il  exisloit  un  bâtard  ^ 
du  comte  de  Saint-Pol  ^  ;  on  fit  toutes  les  procédures 
nécessaires  pour  le  légitimer;  il  se  trouvoit  précisé- 
ment dans  le  même  cas  que  les  enfants  du  Roi  puis- 
qu'il étoit  fils  de  la  Maréchale  de  la  Ferlé  ^  et  qu'elle 
avoit  eu  cet  enfant  du  vivant  de  son  mari'^;  on  s'y  prit 
si  bien  que  l'on  en  vint  à  bout.  Quand  ce  bâtard  du 
comte  de  Saint-Pol  fut  légitimé,  le  Roi  fit  légitimer  les 
siens,  savoir  :  le  duc  du  Maine,  le  comte  de  Vexin  et 
peut-être  mademoiselle  de  Nantes  ^  Pour  mademoi- 


1.  Ce  bâtard  s'appelait  Charles-Louis  d'Orléans,  chevalier  de 
Longueville.  Il  fut  légitimé  par  lettres  du  Roi,  vérifiées  au  Par- 
lement le  7  septembre  1G72,  et  mourut  d'un  coup  de  mousquet, 
qu'iTreçut  en  faisant  combler  la  tranchée  de  Philispbourg,  au 
mois  de  novembre  1688. 

2.  Charles-Paris  d'Orléans,  duc  de  Longueville,  né  le  29  jan- 
vier 1649,  fut  tué  au  passage  du  Rhin  en  1672.  Il  avait  porté 
dans  sa  jeunesse  le  titre  de  comte  de  Saint-Pol. 

3.  Madeleine  d'Angennes  de  la  Loupe  avait  épousé,  le  2o  avril 
16o5,  Henri  H,  duc  de  la  Ferté,  maréchal  de  France,  veuf  de 
Charlotte  de  Bauve;  elle  mourut  le  16  mars  1714,  âgée  de 
quatre-vingt-cinq  ans. 

4.  Henri  II  de  Sene terre,  marquis  de  la  Ferté,  maréchal  de 
France  en  1651.  Il  mourut  à  la  Ferté-Nabert,  le  27  septem- 
bre 1681,  âgé  de  quatre-vingt-deux  ans. 

5.  Le  duc  du  Maine,  le  comte  de  Vexin  et  mademoiselle  de 
Nantes,  furent  légitimés  en  1673. 


28  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

selle  de  Tours  elle  n'étoit  sûrement  pas  encore  née 
lors  de  cette  première  légitimation  :  mais  elle  fut 
légitimée  par  la  suite  \  Monsieur  le  comte  de  Toulouse 
et  mademoiselle  de  Blois,  venus  au  monde  plusieurs 
années  après,  ne  furent  légitimés  qu'en  1681^. 

Quoi  qu'il  n'ait  pas  paru  jusqu'ici  que  le  Roi  ait 
donné  à  madame  Scarron  beaucoup  de  preuves  de  sa 
reconnoissance  pour  les  soins  qu'elle  prenoit  de  ses 
enfants,  il  est  pourtant  vrai  que,  soit  par  la  protection 
de  madame  de  Montespan,  soit  par  le  moyen  de  quel- 
ques courtisans  qui  la  protégeoient,  elle  obtint  dès  ce 
temps-là  pour  son  frère  quelques  grâces  qu'il  désiroit. 
Entre  autres,  elle  lui  fit  avoir  cette  année  un  petit  gou- 
vernement en  Alsace.  Elle  lui  avoit  fait  avoir  l'année 
d'auparavant  une  compagnie  de  cavalerie  dans  le  Régi- 
ment du  Roi  et  un  commandement  dans  une  place 
conquise  qui  lui  valoit  8  ou  10  mille  francs  ^  Comme 
dans  cette  petite  place  où  il  commandoit  il  y  avoit  des 
catholiques  et  des  huguenots,  dans  les  lettres  qu'elle 
lui  écrit,  elle  lui  recommande  avec  grand  soin  les 


1.  Mademoiselle  de  Tours  fut  légilimée  au  mois  de  jan- 
vier 1676. 

2.  Le  comte  de  Toulouse  et  mademoiselle  de  Blois  furent 
légitimés  au  mois  de  novembre  1681. 

3.  M.  d'Aubigné  avait  été  nommé  commandant  de  place  à 
Amersfort  en  Hollande,  le  14  octobre  1672,  et  à  Elburg,  le 
28  avril  1673.  Ce  fut  le  13  mars  1674  qu'il  fut  pourvu  du  gou- 
vernement de  Belfort. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.  29 

catholiques,  et  le  prie  de  ne  point  être  inhumain  aux 
huguenots.  «  Il  faut,  dit-elle,  attirer  les  gens  par  la 
douceur.  Jésus-Christ  lui-même  nous  en  a  montré 
l'exemple'.  »  Cette  recommandation  qu'elle  fait  à  son 
frère  est  bien  éloignée  du  ridicule  qu'on  lui  a  prêté 
d'avoir  été  d'avis  dans  la  suite  d'obliger  les  protes- 
tants par  la  violence  et  les  mauvais  traitements  à  se 
faire  catholiques. 

Malgré  la  preuve  prétendue  authentique  qu'un 
auteur  de  nos  jours  prétend  donner  de  sa  façon  de 
penser  dans  un  Mémoire  fort  étendu  et  fort  détaillé 
qu'il  attribue  à  elle  seule,  et  dans  lequel  on  voit  régner, 
depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin,  le  conseil  de 
violence  et  de  persécution,  je  crois  que  sans  vouloir 
diminuer  la  conlîance  due  à  ce  jeune  auteur  -  qui,  sans 
doute,  n'a  eu  dessein  que  d'avancer  des  faits  qu'il 
regardoit  lui-même  comme  certains,  on  peut  avec  bien 
de  Ja  vraisemblance  douter  de  l'authenticité  de  ce 
Mémoire,  d'autant  que  toutes  les  personnes  qui,  toutes 

1.  Cette  lettre,  adressée  à  <■  monsieur  d'Aubigné,  à  Amersfort  » 
et  datée  de  Paris,  le  27  septembre  1672,  se  trouve  dans  la  Cor- 
respondance générale,  t.  I,  p.  166. 

2.  Le  jeune  auteur  à  qui  il  est  fait  ici  allusion  est  La  Beau- 
mellequi,  dans  ses  Mewozres  pour  servir  à  VHistoire  de  madame 
de  Maintenon  et  à  celle  du  siècle  passé,  parus  en  175.Ï-56,  avait 
en  effet  publié  le  Mémoire  en  question  (Édit.  de  Maestricht, 
t.  VII,  p.  97).  L'auteur  reviendra  plus  tard  et  nous  reviendrons 
aussi  sur  l'authenticité  de  ce  Mémoire.  —  Laurent  Angliviel  de 
laBeaumelle,  né  àValleraugue  (Gard)  le  28 janvier  1726, mourut 
à  Paris  le  17  novembre  1773. 


30  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

préventions  à  part,  ont  connu  madame  Scarron  telle 
qu'elle  étoit  ne  font  point  difficulté  d'affirmer  que,  loin 
qu'elles  puissent  croire  que  le  Mémoire  fût  d'elle, 
elles  ont  été  assez  longtemps  témoins  de  sa  façon 
d'agir,  et  connoissoient  assez  la  bonté  et  la  droiture  de 
son  cœur;  elles  affirment  qu'elle  en  étoit  tout  à  fait 
incapable.  D'ailleurs  les  moyens  de  douceur  et  d'insi- 
nuation dont  on  l'a  vue  se  servir  elle-même  tant  de 
fois,  et  qui  lui  ont  si  bien  réussi  pour  plusieurs  con- 
versions particulières,  ne  prouveroient  que  trop  la 
fausseté  de  ces  mauvais  propos... 

Quand  la  légitimation  de  ces  petits  princes  fut  bien 
constatée,  le  Roi  les  établit  à  Versailles  avec 
madame  Scarron.  Plusieurs  personnes  m'ont  dit,  et  il 
y  a  grande  apparence,  suivant  une  lettre  de  madame  de 
Main  tenon  à  madame  de  Caylus,  écrite  de  Saint-Cyr 
le  U  janvier  1706  S  que  tous  ces  enfants  avoient  été 
établis  à  Saint-Germain  du  temps  auparavant,  mais 
qu'ils  y  étoient  incognito.  Mais  quand  le  Roi  les  eut 
fixés  à  Versailles,  ce  ne  fut  plus  un  mystère,  et  il  leur 
forma  une  maison  convenable  à  leur  état  de  princes, 
les  laissant  toujours,  pour  la  conduite  et  l'éducation, 
entre  les  mains  de  madame  Scarron  à  qui  il  venoit  de 


1.  Cette  lettre  se  trouve  dans  Madame  de  Maintenon  d'après 
sa  Correspondance  authentique,  t.  II,  p.  41.  Elle  est  datée,  non 
de  1706,  mais  de  1705. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE   D'aUMALE.  31 

faire  présent  de  cent  mille  francs  en  récompense  des 
soins  extrêmes  qu'elle  en  avoit  pris. 

Dans  le  commencement  de  l'établissement  de  ces 
petits  princes  à  Versailles,  plusieurs  personnes,  soit 
par  envie,  soit  par  crainte  de  l'esprit  de  madame 
Scarron  qui  s'étoit  déjà  bien  fait  connoître,  firent 
tous  leurs  efforts  auprès  du  Roi  pour  la  lui  faire  envi- 
sager comme  une  personne  tout  à  fait  ridicule,  et  elles 
en  vinrent  à  bout,  car,  dès  ce  moment-là,  le  Roi  fut 
fort  longtemps  à  avoir  pour  elle  plus  d'éloignement  que 
de  goût.  Il  eut  effectivement  grande  peine  à  s'y  accou- 
tumer; il  la  regardoit  comme  un  bel  esprit  dont  il  se 
soucioit  fort  peu  ;  il  la  craignoit  comme  une  précieuse 
dont  on  pouvoit  tirer  peu  d'agrément,  et  en  parlant 
d'elle  à  madame  de  Montespan,  il  se  servoit  toujours 
de  celte  expression  :  «  Votre  bel  esprit  a  fait,  a  dit  telle 
chose  *.  »  Mais  la  suite  nous  apprendra  qu'il  s'accou- 
tuma petit  à  petit  à  ce  bel  esprit  dont  il  faisoit  si  peu 
de  cas  d'abord,  et  plus  elle  fut  connue  de  lui,  plus  il 
vit  qu'on  gagnoit  à  la  connoître. 

Dès    l'instant   que  madame    Scarron  eut   accepté 


1.  Dans  un  entretien  avec  madame  de  Glapion  du  18  octobre 
1717,  madame  de  Maintenon  confirme  ces  préventions  du  Roi 
contre  elle  :  «  Le  Roi,  dit-elle,  ne  me  goûtoit  pas,  et  il  eut 
assez  longtemps  de  l'éloignement  pour  moi.  Il  me  craignoit 
sur  le  pied  de  bel  esprit,  s'imaginant  que  j'étois  une  personne 
difficile,  et  qui  n'aimoit  que  les  choses  sublimes.  »(Le<h'es  his- 
toriques et  édifiantes,  t.  II,  p.  454.) 


32  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

l'offre  que  le  Roi  lui  fit  de  se  charger  de  ses  enfants, 
on  a  vu  ci-devant  que  madame  de  Montespan  lui 
donna  souvent  des  sujets  de  mécontentements  et  de 
chagrin.  «  Cependant  (me  disoit  quelquefois  madame 
de  Maintenon  en  me  parlant  de  ce  temps-là)  rien 
n'étoit  plus  liant  ni  plus  aimable  qu'elle  lorsque  je 
la  connus  chez  la  Maréchale  d'Albret;  je  n'avois 
jamais  découvert  en  elle  cette  bizarrerie  et  cette 
humeur  qu'elle  a  fait  paroître  depuis,  et  dont  j'ai 
tant  soufTert.  »  En  effet,  si  le  zèle  de  madame  Scarron 
et  l'assiduité  de  ses  soins  forçoient  quelquefois 
madame  de  Montespan  à  avoir  de  bonnes  façons  pour 
elle,  dans  les  moments  où  son  humeur  n'agissoit 
pas,  elle  payoit  bien  cher  ce  petit  agrément  par  les 
contrariétés  presque  continuelles  qu'elle  en  essuyoit, 
tout  le  temps  que  l'existence  de  ces  enfants  fut  un 
mystère.  Elle  ne  pouvoit  avoir  de  madame  de  Mon- 
tespan les  choses  dont  elle  avoit  besoin  pour  ces  enfants 
qu'après  lui  avoir  demandé  nombre  de  fois,  et  souvent 
même  elle  les  voyoit  avec  chagrin  manquer  du  néces- 
saire par  la  dureté  et  l'indifférence  de  leur  mère,  ce 
qui  lui  faisoit  une  peine  extrême  par  la  tendresse 
qu'elle  se  sentoil  déjà  pour  eux.  Quand  ces  enfants 
furent  une  fois  établis  auprès  de  madame  de  Mon- 
tespan, comme  elle  les  avoit  toujours  sous  les  yeux, 
elle  fut  plus  à  portée  de  contrôler  tout  ce  qu'on  leur 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  33 

faisoit.  Ce  fut  alors  que  madame  Scarron  ressentit 
plus  que  jamais  son  humeur.  En  effet,  soit  pour  la 
nourriture,  soit  pour  l'instruction,  madame  de  Mon- 
tespan  contrarioit  madame  Scarron  en  tout.  Tantôt  elle 
trouvoit  mauvaises  les  choses  les  mieux  faites  et  le 
plus  à  propos;  d'autrefois,  quand  elle  n'étoit  pas  dans 
ses  moments  d'humeur,  elle  lui  parloit  avec  toute  la 
contiance  et  la  douceur  possible. 

Cependant,  malgré  cette  variété  continuelle  de  bons 
et  de  mauvais  traitements,  comme  elle  lui  connoissoit 
beaucoup  d'esprit,  elle  avouoit  qu'elle  ne  passoit 
guère  de  moments  plus  agréables  que  ceux  qu'elle 
employoit  à  s'entretenir  tête  à  tête  avec  madame 
Scarron.  Effectivement,  elle  saisissoit  ces  moments  le 
plus  souvent  qu'elle  le  pouvoit,  et  malgré  qu'elle  eût 
elle-même  beaucoup  d'esprit,  elle  craignoit  celui  de 
madame  Scarron,  et  le  mettoit  avec  raison  beaucoup 
au-dessus  du  sien. 

Malgré  l'agrément  qu'elle  trouvoit  dans  sa  conver- 
sation, quelquefois,  dès  le  lendemain,  souvent  même 
une  heure  après  lui  avoir  fait  toutes  les  protestations 
possibles  d'amitié,  elle  venoit  la  chercher  exprès  pour 
lui  faire  les  reproches  les  plus  durs  et  les  plus 
déplacés  sur  la  façon  dont  elle  gouvernoit  ses  enfants. 

Quelquefois  elle  poussoil  l'humeur  jusqu'à  parler  au 

Roi  de  madame  Scarron  dans  des  termes  à  l'en  dégoûter 
T.  n.  3 


34  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

tout  à  fait.  D'autres  fois,  en  revanche,  quand  la  fan- 
taisie étoit  passée,  elle  lui  vantoit  la  douceur  de  son 
commerce,  et  alloit  même  jusqu'à  l'engager  à  la 
mettre  de  ses  parties.  En  un  mot,  quelque  chose  que 
l'on  ait  pu  dire  pour  s'opposer  à  la  vérité  de  ce  que 
j'avance,  il  est  très  certain  qu'elle  s'est  toujours  con- 
duite vis-à-vis  d'elle  d'une  façon  si  singulière,  sou- 
vent même  si  outrageante  et  si  ridicule,  que,  sans 
l'excessive  douceur  de  madame  Scarron,  sa  patience 
et  la  tendresse  qu'elle  avoit  pour  ces  enfants,  elle  n'au- 
roit  jamais  pu  y  tenir.  Outre  qu'elle  me  l'a  dit  elle- 
même  bien  des  fois,  je  sais  cela  de  très  bonne  part,  et 
de  gens  très  bien  instruits  \ 

Dès  le  moment  qu'elle  se  décida  à  se  charger  de 
cet  emploi  qu'elle  n'accepta,  comme  on  le  sait,  que 
parce  que  le  Roi  lui-même  l'en  lit  prier,  elle  avoit 
formé  le  projet,  dès  qu'elle  ne  seroit  plus  utile  au 
Roi  pour  ses  enfants,  de  se  retirer  de  la  Cour  et  de 
reprendre  ce  train  de  vie,  auquel  elle  trouvoit  tant  de 


1.  Voltaire  ne  partageait  point  l'opinion  de  mademoisello 
d'Auniale.  «  Pourquoi  dites-vous  que  madame  de  Montespan 
était  la  femme  la  plus  bizarre  et  la  plus  folle  qui  fût  jamais? 
Qui  vous  l'a  dit?  Avez- vous  vécu  avec  elle?  Tout  Paris  sait  que 
c'était  une  femme  très  aimable;  elle  fut  indignée  du  goût  du 
Roi  pour  madame  de  Maintenon,  qu'elle  regardait  comme  une 
domestique  ingrate.  En  quoi  a-t-elle  été  la  femme  la  plus 
bizarre  et  la  plus  folle  qui  fût  jamais.  Je  vous  parle  net  comme 
vous  voyez,  parce  que  je  veux  être  votre  ami.  •>  Lettre  à 
Formel.  (OEuvres  complètes,  Édit.  de  1826,  t.  55,  p.  75.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.  35 

charmes,   et  qu'elle  n'avoit  quitté   qu'à    son  grand 
regret. 

Lorsqu'elle  sévit  établie  à  la  Cour  avec  ces  enfants, 
elle  ne  s'occupa  plus,  en  faisant  pour  eux  tout  ce 
qu'elle  devoit,  que  de  saisir  la  première  occasion  d'en 
sortir  avec  quelque  avantage.  Effectivement,  quand  ces 
enfants  eurent  un  certain  âge,  et  qu'elle  jugea  qu'elle 
n'étoit  plus  nécessaire,  elle  travailla,  ou  plutôt  fit 
travailler  auprès  du  Roi  et  de  madame  de  Montespan 
pour  obtenir  une  retraite  un  peu  favorable. 

Tout  son  désir  étoit  d'avoir  une  terre  où  elle  pût 
aller  passer  ses  jours  tranquillement.  Elle  fit  agir  pour 
cela  tous  ses  amis  auprès  de  madame  de  Montespan. 
Madame  de  Richelieu,  entre  autres,  la  sollicita  très 
vivement  en  sa  faveur.  Elle  lui  montra  l'utilité  dont 
elle  avoit  été  pour  elle  et  pour  ses  enfants,  lui 
représenta  qu'on  ne  pouvoit  trop  payer  l'assiduité  de 
ses  soins  et  les  peines  qu'elle  avoit  prises  pour  eux. 
Il  est  vrai  que,  pendant  du  temps,  elle  avoit  souvent 
passé  les  jours  et  les  nuits  auprès  d'eux,  parce  qu'ils 
étoient  presque  toujours  malades,  et  que  la  fatigue  et 
les  veillées  continuelles  l'avoient  mise  sur  les  dents. 

Malgré  toutes  ces  représentations,  et  quoique 
madame  de  Montespan  ait  vu  de  ses  yeux  la  vérité  de 
tout  ce  qu'on  lui  disoit,  au  lieu  de  parler  au  Roi  en 
sa  faveur,  comme  elle  l'auroit  pu  faire,  et  de  lui  faire 


36  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

donner  une  récompense  proportionnée  à  la  reconnois- 
sance  qu'elle  lui  devoit,  elle  ne  donna  sur  les  sollici- 
tations qu'on  lui  lit  à  ce  sujet  que  des  réponses  vagues 
et  incertaines,  et  continua  toujours  de  faire  ressentir 
son  humeur  à  madame  Scarron  qui,  comme  elle  le  dit 
elle-même  dans  ses  lettres  à  l'abbé  Gobelin,  séchoit  à 
vue  d'œil  et  se  consommoit  de  chagrin  '. 

Ce  détail,  qui  n'est  qu'une  ébauche  des  désagré- 
ments qu'éprouva  madame  Scarron  tant  qu'elle  eut 
affaire  à  madame  de  Montespan,  devroit,  ce  me 
semble,  détromper  facilement  un  nombre  de  per- 
sonnes mal  instruites  que  j'ai  souvent  entendues 
moi-même  raisonner  et  prétendre  que  la  conduite 
de  madame  Scarron  vis-à-vis  du  Roi  (dont  je  ferai 
un  petit  détail  dans  la  suite)  et  les  propos  qu'elle 
se  crut  obligée  de  lui  tenir  étoient  un  manque  de 
reconnoissance  pour  madame  de  Montespan  à  qui 
elle  devoit  tout. 

11  est  vrai  que  madame  de  Montespan,  en  inspirant 
au  Roi  de  charger  madame  Scarron  de  ses  enfants, 

1.  Le  29  juillet  1674,  madame  de  Mainlenon  écrivait  en  effet 
à  l'abbé  Gobelin  :  «  ...Madame  de  Richelieu  est  présentement 
avec  madame  de  Montespan,  pour  tâcher  de  la  faire  expliquer 
sur  ce  que  je  puis  espérer.  Si,  par  la  mauvaise  humeur  où 
l'on  est  pour  moi,  on  se  tient  exactement  aux  cent  mille  francs, 
je  ne  crois  point  devoir  les  mettre  en  une  terre;  nous  verrons 
ce  que  nous  ferons.  Je  me  consomme  de  chagrin  et  de  veilles, 
je  sèche  à  vue  d'œil  et  j'ai  des  vapeurs  très  mélancoliques. 
{Correspondance  générale,  t.  I,  p.  210.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.  37 

l'a  tirée  par  ce  moyen  de  l'état  de  médiocrité,  pour 
ne  pas  dire  de  misère,  où  elle  s'étoit  presque  vue 
réduite,  et  l'a  mise  en  même  temps  à  portée  de  tra- 
vailler elle-même  à  sa  fortune;  mais  il  est  aussi  cer- 
tain que,  dès  qu'elle  eut  pris  cette  commission, 
madame  de  Montespan  eut  pour  elle  beaucoup  plus 
de  mauvaises  façons  que  de  bonnes.  Elle  la  traitoit 
souvent  avec  beaucoup  de  hauteur,  quelquefois  avec 
brusquerie,  et  presque  toujours  avec  humeur.  De  plus, 
elle  n'a  jamais  voulu  parler  au  Roi  en  sa  faveur  dans 
le  temps  que  madame  Scarron  le  désiroit  davantage,  et 
si,  au  temps  après,  elle  eut  l'air  de  lui  vouloir  du  bien, 
en  voulant  la  marier,  ce  n'étoit  que  pour  l'éloigner 
de  la  Cour,  où  la  faveur  de  madame  de  Montespan 
commençoit  pour  lors  à  diminuer,  et  pour  écarter 
tout  ce  qu'elle  croyoit  pouvoir  contribuer  à  sa  dis- 
grâce. 

Le  Roi,  qui  voyoit  souvent  madame  Scarron 
chez  madame  de  Montespan,  et  qui  l'entendoit  parler 
avec  tout  l'esprit  possible,  s'accoutuma  enfin  à  ce 
bel  esprit  dont  il  faisoit  si  peu  de  cas  quelque  temps 
auparavant.  11  comprit  si  bien  qu'il  y  avoit  du  plaisir 
à  l'entretenir  que  la  délicatesse  de  sa  passion  pour 
sa  maîtresse  lui  fit  sentir  quelque  jalousie  de  l'agré- 
ment qu'il  supposoit  qu'elle  devoit  trouver  dans  sa 
conversation.  Persuadé  de  plus  en  plus,  par  sa  propre 


38  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

expérience,  que  madame  de  Montespan  devoit  effec- 
tivement passer  de  gracieux  moments  lorsque,  sorti 
le  soir  de  sa  chambre,  il  lui  laissoit  la  liberté  de 
s'entretenir  avec  elle,  il  lui  demanda  comme  un  sacri- 
fice de  ne  plus  parler  les  soirs  avec  madame  Scarron. 
Madame  de  Montespan  eut  de  la  peine  à  y  consentir, 
mais  il  fallut  le  promettre.  Le  soir  même  de  cette 
promesse,  madame  Scarron  rentra  selon  sa  coutume 
chez  madame  de  Montespan,  dès  que  le  Roi  en  fut 
sorti.  (Ce  petit  manège  se  faisoit  depuis  du  temps 
entre  ces  deux  femmes  qui,  malgré  l'humeur  que 
l'une  essuyoit  souvent  de  la  part  de  l'autre,  restoient 
quelquefois  après  le  départ  du  Roi  deux  heures  à 
causer  ensemble  le  plus  agréablement  du  monde.) 
Madame  Scarron  entra  donc  ce  soir-là  en  conversa- 
tion à  l'ordinaire;  elle  fit  plusieurs  questions,  mais 
inutilement,  car  elle  n'en  put  tirer  une  parole;  enfin, 
voyant  qu'elle  ne  lui  répondoit  à  rien,  quoiqu'elle  ne 
fût  pas  endormie  :  «  J'entends,  dit  madame  Scarron; 
on  vous  a  demandé  de  ne  me  point  parler  :  je  vais 
tourner  ce  sacrifice  au  profit  de  mon  sommeil.  » 
Madame  de  Montespan,  enchantée  qu'elle  eut  pénétré 
le  mystère,  ne  fit  plus  de  difficulté  de  lui  répondre, 
et  la  conversation  n'en  devint  que  plus  vive. 

On  peut  juger  par  là  que  le  Roi  n'étoit  pas  inca- 
pable de  délicatesse,  et  que  madame  de  Montespan 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUM.VLE.  39 

n'avoit  pas  toujours  raison  de  lui  reprocher,  comme 
elle  lui  reprocha  une  fois,  de  n'être  point  amoureux 
d'elle,  et  de  se  croire  seulement  redevable  au  public 
d'être  aimé  de  la  plus  belle  femme  de  son  royaume. 

Malgré  le  plaisir  que  madame  de  Montespan  trou- 
voit  à  s'entretenir  avec  madame  Scarron,  elle  n'avoit 
cessé  jusque-là  d'avoir  pour  elle  de  très  mauvaises 
façons;  elle  lui  faisoit  des  querelles  sur  tout.  Elle  lui 
soutenoit  souvent  avec  opiniâtreté  les  choses  les  plus 
ridicules;  c'étoit  toujours  mal  penser  que  de  n'être 
point  de  son  avis;  elle  la  contrarioit  sur  tout  ce  qui 
regardoit  le  gouvernement  de  ses  enfants,  et  la  traitoit 
quelquefois  comme  la  dernière  femme  de  chambre'... 

Madame  de  Montespan  s'élant  aperçue,  au  bout  de 
quelque  temps,  que  le  Roi  s'accoutumoit  à  madame 
Scarron,  et  craignant  avec  raison  que  les  sentiments 
d'estime  et  de  considération  qu'elle  lui  inspiroit  ne 
diminuassent  petit  à  petit  la  passion  qu'il  avoit  pour 
elle,  elle  dissimula  les  premiers  jours,  et  crut  qu'il 
valoit  mieux  avoir  l'air  de  ne  point  s'apercevoir  de 
ce  commencement  de  goût,  qui  peut-être  ne  dureroit 
pas,  que  de  vouloir  s'y  opposer  d'abord.  Elle  patienta 

1.  "  11  se  passe  des  choses  terribles  entre  madame  de  Mon- 
tespan et  moi;  le  Roi  en  fut  hier  témoin,  et  ces  démêlés-là, 
joints  aux  maux  continuels  de  ces  enfants,  me  mettent  dans  un 
étal  que  je  ne  pourrois  soutenir  longtemps.  »  Madame  de 
Maintenon  à  l'abbé  Gobelin,  27  février  1675.  {Correspondance 
oénérale,  t.  I,  p.  254.) 


40  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

quelque  temps,  mais  enfm,  voyant  que  le  Roi  conti- 
nuoit  à  prendre  plaisir  à  la  conversation  de  madame 
Scarron,  et  quelquefois  plus  qu'à  la  sienne,  elle  crut 
qu'il  falloit  plus  tôt  que  plus  tard  prévenir  les  suites  de 
cette  nouvelle  inclination  qui  ne  pouvoit  que  lui  être 
funeste.  Elle  avoit  tant  d'art  dans  l'esprit  et  tant  d'as- 
cendant sur  celui  du  Roi  que,  depuis  qu'elle  le  con- 
noissoit,  elle  avoit  presque  toujours  été  sûre  de 
l'amener  à  tout  ce  qu'elle  vouioit.  Elle  se  servit  de 
son  talent  en  cette  occasion,  et,  après  lui  avoir  fait 
avec  esprit  quelques  petits  reproches  en  termes  aussi 
insinuants  que  persuasifs,  elle  le  pria,  avec  les  grâces 
qui  lui  étoient  ordinaires,  de  vouloir  bien,  pour  l'amour 
d'elle,  faire  mauvaise  mine  à  madame  Scarron. 

Le  Roi,  par  condescendance  aux  volontés  de  sa 
maîtresse,  marqua  effectivement  beaucoup  de  froi- 
deur à  madame  Scarron  ;  la  maîtresse  en  fit  de  même. 
Madame  Scarron  s'en  aperçut;  elle  en  parla  à  madame 
de  Montespan,  lui  dit  qu'elle  voyoit  bien  qu'elle  étoit 
mal  avec  elle,  et  que,  de  plus,  elle  l'avoit  voulu  brouiller 
avec  le  Roi;  elle  lui  en  fît  des  reproches  amers,  et  eut 
sur  ce  sujet  une  très  vive  et  très  longue  conversation 
avec  elle  qui  ne  lui  répondit  sur  cela  rien  de  positif, 
et  ne  lui  donna  au  contraire  que  de  très  mauvaises 
raisons. 

Le  Roi  n'avoit  effectivement  fait  la  mine  à  madame 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  41 

Scarron  que  pour  plaire  à  sa  maUrcsse  qui  l'avoit 
exigé  de  lui.  Car,  le  jour  même  qu'il  affecta  de  lui 
montrer  de  la  froideur,  il  la  fit  dîner  avec  lui,  et  elle 
eut  tout  lieu  d'être  contente  de  tout  ce  qu'il  lui  dit 
et  de  la  façon  dont  il  la  traita.  11  désiroit  cependant 
beaucoup  de  trouver  un  moyen  de  remettre  la  paix 
entre  ces  deux  femmes.  Il  fît  venir  pour  cela  monsieur 
de  Louvois,  en  qui  il  avoit  confiance,  et  le  chargea 
du  raccommodement. 

Monsieur  de  Louvois,  pour  se  mettre  en  état  de 
s'acquitter  de  cette  commission,  prit  madame  Scarron 
en  particulier.  Elle  lui  fit  le  détail  des  raisons  qu'elle 
avoit  de  se  plaindre.  Monsieur  de  Louvois  les  comprit 
toutes  à  merveille,  et  la  conclusion  de  leur  conversation 
fut,  qu'avant  qu'il  entreprît  rien,  madame  Scarron 
emploieroit  encore  quelque  temps  à  chercher  les 
moyens  de  se  raccommoder  de  bonne  foi  avec  madame 
de  Montespan;  elle  lui  promit  qu'elle  lui  parleroit 
dès  le  lendemain  matin. 

Ces  deux  femmes  se  parlèrent  effectivement; 
madame  de  Montespan  montra  de  la  tendresse  à 
madame  Scarron;  mais  celle-ci,  qui  la  connoissoit,  ne 
s'y  fia  que  de  la  bonne  sorte,  et,  malgré  les  propos 
emmiellés  de  madame  de  Montespan,  malgré  même 
toutes  les  belles  promesses  qu'elle  lui  fit,  elle  n'y 
trouva  pas  la  moindre  apparence  de  solidité,  et  cette 


42  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

conversation,  dont  le  but  étoit  de  remettre  entre  elles 
deux  cette  paix  et  cette  union  que  le  Roi  désiroit,  ne 
servit  qu'à  confirmer  madame  Scarron  de  plus  en 
plus  dans  le  projet  qu'elle  avoit  formé  depuis  long- 
temps de  quitter  la  Cour.  En  effet,  elle  prit  ce  jour-là 
môme  la  résolution  de  se  retirer  au  bout  de  l'année, 
quelque  chose  qui  arrivât. 

Le  Roi,  qui,  depuis  du  temps,  n'avoit  plus  de  mau- 
vaises préventions  sur  le  compte  de  madame  Scarron, 
enchanté  avec  raison  de  son  assiduité  et  du  zèle 
qu'elle  montroit  pour  ses  enfants,  admirant  d'un  côté 
sa  force  et  sa  vertu,  et,  de  l'autre,  voyant  avec  élon- 
nement  que  les  mauvaises  manières  de  madame  de 
Montespan  ne  diminuoient  rien  de  la  douceur  avec 
laquelle  elle  élevoit  les  jeunes  princes,  se  sentit  si 
pénétré  de  son  mérite  et  de  l'obligation  qu'il  lui 
avoit  qu'il  lui  lit  encore  présent  de  cent  mille  francs. 
Dès  ce  moment,  madame  Scarron,  quineperdoit  point 
de  vue  son  projet  de  retraite,  fit  chercher  partout 
une  terre  à  acheter  auprès  de  Paris. 

Malgré  ces  dernières  preuves  de  bonté  de  la  part 
du  Roi,  comme  madame  de  Montespan  continuoit 
toujours  à  la  traiter  d'une  manière  insoutenable,  et 
qu'elle  ne  cessoit  de  la  contrarier  dans  les  soins 
qu'elle  prenoit  de  ses  enfants,  elle  fut  souvent  toute 
prête  à  les  abandonner  entièrement  à  la  conduite  de 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.  43 

leur  mère;  mais,  par  conscience  et  par  attachement, 
toutes  les  contrariétés  qu'elle  essuyoit  de  la  mère  ne 
servirent  qu'à  lui  faire  redoubler  ses  soins  et  à 
augmenter  l'amitié  tendre  qu'elle  avoit  pour  les 
enfants. 

Depuis  longtemps  la  santé  des  petits  princes  étoit 
fort  mauvaise.  Ils  étoient  presque  toujours  malades 
l'un  après  l'autre,  et  souvent  tous  ensemble.  Pour  lors 
madame  Scarron  se  partageoit  entre  eux,  et  les  ser- 
voit  comme  la  femme  de  chambre  la  plus  zélée. 

Le  duc  du  Maine,  qui  étoit  celui  à  qui  elle  étoit  le 
plus  tendrement  attachée,  lui  donnoit  des  alarmes 
presque  continuelles.  Après  avoir  souffert  prodigieu- 
sement des  remèdes  qu'on  lui  avoit  fait  à  Anvers,  il 
avoit  eu  souvent  depuis  des  maladies  considérables. 
Il  avoit  actuellement  un  abcès  au  derrière  qui  s'étoit 
ouvert,  et  qui  lui  causoit  les  douleurs  les  plus  vio- 
lentes. Ce  ne  fut  qu'à  force  de  temps  et  de  remèdes 
qu'on  vint  à  bout  de  l'en  guérir;  encore  n'en  fut-il 
pas  guéri  radicalement.  Dans  ce  temps-là,  le  chagrin 
que  causoit  à  madame  Scarron  le  mauvais  état  des 
petits  princes,  et  surtout  les  souffrances  extrêmes  du 
petit  duc  qu'elle  aimoit  passionnément,  les  soins  con- 
tinuels qu'elle  leur  rendoit  et  qu'elle  prenoit  plaisir 
à  leur  rendre,  tout  cela  la  mettoit  dans  un  trouble 
et  une  perplexité  qui,  loin  de  lui  faire  trouver  la  vie 


44  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

de  la  Cour  agréable,  ne  lui  laissoit  envisager  que  du 
désagrément  dans  son  état,  et  ne  faisoit  qu'augmenter 
le  désir  qu'elle  avoit  d'en  changer. 

Depuis  du  temps,  elle  avoit  fait  remuer  ciel  et  terre 
pour  qu'on  lui  trouvât  une  terre  à  acheter  aux  envi- 
rons de  Paris,  Celle  de  Maintenon  étoit  pour  lors  à 
vendre;  elle  faisoit  tout  ce  qu'elle  pouvoit  pour 
l'avoir.  La  situation,  la  distance  de  Versailles  et  de 
Paris,  le  revenu,  tout  lui  convenoit;  mais  une  quan- 
tité de  dettes  et  d'autres  embarras  qui  se  trouvèrent 
sur  cette  terre  avoient  beaucoup  retardé  la  conclu- 
sion de  ce  marché. 

Cependant,  à  force  d'avoir  fait  travailler  pour 
éclaircir  toutes  ces  difficultés,  elle  l'acheta  dans  le  cou- 
rant du  mois  de  janvier  de  cette  année  (1676)  ;  elle  lui 
coûta  deux  cent  mille  francs.  Cette  terre  est  à  qua- 
torze lieues  de  Paris,  à  dix  de  Versailles,  à  quatre 
de  Chartres,  et  valoit  dans  ce  temps-là  dix  à  onze 
mille  livres  de  rente. 

Dès  que  l'achat  en  fut  fait,  elle  alla  la  visiter,  et 
en  revint  très  satisfaite  de  tout  ce  qu'elle  avait  vu. 
C'est  dans  cette  première  visite  qu'elle  dit,  en  regar- 
dant la  chambre  qu'elle  comptoit  habiter  :  «  Voici  où 
je  mourrai.  » 

A  son  retour  de  Maintenon,  le  Roi  la  questionna 
beaucoup  sur  tout  ce  qui  regardoit  cette  terre,  et  la 


ME>fOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  45 

voyant  si  satisfaite  de  cette  acquisition,  il  lui  en  fit 
prendre  le  nom,  et,  dès  ce  moment-là,  il  la  nomma 
publiquement  madame  de  Maintenon;  elle  avoit  pour 
lors  aux  environs  de  quarante  ans. 

Il  y  avoit  déjà  du  temps  qu'elle  cherchoit  tous  les 
moyens  de  rendre  service  à  ses  parents,  autant  qu'il 
dépendoit  d'elle;  mais  elle  avoit  encore  bien  peu  de 
pouvoir,  car  madame  de  Montespan,  à  qui  elle  avoit 
recours  quand  elle  avoit  quelque  chose  à  demander, 
et  à  qui  il  paroîtra  très  vraisemblable  qu'elle  devoit 
recourir  avec  confiance,  tantôt  faisoit  très  peu  d'at- 
tention à  ce  qu'elle  lui  demandoit,  et  tantôt  lui  pro- 
mettoit  beaucoup  mais  ne  lui  tenoit  rien.  D'ailleurs, 
quoiqu'elle  s'aperçût  bien  que  le  Roi  n'avoit  plus 
d'éloignement  pour  elle,  et  que  même  il  l'estimoit, 
elle  n'osoit  encore  s'adresser  à  lui  directement  dans 
la  crainte  de  lui  déplaire,  et  d'être  regardée  comme 
importune.  Plusieurs  de  ses  parents  qui  s'imaginoient 
qu'il  suffisoit  qu'elle  fût  à  la  Cour  pour  avoir  tout 
pouvoir,  lui  reprochoient  qu'elle  ne  pcnsoit  qu'à  elle, 
et  qu'elle  ne  songeoit  point  à  secourir  sa  famille.  Tout 
cela  lui  mettoit  du  noir  dans  l'esprit,  et  la  confirmoit 
toujours  dans  le  projet  qu'elle  avoit  formé  de  quitter 
la  Cour,  d'autant  que  madame  de  Montespan  conti- 
nuoit  toujours  à  la  traiter  d'une  manière  insoute- 
nable. Il  avoit  été  résolu  qu'on  enverroit  celte  année 


46  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

le  petit  duc  du  Maine  à  Barèges.  Il  y  avoit  déjà  bien 
du  temps  que  tous  les  arrangements  étoient  faits 
pour  le  voyage  et  pour  le  départ,  et  madame  de 
Montespan  n'en  avoit  pas  encore  ouvert  la  bouche  à 
madame  de  Maintenon  qui  eut  le  désagrément  de 
n'apprendre  ce  projet  que  par  la  nourrice  du  petit 
prince  à  qui  madame  de  Montespan  l'avoit  confié,  et  à 
qui  elle  disoit  généralement  tout  ce  qu'on  projetoit 
de  faire  pour  ces  enfants,  de  préférence  à  madame  de 
Maintenon  qui  se  sacritioit  cependant  toute  la  journée 
pour  eux. 

Madame  de  Maintenon  avoit  fait  un  premier  voyage 
à  Maintenon  dès  qu'elle  l'eut  acheté,  et  quoiqu'elle 
n'eût  la  possession  libre  et  entière  de  cette  terre  que 
huit  ou  dix  mois  après  l'avoir  achetée,  après  le  premier 
voyage,  elle  avoit  projeté  d'y  en  faire  incessamment 
un  second  pour  faire  quelques  arrangements,  mais  elle 
fut  deux  mois  entiers  à  demander  de  faire  ce  voyage 
sans  pouvoir  l'obtenir.  La  dame  lui  montroit  avec  un 
air  de  tendresse  qu'elle  ne  pouvoit  se  passer  d'elle,  et 
d'autres  fois  elle  lui  refusoit  tout  net  la  permission, 
ce  qui  lui  faisoil  beaucoup  de  chagrin.  Heureusement 
pour  elle,  à  quelque  temps  de  là,  madame  de  Mon- 
tespan fit  un  voyage  à  Fontevrault  où  sa  sœur  ^  étoit 

1.  Marie-Madeleine  de  Rocliechouart-Mortemart,  née  en  1643, 
prit  l'habit  de  religieuse,  à  l'Abbaye-aux-Bois,  le  19  février  1664. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  47 

abbesse.  Son  absence  donna  tant  de  repos  et  de 
tranquillité  à  madame  de  Maintenon  qu'elle  se  porta 
très  réellement  beaucoup  mieux  pendant  ce  temps-là 
qu'elle  ne  s'étoit  portée  depuis  longtemps;  elle  le  dit 
elle-même  dans  une  de  ses  lettres  à  monsieur  d'Au- 
bigné';  elle  fit  à  Maintenon  ce  second  voyage  projeté; 
elle  en  revint  encore  plus  contente  que  la  première 
fois,  et  plus  empressée  que  jamais  de  voir  arriver  le 
temps  où  elle  pourroit  s'y  retirer  tout  à  fait.  Lorsqu'il 
fut  tout  de  bon  question  d'envoyer  le  duc  du  Maine  à 
Barèges,  le  Roi,  qui  commencoit  à  connoître  madame 
de  Maintenon  pour  ce  qu'elle  étoit,  la  jugea  seule  ca- 
pable d'avoir  de  son  fils  les  soins  qu'il  désiroit  qu'on 
en  eût.  En  conséquence  il  lui  fît  la  proposition  de  le 
conduire;  il  lui  tint  en  cette  occasion  les  propos  les 

Elle  prononça  ses  vœux  le  l"  mars  1665,  fut  nommée  abbesse 
de  Fontevrault  le  16  août  1670,  mourut  le  15  août  1704.  C'était 
une  personne  aimable  et  spirituelle,  de  mœurs  fort  respecta- 
bles, mais  assez  mondaine  pour  une  abbesse.  Voici  en  quels 
termes  Saint-Simon  parle  d'elle  :  «  On  vit  après  sortir  de  son 
cloître  la  reine  des  abbesses,  qui,  chargée  de  son  voile  et  de 
ses  vœux,  avec  plus  d'esprit  et  de  beauté  encore  que  madame 
de  Montespan  sa  sœur,  vint  jouir  de  sa  gloire,  et  être  de  tous 
les  particuliers  du  Roi  les  plus  charmans  par  l'esprit  et  par 
les  fêtes,  avec  madame  de  Thiange  son  autre  sœur,  et  l'élixir 
le  plus  tiré  de  toutes  les  dames  de  la  cour.  »  {Saint-Simo7i,  Edit. 
Chéruel  de  1857,  t.  XIII,  p.  2.) 

1.  En  effet,  le  16  juin  1676,  madame  de  Maintenon  écrivait 
de  Saint-Germain  à  M.  d'Aubigné...  «  Madame  de  Montespan 
est  présentement  à  Fontevrault,  et  en  reviendra  à  la  fin  de  ce 
mois;  son  absence  me  donne  un  peu  de  repos,  et  je  m'en  porte 
mieux.  »  Mademoiselle  d'Aumale  devait  avoir,  en  écrivant,  cette 
lettre  sous  les  yeux.  {Correspondance  générale,  t.  I,  p.  306.) 


48  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

plus  flatteurs,  et  fit  tout  ce  qu'il  falloit  pour  la  per- 
suader du  cas  qu'il  faisoit  d'elle.  Elle  se  fit  un  hon- 
neur et  un  devoir  de  répondre  à  la  confiance  dont  le 
Roi  vouloit  bien  l'honorer,  et  depuis  ce  temps-là  jus- 
qu'au jour  du  départ,  le  Roi  fut  si  content  de  ses 
conversations,  il  découvrit  en  elle  tant  de  vertus  et 
de  bonnes  qualités  qu'il  ne  put  s'empêcher  d'ajouter 
aux  sentiments  d'estime  qu'il  avoit  déjà  conçus  pour 
elle  un  commencement  d'amitié  qui  n'alla  depuis 
qu'en  augmentant,  et  qui,  comme  on  le  verra  par  la 
suite,  ne  finit  qu'avec  la  vie. 

11  lui  dit,  quand  elle  partit,  qu'il  vouloit  être  informé 
de  tout  ce  qui  arriveroit  pendant  le  voyage,  et  qu'il 
falloit  qu'elle  lui  écrivît  directement  tout  ce  qu'elle 
auroit  à  mander,  soit  sur  la  santé  du  petit  prince, 
soit  sur  toute  autre  chose.  On  peut  aisément  juger 
combien  madame  de  Montespan  fut  outrée  de  tout 
cet  arrangement  qui  n'étoit  nullement  de  son  goût. 
Elle  dissimula  cependant  jusqu'au  départ,  espérant 
sans  doute  que  la  longue  absence  de  madame  de 
Maintenon  diminueroit  beaucoup,  ou  peut-être  même 
effaceroit  totalement  ces  nouveaux  sentiments  qu'elle 
voyoit  avec  chagrin  se  graver  dans  le  cœur  du  Roi. 

Dès  qu'on  fut  parti  pour  Barèges,  madame  de 
Montespan  mit  tout  en  œuvre  pour  tâcher  de  rega- 
gner sur  le  Roi  ce  qu'elle  craignoit  d'y  avoir  perdu. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  49 

Elle  se  servit  pour  cela  des  moyens  qui  lui  avoient  le 
mieux  réussi  jusqu'alors.  Elle  cherchoit  à  l'égayer,  et 
en  conséquence  elle  imaginoit  mille  parties  de  plaisir. 
Le  Roi,  de  son  côté,  qui  l'aimoit  encore,  mais  qui 
se  représentoit  de  temps  en  temps  tout  ce  qu'il  avoit 
découvert  dans  madame  de  Maintenon  d'agréable  et 
de  solide,  ne  répondit  plus  à  ses  propositions  et  à  ses 
empressements  avec  le  même  plaisir  et  la  même 
ardeur  qu'il  avoit  fait  paroître  jusqu'ici. 

Monsieur  le  duc  du  Maine,  parti  pour  Barèges, 
soutint  très  bien  le  voyage  jusqu'à  Maintenon  où  il 
eut  un  accès  de  fièvre  assez  violent,  ce  qui  troubla 
beaucoup  madame  de  Maintenon,  et  la  fit  craindre 
pour  la  suite.  Cependant  cette  fièvre  se  passa,  et  il 
continua  sa  route  assez  heureusement. 

Ce  fut  dans  ce  voyage  que  madame  de  Maintenon 
fit  connoissance  avec  monsieur  Fagon,  alors  médecin 
de  monsieur  le  duc  du  Maine;  il  se  forma  pour  lors 
entre  eux  deux  une  estime  et  une  amitié  qui  ne  se 
sont  jamais  démenties. 

Plus  monsieur  Fagon  voyoit  madame  de  Maintenon, 
plus  il  admiroit  ses  vertus  et  ses  bonnes  qualités,  et 
plus  il  goûtoit  son  esprit  dont  il  faisoit  tout  le  cas 
imaginable.  Il  avoit  par  lui-même  tant  d'esprit  et  de 
discernement  qu'il  étoit  plus  que  personne  capable  de 
juger  de  celui  des  autres.  Dès  que  le  duc  du  Maine  fut 

T.  II.  4 


50  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

arrivé  à  Barèges,  et  qu'il  eut  commencé  à  se  baigner, 
il  eut  quatorze  accès  consécutifs  de  fièvre  quarte 
qui  le  mirent  dans  une  foiblesse  excessive.  Quand 
la  fièvre  l'eut  quitté,  monsieur  Fagon  jugea  qu'il 
falloit  le  laisser  plusieurs  jours  Iranquille  pour  lui 
donner  le  temps  de  reprendre  un  peu  de  forces  ; 
mais,  pour  surcroît  de  malheur,  lorsqu'au  bout  de 
huit  ou  dix  jours  il  commençoit  à  être  beaucoup 
mieux,  son  abcès  au  derrière  se  renouvela. 

La  triste  et  malheureuse  situation  dans  laquelle  se 
trouvoit  le  petit  prince  fit  tant  de  peine  à  madame  de 
Maintenon  qu'elle  pensa  elle-même  en  devenir  très 
sérieusement  malade.  Le  voyage  qu'elle  avoit  espéré 
devoir  être  pour  elle  un  agrément  lui  devenoit  au  con- 
traire un  nouveau  sujet  de  tourment  et  d'inquiétude. 
La  gêne  de  la  Cour,  les  contrariétés  continuelles  qu'elle 
y  essuyoit,  lui  avoient  fait  envisag-er  du  plaisir  à  en 
être  éloignée,  pendant  quelques  mois;  mais  l'état 
fâcheux  du  petit  duc  ne  lui  faisoit  trouver  que  de  la 
peine  et  de  la  douleur  dans  ce  qui  auroit  pu  faire  son 
bonheur  et  sa  li-anquillité,  au  moins  pour  quelque 
temps. 

Les  attentions  continuelles  de  madame  de  Main- 
tenon  pour  le  duc  du  Maine,  les  peines  qu'elle  eut 
auprès  de  lui  dans  tous  ses  différents  accidents,  la 
tendresse  avec  laquelle  elle  le  soignoit,  tout  cela,  loin 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.  51 

d'exciter  la  reconnoissance  de  la  mère,  ne  lui  faisoit 
que  très  peu  d'impression.  Plus  empressée  à  céder 
aux  effets  de  son  humeur  qu'attentive  à  démêler  les 
sentiments  qu'un  bon  cœur  et  la  nature  seule  auroient 
dû  lui  inspirer  en  faveur  de  madame  de  Maintenon, 
madame  de  Montespaii  ne  cessa,  pendant  tout  le 
voyage,  de  lui  écrire  des  lettres  pleines  de  reproches 
et  de  choses  désobligeantes,  ce  qui  chagrinoit  beau- 
coup madame  de  Maintenon  ;  mais  comme  elle  n'avoit 
alors  d'objet  plus  intéressant  que  le  rétablissement  de 
la  santé  du  petit  prince  que  le  Roi  lui  avoit  confié, 
elle  étoit  moins  sensible  qu'elle  n'eût  été  dans  un 
autre  temps  à  ces  mauvais  procédés,  d'autant  qu'elle 
étoit  assurée,  par  les  lettres  que  le  Roi  lui  écrivoit, 
qu'il  étoit  très  content  de  son  zèle  et  de  la  façon  dont 
elle  gouvernoit  son  fds. 

La  fin  du  voyage  fut  plus  heureuse  pour  le  duc  du 
Maine  et  plus  agréable  pour  madame  de  Maintenon. 
Monsieur  Fagon,  à  force  de  soins,  et  après  avoir 
épuisé  toutes  les  ressources  de  son  art,  parvint  enfin 
à  rendre  au  petit  prince  une  santé  aussi  bonne  qu'on 
pouvoit  la  lui  désirer,  vu  ses  différentes  maladies,  la 
durée  de  ses  maux  et  la  violence  des  douleurs  qu'il 
avoit  souffert  pendant  si  longtemps. 

Ce  fut  alors  que  madame  de  Maintenon  vit  aussi 
avec  grand  plaisir  que  cet  enfant  qu'elle  chérissoit, 


52  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

et  qu'elle  s'étoit  vu  tant  de  fois  au  moment  de  perdre, 
lui  étoit  rendu  contre  toute  espérance.  Que  d'actions 
de  grâces  ne  rendit-elle  point  à  la  Providence  divine 
de  ce  nouA^el  effet  de  sa  miséricorde  à  son  égard!  Car 
elle  regardoil  avec  raison  le  rétablissement  de  la  santé 
de  son  petit  élève  comme  un  des  plus  grands  bon- 
heurs qui  pût  lui  arriver.  Ce  pelit  prince,  très  effecti- 
vement guéri  de  sa  lièvre  et  de  ses  autres  accidents, 
commençoit  à  se  servir  de  sa  jambe  malade  presque 
comme  de  l'autre,  et  à  marcher  beaucoup  mieux  qu'il 
n'avoit  fait  jusqu'alors.  Dans  une  lettre  que  madame 
de  Maintenon  écrit  à  son  frère  en  cette  occasion  elle 
lui  dit  :  ((  Monsieur  le  duc  du  Maine  marche,  et 
quoique  ce  ne  soit  pas  bien  vigoureusement,  il  y  a  lieu 
d'espérer  qu'il  marchera  comme  nous.  Vous  ne  savez 
pas  toute  la  tendresse  que  j'ai  pour  lui,  mais  vous 
en  savez  assez  pour  ne  pas  douter  que  cette  heureuse 
issue  de  mon  voyage  ne  me  fasse  un  grand  plaisir  \  » 
Toutes  les  lettres  qu'elle  recevoit  pour  lors  de  la 
Cour  étoient  pleines  de  tendresses,  d'amitiés  et  d'em- 
pressement. Le  Roi  principalement  lui  montroit  depuis 
du  temps  tant  de  confiance,  d'estime  et  de  considéra- 
tion, qu'elle  ne  pouvoit  en  être  que  très  flattée.  Il  lui 


1.  Cette  lettre  adressée  à  monsieur  d'Aubigné  à  Belfort,  et 
datée  du  16  octobre  1673,  se  trouve  dans  la  Correspondance 
générale,  t.  J,  p.  2<S3. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE.  53 

avoit  déjà  mandé  plus  d'une  fois  qu'il  sentoil  trop  le 
prix  du  service  qu'elle  lui  rendoit  pour  ne  point  lui 
en  marquer  sareconnoissance,  et,  sans  l'engager  direc- 
tement à  ne  point  faire  le  projet  qu'elle  avoit  formé 
de  se  retirer  de  la  Cour,  il  lui  répétoit  sans  cesse,  avec 
les  expressions  les  plus  flatteuses,  qu'il  falloit  qu'elle 
prît  bien  garde  de  ne  point  trop  se  fatiguer,  et  qu'il 
vouloit  qu'elle  se  ménageât  beaucoup  davantage 
qu'elle  n'avoit  fait  ci-devant. 

Madame  de  Maintenon  étoit  sensible,  comme  elle 
devoit  l'être,  à  l'empressement  que  le  Roi  lui  mon- 
troit,  et  au  désir  qu'une  quantité  de  personnes,  dans 
les  lettres  qu'elles  lui  écrivoient,  lui  marquoient  qu'elle 
demeurât  à  la  Cour.  Tout  cela  paroissoit  plus  que  suf- 
Usant  pour  la  déterminer  à  y  rester;  mais  madame  de 
Montespan,  qui  avoit  toujours  pour  elle  des  manières 
insoutenables,  ne  lui  faisoit  point  envisager  tant 
d'agréments  et  de  tranquillité  qu'on  paroissoit  lui  en 
promettre.  Elle  résolut  cependant  d'avoir  plus  de 
soins  d'elle-même  qu'elle  n'avoit  fait  jusqu'alors,  et  de 
se  gêner  moins  que  par  le  passé.  Elle  lit  en  même 
temps  le  projet  de  s'occuper  beaucoup  de  sa  terre  de 
Maintenon  qui  ne  fut  tout  à  fait  à  elle  que  vers  le  mois 
d'octobre  de  cette  année,  parce  qu'il  avoit  fallu  faire 
un  décret  pour  que  le  marcbé  pût  être  solide.  Elle 
écrivoit  de  Barèges,  dans  ce  temps  là,  à  l'abbé  Gobelin 


54  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

tout  ce  qu'on  lui  mandoit  d'obligeant  pour  l'engager 
à  rester  à  la  Cour.  Elle  avouoit  même  à  ce  directeur 
qu'à  force  de  sollicitations  et  de  bonnes  façons,  elle 
ne  savoit  plus  par  où  s'y  prendre  pour  s'arracher  à 
des  gens  qui  Tattiroient  avec  toute  la  douceur  pos- 
sible, et  qui  se  servoient  de  tout  ce  que  l'amitié  avoit 
de  plus  tendre  pour  la  retenir.  «  Ces  chaines-là,  lui 
dit-elle,  sont  moins  aisées  à  rompre  que  si  on  l'exi- 
geoit  par  violence  \  »  Elle  ne  mettoit  pas  madame  de 
Montespan  dans  le  nombre  de  celles  qui  la  retenoient, 
car  plus  ses  amis  désiroient  qu'elle  ne  quittât  point  la 
Cour,  et  plus  le  Roi  avoit  de  bonnes  façons  pour  elle, 
plus  au  contraire  madame  de  Montespan  la  trailoit 
mal. 

Quand  monsieur  Fagon  eut  jugé  que  le  séjour  de 
Barèges  avoit  été  assez  long,  et  que  le  prince  étoit  en 
état  de  soutenir  la  fatigue  de  la  route,  on  le  ilt  partira 

1.  Cette  lettre,  adressée  à  l'abbé  Gobelin,  fut  écrite  de  Barèges 
non  pas  en  1675,  comme  le  dit  mademoiselle  d'Aumale,  mais 
en  1677,  le  30  juillet,  pendant  le  second  voyage.  (Correspon- 
dance générale,  t.  I,  p.  340.) 

2.  Le  duc  du  Maine  ne  quitta  pas  Barèges  pour  Versailles, 
mais  pour  Bagnères-de-Bigorre  où  il  fit  un  assez  long  séjour. 
Nous  avons  trouvé  la  trace  de  ce  séjour  dans  les  Archives  de  la 
ville  que  l'archiviste,  M.  l'abbé  Pequouey,  nous  a  aimablement 
aidé  à  consulter  :  «  A  esté  représenté  par  les  sieurs  consuls 
qu'ils  ont  receu  lettre  de  monseigneur  le  maréchal  d'Albret, 
gouverneur  de  cette  province,  pour  recepvoir  monseigneur  le 
Prince  du  Maine  comme  la  propre  personne  du  Roy.  Esté  déli- 
béré par  la  dite  Assemblée  que  Mess,  les  Consuls  feront  des- 
pances  nécessaires  pour  recevoir  mon  dict  seigneur  le  Prince 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE.  55 

Sa  santé  se  soiifinl  parfaitement  pendant  tout  le 
voyage  au  grand  contentement  de  madame  de  Main- 
tenon.  En  revenant  elle  passa  quinze  jours  en  Poitou; 
elle  logea  aux  Ursulines  de  Niort,  et  se  récrie  beau- 
coup dans  une  lettre  qu'elle  écrit  à  son  frère  sur  toutes 
les  amitiés  et  les  prévenances  que  ses  parents  de 
Poitou  lui  ont  faites  '. 

Comme  alors  le  duc  du  Maine  étoit  reconnu  en 
France  pour  fds  du  Roi,  on  lui  rendit  dans  tous  les 
lieux  où  il  passa  des  honneurs  qu'on  auroit  à  peine 
rendus  au  Dauphin.  Il  fut  de  retour  à  la  Cour  vers  la 
fin  de  l'année.  Madame  de  Maintenon  le  fit  aller  à  très 
petites  journées  pour  ne  pas  l'exposer  à  retomber 
dans  l'état  où  elle  l'avoit  vu  en  allant.  Elle  avoit  averti 
le  P»oi  à  peu  près  du  temps  où  elle  arriveroit;  mais 


en  la  meilleure  forme  qu'il  se  pourra,  et  comme  ils  feroient  si 
la  propre  personne  du  Roy  y  esloit.  »  Ces  dépenses  s'élevè- 
rent à  la  somme  de  «  deux  cent  septante  six  livres,  six  sols  », 
saris  parler  des  autres  dépenses  qui  furent  faites  tant  pour 
réparer  le  Petit  Bain  où  le  duc  du  Maine  devait  se  baigner  que 
pour  «  acheter  de  la  poudre  et  faire  feu  le  jour  de  la  Saint-Louis 
en  un  endroit  désigné  par  le  Prince  et  encore  pour  planter 
un  arbre  de  May  devant  son  logis  ■■.  Quelques  années  après, 
la  ville  de  Higorre  se  trouvant  endettée,  elle  fut  obligée  de 
contracter  un  emprunt,  et  ne  crut  pouvoir  mieux  s'adresser 
qu'au  marquis  de  Montespan  qui  demeurait  dans  les  envi- 
rons. Cet  emprunt,  qui  s'élevait  à  une  somme  assez  forte,  fut 
consenti  par  le  marquis  de  Montespan  après  d'assez  longues 
négociations. 

1.  Cette  lettre  adressée  de  Richelieu  à  monsieur  (r.\ubigné 
à  Belfort.  et  datée  du  28  octobre  1675,  se  trouve  dans  la  Cor- 
respondance générale,  t.  I,  p.  289. 


56  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aTMALE. 

tant  parce  que  la  délicatesse  du  jeune  prince  l'empê- 
choit  de  donner  un  jour  fixe  de  son  arrivée  que  pour 
donner  au  Roi  le  plaisir  d'une  agréable  surprise,  j'ai 
ouï  dire,  mais  je  ne  l'assure  point,  qu'étant  arrivée, 
sans  que  le  Roi  le  sût,  elle  entra  dans  sa  chambre, 
menant  le  petit  prince  par  la  main,  et  le  lui  présenta 
sans  qu'il  se  fût  attendu  à  le  revoir  si  tôt'. 

11  eût  fallu  être  le  témoin  de  cette  réception  pour 
juger  de  l'impression  que  fit  sur  le  cœur  du  Roi  le 
retour  d'un  fils  qu'il  aimoit  si  tendrement,  et  qu'il  avoit 
été  à  la  veille  de  perdre,  et  qu'on  lui  ramenoit  dans 
le  meilleur  élat  (ju'il  pût  désirer.  Quels  termes  n'em- 
ploya-t-il  pas  dans  ce  moment  pour  marquer  à  madame 
de  Maintenon  sa  reconnoissance  et  toute  sa  joiel 

Comme  elle  faisoit  part  de  tout  à  l'abbé  Gobelin, 
elle  lui  manda  la  façon  dont  elle  avoit  été  reçue  du 
Roi,  tout  ce  qu'il  lui  avoit  dit  d'obligeant  et  de  gra- 
cieux, mais  lui  ajoutoil  que  tout  cela  ne  pouvoit  pas  la 
faire  renoncer  à  son  projet;  que  tout  ce  qu'elle  avoit 
désiré  jusqu'ici  étoit  de  mener  une  vie  tranquille; 
qu'étant  maîtresse  d'elle-même,  elle  rempliroit  plus 

1.  Madame  de  Sévigné,  écrivant  à  madame  de  Grignan  le 
10  octobre  1G75,  confirme  ce  que  dit  mademoiselle  d'Aumale  : 
«  Rien  ne  fut  plus  agréable  que  la  surprise  qu'on  fit  au  Roi  : 
il  n'atlendoit  M.  du  Maine  que  le  lendemain;  il  le  vit  entrer 
dans  sa  chambre,  et  mené  seulement  par  la  main  de  madame 
de  Maintenon;  ce  fut  un  transport  de  joie...  •■  (Édit.  des 
Grands  Écrivains  de  l^rance,  t.  lY,  p.  223.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AI:MALE.  57 

aisément  tous  ses  devoirs,  et  travailleroit  plus  efficace- 
ment à  son  salut;  que,  malgré  l'agrément  que  les 
bontés  dont  le  Roi  l'honoroit  depuis  quelque  temps 
pourroient  lui  faire  envisager  dans  le  séjour  de  la 
Cour,  la  façon  dont  elle  étoit  avec  madame  de  Mon- 
tespan,  les  contrariétés  qu'elle  en  avoit  essuyées  si 
longtemps,  et  auxquelles  elle  seroit  encore  exposée, 
mettroient  toujours  un  obstacle  à  sa  tranquillité  et  à 
sa  satisfaction;  qu'en  un  mot,  toutes  réflexions  faites, 
elle  croyoit  qu'il  seroit  plus  sûr  et  plus  heureux  pour 
elle  de  se  retirer  dès  qu'elle  pourroit  en  trouver  les 
moyens,  et  qu'elle  ne  doutoit  pas  qu'il  n'approuvât 
son  dessein,  mais  qu'elle  ctoit  résolue  à,  ne  prendre 
aucun  parti  sans  avoir  eu  auparavant  son  avis  et  sa 
décision. 

Il  ne  me  convient  pas  d'entrer  dans  les  vues  que 
pouvoit  avoir  l'abbé,  dans  ks  réponses  qu'il  lui  faisoit 
à  ce  sujet.  Elles  étoient  sans  doute  très  bonnes  et  très 
droites,  Dieu  le  sait;  mais  il  est  sûr  qu'il  s'en  falloit 
bien  qu'il  approuvât  son  projet  de  retraite.  11  chcr- 
choit  au  contraire  à  lui  prouver  qu'elle  devoit  rester 
à  la  Cour,  et,  pour  la  persuader  de  suivre  son  avis,  il 
lui  disoit  toujours  qu'il  falloit  qu'elle  se  laissât  con- 
duire comme  un  enfant,  et  qu'elle  se  tâchât  d'acquérir 
une  profonde  indifférence  pour  les  lieux  et  les  genres 
de  vie  auxquels  la  Providence  la  destineroil.  Il  l'enga- 


58  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

geoit  en  outre  à  se  détacher  de  tout  ce  qui  pouvoit 
troubler  son  repos,  et  lui  recommandoil  de  chercher 
Dieu  dans  tout  ce  qu'elle  feroit.  C'est  à  ces  sages 
leçons  que  madame  de  Mainlenon  hii  répondoit  :  «  Vous 
vous  souviendrez,  s'il  vous  plaît,  que  c'est  vous  qui 
voulez  que  je  demeure  à  la  Cour,  et  que  je  la  quitterai 
dès  que  vous  me  le  conseillerez  ^  »  La  droiture  et  la 
bonne  foi  de  madame  de  Maintenon  la  rendoient  extrê- 
mement soumise  à  ce  directeur,  qui,  si  Ton  en  juge 
humainement,  paroissoit  dans  ses  conseils  mêler  un 
peu  d'intérêt  personnel  à  celui  qu'il  prenoit  au  salut  de 
sa  dirigée;  mais  pourquoi  ne  pas  croire  plutôt  qu'il 
avoit  de  bonnes  raisons  pour  se  conduire  ainsi  vis-à- 
vis  d'elle? 

Il  y  avoit  déjà  longtemps,  pour  lors,  que  madame  de 
Maintenon  faisoit  beaucoup  de  bonnes  œuvres.  On 
voit  par  les  lettres  qu'elle  écrivoit  à  l'abbé  dans  ce 
temps-là,  qu'elle  lui  donnoit  souvent  des  commmis- 
sions  de  celte  espèce;  elle  faisoit  des  pensions  à  plu- 
sieurs personnes,  et  d'autres  espèces  d'aumônes;  son 
exactitude  aux  devoirs  de  la  religion  lui  donnoit  du 
zèle  pour  en  persuader  ceux  qui  ne  la  pratiquoient 
point.  Dès  qu'elle  voyoit  quelque  apparence  à  la  con- 


1.  Cette  lettre  adressée  à  l'abbé  Gobelin,  et  datée  du 
2  mars  167 i,  se  trouve  dans  la  Correspondance  çjénérale,  t.  I, 
p.  196. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  59 

version  de  quelqu'un,  elle  s'y  employoit  toute  entière, 
et  mettoit  le  sujet  entre  les  mains  des  plus  habiles 
gens  pour  l'instruire. 

Elle  faisoit  dans  ce  temps-là  plusieurs  voyages  à 
Maintenon  où  elle  donnoit  beaucoup  aux  pauvres.  Dans 
un  voyage  qu'elle  y  fit,  elle  y  demeura  trois  semaines 
de  suite;  elle  avoit  mené  avec  elle  plusieurs  personnes, 
entre  autres  monsieur  de  Barillon,  mademoiselle  de 
Montgeron^  madame  de  Montchevreuil  et  mademoi- 
selle de  la  Harteloire^  Madame  de  Guise^  vint  aussi  l'y 
voir.  Pendant  ce  voyage  le  Roi  lui  envoya  monsieur 
Le  Nôtre*,  fameux  architecte,  pour  l'aider  dans  les 
projets  qu'elle  avoit  pour  la  distribution  de  son  châ- 
teau, et  madame  de  Montespan  lui  envoyoit  tous  les 
jours  quelques  présents  \ 

1.  Mademoiselle  deMontgeron  devait  être  la  fille  de  madame 
de  Montgeron,  dont  il  est  souvent  question  dans  la  Correspon- 
dance de  madame  de  Maintenon. 

2.  11  .y  avait  deux  demoiselles  de  la  Harteloire,  toutes  deux 
filles  de  René  de  Betz,  seigneur  de  la  Harteloire,  parentes 
pauvres  de  Scarron  et  par  conséquent  de  madame  de  Maintenon. 
L'une  d'elles,  réduite  à  servir  pour  vivre,  étoit  entrée  chez 
madame  de  Montespan.  Mais  à  la  suite  de  la  brouille  survenue 
entre  sa  maîtresse  et  sa  tante,  elle  quitta  la  maison  de  madame 
de  Montespan  et  fut  envoyée  en  Touraine  par  madame  de  Main- 
tenon. C'est  probablement  de  celle-là  qu'il  est  ici  question. 
(Voir  Paul  Scarron  et  Françoise  d'Aubigne',  par  M.  de  Boislisle.) 

3.  Elisabeth  d'Orléans,  dite  mademoiselle  d'Alençon,  mariée 
le  15  mai  1667  à  Louis-Joseph,  duc  de  Guise.  Elle  mourut  en 
1696,  à  cinquante  ans. 

4.  Le  Nôtre  (André),  né  à  Paris  en  1613,  mort  en  1700. 

5.  '■  J'ai  été  trois  semaines  à  Maintenon;  vous  ne  le  reconnoî- 
trez  pas.  J'y  avois  monsieur  de  Barillon,  mademoiselle  de  Mont- 


60  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

Après  ces  trois  semaines  d'absence,  elle  revit  la 
Cour  avec  plus  de  dégoût  et  d'ennui  que  jamais.  Le  petit 
séjour  qu'elle  venoit  de  faire  à  Maintenon  en  liberté 
a\ec  quelques-uns  de  ses  amis  faisoit  qu'elle  n'aspi- 
roit  qu'au  moment  de  s'y  voir  établie  tout  à  fait,  d'au- 
tant que,  malgré  tous  les  beaux  présents  que  madame 
de  Montespan  lui  avoit  fait,  elle  n'avoil  pas  pour  cela 
de  meilleures  façons  pour  elle... 

Malgré  la  passion  que  le  Roi  avoit  montré  jusqu'à 
présent  pour  madame  de  Montespan,  on  peut  dire 
qu'il  n'étoit  pas  l'homme  le  plus  tidèle  en  amour; 
pendant  le  commerce  qu'il  eut  avec  elle,  il  eut  plu- 
sieurs aventures  galantes  dont  elle  avoit  l'air  de  ne  se 
pas  soucier,  et  dont  elle  paroissoit  ne  parler  que  par 
humeur  ou  pour  se  divertir  \ 

Je  ne  sais  pourtant  si  madame  de  Soubise  -  lui  fut 

geron,  madame  de  Monlchevreuil  et  mademoiseUe  de  la  Harte- 
loire.  Madame  de  Guise  m'y  vint  voir,  le  Roi  m'y  envoya  mon- 
sieur Le  Nôtre  et  madame  de  Montespan  m'y  faisoit  tous  les 
jours  quelque  présent.  >>  {Correspondance  f/é?iL'7-ale,  t.  I,  p.  319. 
Madame  de  Maintenon  à  monsieur  d'Aubigné  à  Belfort.)On  voit 
combien  mademoiselle  d'Aumale  est  exacte  jusque  dans  les 
moindres  détails,  ayant  eu  entre  les  mains  les  lettres  mêmes 
de  madame  de  Maintenon,  dont  un  grand  nombre  ont  été 
copiées  par  elle. 

1.  Mademoiselle  d'Aumale  a  emprunté  ce  passage  aux  Sou- 
venirs de  madame  de  Caylus,  ainsi  que  tout  ce  qui  concerne 
madame  de  Soubise.  Mais  il  y  a  cependant  entre  les  deux 
textes  d'assez  sensibles  dilTérences. 

•2.  Anne  de  Ilohan-Chabot,  née  en  1641,  fut  mariée,  le 
17  avril  1663,  à  François  de  Rohan-Monlbazon,  auquel  elle 
apporta  la  principauté  de  Soubise.  Elle  mourut  le  3  février  1709. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  61 

aussi  indifférente,  qnoiqii'elle  parût  n'avoir  pas  de 
crainte.  C'est  à  peu  près  dans  ce  temps,  un  peu  plus 
tôt  ou  un  peu  plus  tard,  que  le  Roi  parut  prendre  du 
goût  pour  celte  dernière.  Madame  de  Montespan  dé- 
€0uvrit  cette  intrigue  par  l'affectation  qu'avoit  madame 
de  Soubise  de  mettre  de  certains  pendants  d'oreilles 
d'émeraudes  les  jours  que  monsieur  de  Soubise* 
alloit  à  Paris.  Sur  cette  idée,  qui  n'étoit  encore  qu'un 
simple  soupçon,  elle  chercha  à  s'éclaircir,  et  il  se 
trouva  que  les  boucles  d'oreilles  étoient  effectivement 
le  signal  de  l'absence  du  mari  et  du  rendez-vous  pour 
l'amant. 

Madame  de  Soubise  avoit  un  mari  qui  ne  ressem- 
bloit  pas  à  monsieur  de  Montespan,  et  pour  qui  il 
falloit  avoir  des  ménagements.  D'ailleurs  madame  de 
Soubise  étoit  trop  solide  pour  s'arrêter  à  des  délica- 
tesses de  sentiments,  que  la  force  de  son  esprit  ou  la 
foiblesse  de  son  tempérament  lui  faisoient  regarder 
comme  des  foiblesses  honteuses.  Uniquement  occupée 
des  intérêts  et  de  la  grandeur  de  sa  maison,  tout  ce 
qui  ne  s'opposoit  pas  à  ses  vues  lui  étoit  indifférent. 

Il  n'est  pas  tout  à  fait  certain  que  madame  de  Soubise  ait  joué 
le  rôle  que  lui  prête  ici  mademoiselle  d'Aumale  ou  plutôt 
madame  de  Caylus.  —  Voir  sur  cette  intéressante  personne  la 
notice  très  curieuse  et  complète  que  M.  de  Boislisle  a  insérée 
dans  le  tome  V  de  son  Saint-Simon,  p.  539. 

1.    François    de    Rohan,    prince    de     Soubise,    mourut     le 
24  août  ni2,  âgé  de  quatre-vingt-un  ans  et  six  mois. 


62  MEMOIKES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Pour  juger  si  elle  s'est  conduite  selon  ces  maximes,  il 
suffit  de  considérer  l'état  présent  de  cette  maison,  et 
de  la  comparer  à  ce  qu'elle  étoit  quand  madame  de 
Soubise  se  maria.  A  peine  monsieur  de  Soubise  avoit- 
il  alors  six  mille  livres  de  rente. 

Madame  de  Soubise  a  soutenu  son  caractère  et  suivi 
les  mêmes  idées  dans  le  mariage  de  monsieur  sonfds' 
avec  l'héritière  de  la  maison  de  Venladour,  veuve  du 
prince  de  Turenne  "  dernier  mort.  Les  discours  du 
public  et  la  mauvaise  conduite  effective  de  la  personne 
ne  l'arrêtèrent  pas  ;  elle  pensa  ce  que  madame  Cor- 
nuel  ^  en  dit  alors  :  que  ce  seroit  un  grand  mariage 
dans  un  siècle. 

Pour  dire  la  vérité,  je  crois  que  madame  de  Soubise 
et  madame  de  Montespan  n'aimoient  guère  plus  le 

1.  Hercule  Mei'iadec  de  Rohan,  duc  de  Rohan-Rohan,  né  le 
8  mai  1669,  épousa,  le  lo  février  1694,  Anne-Geneviève  de  Levis, 
veuve  de  Louis  de  la  Tour,  prince  de  Turenne.  Elle  était  née 
en  février  1673,  et  mourut  le  21  mars  1727.  Lui-même  mourut 
le  26  janvier  1749. 

2.  Louis  de  la  Tour,  prince  de  Turenne,  fils  de  Marie-Anne 
Mancini  et  de  Godefroi-Maurice  de  Bouillon,  avait  épousé  Gene- 
viève de  Levis-Yenladour,  fille  de  Louis-Charles,  duc  de 
Ventadour,  et  de  Cliarlotte-Éléonore-Magdeleine  de  la  Mothe- 
Iloudancourt.  11  mourut  le  o  août  1692. 

3.  Anne  Bigot,  femme  et  de  bonne  heure  veuve  de  M.  Cor- 
nuel,  trésorier  de  l'Extraordinaire  des  guerres,  tenait  à  Paris 
un  salon  que  fréquentaient  les  gens  de  lettres  et  la  bonne  com- 
pagnie. Elle  est  demeurée  célèbre  pour  ses  bons  mots  dont 
iDeaucoup  ont  été  rapportés  par  madame  de  Sévigné  dans  ses 
Lettres  et  par  Tallemant  des  Beaux  dans  ses  Historiettes.  Elle 
mourut  dans  les  premiers  jours  de  février  1694,  à  l'âge  de 
quatre-vingt-cinq  ans. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  63 

Roi  l'une  que  l'autre.  Toutes  deux  avoient  de  l'ambi- 
tion, la  première  pour  sa  famille,  la  seconde  pour 
elle-même.  Madame  de  Soubise  vouloit  élever  sa 
maison  et  l'enrichir.  Madame  de  Montespan  vouloit 
gouverner  et  faire  sentir  son  autorité  ;  mais  je  ne  pous- 
serai pas  plus  loin  ce  parallèle  ;  je  dirai  seulement  que, 
si  l'on  en  excepte  la  beauté  et  la  taille,  qui  pourtant 
n'étoient  dans  madame  de  Soubise  que  comme  un 
beau  tableau,  une  belle  statue,  elle  ne  devoit  pas  dis- 
puter un  cœur  avec  madame  de  Montespan.  Son  esprit 
uniquement  porté  aux  affaires  rendoit  sa  conversa- 
tion froide  et  plate.  Madame  de  Montespan,  au  con- 
traire, rendoit  agréable  les  matières  les  plus  sérieuses 
et  annoblissoit  les  plus  triviales.  Aussi  je  crois  que 
le  Roi  n'a  jamais  été  fort  amoureux  de  madame  de 
Soubise,  et  que  madame  de  Montespan  avoit  eu  tort 
d'en  être  inquiète.  Rien  des  gens  ont  cru  monsieur  le 
cardinal  de  Rohan'  fils  du  Roi  et  de  madame  de 
Soubise  ;  mais,  s'il  y  a  eu  un  fils,  ce  que  je  ne  crois  pas, 
ce  n'étoit  pas  lui. 

Malgré  les  fréquentes  infidélités  du  Roi,  j'ai  souvent 
entendu  dire  que  madame  de  Montespan  auroit  tou- 
jours conservé  du  crédit  sur  son  esprit  si  elle  eût  eu 


1.  Armand-Gaston  de  Rohan,  cinquième  fils  du  prince  de 
Soubise,  né  en  1G74,  grand-aumônier  de  France  en  1713, 
mort  en  1749. 


64  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

moins  d'humeur,  et  si  elle  avait  moins  compté  sur 
l'ascendant  qu'elle  croyoit  avoir.  L'esprit  ([ni  ne  nous 
apprend  pas  à  vaincre  notre  humeur  devient  inutile 
quand  il  est  question  de  ramener  les  gens  que  cette 
môme  humeur  a  écartés.  Les  caractères  doux  souffrent 
ces  effets  de  l'humeur  plus  longtemps  que  les  autres, 
mais  aussi  leur  fuite  est  sans  retour. 

Plus  le  Roi  voyoit  madame  de  Maintenon,  plus  il 
en  étoit  content;  il  trouvoit  une  différence  totale  de 
son  humeur  à  celle  de  madame  de  Montespan.  11 
voyoit  en  madame  de  Maintenon  une  femme  toujours 
modeste,  toujours  maîtresse  d'elle-même,  toujours 
raisonnable,  et  qui  joignoit  à  des  qualités  si  rares  les 
asréments  de  l'esprit  et  de  la  conversation.  En  cessant 
de  la  craindre,  il  s'étoit  accoutumé  à  la  voir  avec 
plaisir,  et  passa  de  là  bientôt  à  ne  pouvoir  plus  vivre 
sans  elle.  Je  ne  sais  si  madame  de  Montespan  s'en 
aperçut  promptement,  et  si,  prévoyant  les  suites 
qu'auroit  ce  commencement  de  goût,  son  humeur  en 
devint  plus  aigre.  Quelque  effet  que  cela  eût  fait  sur 
son  esprit,  il  est  certain  que  madame  de  Maintenon, 
qui  avoit  eu  depuis  longtemps  des  sujets  essentiels 
de  se  plaindre  de  madame  de  Montespan,  eut  à  en 
souffrir  plus  que  jamais  depuis  que  le  Roi  la  traitoit 
avec  plus  de  bonté.  «  Il  est  impossible,  dit-elle  dans 
une  lettre  à  l'abbé  Gobelin,  que  je  soutienne  long- 


MÉMOIRES    HE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  65 

temps  la  vie  que  je  mène.  Je  prends  trop  sur  moi 
pour  que  le  corps  ou  l'esprit  n'y  succombe  pas,  et  peut- 
être  tous  deux;  il  m'en  arrivera,  continue-t-elle,  tout 
ce  qui  plaira  à  Dieu  '.    » 

Lorsque  madame  de  Maintenon  se  vit  assez  bien 
A'ouluc  du  Roi  pour  pouvoir  s'adresser  à  lui  directe- 
ment, elle  rendit  à  sa  famille  tous  les  services  qu'elle 
croyoit  devoir  et  pouvoir  lui  rendre.  Elle  aimoit  beau- 
coup monsieur  d'Âubigné  son  frère;  elle  l'avoit  poussé 
dans  le  service  le  plus  qu'elle  avoil  pu;  elle  lui  avoit 
fait  avoir  ci-devant  un  commandement  de  place,  d'où 
il  passa  depuis  au  gouvernement  de  Belfort  en  Alsace. 
Elle  venoit  tout  à  l'heure  de  le  tirer  de  Belfort  pour 
lui  faire  avoir  le  gouvernement  de  Cognac  ",  qui  va- 
loit  aux  environs  de  dix  mille  livres  de  rente.  Il  y 
avoit  déjà  du  temps  qu'elle  cherchoit  à  le  marier; 
mais  elle  vouloit  lui  trouver  un  bon  parti,  ce  qui 
rendoit  la  chose  plus  difficile.  En  un  mot,  elle  étoit 
continuellement  occupée  de  lui,  de  son  avancement 
et  de  sa  fortune;  mais  elle  ne  fut  jamais  que  très  mal 


1.  Cette  lettre  adressée  à  l'abbé  Gobelin,  et  datée  du  20  dé- 
cembre 1676,  se  trouve  dans  Madame  de  Maintenon  d'après  sa 
correspondance  aidhentique,  t.  I,  p.  83. 

2.  Ce  fut  le  26  février  1677,  que  M.  d'Aubigné  fut  pourvu  du 
gouvernement  de  Cognac.  "  Il  ne  s'en  montra  pas  satisfait,  dit 
Lavallée  dans  la  Correspondayice  générale,  t.  1,  p.  325,  à  cause 
de  quelques  empiétements  faits  par  la  maison  de  Guise  sur 
les  droits  de  ce  gouvernement.  » 

T.  u  5 


66  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AL'MALE. 

payée  de  ses  peines,  car  il  se  conduisoit  de  façon  à 
lui  faire  plutôt  regretter  ce  qu'elle  faisoit  pour  lui 
qu'à  l'engager  à  travailler  de  nouveau.  Il  fut  question 
de  plusieurs  mariages  très  convenables^;  mais  la 
mauvaise  réputation  qu'il  avoit  fut  souvent  cause  que 
l'affaire  manquoit.  D'autres  fois  il  faisoit  naître  de  si 
mauvaises  difficultés  que,  bientôt,  on  ne  vouloit  plus 
de  lui.  Il  y  eut  entre  autres  une  mademoiselle  de 
Floigny  pour  qui  il  paroissoit  avoir  du  goût.  Madame 
de  Maintenon  le  sut;  elle  s'en  mêla;  elle  prit  des 
informations;  elle  fut  même  quelque  temps  en  com- 
merce de  lettres  avec  cette  demoiselle,  qu'elle  regar- 
doit  comme  un  parti  très  sortable.  La  proposition 
faite  et  même  acceptée,  quand  on  fut  sur  le  point 
de  conclure,  monsieur  d'Aubigné  dit  qu'il  vouloit  que 
la  demoiselle  lui  donnât  tout  son  bien  par  contrat  de 
mariage.  Cette  demande  aussi  injuste  que  déraison- 
nable piqua  si  fort  les  parents  de  la  demoiselle  que 
le  mariage  fut  rompu.  Madame  de  Maintenon  fut 
outrée  de  s'en  être  mêlée.  11  se  maria  cependant  cette 
année  ou  la  suivante.  Je  ne  sais  qui  il  épousa;  ce  ne 
fut  point  mademoiselle  de  Floigny;  je  crois  que  ce 


l.  M.  d'Aubigné  avant  d'épouser  Geneviève  Piètre,  dont  il  sera 
question  plus  loin,  avait  formé  différents  projets  de  mariage, 
entre  autres  avec  une  demoiselle  Carellier,  une  veuve  Boudon, 
mademoiselle  de  Floigny,  et  mademoiselle  Hocqiiart. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE.  6/ 

fut  une  fille  de  peu  de  chose  *.  Le  mariage  s'arrangea 
sans  qu'il  en  eût  fait  part  à  sa  sœur,  ce  qui  me  con- 
firme dans  l'idée  que  j'ai  que  ce  parti  n'approchoit 
pas  pour  la  naissance  de  mademoiselle  de  Floigny. 
Madame  de  Mainlenon  le  fait  bien  entendre  dans  les 
lettres  qu'elle  écrit  à  son  frère  après  son  mariage. 
Voici  comme  elle  parle  de  cette  femme  :  «  Je  suis 
fâchée,  dit-elle,  dans  une  lettre  à  son  frère,  qu'elle  ait 
deux  demoiselles  à  elle;  quand  elles  la  serviroient 
comme  des  servantes,  c'est  un  ridicule  à  cette  petite 
femme  d'avoir  deux  demoiselles  \  »  Dans  une  autre 
lettre  elle  lui  dit  :  «  Votre  femme  auroit  besoin  d'un 
plus  long  séjour  ici  (à  la  Cour),  car  c'est  une  créature 
qui  a  été  très  mal  nourrie,  et  mal  élevée,  et  si  vous  ne 
soutenez  les  avis  que  je  lui  donne,  vous  vous  en 
repentirez  quelque  jour,  car  elle  ne  sera  pas  propre 
à  vivre  avec  d'honnêtes  gens.  »  Elle  lui  offre  ensuite, 
dans  la  même  lettre,  au  premier  voyage  qu'elle  fera  à 
Paris,  de  la  ramener  avec  elle  pour  tout  le  temps  qu'il 
lui  plaira  ^  ;  effectivement  il  s'en  falloit  bien  qu'elle 

1.  Monsieur  d'Auhigné  épousa  par  contrat  du  23  février  1678 
Gencviève-Pliilippe  Piètre,  fille  de  Simon  Piètre  et  de  ISlarguerite 
Leclerc  de  Ciiàteau-du-Bois;  elle  mourut  le  4  aoiit  1728,  à 
soixante-six  ans. 

2.  Cette  lettre  adressée  à  monsieur  d'Aubigné  à  Paris,  et 
datée  du  28  février  1678,  se  trouve  dans  Madame  de  Maintenon 
d'après  sa  correspondance  authentique,  t.  I,  p.  93. 

3.  Cette  lettre  se  trouve  dans  la  Correspondance  générale, 
t.  II,  p.  9. 


68  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

fût  telle  qu'elle  l'eût  désirée.  Monsieur  d'Aubigné, 
avant  et  après  son  mariage,  faisoit  les  dépenses  les 
plus  extravagantes.  11  voyoit  très  mauvaise  compa- 
gnie; il  jouoit  et  perdoit  beaucoup,  faisoit  des  dettes 
et  mangeoit  presque  toujours  d'avance  ce  que  le  bon 
cœur  de  sa  sœur  lui  faisoit  de  temps  en  temps  espérer 
d'obtenir  pour  lui;  il  la  tourmentoit  sans  cesse  et 
vouloit  lui  faire  user  tout  son  crédit  en  sa  faveur. 

Outre  cette  mauvaise  conduite,  il  tenoit  cent  mille 
propos  plus  insensés  les  uns  que  les  autres,  sur  le 
Roi,  sur  la  Cour  et  sur  sa  sœur.  Madame  de  Main- 
tenon,  à  qui  Ton  avoit  grand  soin  de  rapporter  toutes 
ses  mauvaises  plaisanteries,  lui  dit  dans  une  lettre 
qu'elle  lui  écrit  :  «  Prenez  garde  à  vos  discours  par 
rapport  à  moi,  car  on  vous  en  fait  tenir  de  bien 
insensés,  »  et,  dans  une  autre,  elle  lui  dit  encore  : 
«  Ne  parlez  de  ma  faveur  ni  en  bien  ni  en  mal  \  » 

Il  est  vrai  que,  sans  faire  d'attention  aux  consé- 
quences que  ses  discours  pouvoient  avoir,  il  disoit 
librement  à  tous  ceux  qui  vouloient  l'entendre  tout 
ce  qui  lui  passoit  par  la  tête.  Tout  le  monde  sait,  et  je 
l'ai  ouï  dire  moi-même  à  gens  contemporains,  le 
propos  qu'il  tint  un  jour  au  maréchal  de  Yivonne  ^ 

1.  Cette  lettre  se  trouve  dans  Madame  de  Maintenon  d'après 
sa  correspondance  authentique,  t.  I,  p.  114;  elle  est  datée  de 
Fontainebleau,  le  G  juillet  1680. 

2.  Louis-Victor  de   Rochechouart,   duc   de    Yivonne,  né   le 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  69 

11  jouoit  au  pharaon;  il  étoit  pour  lors,  depuis  quelque 
temps,  lieutenant  général  des  armées  du  Roi;  il  mit 
sur  une  carie  une  somme  très  considérable,  et  si  con- 
sidérable que  le  maréchal  de  Vivonne,  l'entendant 
prononcer,  s'écria  :  «  11  n'y  a  sûrement  que  d'Aubigné 
qui  puisse  jouer  si  gros  jeu.  —  C'est,  répondit  sur  le 
champ  d'Aubigné,  que  j'ai  eu  mon  bâton  de  maréchal 
de  France  en  argent.  »  S'il  faisoit  quelque  dépense  au- 
dessus  de  ses  forces,  ses  amis  étonnés  lui  repro- 
choicnt  celte  folle  conduite;  mais  lui  leur  répondoit  : 
«  N'en  soyez  point  en  peine;  le  beau-frère  paiera 
tout.  »  J'ai  dit  tout  de  suite  tout  ce  que  je  me  souve- 
nois  d'avoir  entendu  dire  de  monsieur  d'Aubigné,  tant 
sur  sa  conduite  que  sur  ses  propos,  quoique  j'aurois 
dû  remettre  à  en  parler  beaucoup  plus  tard  attendu 
que  dans  l'année  dont  je  parle  actuellement  (1678),  il 
ne  faisoit  que  d'être  marié,  et  n'avoit  pas  encore  com- 
mencé, à  peine  la  fortune  qu'on  lui  a  vu  faire  depuis. 
Cependant,  je  dirai  encore,  pendant  que  je  suis  sur  son 
chapitre,  que,  dans  le  temps  qu'il  tenoit  une  grande 
partie  de  ces  mauvais  propos,  ce  qui  ajoute  beaucoup 
au  vice  de  son  esprit,  le  Roi  vcnoit  de  lui  donner  le 
gouvernement    de  Berry  et  le  Cordon  bleu  '.  Il  ne 


25  août  1636,  maréchal  de  France  en  167o,  mort  à  Chaillot  le 
15  septembre  1688. 
1.  M.  d'Aubigné  fut  nommé  gouverneur  du  Berry  le  16  octo- 


70  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

méritoil  assurément  ni  ruii  ni  l'autre,  et  le  Roi  le 
savoit  bien  ;  mais  son  seul  mérite  étoil  d'être  frère  de 
madame  de  Maintenon  à  qui  le  Roi  vouloit  donner 
par  là  des  preuves  signalées  de  sa  considération. 

On  peut  juger  facilement  du  chagrin  que  la  mau- 
vaise conduite  de  monsieur  d'Aubigné  causoit  à  sa 
sœur  à  qui  l'on  ne  manquoit  pas  de  rendre  exacte- 
ment tous  ces  discours,  et  qui  n'avoit  d'autres  res- 
sources que  de  lui  représenter  ses  sottises,  sans  espoir 
de  l'en  corriger. 

Dès  que  madame  de  Maintenon  eut  commencé  à 
faire  quelque  chose  pour  ses  parents,  ils  s'adressèrent 
sans  cesse  à  elle  pour  obtenir  des  charges,  des 
emplois,  des  pensions.  Elle  étoit  accablée  de  placets 
et  de  requêtes  à  présenter  de  leur  part.  Ils  ne  vou- 
loient  rien  demander  que  par  elle,  et  croyoient  qu'elle 
pouvoit  leur  faire  tout  avoir.  Elle  lit  pour  eux  tout  ce 
qu'elle  put,  et  ne  mit  entin  des  bornes  à  leur  avidité 
qu'en  leur  montrant  l'impossibilité  d'obtenir  davan- 
tage \ 

bre  1691;  il  avait  été  nommé  chevalier  des  ordres  en  1688  et 
avait  reçu  une  pension  de  24  000  livres. 

1.  Une  lettre  de  madame  de  Maintenon  confirme  ces  inces- 
santes importunités  de  sa  famille.  Le  28  novembre  1700,  elle 
écrivait  à  madame  de  Caylus,  à  propos  de  la  mort  de  M.  de 
Murçay,  son  frère  :  •<  Je  suis  sortie  pour  ses  enfants  de  la  règle 
que  je  m'étois  faite  de  ne  plus  parler  au  Roi  pour  mes  pro- 
ches. Vous  verrez,  par  la  lettre  que  je  vous  envoie,  que  madame 
sa   femme  n'est  pas  contente.  Je  n'entends  pas   tout  à  fait  ce 


MÉMOHÎES    UE    MADEMOISELLE    D' AU  MALE.  71 

Quand  madame  de  Montespan  vit  que  le  Roi  parois- 
soit  très  effectivement  prendre  du  goût  pour  madame 
de  Maintenon,  son  humeur  s'en  ressentit  tout  de  bon, 
et  madame  de  Maintenon  eut  lieu  de  s'en  apercevoir. 
Cependant  madame  de  Montespan,  à  qui  celle-ci  fai- 
soit  ombrage,  pour  avoir  l'air  de  lui  donner  des 
marques  du  bien  qu'elle  lui  vouloit,  et,  dans  la  vérité, 
pour  trouver  un  moyen  de  l'éloigner  de  la  Cour  et  de 
s'en  défaire  plus  honnêtement,  imagina  de  chercher  à 
la  marier.  Elle  lui  dit  en  conséquence  que  si,  jusque- 
là,  elle  n'avoit  point  paru  songer  à  la  récompenser 
des  services  essentiels  qu'elle  lui  avoit  rendus,  c'est 
qu'elle  vouloit  trouver  une  occasion  favorable  de  lui 
en  marquer  sa  reconnoissance  par  quelque  établisse- 
ment avantageux.  Elle  lui  proposa  donc  de  lui  faire 
épouser  le  vieux  duc  de  Villars;  mais  elle  eut  plu- 
sieurs raisons  pour  ne  point  accepter  cette  proposi- 
tion, et  refusa  constamment  ce  mariage  '. 


qu'elle  veut  dire.  Celte  conduite  sera  un  repos  pour  moi.  car 
je  me  mêlerai  moins  de  ce  qui  la  regarde.  {CoUeclion  Mor- 
risson,  cat.,  t.  IV,  p.  38.) 

1.  Voici  ce  que  madame  de  ^Maintenon  dit  elle-même  de  ce 
projet  de  mariage  à  l'abbé  Gobelin,  dans  une  lettre  datée  de 
Versailles,  le  24  juillet  1674  :  «  Madame  la  duchesse  de  Riche- 
lieu et  madame  de  Montespan  traitent  présentement  d'un 
mariage  pour  moi  qui  ne  s'achèvera  pas;  c'est  un  duc  assez 
malhonnête  homme  et  fort  gueux;  ce  seroit  une  source  de 
déplaisirs  et  d'embarras  qu'il  seroit  imprudent  de  s'attirer; 
j'en  ai  assez  dans  une  condition  singulière  et  enviée  de  tout  le 
monde,  sans  en  aller  chercher  dans  un  étal  qui  faille  malheur 


li  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Ce  fut  vers  ce  temps-là'  que  se  fit  cette  fameuse 
séparation  du  Roi  et  de  madame  de  Montespan,  et, 
peu  de  temps  après,  le  raccommodement  si  glorieux  à 
monseigneur  l'évêque  de  Meaux,  à  madame  de  Mon- 
tausier  "  et  à  toutes  les  personnes  de  mérite  et  de  vertu 
qui  étoient  alors  à  la  Cour,  et  qui  crurent  apparemment 
faire  des  merveilles.  La  ruptui'e  se  lit  dans  le  temps 
d'un  jubilé.  Le  Roi  avoit  un  fond  de  religion  qu'il 
avoi'  toujours  montré,  et  qui  paroissoit  même  dans 
ses  plus  grands  désordres  avec  les  femmes;  ce  goût 
auquel  il  se  livi'a  tout  entier  étoit  sa  seule  foiblesse. 
D'ailleurs  il  étoit  né  sage,  et  si  régulier  dans  sa 
conduite  qu'il  eût  été  bien  fâché  de  manquer  à  rien 
d'essentiel  pour  ce  qui  concernoit  la  religion.  Un  fait 
sûr,  et  qu'il  a  lui-même  avoué,  c'est  que  malgré  tous 
ses  voyages  et  toutes  les  campagnes  qu'il  lit,  il  ne 


des  trois  quarts  du  genre  humain.  {Correspondance  fjénérale, 
t.  I,  p.  20o.) 

1.  C'est  aux  Souvenirs  de  madame  de  Caylus  que  mademoi- 
selle d'Aumale  emprunte  cette  célèbre  histoire  de  la  sépara- 
lion,  puis  de  la  réconciliation  du  Roi  et  de  madame  de  Mon- 
tespan. 11  s'en  faut  cependant,  comme  on  le  verra  plus  loin, 
que  les  deux  textes  soient  identiques. 

2.  Julie-Lucine  d'Angennes,  fdle  de  la  célèbre  manjuise  de 
lîambouillel,  baptisée  à  Saint-Germain-l'Auxerrois  le  25  juin 
1C07,  mariée  à  Uueil  le  4  juillet  164o,  à  Charles  de  Saint-Maure, 
duc  de  Montausier,  gouvernante  des  Enfants  de  France,  puis 
dame  d'honneur  de  Marie-Thérèse.  Elle  mourut  à  Paris  le 
15  novembre  1G7I.  Mademoiselle  d'Aumale  ou  plutôt  madame 
de  Caylus  se  trompe  en  mêlant  madame  de  ^lonlausier  à  cette 
histoire,  puisqu'elle  était  morte  plusieurs  années  auparavant. 


MÉMOIRES  dp:  mademoiselle  d'aumale.         73 

manqua  jamais  (reiUeiidre  la  messe  tous  les  jours, 
excepté  deux  fois  dans  toute  sa  vie,  et  c'éloit  à  l'armée. 
Les  grandes  fêtes  lui  causoient  souvent  des  remords; 
les  personnes  qu'il  voyoit  approcher  ces  jours-là  des 
sacrements  lui  faisoient  envie,  également  troublé  de 
n'en  point  approcher  lui-même,  ou  d'être  mal  disposé 
quand  il  s'en  éloit  approché.  Déplus  les  bons  exemples 
l'édidoient,  et  lui  faisoient  regretter  sa  mauvaise 
conduite. 

Madame  de  Montespan  avoit  dans  le  fond  les  mêmes 
sentiments,  et  ce  n'étoit  pas  seulement  pour  se  con- 
former à  ceux  du  Roi  qu'elle  les  faisoit  paroître,  mais 
c'est  ({u'elle  avoit  été  parfaitement  bien  élevée,  par 
une  mère  ^  d'une  grande  piété,  et  qui  avoit  jeté  dans 
son  cœur  des  semences  de  religion  dès  sa  plus  tendre 
enfance.  Effectivement,  elle  Ut  voir  dans  beaucoup 
d'occasions  qu'elle  étoit  fort  instruite  de  sa  religion, 
et  qu'elle  en  avoit  un  très  bon  fonds. 

Je  me  souviens  d'avoir  ouï  raconter  que,  malgré  la 
façon  scandaleuse  dont  elle  vivoit  avec  le  Hoi,  elle 
jeiïnoit  si  auslèrement  les  carêmes  qu'elle  faisoit  peser 
son  pain.  Un  jour,  la  duchesse  d'Uzès^  étonnée  de  ses 

1.  Sa  mère  était  née  Diane  de  Grandseigne,  fille  de  Jean  de 
Marsillac.  Elle  mourut  à  Poitiers  le  11  février  lôtiO. 

2.  Julie-Françoise  de  Sainte-Maure,  fille  unique  du  duc  de 
Montausier  et  de  Julie  d'Angennes,  mariée  en  1664  au  comte 
de  Crussol,  créé  duc  d'Uzès  en  1680,  dame  du  palais  en  i67îi, 
morte  en  1695. 


74  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D   AU  M  A  LE. 

scrupules,  ne  put  s'empêcher  de  lui  en  dire  un  mot; 
à  quoi  madame  de  Montespan  lui  répondit  :  «  Eh  quoi, 
madame!  faut-il,  parce  que  je  fais  un  mal,  (juc  je  fasse 
tous  les  autres?  » 

11  est  certain  que  le  Roi  se  reprochoit  souvent  inté- 
rieurement la  vie  qu'il  menoit.  Les  sermons  qu'il 
entendoit  lui  faisoient  quelquefois  des  impressions 
vives.  Madame  de  Maintenon,  qui  pour  lors  étoit  bien 
avec  lui,  profitoit  de  toutes  les  occasions  qui  se  pré- 
sentoient  pour  lui  parler  de  la  religion.  Voici  entre 
autres  un  propos  qu'elle  m'a  dit  elle-même  lui  avoir 
tenu. 

«  Quand  je  me  vis,  me  dit-elle,  assez  bien  avec  lui 
pour  lui  parler  un  jour  librement,  voici  ce  que  je  fis. 
Un  jour  qu'on  tenoit  appartement,  j'avois  l'honneur 
de  me  promener  avec  lui  pendant  que  chacun  jouoit. 
Je  m'arrêtai,  quand  je  me  vis  à  portée  de  n'être  plus 
entendue  de  personne,  et  je  lui  dis  :  «  Sire,  vous  aimez 
fort  vos  Mousquetaires;  c'est  ce  qui  vous  occupe  et 
vous  amuse  fort  aujourd'hui.  Que  feriez-vous,  si  on 
venoit  dire  à  Votre  Majesté  qu'un  de  ces  Mousque- 
taires, que  vous  aimez  tant,  a  pris  la  femme  d'un 
homme  vivant,  et  (ju'il  vit  actuellement  avec  elle?  Je 
suis  sûre  que,  dès  le  soir,  il  sortiroit  de  l'HcMel  et  n'y 
coucheroit  pas,  quelque  tard  qu'il  fût.  »  Voilà,  mot  à 
mot,  le  propos  qu'elle  lui  tint.  Le  Roi  ne  le  trouva  pas 


MÉMOIRES    DK    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  7o 

mauvais;  il  rit  un  peu  de  son  idée,  lui  dit  ({u'clle 
avoit  raison,  el  il  u'en  fut  pas  autre  chose  dans  ce 
temps-là;  mais  dira-t-on  qu'il  est  impossible  que  ce 
propos  lui  soit  revenu  dans  l'esprit,  et  qu'il  ait  servi 
à  lui  faire  faire  des  réflexions  par  la  suite? 

Ce  qu'il  y  a  de  certain  c'est  qu'enfin  le  jubilé  dont 
je  veux  parler  arriva  à  quelque  temps  de  là  '.  D'abord 
qu'il  fut  ouvert,  les  églises  se  remplirent;  on  pria,  on 
jeûna,  les  pauvres  furent  assistés,  les  prisonniers 
visités,  les  malades  soulages;  on  n'entendit  plus  parler 
que  de  bonnes  œuvres.  Les  deux  illustres  amants, 
pressés  par  leurs  consciences,  excités  par  les  exhorta- 
tions des  plus  fameux  prédicateurs,  animés  par 
l'exemple,  prirent  tout  de  bon  la  résolution  de  se 
séparer.  Encouragés  par  les  personnes  à  qui  ils  firent 
part  de  leur  projet,  par  les  doctes  et  pieux  raisonne- 
ments tant  de  madame  de  Maintenon  que  de  plusieurs 
saints  prêtres  et  prélats,  ils  se  séparèrent  enlin  de 
bonne  foi,  ou  du  moins  ils  le  crurent. 

Madame  de  Montespan  part  précipitamment,  vient 

1.  Le  jubilé  dont  il  est  ici  question  est  celui  de  1G76.  Ce  fut 
au  mois  de  juillet  de  la  même  année  que  le  Roi  et  madame  de 
Montespan, après  une  séparation  momentanée,  se  retrouvèrent. 
Le  8  juillet  1676,  madame  de  Sévigné  écrivait  à  madame  de 
Grignan  :  <■  Le  Roi  arrive  ce  soir  à  Saint-Germain,  et,  par  hasard, 
madame  de  Montespan  s'y  trouve  aussi  le  même  jour;  j'aurois 
voulu  donner  un  autre  air  à  ce  retour,  puisque  c'est  une 
pure  amitié  ».  (Lettres  de  madame  de  Sévigné,  de  sa  famille, 
de  ses  amis,  Édit.  des  Grands  Écrivains,  t.  IV,  p.  523.) 


/6  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    I)   AUMALE. 

à  Paris,  visite  les  églises,  jeûne,  prie  cl  pleure  ses 
péchés.  Le  Roi  de  son  côté  fait  tout  ce  qu'un  bon 
chrétien  doit  faire  en  pareil  cas.  Madame  de  Main- 
tenon  vient  joindre  incessamment  madame  de  Mon- 
lespan  à  Paris.  Édifiée  de  sa  démarche,  épouvantée 
pour  la  suite,  elle  lui  procure  tous  les  secours  spiri- 
tuels qu'elle  lui  croit  nécessaires.  Le  jubilé  gagné 
ou  non  gagné,  ces  deux  femmes  partent  de  Paris. 
Madame  de  Montespan  ne  revient  point  à  la  Cour; 
elle  fut,  ce  me  semble,  à  Clagny  où,  se  trouvant  d'abord 
abandonnée  à  elle-même  et  à  ses  propres  réflexions, 
tantôt  elle  regretloit  ses  fautes  passées,  tantôt  elle 
désiroit  de  se  retrouver  à  portée  de  les  commettre 
encore.  La  grâce  n'avoit  point  encore  fait  alors  sur 
elle  une  assez  forte  impression  pour  la  détacher 
entièrement  des  honneurs  et  des  plaisirs  dont  elle 
avoit  joui  avec  tant  d'agréments,  et  qui  avoient  fait 
jusque-là  tout  son  bonheur  et  toute  sa  satisfaction. 
Au  bout  de  peu  de  jours,  des  princes,  des  seigneurs, 
et  plusieurs  personnes  de  la  plus  grande  distinction 
vinrent  la  voir  dans  cette  retraite;  des  évèqiies  vin- 
rent la  consoler  et  la  prêcher;  madame  de  Main- 
tenon  fut  y  passer  quelque  temps  avec  elle.  Cette 
femme,  qui  connoissoit  le  cœur  de  Thomme,  et  qui 
savoit  combien  des  chaînes  de  cette  espèce  sont  difli- 
ciles  à  rompre,  employa  toute  sa  rhétorique  pour  lui 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.  77 

inspirer  des  sentiments  tels  que  la  Providence  divine 
elle-même  lui  en  eut  accordés,  si  elle  eût  découvert 
dans  son  cœur  un  regret  sincère  de  sa  vie  passée  et 
un  désir  réel  d'en  changer. 

Elle  lui  faisoit  souvent  le  parallèle  de  la  joie 
durable  et  solide  de  l'autre  monde  aux  plaisirs  trom- 
peurs et  passagers  de  celui-ci.  Tantôt  elle  lui  rappe- 
loit  sa  vie  passée  pour  lui  en  faire  regretter  les  hor- 
reurs, en  lui  montrant  le  vide  des  honneurs  et  des 
grandeurs  du  siècle;  elle  lui  répétoit  souvent  les 
admirables  paroles  du  sage  :  u  Vanité  des  vanités, 
et  tout  n'est  que  vanité,  hors  aimer  Dieu  et  ne 
servir  que  lui  seul.  »  Elle  lui  faisoit  peser  les  agré- 
ments et  les  douceurs  d'une  vie  mondaine  et  sen- 
suelle, toujours  mêlée  de  peines  et  de  traverses,  avec 
la  jouissance  paisible  et  tranquille  de  celte  félicité 
souveraine,  sans  altération,  sans  partage  et  sans  lin 
que  "Dieu  promet  à  celui  qui  le  sert  et  qui  l'aime. 
Tantôt  elle  opposoit  à  tant  d'années  passées  dans  la 
débauche  la  vengeance  d'un  Dieu  justement  irrité,  et 
tantôt  elle  lui  faisoit  voir  de  combien  sa  miséricorde 
l'emportoit  sur  sa  justice,  quand  il  trouvoil  dans  un 
cœur  un  vrai  et  sincère  repentir. 

Madame  de  Monlespan  écoiitoit  tout,  comprenoit 
tout,  convenoit  de  tout,  mais  elle  aimoit  encore  et 
sut  encore  se  faire  aimer  comme  on  le  verra  bientôt. 


78  MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

Tous  ces  beaux  sermons  ne  la  persuadèrent  pas; 
l'éloigncmenl  de  son  amant,  la  crainte  qu'il  ne  soit 
perdu  pour  elle,  tout  cela  l'occupoit,  la  tourmentoit 
et  ne  servoit  qu'à  lui  aigrir  de  plus  en  plus  l'hu- 
meur. Ni  les  plus  savantes  rétlexions  ni  les  plus 
belles  exhortations  ne  pouvoient  remplir  le  vide  d'un 
cœur  que  la  seule  jouissance  de  l'objet  aimé  pouvoit 
satisfaire  ^ 

Il  fut  bientôt  question  à  la  Cour  de  savoir  si 
madame  de  Montespan  y  reviendroit.  «  Pourquoi  non? 
disoient  ses  parents  et  ses  amis,  même  les  plus  ver- 
tueux. Madame  de  Montespan,  par  sa  naissance  et  par 
sa  charge,  doit  être  à  la  Cour;  elle  peut  y  vivre  aussi 
chrétiennement  qu'ailleurs.  »  Monseigneur  l'évèque 
de  Meaux  fut  de  cet  avis;  il  ignoroit  donc,  ainsi  que 
les  autres,  que  la  fuite  est  le  seul  remède  en  pareil 
cas?  11  restoit  cependant  une  difficulté  à  résoudre, 
«  Madame  de  Montespan,  ajoutoit-on,  paroîtra-t-elle 
devant  le  Roi  sans  préparation?  Il  faudroit  qu'ils  se 


1.  Le  récit  de  cette  longue  et  curieuse  conversation  que 
madame  de  Maintenon  aurait  eue  avec  madame  de  Montespan 
ne  se  trouve  pas  dans  les  Souvenirs  de  madame  de  Caylus.  Se 
trouvait-elle  dans  le  manuscrit  original  de  madame  de  Caylus, 
et  a-t-elle  été  retranchée  lors  de  la  publication?  A-t-elle  été 
au  contraire  ajoutée  par  mademoiselle  d'Aumale  d'après  ce 
que  lui  aurait  raconté  madame  de  Maintenon?  Cela  est  impos- 
sible à  dire  avec  certitude.  Nous  croyons  plutôt,  à  la  similitude 
du  ton  un  peu  ironique,  que  le  morceau  serait  de  madame  de 
Caylus. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  79 

vissent  avant  de  se  rencontrer  en  public  pour  éviter 
les  inconvénients  de  la  surprise.  »  Sur  ce  principe,  il 
fut  conclu  que  le  Roi  viendroit  chez  madame  de  Mon- 
tespan;  mais,  pour  ne  pas  donner  à  la  calomnie  le 
moindre  sujet  de  mordre,  on  convint  que  des  dames 
respectables  et  les  plus  graves  de  la  Cour  seroient 
présentes  à  cette  entrevue,  et  que  le  Roi  ne  verroit 
madame  de  Montespan  qu'avec  elles.  Le  Roi  vint 
donc  chez  elle,  comme  il  avoit  été  décidé;  mais  quand 
les  premiers  compliments  furent  faits,  insensiblement 
il  tira  madame  de  Montespan  dans  le  coin  d'une 
fenêtre;  ils  se  parlèrent  bas  assez  longtemps,  pleu- 
rèrent, et  se  dire  ce  qu'on  a  accoutumé  de  dire  en 
pareil  cas.  Ils  Qrent  ensuile  l'un  et  l'aulre  une  pro- 
fonde révérence  à  ces  vénérables  matrones,  passèrent 
dans  une  autre  chambre,  et  il  en  advint  mademoiselle 
de  Blois,  qui  fut  depuis  duchesse  d'Orléans,  et,  dans 
la  suite,  arriva  monsieur  le  comte  de  Toulouse.  Telle 
fut  la  réussite  de  la  docte  et  prudente  décision  de 
plusieurs  prélats  et  de  beaucoup  de  personnes  d'une 
piété  fort  éclairée.  Telle  fut  l'issue  de  la  sage  pré- 
caution qu'on  sut  prendre  pour  éviter  le  scandale  et 
la  trop  intime  accoinlance  des  deux  amants  qui  effec- 
tivement, sans  donner  nul  sujet  à  la  calomnie,  se 
contentèrent,  en  se  soustrayant  à  leurs  sages  men- 
tors, de  donner  un  champ  libre  à  la  médisance.  Je 


80  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE 

ne  puis  me  retenir  de  dire  ici  une  pensée  qui  m'est 
venue  dans  l'esprit  :  c'est  qu'il  me  semble  qu'on 
Yoyoit  dans  le  caractère,  dans  la  physionomie  et  dans 
toute  la  personne  de  madame  la  duchesse  d'Orléans 
des  traces  de  ce  combat  de  l'amour  et  du  jubilé. 

La  marquise  de  Montcspan,  après  cette  entrevue, 
reprend  son  établissement  à  la  Cour  où,  devenue  plus 
fière  et  plus  glorieuse,  elle  n'eut  plus  ni  ménagement 
ni  respect  humain.  Se  persuadant  que  tout  lui  étoit  dû 
et  qu'elle  ne  dcvoit  rien  à  personne,  elle  vouloit  que 
tout  pliât  devant  elle;  ni  rang,  ni  dignité  ne  lui  en 
imposoit  plus.  Ce  fut  alors  que  madame  de  Maintenon, 
qui  voyoit  avec  regret  ses  peines  perdues  et  ses  ser- 
mons infructueux,  eut  à  souffrir  plus  (pie  jamais  des 
façons  dures  et  de  l'humeur  impérieuse  de  madame  de 
Montespan  ;  mais  l'estime  et  la  considération  que  le 
Roi  continuoit  d'avoir  pour  elle  l'aidoient  à  surmonter 
ses  désagréments  actuels,  espérant  toujours  qu'enfin 
le  temps  et  les  réllexions  feroient  peut-être  sur 
madame  de  Montespan  ce  que  ses  exhortations 
n'avoient  pu  faire. 

Les  deux  dernières  grossesses  de  madame  de  Mon- 
tespan furent  traitées  avec  tout  le  mystère  possible.  Je 
ne  sais  pas  par  quelle  raison  on  cacha  ces  deux  der- 
niers enfants  avec  plus  de  soin  encore,  si  l'on  peut  le 
dire,  qu'on  n'avoil   caché  les  premiers.  La  marquise 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  81 

accoucha  dii  premier  de  ces  deux  enfants  qui  fut 
mademoiselle  de  Blois  en  1677,  et  du  second  qui  fut 
le  comte  de  Toulouse  en  1678.  L'un  des  deux  naquit  à 
Maintenon,  pendant  une  campagne  du  Roi,  je  ne  sais 
positivement  lequel,  le  Roi  ayant  été  à  l'armée  deux 
années  de  suite,  1677  et  1678.  Si  l'on  en  juge  par  les 
lettres  de  madame  de  Maintenon  à  son  frère,  il  paroî- 
troit  que  ce  fut  mademoiselle  de  Blois,  attendu  que 
plusieurs  de  ces  lettres  sont  datées  de  Maintenon 
en  1677,  année  de  sa  naissance,  et  que,  dans  plusieurs 
de  ces  mêmes  lettres,  elle  dit  qu'elle  est  à  Maintenon 
avec  madame  de  Montespan,  le  duc  du  Maine  et 
mademoiselle  de  Tours,  qui  y  passèrent  du  temps. 
Madame  de  Thiange  '  y  fit  aussi  un  assez  long  séjour 
pendant  que  sa  sœur  y  étoit,  et  ce  qui  me  persuade 
que  ce  fut  en  cette  année,  c'est  que  je  ne  vois  nulle 
part  que  tout  ce  monde-là  fût  à  Maintenon  ni  l'année 
d'avant,  ni  l'année  d'après.  Mais  au  bout  du  compte 
cette  digression  sur  le  lieu  de  la  naissance  de  made- 
moiselle de  Blois  est  peu  intéressante  '. 

1.  Gabrielle  de  Rochechouart-Morlemart,  baptisée  à  trois 
ans,  le  30  janvier  1634,  mariée  en  1655  à  Glaude-Léonor  Damas, 
marquis  de  Tliiange,  morte  le  12  septembre  1693. 

2.  Ce  fut,  en  effet,  mademoiselle  de  Blois  qui  naquit  à  Main- 
tenon le  4  mai  1677.  Dans  les  lettres  de  madame  de  Maintenon, 
il  n'est  pas  question  de  cette  naissance,  mais  on  trouve  dans 
la  Correspoiidance  générale,  t.  I,  p.  332,  une  lettre  de  madame 
de  Maintenon,  datée  de  Maintenon  le  8  mai  1677,  adressée  à 
monsieur  d'Aubigné,  où  il  est  question  du  séjour  de  ces  diffé- 

T.  II.  6 


82  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

Madame  de  Maintenon  ne  fut  point  chargée  de  ces 
derniers  enfants  comme  elle  l'avoit  été  des  premiers'. 
Ce  fut  monsieur  de  Louvois  qui  les  fit  élever  à  Paris  dans 
une  maison  au  bout  de  la  rue  de  Vaugirard.  Il  y  avoit 
déjà  longtemps  que  monsieur  Fagon  avoit  décidé  qu'il 
falloit  encore  mener  cette  année  le  duc  du  Maine  à 
Barèges.  Madame  de  Maintenon  en  conséquence  quitte 
Maintenon  vers  la  fin  de  mai,  et  revient  à  la  Cour 
pour  se  préparer  à  ce  voyage.  Le  Roi  cependant  vou- 
loit  l'en  dispenser,  mais  son  attachement  et  sa  ten- 
dresse pour  le  petit  prince,  qu'elle  ne  vouloit  point 
abandonner,  l'emporta  sur  les  fatigues  et  les  peines 
que  ce  voyage  hii  causeroit.  Elle  dit  au  Roi  qu'elle 
ne  pourroit  jamais  prendre  sur  elle  de  laisser  entre- 
prendre une  si  longue  route  au  petit  duc,  sans  qu'elle 
fût  avec  lui  pour  en  avoir  soin;  que  son  inquiétude  en 
restant  à  la  Cour  l'emporteroit  de  beaucoup  sur  les 
fatigues  que  ce  voyage  pouvoit  lui  occasionner.  Le  Roi, 
qui  ne  vouloit  l'en  dispenser  que  pour  lui  éviter  de  la 

rentes  personnes.  <>  J'ai  toujours  ici  madame  de  Montespan 
et  M.  du  Maine;  je  m'en  vais,  au  premier  jour,  quérir  made- 
moiselle de  Tours,  etc.  »  Après  le  rôle  joué  par  madame  de 
Maintenon  dans  la  tentative  de  séparation,  il  peut  paraître 
étrange  qu'elle  ait  accepté  que  madame  de  Montespan  vint 
faire  ses  couches  à  Maintenon  même. 

1.  ■'  Mademoiselle  de  Blois  et  le  comte  de  Toulouse,  dit 
mademoiselle  de  Montpensier,  furent  nourris  chez  madame 
d'Arbon,  femme  d'un  commis  de  M.  Le  Tellier  et  tenus  fort 
cachés.  »  (Mémoires  de  mademoiselle  de  Montpensier,  Édit. 
Chéruel,  t.  IV,  p.  408.) 


MÉMOIRES    DE   MADEMOISELLE    D'aUMALE.  83 

peine  et  la  ménager,  voyant  qu'elle  s'y  prôtoit  de  si 
bonne  grâce  en  fut  enchanté;  il  loua  beaucoup  son 
zèle,  et  il  fut  bientôt  décidé  qu'elle  iroit. 

Le  Roi  voulut  que  le  petit  prince  fit  ce  voyage  avec 
dignité.  11  avoit  avec  lui  monsieur  Fagon  son  médecin, 
monsieur  Le  Ragois  son  précepteur',  un  aumônier, 
six  valets  de  chambre,  toutes  sortes  d'officiers,  et 
trois  femmes  pour  madame  de  Maintenon.  Un  fourgon 
suivoit  qui  portoit  le  lit  du  prince  et  celui  de  madame 
de  Maintenon.  On  montoit  ces  deux  lits  tous  les  soirs 
dans  la  même  chambre,  car  elle  vouloit  toujours 
avoir  ce  petit  prince  sous  ses  yeux... 

Ce  voyage  lui  réussit  aussi  bien  qu'on  pouvoit  le 
désirer;  il  en  revint  sans  accident  et  marchant  assez 
ferme.  Arrivée  à  la  Cour,  madame  de  Maintenon  y 
trouva  les  mêmes  scandales  et  les  mêmes  désordres 
qu'elle  y  avoit  laissés,  madame  de  Montespan  grosse, 
et  le  Roi  toujours  amoureux,  quoique  moins  passionné. 

Cependant  le  Roi  enchanté  de  revoir  son  fds  en  si 
bon  état,  pénétré  des  soins  et  de  l'intérêt  que  madame 
de  Maintenon  avoit  paru  y  prendre,  lui  lit  l'accueil  le 
plus  gracieux  et  le  plus  favorable,  et  n'épargna  rien 
pour  lui  montrer  combien  il  en  étoit  reconnoissant. 

De  ce  moment-là,  la  faveur  de  madame  de  Maintenon 

1.  L'abbé  Le  Ragois,  précepteur  du  duc  du  Maine,  auteur  de 
plusieurs  ouvrages  sur  l'Histoire  de  France,  mort  vers  1683. 


84  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

augmenta  plus  que  jamais,  et  celle  de  madame  de 
Montespan  diminua  avec  la  même  rapidité.  La  pre- 
mière songeoit  cependant  très  sérieusement  à  se 
retirer,  et  ne  désiroit  rien  tant  que  la  tranquillité  et 
le  repos.  Je  le  sais  pour  lui  avoir  entendu  dire  plus 
d'une  fois  à  elle-même,  et  on  ne  le  voit  que  trop  par 
toutes  les  lettres  qu'elle  écrit  à  l'abbé  Gobelin.  Mais 
son  étoile  singulière  ne  lui  permit  pas  d'accomplir  un 
projet  aussi  sensé;  son  directeur  l'en  détourna  pour 
lors,  ainsi  qu'il  avoit  fait  ci-devant.  On  dira  peut-être 
que,  malgré  toutes  les  remontrances  de  l'abbé,  elle 
auroit  très  bien  pu  se  retirer  si  elle  l'avoit  voulu.  Je 
ne  peux  dire  autre  chose  à  cela  si  non  que  je  lui  ai 
entendu  dire  nombre  de  fois  que  la  vie  de  la  Cour 
l'ennuyoit  pour  lors,  qu'elle  auroit  fort  désiré  en  être 
bien  loin,  qu'elle  avoit  même  fait  plusieurs  tentatives 
pour  en  sortir.  Je  ne  sais  les  raisons  qui  l'y  ont 
retenue;  tout  ce  que  je  sais  c'est  que,  dès  lors,  tout 
paroissoit  l'acheminer,  sans  qu'elle  eût  l'air  de  le 
savoir  ni  d'y  participer,  au  grand  personnage  que 
nous  lui  avons  vu  jouer  depuis. 

Cette  faveur  de  madame  de  Maintenon,  qui  ne  pou- 
voit  aller  qu'au  détriment  de  madame  de  Montespan, 
aigrit  si  prodigieusement  l'humeur  de  cette  dernière 
quelle  ne  se  retenoit  plus  sur  rien.  Elle  traitoit 
madame  de  Maintenon  avec  une  hauteur  insoutenable. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D   AUMALE.  85 

et  lui  faisoit  sentir  sans  aucun  ménagement  toute  son 
autorité.  Elle  vouloit  forcer  le  Roi  à  n'avoir  d'atten- 
tion et  d'égards  que  pour  elle,  et  désespérant  de  rega- 
gner par  ses  charmes  le  cœur  qu'elle  voyoit  qui  lui 
échappoit,  elle  voulut  le  vaincre  à  forces  ouvertes; 
mais  ces  persécutions  lui  furent  plus  nuisibles  que 
favorables,  car  elle  devint  petit  à  petit,  de  favorite  et 
de  maîtresse,  à  charge  et  ennuyante.  L'amour  du  Roi 
pour  madame  de  Montespan  étoit  considérablement 
diminué  quand  elle  accoucha  du  comte  de  Toulouse; 
or,  quand  elle  vit  clairement  que  le  Roi  étoit  réelle- 
ment tout  prêt  à  lui  échapper,  elle  se  lia  plus  étroite- 
ment avec  monsieur  de  la  Rochefoucauld,  regardé 
comme  une  espèce  de  favori,  et  celui  de  toute  la  Cour 
pour  qui  le  Roi  avoit  le  plus  d'amitié.  Monsieur  de 
Louvois  se  joignit  à  cette  cabale,  dont  j'ignore  les 
détails;  mais  madame  de  Maintenon  m'a  dit  qu'elle 
avoit  su  parfaitement  qu'il  ne  tint  pas  à  eux  de  la 
perdre*.  Si  je  dis  que  monsieur  de  la  Rochefoucauld 

1.  Louvois  avait  commencé  par  vivre  en  bons  termes  avec 
madame  de  Maintenon,  et  il  avait  protégé  son  frère.  «  Je  ne 
reçois  point  de  lettres  de  madame  Scarron  (lui  écrivait  d'Au- 
bigné  en  1673)  qu'elle  ne  m'assure  que  vous  continuez,  Monsei- 
gneur, toujours  à  nous  obliger  et  que  je  puis  espérer  la  con- 
tinuation de  votre  protection  en  servant  bien  le  Roi.  »  Ce  fut 
seulement  quelques  années  après  que,  dans  les  démêlés  entre 
madame  de  Maintenon  et  madame  de  Montespan,  Louvois 
paraitavoir  pris  parti  pour  cette  dernière. —  Voir,  sur  ce  point, 
V Histoire  de  Louvois,  par  M.  Camille  Rousset,  t.  III,  p.  357. 
Mais  l'éminent  auteur  de  cette  histoire  s'est  trompé  en  s'ap- 


86  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

étoit  une  espèce  de  favori,  c'est  que  le  Roi,  depuis  la 
disgrâce  de  monsieur  de  Lauzuu  et  l'insolence  de  son 
procédé  vis-à-vis  de  Sa  Majesté  ',  avoit  pris  la  réso- 
lution de  n'en  jamais  avoir,  joint  à  ce  qu'il  étoit  natu- 
rellement trop  sage  pour  ne  pas  voir  tous  les  incon- 
vénients attachés  nécessairement  à  cette  qualité  de 
favori  déclaré  pour  ne  les  pas  appréhender. 

Quoique  le  Roi  n'eût  plus  pour  madame  de  Mon- 
tespan  cet  amour  violent  qu'il  avoit  montré  jusqu'ici, 
cependant,  soit  par  un  reste  de  goût,  soit  par  habi- 
tude, soit  par  une  espèce  de  condescendance  aux 
désirs  de  cette  maîtresse  exigeante,  il  eut  pendant 
plusieurs  années  encore  toutes  sortes  d'égards  et 
d'attentions  pour  elle.  Il  la  voyoit  très  souvent,  la 

puyant  sur  une  prétendue  lettre  de  madame  de  ÎMaintenon  à 
madame  de  Frontenac  où  elle  aurait  écrit  :  «  Il  (le  Roi)  avoue 
que  M.  de  Louvois  est  un  homme  plus  dangereux  que  le  prince 
d'Orange;  mais  il  est  un  homme  nécessaire  ».  Lavallée  a 
démontré  la  fausseté  de  cette  lettre.  Nous  croyons  cependant, 
avec  M.  Camille  Rousset,  qu'il  faut  ranger  parmi  les  inventions 
de  Saint-Simon  la  scène  dramatique  où  Louvois  se  serait  jeté 
aux  pieds  du  Roi  pour  l'empêcher  de  déclarer  son  mariage 
avec  madame  de  Maintenon.  Suivant  Saint-Simon  l'animadver- 
sion  de  madame  de  Maintenon  contre  Louvois  daterait  de  ce 
jour.  Mais  nous  verrons  tout  à  l'heure  mademoiselle  d'Aumale 
contester  qu'ils  fussent  en  aussi  mauvais  termes. 

1.  Lauzun  fut  disgracié  à  deux  reprises;  une  première  fois 
en  1665,  il  fut  mis  à  la  Bastille  pour  avoir  répondu  avec  inso- 
lence au  Roi  à  qui  la  princesse  de  Monaco,  dont  il  était  cousin, 
avait  porté  plainte.  Une  seconde  fois,  en  novembre  1677,  il  fut 
arrêté  sur  la  plainte  de  madame  de  Montespan  et  envoyé  à 
Pignerol.  Il  avait  accusé  la  favorite  d'avoir  empêché  son 
mariage  avec  la  Grande  Mademoiselle,  et  lui  avait  fait  une  scène 
de  violents  reproches. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D  AUMALE.  0/ 

mettoit  de  toutes  ses  parties.  Madame  de  Montespan, 
de  son  côté,  qui  se  voyoit  encore  en  âge  de  plaire,  et 
qui  sans  doute  espéroit  toujours  qu'elle  pourroit  encore 
toucher  ce  cœur  dont  elle  étoit  abandonnée,  ne  cessoit 
de  mettre  en  œuvre  tout  ce  qu'elle  avoit  d'esprit  et  de 
talents  pour  y  réussir.  Peut-être  môme  en  seroit-elle 
encore  venue  à  bout  si  la  jalousie,  le  dépit  et  l'humeur 
qu'elle  faisoit  voir  si  souvent  dans  ses  propos  et  dans 
sa  conduite,  n'y  eussent  mis  obstacl-c.  Elle  trouvoit 
que  les  attentions  et  les  politesses  du  Roi  pour  elle 
étoient  des  sentiments  si  froids  en  comparaison  de  ces 
protestations  et  de  ces  empressements  que  son 
ancienne  passion  lui  inspiroit  qu  elle  ne  pouvoit  s'em- 
pêcher de  faire  voir  de  temps  en  temps,  presque 
avec  fureur,  combien  elle  étoit  outrée  de  ce  change- 
ment. 

Son  humeur  retomboit  sans  cesse  sur  madame  de 
Maintenon  qui  ne  pouvoit  lui  faire  la  moindre  repré- 
sentation, soit  sur  la  santé,  soit  sur  l'éducation  de  ses 
enfants,  sans  en  recevoir  des  duretés  et  souvent  des 
reproches  qu'elle  n'avoit  nullement  mérités. 

Madame  de  Montespan  venoit  de  faire  faire  encore 
de  nouvelles  épreuves  sur  monsieur  le  duc  du  Maine 
par  un  médecin  anglois  en  qui  elle  avoit  pris  confiance. 
Toutes  les  drogues  qu'il  fit  en  conséquence  avaler  à 
ce  petit  prince  avoient  jeté  avec  raison  madame  de 


88  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

Maintenon  dans  d'étranges  agitations  et  dans  l'inquié- 
tude la  plus  vive,  par  la  crainte  qu'elle  avoit  que  les 
suites  n'en  fussent  préjudiciables  '. 

Le  Roi,  fatigué  et  ennuyé  des  querelles  continuelles 
de  madame  de  Montespan  et  de  madame  de  Main- 
tenon,  avoit  grande  envie  depuis  longtemps  de  trouver 
quelque  moyen  d'y  remédier,  mais  la  chose  étoit  dif- 
ficile. Il  ne  vouloit  se  défaire  ni  de  l'une  ni  de  l'autre. 
Il  n'étoit  pas  encore  assez  revenu  de  l'amour  qu'il 
avoit  eu  pour  madame  de  Montespan  pour  se  déter- 
miner à  se  séparer  d'elle  entièrement.  D'un  autre  côté 
l'estime,  la  considération,  le  respect  et  l'amitié  dont  il 
ne  pouvoit  se  défendre  pour  madame  de  Maintenon 
lui  avoient  rendu  sa  société  si  agréable  et  si  néces- 
saire, qu'il  n'avoit  nulle  envie  de  s'en  détacher.  Il 
s'agissoit  donc  de  trouver  quelque  arrangement  qui 
pût  ou  réunir  ces  deux  femmes  en  faisant  cesser  leurs 
querelles,  chose  visiblement  impossible,  ou  qui,  les 


1.  Ce  fut  dans  ce  temps-là  que  mademoiselle  de  Montpen- 
sier,  qui  avoit  été  ongtemps  pressée  et  sollicitée  par  madame 
de  Montespan,  de  faire  quelque  bien  au  duc  du  Maine  et  au 
comte  de  Toulouse,  déclara  authentiquement  ces  deux  princes 
ses  héritiers,  espérant,  disoit-on  pour  lors,  que  cet  acte  de 
générosité  en  leur  faveur  lui  vaudroit  enfin,  par  la  protection 
de  madame  de  Montespan,  la  permission  d'épouser  M.  de 
Lauzun.  (Note  du  manuscrit.)  —  Anne-Marie-Louise  d'Orléans, 
duchesse  de  Montpensier.  dite  la  Grande  Mademoiselle,  née  au 
Louvre  le  29  mai  1627,  morte  au  palais  d'Orléans  le  5  avril  1693, 
était  fille  de  Gaston  d'Orléans,  frère  de  Louis  XIII  et  par  con- 
séquent cousine  germaine  de  Louis  XIV. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  89 

rendant  indépendantes  l'une  de  l'autre,  les  mît  à 
portée  de  n'avoir  plus  de  démêlés  ensemble. 

Le  mariage  de  Monseigneur,  comme  on  le  verra 
bientôt,  fit  enfin  trouver  à  madame  de  Maintenon  une 
porte  honorable  pour  se  soustraire  à  la  tyrannie  de 
madame  de  Montespan,  et  au  Roi  un  moyen  de  venir  à 
bout  du  projet  qu'il  avoit  formé  de  mettre  fin  aux  dis- 
putes et  aux  débats  de  ces  deux  femmes,  sans  être 
obligé  de  se  détacher  ni  de  l'une  ni  de  l'autre. 

Quoique  madame  de  Montespan  eût  cessé  de  plaire, 
le  Roi  ne  cessoit  d'avoir  pour  elle  tout  l'extérieur  de 
la  considération  et  de  l'amitié;  mais  cela  ne  la  conso- 
loit  pas  de  la  perte  d'un  cœur  que  sa  douleur,  ses 
plaintes  et  ses  emportements  ne  purent  lui  ramener. 
Le  Roi  étoit  affligé  de  lui  causer  des  chagrins  si  vio- 
lents, mais  iltrouvoit  alors  plus  de  douceurs  et  d'agré- 
ments dans  la  conversation  de  madame  de  Maintenon 
qu'il  n'en  envisageoit  dans  la  jouissance  de  ces  plai- 
sirs auxquels  il  s'éloit  si  souvent  livré  avec  son 
ancienne  maîtresse  '.  Cependant  il  n'étoil  pas  si  forte- 

1.  Le  6  avril  1680,  madame  de  Sévigné  écrivait  à  madame 
de  Grignan  en  lui  parlant  de  l'innuence  croissante  de  madame 
de  Maintenon.  «  Sa  Majesté  va  passer  très  souvent  deux  heures 
de  l'après-dînée  dans  sa  chambre  à  coucher  avec  une  amitié 
et  un  air  libre  et  naturel  qui  rend  cette  place  la  plus  souhai- 
table du  monde.  »  Et  le  17  juillet  :  ■■  Elle  lui  fait  connoître 
un  pays  nouveau  qui  lui  étoit  inconnu,  qui  est  le  commerce 
de  l'amitié  et  de  la  conversation,  sans  contrainte  et  sans 
chicane.  »  {Lettrées  de  madaine  de  Sévigné,  de  sa  famille  et  de 
ses  amis,  Édit.  des  Grands  Écrivains,  t.  YI,  p.  348  et  35 i.) 


90  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

ment  muni  contre  les  pièges  de  l'amour  qu'il  ne  pût 
encore  s'y  laisser  prendre.  Mademoiselle  de  Fon- 
tanges  \  fille  d'honneur  de  madame  la  duchesse  d'Or- 
léans, jeune  et  charmante,  paroissoit  depuis  quelque 
temps  à  la  Cour.  Le  Roi,  frappé  de  sa  beauté,  parut 
prendre  plaisir  à  la  voir;  l'amour  se  mit  bientôt  de  la 
partie;  le  monarque  fait  part  de  ses  désirs  à  made- 
moiselle de  Fontanges;  elle  y  répond;  il  la  décore  du 
titre  de  duchesse;  ladite  duchesse  donne  un  fils  au 
Roi;  mais  elle  et  son  fils  moururent  l'année  d'après. 
Tout  ceci  est  de  madame  de  Gaylus;  voici  comme  elle 
en  parle.  «  Je  me  souviens,  dit-elle,  d'avoir  vu  à  Saint- 
Germain,  pendant  quelque  temps,  le  Roi  passer  tous 
les  soirs  du  Château  vieux  au  Château  neuf  pour  aller 
voir  madame  de  Fontanges;  on  disoit  alors  qu'elle 
étoit  malade,  et,  en  effet,  elle  partit  quelque  temps 
après  pour  aller  mourir  à  Port-Royal,  près  de  Paris, 
n  courut  beaucoup  de  bruits  sur  cette  mort  au  désa- 
vantage de  madame  de  Montespan  -,  mais  je  suis  con- 


1.  Marie-Angélique  de  Scorailles  de  Roussiile,  duchesse  de 
Fontanges,  née  en  ltJ61,  décédée  à  l'abbaye  de  Port-Royal,  le 
28  juin  1681.  «  La  Fontanges,  dit  la  Princesse  Palatine,  était 
une  bonne  personne;  je  la  connaissais  bien;  elle  a  été  une  de 
mes  lilles  d'honneur;  elle  était  belle  des  pieds  jusqu'à  la  tète, 
mais  elle  avait  peu  de  jugement.  »  [Correspondance  de  la  Prin- 
cesse Palatine,  Édit.  Brunet,  t.  I,  p.  198.) 

2.  On  voit  que  de  son  vivant  de  terribles  soupçons  pesaient 
déjà  sur  madame  de  Montespan.  Dans  quelle  mesure  sont-ils 
fondés?  Il  est  certain  en  tout  cas  que  madame  de  Montespan, 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.  91 

vaincue  qu'ils  étoient  sans  aucun  fondement,  et  je 
crois,  selon  que  je  l'ai  entendu  dire  à  madame  de 
Maintenon,  que  celte  fille  s'est  tuée  pour  avoir  voulu 
partir  de  Fontainebleau  le  mêmejour  que  le  Roi,  quoi- 
qu'elle fût  en  travail  et  prête  d'accoucher.  Elle  fut 
toujours  languissante  depuis,  et  mourut  enfin,  peu 
regrettée. 

»  Madame  de  Montespan  n'auroit  pas  dû  appréhen- 
der la  durée  du  crédit  de  madame  de  Fontanges, 
et,  s'il  n'y  eût  eu  que  cet  obstacle  à  sa  satisfaction,  elle 
auroit  dû  être  fort  tranquille,  et  bien  sûre  que  le  Roi 
s'en  seroit  bientôt  dégoûté.  Le  caractère  de  madam_e 
de  Montespan,  plus  ambitieux  que  tendre,  lui  avoit 
fait  souvent  regarder  avec  indifférence  les  infidélités 
du  Roi,  et  comme  elle  agissoit  quelquefois  par  dépit, 
elle  avoit  elle-même  contribué  à  fortifier  les  commen- 
cements de  goût  que  le  Roi  avoit  pris  pour  la  beauté 
de  madame  de  Fontanges.  J'ai  ouï  dire  qu'elle  l'avoit 
fait  venir  chez  elle  plus  d'une  fois,  et  qu'elle  n'avoit 
rien  négligé  pour  la  faire  paroître  plus  belle  aux  yeux 
du  Roi.  Elle  y  réussit  et  en  fut  fâchée,  mais  la  mort 
la  délivra  bientôt  d'une  rivale  aussi  dangereuse  par  la 
beauté  que  peu  redoutable  par  l'esprit. 

par  ses  relations  avec  la  Voisin,  avait  prêté  auxaccnsations  les 
plus  graves.  —  Consulter  sur  cette  mystérieuse  alTaire  le  très 
intéressant  ouvrage  de  M.  Funck  Brentano  intitulé  :  le  Drame 
des  Poisons. 


92  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

»  Mademoiselle  de  Fontanges  joignoit  à  ce  peu  d'es- 
prit des  idées  romanesques  que  l'éducation  de  la  pro- 
vince et  les  louanges  dues  à  sa  beauté  lui  avoient 
inspirées.  Aussi  le  Roi  ne  fut-il  jamais  attaché  qu'à  sa 
figure.  Cela  est  si  vrai  qu'il  étoit  honteux  quand  elle 
parloit,  et  qu'ils  n'étoient  jamais  longtemps  tête  à  tète. 
On  s'accoutume  à  la  beauté,  mais  on  ne  s'accoutume 
pas  à  la  sottise  tournée  du  côté  du  faux,  surtout  lors- 
qu'on vit  en  même  temps  avec  des  gens  de  l'esprit  et 
du  caractère  de  madame  de  Montespan  à  qui  les 
moindres  ridicules  n'échappoient  pas,  et  qui  savoit  si 
bien  les  faire  sentir  aux  autres  par  ce  trait  unique  à 
la  maison  de  Mortemart.  » 

Le  mariage  de  Monseigneur,  qui  se  fit  au  mois  de 
mars  de  cette  année  (1680),  avec  Marie-Anne-Victoire 
de  Bavière  fournit  au  Roi  le  moyen  de  donner  à  madame 
de  Maintenon  des  preuves  de  ses  bontés  et  du  bien 
qu'il  lui  vouloit.  Il  la  nomma  seconde  dame  d'atour 
de  madame  la  Dauphine.  Madame  de  Montespan,  de 
son  côté,  venoit  aussi  de  s'assurer  tout  à  l'heure  un 
rang  plus  indépendant  à  la  Cour,  en  acquérant 
pour  deux  cent  mille  écus  la  charge  de  surinten- 
dante de  la  maison  de  la  Reine  que  madame  la  com- 
tesse de  Soissons',  embarrassée  dans  l'affaire  de  la 


1.  C'est  au  mois  d'avril  1679  que  la  comtesse  de  Soissons, 
compromise  dans  l'affaire  de  la  Voisin,  partit  pour  Liège,  et 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  93 

Voisin*  avoit  été  forcée  de  lui  vendre.  Voici  ce 
qui  fut  cause  que  madame  de  Montespan  eut  cette 
charge. 

Monsieur  de  Montespan  qui,  ainsi  que  je  l'ai  dit 
ci-devant,  dans  les  commencements  de  la  faveur  de  sa 
femme,  s'étoit  emporté  de  colère  contre  elle,  l'avoit 
menacée  des  traitements  les  plus  durs,  et  avoit  poussé 
sa  fureur  jusqu'à  lui  donner  lieu  de  craindre  qu'il 
n'attentât  même  à  sa  vie.  Ses  propos  indignes  et  ses 
procédés  atroces  ayant,  si  l'on  peut  le  dire,  autorisé  le 
Roi  à  lui  ordonner  de  se  retirer  de  la  Cour,  il  ne  lais- 
soit  pas  cependant  d'employer  de  temps  en  temps  le 
crédit  de  sa  femme  pour  obtenir  des  grâces  qu'ordi- 
nairement il  ne  méritoit  pas,  et  que  presque  toujours 
il  étoit  impossible  de  lui  accorder.  Il  n'auroit  tenu 
qu'à  lui,  c'est  un  fait  sûr,  d'emmener  sa  femme,  s'il 
s'y  fût  pris  différemment  et  s'il  l'eût  bien  voulu,  et  je 
sais  que  le  Roi,  quelque  amoureux  qu'il  pût  être,  eût  été 
incapable  de  la  retenir  malgré  lui;  mais  tout  le  bruit 

cessa  d'exercer  les  fonctions  de  surintendante  de  la  maison 
de  la  Reine.  Madame  de  Montespan  fut  nommée  à  sa  place 
•  chef  du  conseil  et  surintendante  de  la  maison  de  Sa  Majesté.  » 
Elle  fut  autorisée,  le  H  avril  1679,  à  prendre  le  rang  de 
duchesse  «  pour  lui  donner,  disait  le  brevet,  des  marques  de 
considération  particulière  et  de  l'estime  de  Sa  Majesté,  en 
lui  accordant  un  rang  qui  la  distingue  des  autres  dames  de 
la  cour  et  suite  de  la  Reine  ». 

1.  Catherine  Deshayes,  femme  d'Antoine  Montvoisin,  connue 
sous  le  nom  de  la  Voisin.  Elle  fut  brûlée  vive  le  jeudi  22  fé- 
vrier 1680. 


94  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

qu'il  lit  d'ahord  étoit  moins  une  réalité  qu'un  jeu 
joué  pour  obtenir  tout  ce  qu'il  avoit  envie  d'avoir.  Il 
y  a  tout  lieu  de  croire  qu'il  ne  fit  que  semblant  de  la 
vouloir  reprendre,  et  qu'il  la  laissa  à  la  Cour  par 
intérêt,  et  dans  l'espérance  qu'on  lui  accorderoit  à  la 
fin  toutes  ses  demandes.  Enfin,  au  bout  de  plusieurs 
années,  par  dépit  de  ce  qu'on  ne  faisoit  pas  pour  lui 
tout  ce  qu'il  demandoit,  il  lui  prit  alors  en  fantaisie  de 
vouloir  à  toutes  forces  ravoir  sa  femme.  11  vint  à  la 
Cour,  il  y  déclama  hautement  contre  l'injustice  du  Roi 
de  ne  lui  avoir  pas  accordé  tout  ce  qu'il  avoit 
demandé,  chanta  pouille  à  sa  femme,  alla  même  jus- 
qu'à la  vouloir  maltraiter,  fit  voir  hardiment  et  ouver- 
tement son  dépit  contre  le  ministre  et  contre  le  Roi 
même,  tint  des  propos  si  insolents,  et  se  conduisit  en 
tout  d'une  manière  si  indigne  et  si  impertinente  que 
le  Roi  se  fâcha  à  son  tour,  et,  tant  pour  donner  à 
madame  de  Montespan  des  distinctions  sans  qu'elle  les 
partageât  avec  son  mari  que  pour  qu'elle  ne  fût  plus 
exposée  à  suivre  ses  caprices  et  ses  volontés,  il  la  lit 
suriutendante  de  la  maison  de  la  Reine,  laissant  à  ce 
misérable  gascon  la  liberté  de  faire  en  province 
toutes  les  extravagances  qu'il  voudroit.  J'ai  ouï  dire 
que,  quelque  temps  après  qu'il  vit  que  madame  de 
Montespan  étoit  maîtresse  du  Roi  déclarée,  il  s'avisa 
de  venir  faire  un  voyage  à  la  Cour  avec  tout  l'accou- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  95 

trement  du  plus  grand  deuil,  en  disant  aux  personnes 
étonnées  de  le  voir  comme  cela,  qu'elles  ne  dévoient 
point  en  être  surprises  puisqu'il  étoit  en  deuil  de  sa 
femme.  Tout  ce  que  je  viens  de  dire  de  la  conduite 
de  monsieur  de  Montespan,  je  le  tiens  de  plusieurs 
personnes  qui  l'avoient  vu  et  connu,  et  qui  m'ont 
assuré  avoir  été  témoins  de  tout.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr, 
c'est  que  je  n'ai  jamais  entendu  parler  de  lui  que 
comme  d'un  fou  et  d'un  sujet  fort  mince  '. 

Dès  que  Monseigneur  fut  marié,  madame  de  Main- 
tenon  entrant  en  charge  n'eut  plus  rien  à  démêler 
avec  madame  de  Montespan.  Elles  ne  se  voyoient  plus 
l'une  chez  l'autre,  mais,  partout  où  elles  se  rencon- 
troient,  elles  se  parloient  et  avoient  des  conversations 
si  vives,  si  cordiales,  que  qui  les  auroit  vues,  sans 
être  au  fait  des  intrigues  de  la  Cour,  auroit  cru  qu'elles 
étoient  les  meilleures  amies  du  monde.  Ces  conversa- 
tions rouloient  souvent  sur  les  enfants  du  Roi  pour 
lesquels,  malgré  leurs  démêlés  continuels,  elles  avoient 
presque  toujours  agi  de  concert.  L'habitude  et  le  goût 
qu'elles  avoient  l'une   et  l'autre  pour   leurs  esprits 


1.  Emprunté  en  grande  partie  à  madame  de  Cayhis,  ce  que 
mademoiselle  d'Aumale  dit  ici  de  monsieur  de  Montespan  n'est 
pas  tout  à  fait  exact.  Il  est  certain  cependant  que  la  séparation 
iégale  ne  fut  prononcée  qu'assez  tard,  le  11  juillet  1674.  —  Voir 
madame  de  Montespan  et  Louis  XIV,  par  Pierre  Clément,  pp.  M 
et  suiv.  et  un  ouvrage  tout  récent  :  De  la  Vallièreà  Montespan, 
par  MM.  Jean  Lemoine  et  André  Lichtenberger,  pp,252et  suiv. 


96  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

ctoil  la  principale  raison  qui  faisoil  qu'elles  avoient 
toujours  du  plaisir  à  s'entretenir,  quand  l'occasion 
s'en  présentoil'. 

Le  Roi,  avant  de  nommer  madame  de  Maintenon 
seconde  dame  d'atour  de  madame  la  Dauphine,  eut  la 
politesse  pour  madame  la  maréchale  de  Rochefort  de 
lui  demander  si  d'avoir  madame  de  Maintenon  pour 
compagne  ne  lui  feroit  point  de  peine,  en  l'assurant  en 
même  temps  qu'elle  ne  se  mêleroit  pas  de  la  garde- 
robe.  La  conduite  de  madame  de  Maintenon  ne 
démentit  en  rien  ces  assurances;  sa  faveur  occupoit 
tout  son  temps,  et  son  caractère,  encore  plus  que  sa 
faveur,  ne  lui  permeltoit  pas  d'agir  d'une  autre 
manière. 

Madame  la  duchesse  de  Richelieu  fut  nommée  en 
même  temps   dame  d'honneur;  ce  fut  madame  de 

1.  Bien  des  années  après,  madame  de  Maintenon  et  madame 
de  Montespan  étaient  encore  en  rapports  de  politesse.  Le 
19   novembre  1698,  madame  de  Montespan  écrivait  de  Fonte- 

vrault  à  la  duchesse  de  Noailles  :  « Cela  est  fait;  je  vous  en 

remercie,  et  ne  vous  demande  plus  rien,  ni  à  madame  de 
Maintenon  non  plus  :  elle  nva  dit  ce  qui  ne  pouvait  être  dit 
que  par  elle,  et  qui  autorisera  tout  ce  que  j'aurai  besoin  de  me 
dire  à  l'avenir.  Je  la  prie  aussi  de  croire  en  moi  tout  ce  qu'elle 
y  a  vu  de  plus  agréable,  et  elle  croira  vrai.  •>  (Correspon- 
dance générale,  t.  lY,  p.  265.)  Et  madame  de  Maintenon  écri- 
vait, le  n  décembre  suivant,  à  l'abbesse  de  Fonlevrault  :  «  ...  Je 
vous  supplie,  madame,  d'assurer  madame  de  Montespan  des 
sentiments  que  vous  avez  vu  que  je  conserve  pour  elle;  je  ne 
puis  jamais  cesser  de  m'intéresser  à  tout  ce  qui  la  touche, 
depuis  les  grandes  jusqu'aux  plus  petites  choses.  »  {Corres- 
pondance générale,  t.  IV,  p.  268.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  97 

Maintenon  qui  lui  fit  avoir  cette  place.  J'ai  dit  ci- 
devant  qu'avant  que  madame  de  Maintenon  fût  à  la 
Cour,  elle  avoit  été  fort  attachée  à  l'hôtel  d'Albret, 
et  j'aurois  pu  dire,  comme  cela  est  très  ATai,  qu'elle 
ne  rétoit  pas  moins  à  l'hôtel  de  Richelieu.  Madame 
de  Richelieu  avoit  plus  d'esprit  que  la  maréchale 
d'Albret,  quoi  qu'elle  n'en  eût  que  médiocrement, 
mais  elle  étoit  en  revanche  mystérieuse  et  intrigante, 
et  ce  ne  fut  que  par  sa  conduite  et  son  manège  qu'elle 
vint  à  bout  d'épouser  un  homme  infiniment  plus  jeune 
qu'elle,  l'héritier  du  cardinal  de  Richelieu,  qui  réunis- 
soit  en  sa  personne  les  charges  et  les  dignités  de  ce 
ministre.  Ce  qu'il  y  eut  de  plus  surprenant  alors,  c'est 
que  la  beauté  n'eut  nulle  part  à  ce  mariage. 

Dans  le  temps  où  la  faveur  de  madame  de  Main- 
tenon croissoit  de  jour  en  jour,  madame  de  Mon- 
tespan  et  elle  se  voyoient  presque  tous  les  jours; 
elles, se  parloient  souvent  avec  aigreur,  mais  fort  sou- 
vent aussi  avec  un  air  de  confiance  et  d'amitié  qui  en 
imposoit  aux  personnes  qui  n'étoient  point  instruites. 
Madame  de  Montespan,  qui  jugeoit  souvent  des  autres 
par  elle-même,  se  persuadant  aisément  que  madame 
de  Maintenon  n'avoit  travaillé  à  éteindre  la  passion 
du  Roi  pour  elle  que  pour  pouvoir  jouir  à  son  aise 
et  sans  partage  de  ce  cœur  qu'elle  lui  avoit  ravi,  ne 
pouvoit  s'empêcher  de  lui  dire  de  temps  en  temps 

T.   11,  7 


98  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

des  choses  fort  piquantes,  et  d'essayer  même  de  la 
détruire  dans  l'esprit  du  Roi,  et  elle  saisissoit  toutes 
les  occasions  de  faire  voir  son  dépit  et  sa  jalousie, 
mais  inutilement,  car,  dès  que  le  Roi  l'eût  faite  surin- 
tendante de  la  maison  de  la  Reine,  jugeant  avec 
raison  qu'il  en  avoit  assez  fait,  il  commença  dès  lors 
à  n'avoir  plus  de  commerce  particulier  avec  elle.  11 
la  traita  cependant  toujours  avec  tous  les  égards  et 
la  considération  dont  il  étoit  capable;  il  voulut  même 
qu'elle  fut  du  voyage  qu'il  fit  cette  année  avec  toute 
sa  cour  pour  visiter  les  ports  de  Flandre*.  Il  maria 
dans  la  suite  les  enfants  qu'il  avoit  eus  d'elle,  et  leur 
procura  des  rangs  et  des  établissements  les  plus 
élevés  qu'il  y  eût,  plus  par  la  tendresse  et  l'amitié 
qu'il  avoit  pour  eux  que  pour  souscrire  à  l'ambition 
démesurée  de  la  mère.  Madame  de  Montespan,  pen- 
dant cinq  ou  six  ans,  qui  furent  la  fin  de  son  triomphe, 
mit  cependant  toujours  tout  en  usage  pour  tâcher  de 
regagner  le  cœur  qu'elle  avoit  perdu;  mais  elle  eut 
beau  faire,  le  Roi  ne  céda  plus  à  ses  poursuites,  et  ne 
la  vit  plus  sans  qu'il  y  eut  quelques  témoins,  et  il 
évita  soii^neusement  de  se  trouver  seul  avec  elle. 


1.  iMademoiselle  d'Aumale  commet  ici  une  erreur.  Le  voyage 
de  Flandre  ayant  eu  lieu  en  1678,  madame  de  Montespan 
n'était  pas  encore  siirintendante  de  la  maison  de  la  Reine. 
Comme  nous  l'avons  dit  précédemment,  sa  nomination  date  du 
11  avril  1679. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  99 

Gomme  le  Roi  avoit  toujours  eu  un  fond  de  reli- 
gion, et  qu'il  n'avoit  naturellement  rien  de  faux  dans 
le  cœur  ni  dans  l'esprit,  il  s'étoit  souvent  reproché 
ses  égarements,  mais  sans  fruit.  Lorsqu'il  eut  exécuté 
le  glorieux  projet  de  se  séparer  de  cette  ambitieuse 
maîtresse,  les  discours  que  madame  de  Maintenon  lui 
tenoit,  les  conseils  qu'elle  lui  donnoit,  les  réflexions 
qu'elle  lui  faisoit  faire,  les  reproches  que  sa  con- 
science lui  faisoit  de  la  vie  qu'il  avoit  menée  avec 
une  femme  mariée,  le  souvenir  d'une  conversation 
qu'il  avoit  eue  avec  madame  de  Maintenon  ancienne- 
ment sur  ce  sujet,  le  scrupule,  les  remords,  et,  plus 
que  tout  cela,  le  secours  tout  puissant  de  la  grâce,  le 
firent  enfin  revenir  petit  à  petit  à  lui-môme,  et  la  reli- 
gion et  la  piété  reprirent  bientôt  dans  son  cœur  la 
place  de  l'amour. 

Je  ne  puis  m'empêcher  de  faire  ici  une  réflexion 
au  public  prévenu.  Qu'a-t-il  dit  de  madame  de  Main- 
tenon dans  tout  ce  temps-là,  sinon  que  c'étoit  une 
femme  adroite  et  ingénieuse  qui  faisoit  tous  ses  efforts 
pour  supplanter  madame  de  Montespan?  Qu'en  a-t-il 
dit  quand  la  séparation  fut  faite?  Qu'en  a-t-il  pensé 
depuis?  Qu'elle  avoit  enfin  réussi  à  faire  chasser  la 
maîtresse,  et  qu'elle  en  avoit  pris  la  place.  Mais 
madame  de  Maintenon,  pour  lors,  avoit  quarante-cinq 
ans  passés;  cet  âg'e  n'étoit  plus  fait  assurément  pour 


iOO        MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

donner  de  Tamour;  cependant  elle  entre  en  faveur; 
le  Roi  se  met  dans  la  dévotion;  il  ne  s'en  dément 
point;  elle  le  prêche  par  ses  exemples,  sans  porter 
ses  vues  dans  la  suite  de  sa  vie.  Cela  seul  ne  devroit- 
il  pas  suffire  pour  faire  voir  d'une  manière  sensible 
et  non  suspecte  la  différence  qu'il  y  eut  entre  elle  et 
les  maîtresses. 

Madame  de  Maintenon  avoit  une  ancienne  amie 
qu'elle  vint  à  bout  de  placer  aussi  dans  la  maison  de 
madame  la  Dauphine  :  c'étoit  madame  de  Montche- 
vreuil,  femme  de  mérite,  si  l'on  borne  l'idée  du 
mérile  à  n'avoir  point  de  galanterie,  car  il  faut 
avouer  qu'elle  n'eut  pas  d'ailleurs  le  talent  de  se 
faire  aimer  à  la  Cour;  mais  il  convcnoit  à  madame  de 
Maintenon  d'y  produire  une  ancienne  amie,  fort  pieuse, 
et  qui  l'avoit  toujours  été,  sûre  dans  le  commerce  et 
secrète  jusqu'au  mystère.  Il  faut  avouer  aussi  qu'elle 
avoit  pour  madame  de  Maintenon  un  attachement,  et, 
si  l'on  peut  le  dire,  une  admiration  dont  il  étoit  impos- 
sible qu'elle  ne  fût  pas  touchée. 

Madame  de  Montchevreuil  étoit  d'une  condition  à 
devoir  occuper  une  place  considérable;  cependant 
elle  ne  fut  que  gouvernante  des  tilles  d'honneur  de 
madame  la  Dauphine.  Il  est  vrai  qu'on  attacha  à  cette 
place  des  distinctions  qui  n'y  avoient  jamais  été 
attachées,  et  ce  fut  en  sa  faveur.  Non  seulement  on 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         101 

donna  à  madame  de  Montchevreuil  les  entrées  dans 
les  carrosses,  mais  elle  suivoit  et  scrvoit  madame  la 
Daiiphine,  au  défaut  de  la  dame  d'honneur  et  des 
dames  d'atour. 

La  chambre  des  filles  d'honneur  fut  établie  aussi 
sur  un  pied  tout  différent  de  celle  des  filles  de  la 
Reine.  Le  nombre  aussi  en  fut  moins  grand,  puisque 
celle  de  la  Reine  avoit  été  composée  de  douze,  et  que 
celle-ci  ne  le  fut  que  de  six;  mais,  malgré  cette  réduc- 
tion, elle  coûtoit  au  Roi  bien  davantage. 

Le  Roi  étoit  jeune  et  galant  dans  le  temps  des 
filles  d'honneur  de  la  Reine,  et  il  avoit  lui-même 
contribué  aux  choses  peu  exemplaires  qui  s'y  étoient 
passées.  Il  eut  même  à  ce  sujet  plusieurs  fois  des 
démêlés  avec  la  duchesse  de  Navailles,  mais  l'aus- 
tère vertu  de  cette  dame  fit  qu'elle  aima  mieux  subir 
la  disgrâce  du  Roi  que  d'avoir  une  tolérance  dans 
laquelle  elle  croyoit  son  honneur  intéressé.  Ainsi  le 
Roi,  instruit  par  ses  propres  aventures,  et  corrigé  par 
les  années,  voulut  que  la  chambre  des  filles  d'honneur 
de  madame  laDauphine,  composée  des  meilleures  mai- 
sons du  royaume,  fût  sans  reproches  et  sans  soupçons  '. 

Les  six  premières  qui  composèrent  cette  chambre 

1.  C'est  encore  aux  Souvpyiirs  de  madame  de  Cayhis  que 
mademoiseUe  d'Aumale  emprunte  ce  qui  est  relatif  aux  tilles 
d'honneur  de  la  Dauphine;  mais  il  y  a  certaines  dilTérences 
entre  les  textes. 


102         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUM.VLE. 

furent  :  Mademoiselle  de  Laval  (depuis  duchesse  de 
Roquelaure'),  mademoiselle  de  Biron^  et  mademoi- 
selle de  Gontaut^  sa  sœur,  mesdemoiselles  de  Ram- 
bures*,  de  Tonnerre^  et  de  Jarnac^ 

Mademoiselle  de  Laval,  avec  un  visage  agréable, 
avoit  la  plus  belle  taille  du  monde,  et  le  plus  grand 
air.  On  prétend  cju'elle  plul  au  Roi,  mais  s'il  y  a  eu 
quelque  chose  entre  eux,  l'affaire  fut  menée  bien 
secrètement  et  dura  bien  peu.  Le  Roi  la  maria  à  mon- 
sieur de  Roquelaure  '  qu'il  fit  duc,  monsieur  son 
père^  n'étant  duc  qu'à  brevet.  Les  premières  vues  de 

i.  Marie-Louise  de  Laval,  mariée  le  20  mai  1683  à  Gasloii- 
Jean-Baptiste-Antoine,  duc  de  Roquelaure.  Elle  mourut  le 
12  mars  1735,  à  soixante-dix-huit  ans. 

2.  Marie-Madeleine-Agnès  de  Gontaut-Biron,  dite  mademoi- 
selle de  Biron;  morte  au  couvent  des  Filles  de  Sainte-Marie, 
le  14  août  1724,  âgée  de  soixante  et  onze  ans. 

3.  Louise  de  Gontaut-Biron,  dite  mademoiselle  de  Gontaut, 
née  en  janvier  1635;  elle  mourut  le  23  juin  1739  à  quatre- 
vingt-cinq  ans. 

4.  Marie-Armande  de  Rambures,  mariée  le  24  avril  16s6 
à  Sidoine-Apollinaire-Gaspard-Armand,  marquis  de  Polignac, 
morte  en  1689. 

5.  Louise  de  Tonnerre,  fille  de  Jacques  de  Clermont,  comte 
de  Tonnerre,  et  de  Charlotte-Virginie  de  Flear,  dame  de  Pres- 
sins,  se  retira  au  couvent  de  Port-Royal  en  avril  1684.  et  en 
sortit  pour  épouser  M.  de  Musy,  genlilliomme  dauphinois,  qui 
était  également  de  la  maison  de  Clermont. 

6.  Julie-Eustache  Chabot,  demoiselle  de  Jarnac,  fille  de  Louis 
Chabot,  comte  de  Jarnac  et  de  Catherine  de  la  Roche-Beau- 
court;  elle  mourut  en  1687. 

7.  Gaston-Jean-Baptiste-Antoine,  duc  de  Roquelaure,  né 
en  1656,  maréchal  de  France  en  1724,  mort  le  6  mai  1738. 

8.  Gaston-Jean-Baptiste,  duc  de  Roquelaure,  lieutenant  et 
maître  de  la  garde-robe,  mort  le  11  mars  1683  à  soixante- 
huit  ans. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         103 

monsieur  de  Roquelaure  n'avoient  pas  été  pour  made- 
moiselle de  Laval,  et  quelque  enfant  que  fut  alors 
madame  de  Caykis,  la  faveur  de  madame  de  Maintenon 
fit  qu'il  la  lui  demanda  en  mariage.  Madame  de  Main- 
tenon  répondit  à  celte  proposition  avec  sa  modestie 
ordinaire,  et  elle  ajouta  que  sa  nièce  n'étant  encore 
qu'une  enfant,  elle  ne  penseroit  pas  si  tôt  à  la  marier, 
mais  qu'il  feroit  très  bien  d'épouser  mademoiselle  de 
Laval;  à  quoi  monsieur  de  Roquelaure  répondit  : 
«  Puis-je  l'épouser  avec  les  bruits  qui  courent?  qui 
me  répondra  qu'ils  sont  sans  fondement?  —  Moi, 
lui  dit  madame  de  Maintenon,  qui  vois  les  choses  de 
plus  près  qu'un  autre,  et  qui  n'ai  point  d'intérêt  à 
vous  tromper.  »  Il  la  crut,  et  le  mariage  se  Ht.  Le 
public,  moins  crédule,  tint  plusieurs  propos  \  et  en  fit 
même  tenir  à  monsieur  de  Roquelaure  de  peu  conve- 
nables, mais  ils  ne  lui  furent  que  prêtés.  On  fit  aussi 
des  chansons  sur  ce  mariage,  comme  l'on  sait  que  c'est 
l'usage  à  Paris  d'en  faire  sur  tous  les  événements-. 

1.  La  Princesse  Palatine  dit  de  son  côté  :  <■  On  a  soupronné 
la  duchesse  de  Roquelaure  d'avoir  fait  la  conquête  du  Roi; 
la  médisance  a  beaucoup  parlé  de  cette  intrigue,  mais  je  n'y 
ai  pas  mis  le  nez.  »  [Correspondance,  Édit.  Brunet,  t.  I,  p.  236). 

2.  Voici  l'une  des  chansons  qui  eurent  cours  sur  le  mariage 
du  duc  de  Roquelaure  avec  mademoiselle  de  Laval  : 

Nous  portons  des  Fontangcs, 

C'est  la  mode  entre  nous. 

Ne  trouvez  pas  étrange. 

Si  Roquelaure,  aussi  belle  qu'un  ange, 

En  donne  à  son  époux. 


104         MÉMOIRES    UE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

Mais  tout  ce  que  l'on  put  dire  sur  la  demoiselle  et 
sur  le  mariage  n'étoit  que  pure  calomnie. 

Mademoiselle  de  Biron  n'étoit  pas  jeune;  on  disoit 
qu'elle  avoit  été  belle,  mais  il  n'y  paroissoit  plus;  ne 
pouvant  donc  faire  usage  d'une  beauté  passée,  elle  se 
tourna  du  côté  de  l'intrigue,  et  dans  la  suite,  tirant  le 
secret  de  ses  compagnes,  elle  sut  se  rendre  nécessaire 
à  Monseigneur,  et  vint  à  bout  par  ce  petit  manège  de 
tirer  de  la  Cour  de  quoi  se  marier*. 

Mademoiselle  de  Gontaut,  sa  sœur,  avoit  de  la 
beauté,  peu  d'esprit,  mais  une  si  grande  douceur  et 
une  si  grande  égalité  d'humeur  qu'elle  s'est  toujours 
fait  aimer  et  respecter  de  toutes  les  personnes  qui 
l'ont  connue;  le  Roi  la  maria  au  marquis  d'Urfé^ 
qu'il  fit  menin  de  Monseigneur. 

Mademoiselle  de  Tonnerre  n'étoit  pas  belle,  mais 
bien  faite,  étourdie  jusqu'à  la  folie.  Pour  son  malheur, 
monsieur  de  Rhodes  ^,  grand-maître  des  cérémonies 

1.  Elle  épousa,  le  3  juillet  1688,  Louis  Louet  de  Galvisson, 
dit  le  marquis  de  Nogaret,  qui  fut  tué  à  la  bataille  de  Fleurus 
le  1"  juillet  1690. 

2.  Joseph-Marie  de  Lascaris,  marquis  d'Urfé,  menin  de  Mon- 
seigneur, épousa  mademoiselle  de  Gontaut  le  19  septembre  1684; 
il  mourut  le  13  octobre  1724,  âgé  de  soixante-douze  ans. 

3.  Charles  Pot,  marquis  de  Rhodes,  succéda  en  1662  à  son 
père,  comme  grand-maitre  des  cérémonies  de  France.  Il 
épousa,  le  21  avril  16y2,  Anne-Marie-Thérèse  de  Simiane  de 
Cordes,  veuve  de  François-Louis  de  Simiane,  marquis  de 
Moncha.  Il  mourut  à  Paris  le  1"  juillet  1706.  En  16S4,  M.  de 
Rhodes  avait  été  mis  à  la  Bastille,  en  même  temps  que  made- 
moiselle de  Tonnerre  avait  été  renvovée  de  la  Cour. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         105 

et  aussi  fou  qu'elle  dans  ce  temps-là,  en  devint  amou- 
reux, et  fit  des  extravagances  si  publiques  qu'il  la  fit 
chasser  de  la  Cour  '.  Madame  de  Richelieu,  pour  se 
donner  sans  doute  un  air  d'autorité  qui  devenoit  à 
la  mode  depuis  la  dévotion  du  Roi,  l'emmena  à  Paris 
sans  ménagements  et  d'une  manière  très  peu  conve- 
nable, car  elle  ne  daigna  pas  la  mener  dans  son 
carrosse,  mais  elle  la  mit  dans  un  carrosse  de  suite, 
avec  ses  femmes  de  chambre. 

Mademoiselle  de  Rambures  n'étoit  pas  belle,  mais 
elle  étoit  vive,  hardie,  et  avoit  tout  l'esprit  qu'il  faut 
pour  plaire  aux  hommes,  joint  au  style  particulier  à 
la  famille  de  Nogent  dont  étoit  madame  sa  mère  ^ 
Elle  attaqua  le  Roi,  et  ne  lui  déplut  pas;  elle  en 
voulut  ensuite  à  Monseigneur,  et  elle  réussit.  Madame 
la  Dauphine  s'en  désespéra,  mais  elle  ne  devoit 
s'en  prendre  qu'à  elle,  comme  on  le  verra  par  la 
suite. 

Mademoiselle  de  Jarnac  étoit  laide  et  mal  faite;  elle 

1.  ■<  Le  12  avril  1684,  mademoiselle  de  Tonnerre  reçut  l'ordre 
de  quitter  la  cour  pour  entrer  aux  Filles  de  Sainte-Marie  de 
Chaillot.  "  {Dangeau,  t.  I,  p.  6.) 

2.  xMarie  Bautru,  fille  de  Nicolas,  comte  de  Nogent,  capitaine 
de  la  porte  de  la  maison  du  roi,  et  de  Marie  Coulon,  épousa, 
le  0  avril  1656,  Charles,  marquis  de  Rambures  et  de  Courtenay, 
mort  à  Calais  le  11  mai  1671,  âgé  de  trente-neuf  ans.  Elle- 
même  mourut  le  10  mars  1683.  On  lui  attribue  un  mot  plaisant 
qu'elle  aurait  dit  au  cours  d'une  grave  maladie  :  "  Qu'il  était 
fort  utile  de  mourir  en  la  grâce  de  Dieu,  mais  qu'il  était  fort 
ennuveux  d'v  vivre.  » 


100  MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

vécut  peu  et  tristement;  elle  avoit  un  beau  teint  qui  ne 
servoit,  disoit-on,  qu'à  éclairer  sa  laideur  \ 

Madame  de  Lowenstein,  depuis  madame  de  Dan- 
geau,  entra  011e  d'honneur  à  la  place  de  mademoiselle 
de  Laval.  Je  vais  donner  une  idée  de  son  mérite  et  de 
ce  qu'elle  étoit  par  elle-même.  Elle  étoit  de  la  maison 
Palatine,  mais  un  de  ses  ancêtres  n'ayant  épousé 
Cju'une  simple  demoiselle,  les  enfants  qui  vinrent  de 
ce  mariage  ne  furent  plus  regardés  que  comme  comtes 
de  l'empire,  et  non  comme  des  princes  souverains. 
Cette  branche  a  cependant  toujours  porté  les  armes 
et  le  nom  de  la  maison  Palatine,  et  ne  s'est  jamais 
alliée  qu'à  des  princes,  ou  à  quelqu'une  des  plus 
grandes  maisons  de  l'empire.  La  mère  de  madame  de 
Lowenstein-  dont  je  parle  étoit  sœur  du  cardinal  de 
Fustemberg  ^  et  de  l'évêque  de  Strasbourg  \  maison 
attachée  à  la  France  et  pour  laquelle  le  cardinal  de 


1.  «  Madame  de  Montchevreuil  soutient  la  fatigue  à  mer- 
veille, et  a  augmenté  son  troupeau  de  la  plus  laide  fille  que 
l'on  puisse  voir,  qui  est  mademoiselle  de  Jarnac,  ..  écrivait 
madame  de  Mainlenon  à  M.  d'Aubigné  le  2  mars  1G81.  {Corres- 
pondance générale,  t.  II,  p.  156.) 

2.  Anne-Marie,  fille  d'Egon,  comte  de  Furstemberg,  avait 
épousé  en  1651  Ferdinand-Charles,  comte  de  Lowenslein-Roche- 
fort,  né  le  18    mai  161G.  Elle  mourut  en  janvier  1705. 

o.  Guillaume  Egon,  fils  d'Egon,  comte  de  Furstemberg,  et 
d'Anne-Marie  de  îlohenzoUern,  prince  de  Furstemberg,  né 
en  1629,  évêque  de  Strasbourg  en  1682,  cardinal  en  1686,  mort 
en  1704. 

•i.  François  Egon,  prince  de  Furstemberg,  né  le  27  mai  1626, 
évêque  de  Strasbourg  le  19  janvier  1663,  mort  le  1"  avril  1682. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         107 

Fustemberg  avoit  souffert  une  longue  et  dure  prison. 
Quand  il  en  fut  sorti,  il  vint  ensuite  à  la  Cour  et  y 
amena  madame  de  Lowenstein,  la  plus  jeune  de  ses 
nièces,  dont  la  beauté,  jointe  à  une  taille  de  nymphe 
et  à  un  ruban  couleur  de  feu  qu'elle  portoit  comme  les 
hommes  portent  le  cordon  bleu,  parce  qu'elle  étoit 
chanoinesse  ',  attira  tous  les  regards;  mais  sa  sagesse 
et  sa  vertu  causèrent  une  bien  plus  juste  admi- 
ration. 

Pour  reprendre  le  fil  de  l'histoire  de  madame  de 
Maintenon,  je  dirai  que  madame  de  Maintenon 
augmentoit  tous  les  jours  en  crédit,  mais  elle  ne 
l'employoit  et  ne  l'employa  jamais  qu'à  faire  tout 
le  bien  qu'elle  pouvoit.  Elle  s'appliqua,  surtout  dans 
ce  temps-là,  à  rendre  à  ses  parents  tous  les  ser- 
vices qui  dépendoient  d'elle.  Elle  avoit  déjà  fait  pour 
son  frère  tout  ce  que  les  liens  du  sang  et  l'amitié  la 
plus  tendre  pouvoient  exiger  de  son  crédit;  elle  lui  fit 
encore  avoir  cetle  année  quelques  intérêts  dans  les 
affaires;  elle  fit  de  même  pour  ses  autres  parents  tout 
ce  qu'elle  crut  devoir  et  pouvoir  faire. 

Le  Roi,  dont  la  piété  et  la  religion  se  fortifioient  de 
jour  en  jour,  voyant  avec  chagrin  un  nombre  consi- 
dérable de  huguenots  dans  son  royaume,   cherchoit 

i.  Mademoiselle  de  Lowenstein  était  chanoinesse  du  cha- 
pitre de  Thorn,  ce  qui  lui  donnait  le  titre  de  «  Madame  ». 


d08         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

tous  les  moyens  les  plus  propres  et  les  plus  conve- 
nables pour  tâcher  de  les  réunir  dans  le  sein  de 
rËglise,  Il  fit  de  son  mieux  alors  pour  gagner  par 
ses  bienfaits  les  gens  les  plus  considérables  d'entre 
eux.  Comme  il  savoit  que  l'ambition  et  l'intérêt  gou- 
vernent presque  tous  les  hommes,  de  quelque  religion 
qu'ils  soient,  pour  les  engager  à  se  rendre  à  ses 
désirs,  il  leur  déclara  qu'aucun  huguenot  ne  seroit 
admis  dans  les  charges,  et  qu'il  n'avanceroit  dans  ses 
armées,  soit  de  terre,  soit  de  mer,  que  les  catho- 
liques. 

Ces  moyens  ne  réussirent  pas  aussi  bien  qu'il  l'au- 
roit  désiré.  Il  se  fit  pourtant  dans  cette  année  et  dans 
les  suivantes,  grand  nombre  de  conversions  Entre 
autres  il  s'en  fit  beaucoup  à  la  Cour,  et  il  est  certain 
que  madame  de  Maintenon  y  contribua  beaucoup. 
Elle  en  convient  elle-même  dans  une  lettre  à  son 
frère  :  «  On  ne  voit  que  moi,  lui  dit-elle,  dans  les 
églises,  conduisant  quelque  huguenot'.  » 

Elle  voulut  travailler  à  la  conversion  de  sa  propre 
famille;  on  va  voir  par  le  récit  que  madame  de  Caylus 
en  fait  elle-même  comment  elle  s'y  prêta. 

«  Gomme  madame  de  Maintenon  désespéroit,  dit 


1.  Celle  letlre  adressée  à  monsieur  d'Aubigné,  à  Cognac,  et 
datée  de  Fonlainebleau  le  27  septembre  1G81,  se  trouve  dans 
la  Correspondance  générale,  t.  II,  p.  209. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         109 

madame  de  Caylus,  de  gagner  mon  père,  elle  pria  mon- 
sieur de  Seignelay,  secrétaire  d'État  ayant  le  départe- 
ment de  la  marine,  de  lui  faire  faire  un  voyage  de 
long  cours  sur  mer,  pour  avoir  le  temps  de  disposer 
plus  facilement  de  ses  enfants.  J'avois  deux  frères 
qui,  quoique  fort  jeunes,  avoient  déjà  fait  plusieurs 
campagnes,  et  l'aîné,  à  l'âge  de  neuf  ans,  s'étoit  trouvé 
et  avoit  été  blessé  légèrement  à  ce  fameux  combat  de 
Messine  où  Ruyter  fut  tué.  Le  courage  et  la  valeur 
singulière  qu'avoit  témoignés  cet  enfant  pendant 
l'action  le  firent  faire  enseigne  après  le  combat. 

»  Après  le  combat,  la  campagne  finie,  mon  père  étoit 
venu  à  la  Cour,  et  y  avoit  amené  mon  frère.  Le  récit  que 
cet  enfant  fit  joliment  alors  de  l'action  qu'il  avoit  vue, 
sa  légère  blessure  et  mie  jolie  figure  firent  que 
madame  de  Montespan  le  caressoit  beaucoup  et  vou- 
loit  l'avoir  continuellement  auprès  d'elle.  Si  mon  père 
avoit  voulu  consentir  alors  à  le  laisser  à  la  Cour  et  à 
se  faire  lui-même  catholique,  il  s'en  seroit  mieux 
trouvé  pour  sa  fortune;  mais  il  résista  à  tout  ce  qu'on 
put  lui  dire  et  à  toutes  les  offres  qu'on  lui  fit,  soit  pour 
lui,  soit  pour  son  fils.  Il  partit  de  la  Cour  et  emmena 
mon  frère  avec  lui.  Madame  de  Maintenon  ayant  vu 
qu'il  n'y  avoit  pas  moyen  de  lui  faire  entendre  raison, 
s'avisa,  comme  j'ai  dit  ci-devant,  de  lui  faire  faire  ce 
voyage  de  long  cours.  On  fit  servir  mon  frère  aîné  avec 


110         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AL'MALE. 

monsieur  de  Château-Renaud,  laissant  seulement  à 
mon  père  le  cadet  qui  n'étoit  pas  entré  moins  jeune 
dans  la  marine.  A  peine  mon  père  étoit-il  débarqué 
qu'une  de  ses  sœurs*,  que  ma  mère  avoit  été  voir  à 
Niort,  la  pria  de  me  laisser  chez  elle  jusqu'au  lende- 
main. Ma  mère  y  consentit,  mais  avec  peine,  car  quoi- 
qu'elle fût  catholique,  elle  n'étoit  nullement  dans  la 
conlîdence  des  desseins  qu'on  avoit  sur  moi,  parce 
qu'on  vouloit  ne  la  point  exposer  aux  reproches  de 
mon  père  -. 

»  Quelques  heures  après  que  ma  mère  fut  partie  de 
Niort,  ma  tante,  très  accoutumée  à  changer  de  religion 
et  qui  venoit  de  se  convertir  pour  la  cinquième  fois 
(je  me  souviens  effectivement  d'avoir  entendu  dire  à 
mon  père  que  Dieu,  qui  savoit  tout,  ignoroit  de  quelle 
religion  étoltsa  sœur),  ma  tante,  dis-je,  peu  d'heures 
après  que  ma  mère  l'eut  quittée,  partit  de  son  côté  et 
m'emmena   à   Paris.    Nous   trouvâmes   sur  la    route 

1.  Cette  sœur  de  M.  de  Villette  se  nommait  madame  de 
Fontmoi't. 

2.  Voici  comment  madame  de  Maintenon.  dans  une  lettre 
adressée  à  M.  de  Villette  lui-même,  se  justifiait  de  cet  enlève- 
ment qui  lui  a  été  souvent  reproché  :  <•  J'ai  fait  enlever  votre 
fille  par  l'impatience  de  l'avoir  et  de  l'élever  à  mon  gré,  et  j'ai 
trompé  et  affligé  madame  votre  femme,  pour  qu'elle  ne  fût 
jamais  soupçonnée  par  vous,  comme  elle  l'auroit  été,  si  je 
m'étois  servie  de  tout  autre  moyen  pour  lui  demander  ma 
nièce.  A'oilà,  mon  cher  cousin,  mes  intentions,  qui  sont  bonnes 
et  droites,  qui  ne  peuvent  être  soupçonnées  d'aucun  intérêt, 
et  que  vous  ne  sauriez  désapprouver  dans  le  même  temps 
qu'elles  vous  affligent.  ■■  {Correspondance  générale,  t.  II,  p   IfiS.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         111 

madame  de  Sainte-Hermine  ',  une  de  ses  sœurs,  et 
mademoiselle  de  Caumont,  tous  aussi  étonnés  qu'af- 
fligés de  me  voir.  Pour  moi,  je  n'étois  affligée  de  rien, 
très  contente  d'aller,  sans  m'inquiéter  de  l'endroit  où 
on  me  menoit. 

»  Comme  ces  trois  personnes  que  nous  rencontrâmes 
étoient  des  personnes  faites,  on  avoit  conclu,  dans  le 
Conseil  des  huguenots,  que  la  famille  devoit  avoir  la 
complaisance  pour  madame  de  Maintenon  de  lui 
envoyer,  puisqu'elle  les  demandoit,  d'autant  qu'à 
l'âge  qu'ils  avoient,  on  n'avoit  rien  à  craindre  de  leur 
légèreté.  G'étoit  avec  raison,  car  la  résistance  que  ces 
jeunes  personnes  firent  à  la  Cour  fut  très  glorieuse 
pour  le  calvinisme. 

»  Nous  arrivâmes  ensemble  à  Paris  où  madame  de 
Maintenon  vint  me  chercher  aussitôt,  et  m'emmena 
seule  à  Saint-Germain.  Je  pleurai  d'abord  beaucoup, 
mais,  le  lendemain,  je  trouvai  la  messe  du  Roi  si 
belle  que  je  consentis  à  me  faire  catholique,  à  condi- 
tion que  je  l'entendrois  tous  les  jours,  et  qu'on  me 
garantiroit  du  fouet;  c'est  là  toute  la  controverse 
qu'on  employa  et  la  seule  abjuration  que  je  fis. 

»  Monsieur  de  Château-Renaud  eut  ordre  en  même 
temps  d'envoyer  mon  frère  à  la  Cour,  et  il  y  arriva 

1.  Madeleine  de  Villelte  avait  épousé,  le  4  septembre  16W,  Élie 
de  Sainte-Hermine,  troisième  du  nom,  seigneur  de  la  Laigne. 


112        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

effectivement  presque  aussitôt  que  moi.  Pour  lui,  il  fit 
assez  de  résistance,  mais  enfin  il  se  rendit  :  on  lui  fit 
quitter  la  marine,  et  on  le  mit  à  l'Académie  '. 

»  Mon  père  fut  très  surpris  au  retour  de  sa  cam- 
pagne d'apprendre  tout  ce  qui  s'étoit  passé  pendant 
son  absence.  Il  en  lit  des  plaintes  amères  dans  les 
lettres  qu'il  écrivit  à  madame  de  Maintenon;  il  l'accusa 
d'ingratitude,  et  lui  reprocha  que  c'étoit  mal  recon- 
noître  les  obligations  qu'elle  avoit  à  ma  grand'mère; 
mais,  quelques  reproches  qu'il  lui  fît,  comme  ce 
qu'avoit  fait  madame  de  Maintenon  pour  ces  enfants 
étoit  soutenu  de  l'autorité  du  Roi,  il  fut  obligé  de 
céder.  Tout  ce  qu'on  put  lui  promettre  alors  pour  le 
tranquilliser  fut  de  ne  pas  contraindre  ses  enfants  en 
cas  qu'ils  ne  voulussent  pas  se  faire  catholiques;  mais 
ils  se  rendirent  l'un  et  l'autre,  comme  on  le  devoit 
attendre  de  leur  âge.  Je  ne  sais  comment  on  fit  venir 
le  cadet  à  la  Cour;  ils  y  arrivèrent  pourtant  tous  les 
deux,  sans  que  je  puisse  dire  dans  quel  temps  y 
arriva  le  dernier.  On  fit  l'aîné  de  mes  frères  cornette 
des  chevau-légers  au  sortir  des  mousquetaires  oi^i  on 
l'avoit  mis  d'abord.  Il  vendit  sa  charge  de  cornette, 
quand  la  guerre  recommença,  pour  acheter  le  régiment 


1.  Au  xvii"  siècle  on  appelait  Académie  des  écoles  où  les 
jeunes  gens  apprenaient  l'équilalion  et  certains  exercices  du 
corps,  ainsi  que  les  premiers  principes  de  l'art  militaire. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.  113 

Dauphin;  le  cadet  eut  le  régiment  de  la  Reine  Dragons 
à  la  tête  duquel  il  fut  tué  au  combat  de  Steinkerque. 

»  Pour  moi  on  m'élevoit  avec  un  soin  dont  on  ne  sau- 
roit  trop  louer  madame  de  Maintenon,  Il  ne  se  passoit 
rien  à  la  Cour  sur  quoi  elle  ne  me  fit  faire  des 
réflexions  selon  la  portée  de  mon  esprit,  m'approu- 
vant  quand  je  pensois  bien,  me  redressant  quand  je 
pensois  mal.  Ma  journée  étoit  remplie  par  des  maî- 
tres, de  la  lecture  et  des  amusements  honnêtes  et 
réglés.  On  cultivoit  ma  mémoire  par  des  vers  qu'on  me 
faisoit  apprendre  par  cœur,  et  la  nécessité  où  j'étois 
de  rendre  compte  ou  de  ma  lecture,  ou  même  d'un 
sermon  si  j'en  avois  entendu,  me  forçoit  à  y  donner 
de  l'attention.  Il  falloit  encore  que  j'écrivisse  tous  les 
jours  une  lettre  à  quelqu'un  de  ma  famille  ou  à  telle 
autre  personne  que  je  voulois  choisir,  et  que  je  l'ap- 
portasse les  soirs  à  madame  de  Maintenon  qui 
l'approuvoit  ou  la  corrigeoit  selon  qu'elle  étoit  bien  ou 
mal  ;  en  un  mot,  elle  n'oublioit  rien  de  ce  qui  pouvoit 
former  ma  raison  et  cultiver  mon  esprit. 

»  Si  je  suis  entrée,  comme  j'ai  fait,  dans  tout  ce 
détail,  ce  n'est  pas  pour  en  tirer  une  vaine  gloire, 
mais  pour  marquer  par  des  faits,  bien  au-dessus  des 
louanges,  la  conduite  et  le  caractère  de  madame  de 
Maintenon,  et  il  est  impossible  de  faire  réflexion  au 
poste  qu'elle  occupoit,  au  peu  de  loisir  qu'elle  avoit, 

T.   II.  8 


114        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

sans  admirer  rattention  qu'elle  donnoit  à  une  enfant, 
dont  après  tout  elle  n'étoit  chargée  que  parce  qu'elle 
l'avoit  bien  voulu. 

»  Mon  père,  après  avoir  résisté  non  seulement  aux 
bontés  mais  même  aux  promesses  du  Roi,  après  avoir 
compté  pour  rien  de  n'être  pas  fait  chef  d'escadre  à 
son  rang,  après  avoir  tenu  opiniâtrement  contre  l'élo- 
quence de  monsieur  de  Meaux  qu'il  aimoit  naturelle- 
ment, s'embarqua  de  nouveau  sur  la  mer,  et  fit  pendant 
cette  campagne  des  réllexions  qu'il  n'avoit  pas  encore 
faites.  L'évangile  de  l'ivraie  et  du  bon  grain  lui  parut 
alors  claire  contre  le  schisme;  il  vit  que  ce  n'étoit  pas 
aux  hommes  à  les  séparer.  Ainsi  convaincu  par  ses 
propres  réllexions,  mais  ne  voulant  tirer  de  sa  con- 
version aucun  mérite  pour  sa  fortune,  il  fit  à  son  retour 
son  abjuration  entre  les  mains  de  son  curé  ',  et  perdit 
par  là  les  récompenses  temporelles  qu'il  en  auroit  pu 
attendre,  si  bien  même  qu'en  venant  quelque  temps 
après  à  la  Cour,  et  le  Roi  lui  ayant  fait  l'honneur  de 
lui  parler  avec  sa  bonté  ordinaire  sur  sa  conversion, 

1.  D'après  une  note  du  Journal  de  Manseau  (p.  91),  M.  de 
Villelle  aurait  cependant  été  confirmé  à  Saint-Cyr,  le  4  novembre 
1688.  >'  Son  Altesse,  mademoiselle  de  Blois,  s'y  rendit  pour  le 
recevoir  (l'évêque  de  Bethléem),  et  plus  de  800  personnes  des 
environs  vinrent  se  faire  confirmer  dans  l'église  du  dehors. 
M.  de  Villette,  chef  d'escadre  et  depuis  lieutenant  général, 
nouveau  converti,  y  vint  aussy,  avec  qui  j'eus  l'avantage  de 
recevoir  ce  sacrement  dans  la  sacristie,  à  cause  de  la  foule  du 
peuple,  qui  étoit  dans  l'église.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         M5 

il  lui  répondit  avec  un  peu  trop  de  sécheresse,  que 
c'étoit  la  seule  occasion  de  sa  vie  où  il  n'avoit  point 
eu  pour  objet  Tenvie  de  plaire  à  Sa  Majesté. 

»  J'étois  arrivée  à  Saint-Germain  au  mois  de  janvier 
1681.  Monsieur  le  Dauphin  étoit  marié  depuis  un  an, 
et  madame  de  Maintenon,  dans  une  faveur  déclarée, 
paroissoit  aussi  bien  avec  la  Reine  qu'avec  le  Roi.  Cette 
princesse  attribuoit  à  la  nouvelle  favorite  les  bons 
procédés  que  le  Roi  avoit  avec  elle  depuis  quelque 
temps,  et  elle  la  regardoit  avec  raison  sur  un  pied 
bien  différent  des  autres.  » 

C'est  madame  de  Caylus  elle-même,  comme  je  Tai 
annoncé  ci-devant,  qui  a  parlé  dans  tout  ce  que  je 
viens  de  citer  sur  ce  qui  la  regarde. 

Madame  de  Maintenon,  comme  j'ai  déjà  dit,  n'étoit 
presque  jamais  occupée  que  de  faire  du  bien.  Dans 
ce  temps-ci  surtout,  elle  faisoit  faire  beaucoup  de 
conversions;  elle  les  faisoit  souvent  elle-même,  et 
fournissoit  de  sa  poche  l'argent  nécessaire  pour 
payer  les  prêtres  qu'elle  employoit  à  ces  espèces 
de  bonnes  œuvres.  Elle  venoit  de  faire  la  fille  de 
madame  de  Montchevreuil  religieuse  \  et  payoit  la 
pension  de  plusieurs  autres.  Cependant  la  dévotion  du 


1.  La  fille  de  madame  de  Montchevreuil  se  nommail  Magde- 
leine.  Elle  se  fit  religieuse  à  Variville  en  1680,  et  fut  plus  tard 
abbesse  de  Notre-Dame  de  Meaux. 


116         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Roi  augmcntoit  de  jour  en  jour;  il  donna  des  preuves 
alors  du  respect  qu'il  avoit  pour  la  religion  et  de  la 
façon  dont  il  vouloit  qu'on  la  respectât.  Il  exila  plu- 
sieurs jeunes  gens  des  plus  considérables  de  la  Cour, 
à  cause  de  leurs  mauvaises  mœurs  \ 

Ce  fut  dans  cette  année  que  ce  monarque  s'établit  tout 
à  fait  à  Versailles.  Madame  la  Dauphine  accoucha  le  6  août 
d'un  prince  qui  fut  le  duc  de  Bourgogne,  ce  qui  fut  le 
sujet  d'une  grandejoiepour  leRoi  et  pour  toute  la  Cour. 

Depuis  la  faveur  de  madame  de  Maintenon,  la  Reine, 
comme  je  l'ai  dit  ci-devant,  trouva  tant  de  différence 
dans  les  façons  et  les  procédés  du  Roi  vis-à-vis  d'elle, 
qu'elle  en  faisoit  tout  le  cas  imaginable  ;  de  l'estime  elle 
passa  en  peu  de  temps  à  l'amitié  et  à  la  confiance; 
elle  lui  montroit  toujours  qu'elle  étoit  fort  aise  de  la 
voir,  et  très  effectivement  elle  la  voyoit  très  souvent. 
Elle  ne  laissoit  échapper  aucune  occasion  de  lui  dire 
des  choses  obligeantes  et  gracieuses,  et  lui  faisoit 
comprendre  par  ses  propos  et  ses  façons  qu'elle  étoit 
enchantée  que  le  Roi  eut  des  bontés  pour  elle,  et  lui 

1.  »  Le  commencement  du  mois  de  juin  (1G82)  fut  signalé  par 
l'exil  d'un  grand  nombre  de  personnes  considérables  accusées 
de  débauches...  Le  Roi  ne  les  chassa  pas  de  la  Cour  tous  à 
la  fois,  mais  il  exila  d'abord  M.  le  prince  de  la  Roche-sur-Yon, 
qu'il  envoya  à  Chantilly,  auprès  de  M.  le  Prince  son  oncle, 
M.  le  prince  de  Turenne  et  M.  le  marquis  de  Créqui,  lequel 
eut  ordre  d'aller  à  Strasbourg  joindre  le  régiment  royal  d'in- 
fanterie dont  il  étoit  colonel.  ■■  (Mémoires  du  marquis  de  Sourches, 
t.  I,  p.  111.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         117 

dit  même  plus  d'une  fois  qu'elle  souhaitoit  fort  que 
cela  durât  toujours.  En  un  mot  ce  qu'il  y  a  de  certain 
c'est  qu'elle  la  traita  de  façon  ù  prouver  à  qui  vouloit 
l'entendre  ou  le  comprendre  qu'elle  regardoit  sa 
faveur  comme  un  bien  pour  le  Roi  et  un  bonheur 
pour  elle.  Pour  lui  donner  une  marque  de  bienveil- 
lance et  d'amitié,  en  guise  de  bouquet,  un  jour  de 
Saint  François,  elle  lui  lit  présent  de  son  portrait. 
Madame  de  Maintenon  sentit  bien  ce  que  devoit  valoir 
pour  elle  ce  présent  de  la  Reine;  elle  lui  en  marqua 
une  reconnoissance  proportionnée  au  présent  et  à 
celle  qui  l'avoit  fait  '.  Le  Roi  ayant  été  malade,  à  peu 
près  dans  ce  temps-là,  et  ayant  fait  demander  la  Reine, 
elle  pria  madame  de  Maintenon  de  vouloir  bien  se 
trouver  entre  le  Roi  et  elle;  car  elle  étoit  si  peu 
accoutumée  qu'il  la  demandât,  et  en  ctoit  en  même 
temps  si  surprise,  qu'elle  craignoit  beaucoup  cette 
entre-vue.  Madame  de  Maintenon,  à  qui  elle  se  confia, 
l'encouragea  très  fort  à  y  aller;  elle  y  fut  avec  elle,  et 
elle  remarqua  qu'en  y  allant,  les  mains  de  la  Reine 
trembloient  comme  une  feuille  par  la  joie  mêlée  de 
crainte  que  lui  inspiroit  ce  tête-à-tête. 

1.  -■  Il  est  vrai,  écrivait  madame  de  Maintenon  à  madame  de 
Brinon  le  19  octobre  1682,  que  la  Reine  me  fit  l'honneur  de 
me  donner  son  portrait  le  jour  de  Saint  François.  Je  ne  mérite 
pas  ce  que  vous  me  mandez  là-dessus,  et  je  ne  crains  point 
le  dessein  dont  vous  me  parlez.  Je  serai  à  la  Cour  tant  que 
Dieu  le  voudra.  »  {Correspondance  générale,  t.  II,  p.  259.) 


■118         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Dans  le  courant  de  cette  année  (1683)  le  Roi  fit  plu- 
sieurs petits  voyages  à  Maintenon  qu'il  trouva  fort  joli. 
Madame  de  Maintenon  venoit  d'y  établir  une  manu- 
facture, et  outre  quantité  de  Normands  qu'elle  y  avoit 
fait  venir  pour  faire  de  la  toile,  il  venoit  d'y  arriver 
vingt-cinq  Flamands  pour  faire  du  linge  ouvré,  dans 
le  goût  de  celui  de  Courtray. 

Dans  le  courant  de  cette  année  on  vit  mourir  le 
comte  de  Vexin,  troisième  enfant  de  madame  de  Mon- 
tespan.  Il  ne  vécut  que  onze  ans.  llétoit  si  rempli  d'in- 
firmités, qu'il  fut  très  heureux  de  mourir.  Madame  de 
Montespan  ne  haïssoit  ni  les  remèdes  ni  les  expé- 
riences, et  j'ai  ouï  dire  qu'on  avoit  fait  à  ce  jeune 
prince  treize  cautères  le  long  de  l'épine  du  dos.  On 
le  destinoit  à  l'Église,  et  il  possédoit  déjà  plusieurs 
grands  bénéfices,  entre  autres  l'abbaye  de  Saint- 
Germain-des-Prés  et  celle  de  Saint-Denis  qui  depuis 
a  été  donnée  à  l'abbaye  royale  de  Saint -Cyr. 

Mademoiselle  de  Tours,  autre  enfant  de  madame 
de  Montespan,  étoit  morte  deux  ans  auparavant,  âgée 
d'environ  huit  ou  neuf  ans. 

L'été  de  cette  même  année,  le  Roi  avec  la  Reine  et 
toute  la  Cour  fit  un  voyage  en  Bourgogne,  et,  de  là, 
alla  visiter  toutes  les  places  d'Alsace'.  Madame  la  Dau- 

1.  •'  Notre  été  se  passera  en  voyages,  écrivait  madame  de 
Maintenon  à  M.  d'Aubigné  le  29  avril  1683.  Nous  partons  le  26 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         119 

phine  ne  fut  pas  du  voyage  parce  qu'elle  étoit  grosse, 
dont  tout  le  monde  éloit  ravi.  Ce  fut  au  retour  de  ce 
voyage  que  la  Reine  mourut,  âgée  de  quarante-cinq  ans; 
elle  éloit  fort  dévole,  mais  d'une  dcvolion  mal  entendue 
dans  laquelle  son  confesseur  l'enlrelenoit.  Elle  ne 
savoit  point  allier  les  devoirs  de  chrétienne  avec  ceux 
de  son  état;  elle  faisoit  consister  sa  religion  en  orai- 
sons et  en  prières  '  qu'elle  préféroit  même  aux  égards 
qu'elle  devoit  au  Roi.  S'il  la  faisoit  demander  à 
l'heure  où  elle  devoit  aller  à  l'église,  très  souvent  elle 
croyoit  faire  mieux  d'aller  faire  ses  prières  accoutu- 
mées que  d'aller  chez  le  Roi.  Celle  conduite  ridicule 
contribua  beaucoup  à  engager  le  Roi  à  causer  et  à 
s'amuser  avec  d'autres  femmes.  Le  confesseur^  qu'elle 
avoil  la  conduisoit  beaucoup  plus  en  carmélite  qu'en 
Reine.  Un  des  amusements  du  Roi  étoit  de  faire  quel- 
que fois  des  médianoches^;  son  intention  éloil  que  la 


de  mai  pour  aller  en  Bourgogne,  et  traverser  toute  l'Alsace; 
nous  allons  à  Belfort  et  pour  la  troisième  fois  à  Strasbourg; 
nous  serons  de  retour  ici  le  24  juillet.  »  {Correspondance  géné- 
rale, t.  11,  p.  294.) 

1.  D'après  l'abbé  Duclos  [Marie-Thérèse  et  mademoiselle  de 
la  Vallière),  les  dames  du  service  de  la  Reine,  obligées  d'entrer 
quelquefois  dans  son  oratoire,  la  trouvaient  prosternée  contre 
terre,  ou  les  bras  étendus  en  croix,  regardant  le  crucifix,  avec 
des  yeux  pleins  de  feu  ou  de  larmes. 

2.  Le  confesseur  de  la  reine  était  le  R.  P.  Bonavenlure  de 
Soria.  11  publia,  en  1683,  un  Abrégé  de  la  vie  de  la  très  auguste 
et  très  vertueuse  princesse  Marie-Thérèse  d'Autriche,  reine  de 
France. 

3.  On  appelait  médianoches  des  soupers  gras  qui  se  faisaient 


120        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Reine  en  fût  ;  son  confesseur,  par  un  zèle  mal  entendu, 
s'y  opposoit,  et  on  eut  toutes  les  peines  du  monde  à 
lui  faire  entendre  raison  là-dessus.  11  étoil  si  entiché 
de  sa  ridicule  façon  de  penser  qu'il  ne  pouvoit  pas  se 
persuader  que  la  complaisance  qu'elle  devoit  avoir 
pour  le  Roi  l'autorisât  à  être  de  ces  parties.  Ce  qu'il 
y  a  de  certain,  c'est  que  madame  de  Maintenon,  qui 
connoissoit  très  bien  le  Roi,  m'a  dit  plus  d'une  fois  que 
le  ridicule  de  la  Reine  dans  sa  dévotion  avoit  été  la 
principale  cause  des  égarements  du  Roi,  et  que,  s'il 
avoit  eu  une  femme  plus  raisonnable  et  plus  spiri- 
tuelle, il  n'en  auroit  jamais  vu  d'autres;  qu'elle  avoit 
assez  étudié  sa  façon  de  penser  pour  croire  être  en 
droit  de  l'assurer. 

La  maladie  de  la  Reine  n'avoit  pas  paru  d'abord 
considérable,  mais  elle  la  mena  au  tombeau  en  peu  de 
jours;  ce  fut  une  saignée  qu'on  lui  fit  qui  fit  rentrer 
l'humeur  d'un  clou  dont  à  peine  on  s'étoit  aperçu. 
Quoi  qu'il  en  soit  de  la  cause  de  sa  mort,  elle  mourut 
dans  le  temps  où  les  années  et  les  réflexions  avoient 
amené  le  Roi  à  son  devoir.  11  avoit  alors  pour  elle 
des  attentions  auxquelles  elle  n'étoit  pas  accoutumée, 
et  qui  la  rendoient  plus  heureuse  qu'elle  n'avoit 
jamais  été.  Comme  elle  attribuoit  avec  raison  la  con- 


aussitôt  après  minuit,  quand  un  jour  maigre  avait  pris  fin.  Le 
motet  l'usage  venaient  d'Espagne. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         121 

duitc  différente  du  Roi  à  son  égard  aux  conseils  de 
madame  de  Maintenon,  elle  l'aimoit  et  la  considéroit 
au  point  que  ses  bontés  s'étendoient  jusque  sur  moi 
parce  que  j'étois  sa  nièce,  et  elle  me  caressoit  beaucoup 
toutes  les  fois  que  j'avois  l'honneur  de  paroître 
devant  elle  '. 

Elle  avoit  toujours  aimé  passionnément  le  Roi,  mais, 
si  cette  princesse  savoit  aimer,  il  faut  avouer  qu'elle 
n'avoit  pas  en  elle  ce  qu'il  faut  pour  savoir  plaire.  Le 
Roi,  au  contraire,  ne  savoit  que  trop  plaire  sans  être 
capable  d'aimer.  Presque  toutes  les  femmes  lui  avoient 
plu,  excepté  la  sienne  dont  il  exerça  la  vertu  par  ses 
galanteries.  A  cela  près,  elle  avoit  tout  ce  qu'il  faut 
pour  être  heureuse,  si  l'on  peut  l'être  à  ce  prix,  et  le 
Roi  n'a  jamais  manqué  à  la  considération  qu'il  lui 
devoil. 

Tant  qu'elle  vécut  avec  le  Roi,  elle  eut  effectivement 
à  essuyer  bien  des  peines  et  des  tribulations.  Entre 
toutes  les  maîtresses  du  Roi,  madame  de  Montespan 
fut  celle  qui  lui  fit  le  plus  de  chagrin,  tant  par  la  durée 
de  cette  passion,  que  par  le  peu  de  ménagement 
qu'elle  avoit  pour  elle,  d'autant  que  madame  de  >lon- 

1.  C'est  madame  de  Caylus  qui  parle  ici  de  nouveau,  comme 
mademoiselle  d'Aumale  le  dira  quelques  lignes  plus  bas.  Dans 
les  pages  qui  vont  suivre  elle  reproduit  en  effet,  mais  dans  un 
ordre  tout  différent,  et  avec  d'assez  sensibles  variantes  dans  le 
texte,  de  nombreux  passages  des  Souvenirs  de  madame  de  Caylus 
qu'elle  entremêle  à  son  récit. 


122         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

tespan  ne  lui  tint  aucun  compte  des  anciennes  bontés 
qu'elle  lui  avoit  témoignées.  Madame  de  Monlespan 
avoit  été,  comme  je  l'ai  dit  ci-devant,  dame  du  palais 
de  la  Reine  par  le  crédit  de  Monsieur,  et  sa  beauté 
dans  ce  temps-là,  quelque  grande  qu'elle  ftît,  n'avoit 
fait  aucune  impression  sur  le  cœur  du  Roi.  Elle  fût 
même  assez  de  temps  à  la  Cour  sans  qu'il  fît  aucune 
attention  ni  à  sa  personne,  ni  à  son  esprit.  Sa  faveur 
se  bornoit  uniquement  à  la  Reine  qu'elle  divertissoit 
à  son  coucher  pendant  qu'elle  attendoit  le  Roi,  car  il 
est  bon  de  remarquer  que  la  Reine  ne  se  seroit  jamais 
couchée  sans  que  le  Roi  fût  revenu  chez  elle,  à 
quelque  heure  que  ce  fût,  et,  ce  qui  paroîtra  plus  sin- 
gulier encore,  c'est  que,  pendant  tout  le  temps  de  ses 
galanteries,  il  n'a  jamais  découché  d'avec  la  Reine. 
La  Reine  aimoit  madame  de  Mon  tespan,  mais  elle 
ne  l'aimoit  que  parce  qu'elle  la  croyoit  une  honnête 
femme,  et  qu'elle  s'imaginoit  qu'elle  aimoit  son  mari 
comme  elle  aimoit  le  sien;  mais  quelle  surprise  et 
quelle  douleur  de  trouver,  dans  la  suite,  madame  de 
Montespan  si  différente  de  ce  qu'elle  l'avoit  vue!  Il 
est  aisé  de  comprendre  le  chagrin  qu'elle  ressentit  par 
cette  découverte,  et  l'on  jugera  facilement  par  le  carac- 
tère de  madame  de  Montespan  qu'elle  n'adoucit 
jamais  les  peines  de  la  Reine,  ni  par  ses  procédés, 
ni  par  sa  conduite. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        123 

La  mort  de  la  Reine  ne  donna  à  la  Cour  qu'un 
spectacle  touchant.  Le  Roi  fut  plus  attendri  (ju'aflligé  ; 
mais  comme  l'attendrissement  produit  d'abord  les 
mêmes  effets,  et  que  tout  paroît  considérable  dans 
les  grands,  la  Cour  fut  en  peine  d'une  douleur  qu'on 
s'imaginoit  dans  les  premiers  moments  être  très  vio- 
lente. «  Celle  de  Madame  que  je  voyois  de  près  (dit 
madame  de  Caylus)  me  parut  aussi  fort  vive,  et  je 
suis  persuadée  qu'elle  étoit  sincère.  Je  ne  dirai  pas 
la  même  chose  des  larmes  de  madame  de  Montespan; 
(c'est  toujours  madame  de  Caylus  qui  continue)  je  me 
souviens  de  l'avoir  vue  alors  entrer  chez  madame  de 
Maintenon,  sans  que  je  puisse  dire  ni  pourquoi,  ni 
comment.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  qu'elle  pleuroit 
beaucoup,  et  qu'il  paroissoit  un  trouble  dans  toutes 
ses  actions  que  celui  de  son  esprit  et  ses  différentes 
pensées  sans  doute  produisoient.  En  y  réfléchissant 
depuis,  j'ai  pensé  que  ce  qui  faisoit  la  grande  douleur 
de  madame  de  Montespan  étoit  qu'elle  imaginoit  peut- 
être  dans  ce  moment  qu'elle  alloit  retomber  entre  les 
mains  de  son  mari.  Elle  resta  cependant  encore  au 
moins  deux  ans  à  la  Cour,  non  sans  faire  beaucoup 
d'efforts  pour  y  faire  le  même  personnage  qu'elle  y 
avoit  fait  ci-devant,  mais  inutilement...  » 

Dès  que  la  Reine  fut  morte,  le  Roi  alla  donc  à 
Saint-Cloud;  c'étoit  le  vendredi;  il  y  resta  jusqu'au 


124         MÉMOIRES    DE    M  ADEM  0  I  ^^ELLE    d'aUMALE. 

lundi  qu'il  en  partit  pour  Fontainebleau.  Le  temps 
où  madame  la  Dauphine  étoit  obligée  de  garder 
le  lit  pour  sa  saignée  étant  expiré,  elle  partit  aussi 
pour  Fontainebleau  avec  le  Roi,  et  madame  de  Main- 
tenon,  qui  avoit  l'honneur  de  la  suivre,  parut  aux  yeux 
du  Roi  dans  un  si  grand  deuil  et  d'un  air  si  triste 
qu'il  ne  put  s'empêcher  de  lui  en  faire  quelques  plai- 
santeries; à  quoi  je  ne  jurerois  pas  qu'elle  répondit 
elle-même  comme  avoit  répondu  le  maréchal  de  Gra- 
mont  ^  à  madame  Hérault.  Cette  madame  Hérault 
étoit  une  vieille  femme  qui  avoit  soin  de  la  Ména- 
gerie; quand  son  mari  mourut,  comme  le  maréchal 
de  Gramont  étoit  un  bon  courtisan,  et  que  celte  femme 
dans  son  espèce  étoit  fort  bien  à  la  Cour,  il  prit  un 
air  fort  triste  pour  lui  témoigner  la  part  qu'il  pre- 
noit  à  sa  douleur;  à  quoi  madame  Hérault  lui 
répondit  :  «  Hélas!  monsieur,  le  pauvre  homme  a 
bien  fait  de  mourir  par  les  maux  qu'il  souffroit.  »  Le 
maréchal  de  Gramont,  sur  cette  réponse,  lui  dit  :  «  Le 
prenez-vous  par  là,  madame  Hérault;  ma  foi  je  ne 
m'en  soucie  guère.  »  Cette  réponse  passa  depuis  en 
proverbe  à  la  Cour. 

Pendant  ce  voyage  de  Fontainebleau,  la  faveur  de 
madame  de  Maintenon  augmenta  beaucoup,  et  celle 

1.   Antoine    III,  duc  de  Gramont,   maréchal    de   France   le 
22  septembre  1G41,  mort  à  Bayonne  le  12  juillet  1678. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         125 

de  madame  de  Montespan  diminua  à  proportion. 
Cette  maîtresse  abandonnée  fit  plus  d'efforts  que 
jamais  pour  regagner  le  cœur  du  Roi,  mais,  voyant 
qu'il  n'a  voit  plus  du  tout  de  goût  pour  elle,  afin  de 
se  ménager  encore  quelque  endroit  par  où  elle  put 
tenir  à  la  Cour,  elle  fit  tout  ce  qu'elle  put  pour  ins- 
pirer au  Roi  de  l'amour  pour  sa  nièce  madame  de 
Ncvers  \  fille  de  madame  de  Thiange.  Elle  n'épargna 
rien  pour  en  venir  à  bout,  mais  après  y  avoir  employé 
bien  du  temps,  soit  qu'on  s'y  prît  d'une  manière  trop 
grossière  qui  le  révolta,  soit  que  la  beauté  de  cette 
jeune  personne  ne  fît  pas  sur  lui  le  même  effet 
qu'elle  produisoit  sur  tous  les  autres,  soit  enfin  que 
sa  religion  l'empêchât  de  céder  à  ses  poursuites,  il 
ne  donna  point  dans  le  piège,  et  l'on  en  fut  pour  ses 
frais.  Madame  de  Thiange  assurément  n'avoit  pas 
tort  d'admirer  la  beauté  de  sa  fille;  tout  le  monde 
l'admiroit  avec  elle  ;  mais  elle  avoit  la  sotte  vanité 
d'imaginer  qu'elle  lui  ressembloit,  et  personne  ne 
trouvoit  cette  ressemblance. 

A  défaut  du  Roi,  madame  de  Nevers  se  contenta 
de  Monsieur  le  Prince,  qu'on  appeloit  alors  Monsieur 
le  Duc.  Quand  il  éloit  amoureux,  l'esprit  et  la  magni- 
ficence réparoient  en  lui  une  figure  qui  tenoit  plus  du 

1.  Diane-Gabrielle  Damas  de  Thiange,  épousa,  le  lo  décem- 
bre 1670,  Philippe-Jules-François  Mancini  Mazarini,  duc  de 
Nevers,  et  mourut  le  12  janvier  1715,  à  cinquante-neuf  ans. 


126         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

gnome  que  de  riiomme.  11  a  marqué  sa  galanterie 
pour  madame  de  Nevers  par  une  infinité  de  traits, 
dont  je  citerai  seulement  celui-ci. 

Monsieur  de  Nevers  ^  qui  avoit  une  partie  de  ses 
biens  en  Italie,  avoit  coutume  de  partir  pour  Rome 
de  la  même  manière  dont  on  iroit  souper  à  ce  qu'on 
appelle  aujourd'hui  une  guinguette,  et  il  étoit  arrivé 
plus  d'une  fois  que  madame  de  Nevers,  montant  avec 
lui  en  carrosse  comme  pour  s'aller  promener,  avoit 
entendu  dire  au  cocher  :  «  A  Rome  » .  Ayant  été  un  jour 
avertie  sous  main  qu'elle  étoit  sur  le  point  de  faire 
encore  bientôt  ce  même  voyage,  elle  n'eut  d'autre 
ressource  que  d'en  avertir  monsieur  le  Prince  qui, 
pour  arrêter  ce  coup,  s'imagina  de  donner  à  Chan- 
tilly une  fête  à  Monseigneur  et  de  prier  monsieur  de 
Nevers  de  faire  les  paroles  du  divertissement.  Mon- 
sieur de  Nevers  accepta  la  proposition  avec  tant  de  joie 
qu'il  oublia  sans  peine  l'envie  qu'il  avoit  eu  d'aller  à 
Rome,  et  monsieur  le  Prince  n'eut  point  de  regret  à 
plus  de  cent  mille  écus  qu'il  lui  en  coûtât  pour  celte 
fête  par  le  plaisir  qu'il  ht  à  madame  de  Nevers. 
Voilà  ce  qui  s'appelle  un  amant  bien  généreux". 


1.  Philippe-Jules-François  Mancini  Mazarini.  duc  de  Donzy, 
puis  duc  de  Nevers,  mort  à  Paris  le  8  mai  1707,  âgé  de 
soixante-six  ans.  "  C'était,  dit  VoUaire,  un  auteur  de  vers  sin- 
guliers, qu'on  entendait  très  aisément  et  avec  grand  plaisir.  » 

2.  Suivant  Saint-Simon,   le  duc  de  Nevers  aurait  découvert 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         127 

A  la  lin  de  cette  année  (1683),  dans  le  mois  de 
décembre,  madame  la  Dauphine  accoucha  du  duc 
d'Anjou,  qui  fut  depuis  Philippe  V,  Roi  d'Espagne.  Le 
Roi  fut  enchanté  de  la  naissance  de  ce  second  prince, 
et  témoigna  encore  plus  de  joie  à  ce  second  accou- 
chement qu'au  premier.  Madame  de  Maintenon  étoit 
alors  dans  une  faveur  totalement  déclarée.  Elle  avoit 
paru  jusqu'ici,  tant  aux  yeux  du  Roi  que  de  tous  ceux 
qui  la  voyoient  de  près  et  sans  prévention,  si  chaste 
et  si  pure  dans  ses  sentiments,  si  retenue  et  si  vraie 
dans  ses  propos,  si  patiente  dans  l'adversité,  si 
modeste  dans  la  prospérité,  si  humble  et  si  droite 
dans  toute  sa  conduite,  qu'elle  étoit  admirée  et  res- 
pectée non  seulement  de  la  plupart  des  courtisans 
et  des  grands  seigneurs  de  la  Cour,  mais  des  princes 
et  du  Roi  même  qui  n'a  jamais  manqué  l'occasion 
de  lui  faire  rendre  toute  la  considération  et  le  res- 
pect que  sa  sagesse,  sa  modération,  son  désintéres- 
sement, sa  piété  et  sa  vertu  à  toute  épreuve  sem- 
bloient  lui  mériter... 

Les  amies  de  madame  de  Maintenon,  pour  lors, 
étoient  mesdames  les  duchesses  de  Ghevreuse  et  de 
Reauvilliers,  madame  de  Montchevreuii,  madame  la 


quatre  ou  cinq  jours  auparavant  de  quoi  il  s'agissait,  et  il 
emmena  sa  femme  à  Rome,  ••  où  il  se  moqua  bien  de  Monsieur  le 
Prince  ».  {Saint-Simo?i,  Ëdit.  Chéruel  de   1857,  t.  XI,  p.  453.) 


128         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

princesse  d'Harcourt  et  madame  la  comtesse  de 
Gramont. 

Mesdames  de  Chevreiise  et  de  Beauvilliers  avoient 
le  mérite  auprès  de  madame  de  Maintenon  de  n'avoir 
jamais  voulu  faire  leur  cour  à  madame  de  Monlespan, 
malgré  l'alliance  que  monsieur  Colbert  leur  père  avoit 
faite  de  sa  troisième  lîlle  avec  le  duc  de  Mortemart, 
neveu  de  madame  de  Montespan  et  lils  du  maréchal  de 
Vivonne.  Il  en  avoit  coûté  au  Roi  pour  ce  mariage 
quatorze  cent  mille  francs  pour  la  dot  de  mademoi- 
selle Colbert;  mais  aussi  c'étoit  réunir  les  intérêts 
d'un  grand  ministre,  tel  que  monsieur  Colbert,  et 
ceux  de  la  maîtresse  du  Roi. 

Ces  deux  dames  furent  donc  enchantées  de  trouver 
dans  madame  de  Maintenon  un  moyen  plus  honnête 
de  se  rapprocher  du  Roi  leur  bienfaiteur,  d'autant 
plus  qu'elles  s'en  voyoient  fort  éloignées  par  la  mort 
de  la  Reine  dont  elles  étoient  dames  du  palais;  elles 
s'attachèrent  à  elle;  leur  liaison,  petit  à  petit,  devint 
intime,  et  dura  jusqu'à  la  disgrâce  de  monsieur  de 
Cambrai,  auquel  elles  étoient  fort  attachées. 

Si  mesdames  de  Chevreuse  et  de  Beauvilliers 
recherchèrent  l'amitié  de  madame  de  Maintenon, 
la  dite  dame,  de  son  côté,  ne  fut  pas  fâchée  de  faire 
sentir  au  Roi  par  leur  empressement  la  différence 
qu'elles  mettoient  entre  madame  de  Montespan  et  elle. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         129 

Madame  de  Montchevreuil  étoit  une  ancienne  amie 
de  madame  de  Maintenon  ;  elle  l'avoit  placée,  comme 
j'ai  dit  ci-devant,  dans  la  maison  de  madame  la  Dau- 
phine. 

Madame  la  princesse  d'Harcourt  étoit  fille  de  mon- 
sieur de  Brancas',  chevalier  d'honneur  de  la  Reine, 
connu  particulièrement  par  ses  fameuses  distractions , 
et  l'ami  intime  de  madame  de  Maintenon.  C'étoit 
madame  de  Maintenon  qui  avoit  fait  le  mariage  de 
sa  fille  avec  le  prince  d'Harcourt-.  J'ai  cru  qu'il  étoit 
bon  de  n'oublier  aucune  des  circonstances  qui  la 
regardent  pour  justifier  madame  de  Maintenon  dans 
la  constante  amitié  qu'elle  eut  pour  elle;  à  quoi  il 
faut  ajouter  qu'elle  n'a  jamais  su  ou  cru  toutes  les 
histoires  qu'on  en  a  faites;  elle  n'a  vu  dans  madame 
d'Harcourt  que  ses  malheurs  domestiques  et  sa  piété 
apparente  ^ 

Madame    la    comtesse    de    Gramont    avoit    pour 

1.  Charles,  comte  de  Brancas,  fut  nommé  en  juin  1041,  che- 
valier d'honneur  de  la  Reine-Mère,  à  la  place  du  duc  d'Uzès; 
il  mourut  à  Paris  le  8  janvier  1G81,  à  soixante-trois  ans.  II 
était  frère  cadet  du  duc  de  Brancas-Villars.  C'est  le  comte  de 
Brancas  que  La  Bruyère  a  peint,  dans  ses  Caractères,  sous  le 
nom  de  Menal'/ue. 

2.  Alphonse-Henri-Gharles  de  Lorraine,  prince  d'Harcourt, 
naquit  le  14  août  1G48.  Aide  de  camp  du  Dauphin  en  1684,  capi- 
taine des  gardes  à  la  cour  de  Lorraine,  de  1702  à  1703,  il 
mourut  à  Montjeu  en  janvier  1719. 

3.  Pour  bien  comprendre  ce  passage,  il  faut  lire  dans  Saint- 
Simon  (Èdit.  Boislisle,  t.  X,  p.  366),  le  portrait  de  cette 
étrange  personne. 

T.  II.  9 


130        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

madame  de  Maintenon  le  goût  et  l'habitude  du  Roi, 
car  madame  de  Maintenon  la  trouvoit  plus  agréable 
qu'aimable,  et  il  faut  avouer  qu'elle  étoit,  les  trois 
quarts  de  la  journée,  angloise  insupportable,  quel- 
quefois flatteuse,  plus  souvent  dénigrante;  enfin  il 
n'y  avoit  en  elle  que  sa  mine  et  son  nez  qu'on  ne 
pouvoit  rabattre.  11  est  vrai  aussi  qu'elle  conservoit 
toujours  beaucoup  d'esprit,  sous  les  différentes  formes 
ou  son  humeur  la  faisoit  paroître'. 

Madame  de  Maintenon  joignit  à  la  raison  du  goût 
du  Roi  pour  la  comtesse  de  Gramont  celle  de  sa  con- 
version que  beaucoup  de  circonstances  rendirent 
authentique;  mais  il  ne  sera,  je  crois,  pas  hors  de 
propos  d'en  raconter  l'histoire.  La  dernière  des 
galanteries  de  madame  la  comtesse  de  Gramont  fut 
du  Charmel-,  gentilhomme  lorrain,  fort  riche  et  à  la 

1.  Saint-Simon  fait  de  la  comtesse  de  Gramont  un  portrait 
plus  favorable.  «  Sa  femme  (il  a  parlé  précédemment  du 
comte  de  Gramont),  qui  avoit  le  port  et  l'air  d'une  reine,  en 
avoit  aussi  toutes  les  manières.  Rien  de  plus  salé,  de  plus  ins- 
truit, de  plus  digne,  de  plus  trayé  pour  ses  compagnies,  ni  de 
plus  recherché  à  la  Cour.  Son  dédain  naturel  étoit  tempéré 
par  une  piété  haute  et  éclairée,  qui  en  avoit  fait  une  véritable 
pénitente.  Le  Roi  avait  pour  elle  un  goût  que  la  jalousie  et 
l'art  de  madame  de  Maintenon,  ni  toutes  les  tares  de  jansé- 
nisme qu'elle  ne  redoutoit  guère,  ne  purent  jamais  vaincre. 
Elle  avoit  tant  d'esprit,  qu'elle  en  donnoit  aux  autres,  et 
qu'elle  allioit  les  devoirs  et  le  respect  de  femme  avec  la  par- 
faite connoissance  et  le  plus  vrai  mépris  des  déportements  et 
des    misères    de    son    mari.    »   {Saint-Simon,    Édit.    Boislisle, 

t.  XVI,  p.  yoi.) 

2.  Louis  de  Ligny,  comte  du  Charmel.  capitaine   des  Cent 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         131 

mode  par  le  gros  jeu  qu'il  jouoit  à  la  Cour.  II  plut  à 
madame  la  comtesse  de  Gramont,  et  ils  vécurent 
quelque  temps  ensemble,  fort  contents  l'un  de  l'autre, 
mais  tout  d'un  coup,  il  s'imagina  avoir  eu  une  vision 
dont  il  fut  si  frappé  qu'il  quitta  la  Cour,  le  jeu  et  sa 
maîtresse  pour  se  retirer  à  l'Institution  ^  La  grâce, 
par  un  contre-coup  heureux,  frappa  aussi  madame  la 
comtesse  de  Gramont;  elle  se  convertit  de  bonne  foi, 
et  madame  de  Maintenon  la  reçut  à  bras  ouverts. 

Je  ne  puis  me  dispenser  de  dire  ici  un  mot  de 
madame  d'Heudicourt,  quoi  qu'elle  ne  fût  pas  à  la  Cour 
dans  le  temps  dont  je  parle,  mais  elle  y  revint  bientôt 
après;  elle  étoit,  sans  contredit,  une  des  personnes  les 
plus  singulières  que  j'y  aie  vues. 

Madame  d'Heudicourt  étoit  cette  même  mademoi- 
selle de  Pons,  parente  du  Maréchal  d'Albret  dont  j'ai 
parlé  ci -devant;  elle  fut  toujours  depuis  amie  de 
madame  de  Maintenon,  et  le  fut  en  même  temps  de 
madame  de  Montespan  jusqu'à  sa  disgrâce. 

On  a  prétendu  que  la  parenté  n'étoit  pas  la  seule 


gentilshommes  au  Bec  de  Gorbin,  quitta  la  Cour  le  11  novem- 
bre 1687.  Il  mourut  en.  mars  1714,  âgé  de  soixante-huit  ans. 

1.  L'Institution  dont  il  est  ici  question  est  celle  de  l'Oratoire. 
Suivant  Saint-Simon,  Charmel  n'aurait  point  eu  de  vision, 
mais  il  aurait  été  converti  par  la  lecture  du  livre  d'Abadie 
sur  la  Vérité  de  la  Religion  chrétienne.  Quand  il  annonra  son 
intention  de  quitter  la  Cour  :  «  Quoi!  Charmel,  vous  ne  me 
verrez  plus  »,  lui  aurait  dit  Louis  XIV. 


132         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

raison  de  l'amitié  que  le  Maréchal  d'Albret  avoit  pour 
elle.  Quoi  qu'il  en  soit,  sa  fortune,  qui  ne  répondoit  pas 
à  sa  naissance,  ne  lui  avoit  pas  permis  de  venir  en 
ce  pays-ci  sans  lui,  ni,  avec  bienséance,  sans  madame 
sa  femme.  Elle  parut  à  la  Cour  avec  madame  la  Maré- 
chale d'Albret;  sa  beauté  y  lit  bientôt  bruit;  le  Roi  lui- 
même  en  fut  frappé,  et  balança  quelque  temps  entre 
madame  de  la  Vallière  et  elle,  mais  les  amis  de 
madame  de  la  Vallière  se  liguèrent  contre  elle,  et 
réussirent  à  la  mettre  totalement  de  côté.  (Madame  de 
Caylus  ne  va  pas  plus  loin  sur  le  compte  de  madame 
d'Heudicourt,  quoi  qu'elle  promette  d'en  dire  bien 
davantage  '.) 

Le  crédit  de  madame  de  Montespan  diminuoit  à  vue 
d'œil,  et  la  dévotion  du  Roi  augmentoit  tous  les  jours. 
Un  jour,  à  son  lever,  parlant  de  la  religion,  il  dit  qu'il 
savoit  bien  qu'il  y  avoit  beaucoup  de  personnes  qui 
n'en  faisoient  nul  cas  et  la  traitoient  comme  chose  fort 
inditîérente,  qu'un  grand  nombre  de  courtisans  ne  fai- 
soient pas  leurs  Pâques,  qu'il  estimoit  fort  ceux  qui, 
après  s'y  être  bien  préparés,  les  faisoient  bien,  qu'il 

1.  Madame  de  Caylus,  dans  ses  Souvenirs  tels  que  nous  les 
connaissons,  en  dit  en  effet  bien  davantage  sur  madame  d'Heu- 
dicourt (Voir  Édit.  Raunié,  pp.  87,  130  et  suiv.)  et  ce  passage 
de  mademoiselle  d'Aumale  conllrme  notre  supposition  que 
celle-ci  aurait  eu  entre  les  mains  une  copie  des  Souvenirs  de 
madame  de  Caylus,  assez  différente  de  celle  d'après  laquelle 
ces  Souvenirs  ont  été  publiés. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         133 

les  exhortoit  tous  à  songer  bien  sérieusement  à  ce 
devoir  de  la  religion,  et  que,  de  plus,  il  assuroit  qu'il 
sauroit  bon  gré  aux  personnes  qui  auroient  égard  à 
ce  qu'il  disoitsur  ce  sujet,  mais  que,  malgré  ses  repré- 
sentations, il  seroit  au  désespoir  qu'il  entrât  la  moindre 
politique  ou  le  plus  petit  mouvement  de  respect 
humain  dans  une  action  aussi  sainte  et  aussi  essen- 
tielle. 

Dans  ce  temps-là  ou  environ,  les  dames  de  la  Cour, 
à  commencer  par  madame  de  Maintenon  et  toutes 
celles  de  sa  société,  établirent  une  Charité  à  Versailles 
pour  y  prendre  le  même  soin  des  pauvres  que  l'on 
fait  dans  les  paroisses  de  Paris;  madame  la  duchesse 
de  Richelieu  en  fut  créée  supérieure.  Cet  établissement 
fit  grand  bien  dans  Versailles.  Madame  de  Maintenon, 
qui  depuis  longtemps  n'employoit  son  crédit  qu'à 
faire  des  bonnes  œuvres,  écrivit  en  même  temps  au 
Procureur  général  pour  faire  mettre  à  l'Hôpital  général 
un  grand  nombre  d'estropiés  dont  on  ne  savoit  que 
faire,  et  une  quantité  de  filles  qui  couroient  les  rues. 

Le  Roi  loua  fort  le  zèle  de  ces  dames,  et  leur  lit 
sentir  combien  il  étoit  content  de  cet  établissement 
et  du  changement  qu'il  voyoit  dans  la  conduite  de 
toutes  les  personnes  de  sa  Cour.  11  est  vrai  que,  depuis 
la  dévotion  du  Roi,  les  dames  qui  avoient  paru  ci- 
devant  les  plus  éloignées  de  la  piété  passoient  plu- 


134         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

sieurs  heures  de  la  journée  dans  les  églises.  La  plu- 
part pouvoient  agir  de  bonne  foi;  mais  je  crois  qu'il 
en  étoit  bien  quelques-unes  qui  n'avoient  pris  le 
parti  de  la  dévotion  que  pour  suivre  l'usage  et  pour 
faire  leur  cour.  Mesdames  de  Montcspan,  de  ïhiange, 
la  comtesse  de  Gramont,  la  duchesse  du  Lude  et 
madame  de  Soubise  étoient  pour  le  moins  aussi  sou- 
vent que  les  autres  dans  les  églises,  et  le  disputoient 
en  exactitude  avec  les  plus  dévotes.  Les  simples 
dimanches  étoient,  comme  auparavant  les  jours  de 
Pâques. 

Dans  ce  temps-là,  le  Roi,  qui  désiroit  tout  de  bon  la 
conversion  et  le  salut  de  tous  ses  sujets,  ayant  appris 
que  madame  de  Rohan  ',  qui  étoit  huguenote,  étoit 
attaquée  d'une  maladie  dont  elle  ne  pouvoit  revenir, 
sachant  en  outre  que  son  curé  avoit  déjà  fait  plusieurs 
tentatives  inutiles  sur  son  esprit,  et  qu'elle  avoit 
même  constamment  refusé  de  l'entendre,  crut  qu'il 
devoit  aussi  de  son  côté  faire  tout  ce  qui  dépendoit 
de  lui  pour  qu'elle  se  laissât  convaincre.  C'est  pour- 
quoi il  lui  envoya  de  sa  part  le  duc  de  Charost  -  pour 
essayer   de  lui  faire  entendre  raison,  ou  pour  l'en- 

1.  Anne  de  Rolian-Guémenée,  avait  épousé,  en  1017,  son  cousin, 
Louis  de  Rohan  VII,  prince  de  Guémenée,  grand  veneur  de 
France,  mort  en  1667,  âgé  de  soixante-huit  ans.  Elle  mourut 
le  14  octobre  168.';. 

2.  Armand  I"  de  Béthune,  marquis  puis  duc  de  Gharost, 
mort  le  1"  avril  1717,  à  l'âge  de  soixante-seize  ans. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         135 

gager  au  moins  à  écouter  les  personnes  qui  lui  parle- 
roient  sur  la  religion. 

J'ai  cité  ce  trait  de  madame  de  Rohan  pour  prouA-^er 
combien  le  Roi  étoit  pénétré  de  la  religion,  et  jusqu'à 
quel  point  il  désiroit  que  tous  ses  peuples  professas- 
sent la  véritable.  Il  ne  cessoit  effectivement  de  donner 
tous  les  jours  et  dans  toutes  les  occasions  des  preuves 
de  sa  piété,  soit  par  son  exemple,  soit  par  ses  propos. 
Un  jour  qu'il  avoit  communié  le  matin,  ainsi  que  Mon- 
seigneur, il  s'aperçut  que  le  marquis  de  Gesvres  * 
entendoit  la  messe  très  irréligieusement;  il  lui  en  fit 
reproches  dans  l'église  même,  et  lui  fit  une  répri- 
mande telle  qu'il  la  méritoit. 

Il  est  bon  de  remarquer  que  cette  piété  exemplaire 
et  apparente  dont  on  blàmeroit  avec  raison  l'excès,  sur- 
tout dans  un  roi  à  qui  il  ne  suffit  pas  de  prier,  mais 
qui  est  fait  pour  commander  et  gouverner  ses  peuples, 
n'empêchoit  nullement  ce  monarque  de  remplir  les 
devoirs  de  la  royauté;  elle  ne  servoit  au  contraire 
qu'à  le  rendre  bon  chrétien  et  bon  roi. 

Madame  de  Richelieu  avoit  rempli  l'esprit  de 
madame  la  Dauphine  de  beaucoup  de  soupçons  et 
de  craintes  contre  madame  de  Maintenon.  A  la  mort 
de    cette    dame    d'honneur,    madame   la    Dauphine 

l.  Bernard-François  Potier,  marquis  de  Gesvres,  né  le 
15  juillet,  1655,  mort  le  12  avril  n39. 


136        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

découvrit  dans  un  éclaircissement  qu'elle  eut  avec 
madame  de  Maintenon  la  fausseté  des  choses  que  sa 
dame  d'honneur  lui  avoit  dites;  mais  si  les  mauvais 
procédés  de  madame  de  Richelieu  devinrent  par  la 
suite  un  motif  de  consolation  pour  madame  de  Main- 
tenon,  elle  s'affligea  d'avoir  été  trompée  et  d'avoir 
aimé  sincèrement  une  personne  qui  ne  méritoit  pas 
de  l'être. 

L'éclaircissement  que  madame  de  Maintenon  eut 
avec  madame  la  Dauphine  produisit  un  effet  si  favo- 
rable pour  elle  qu'elle  demanda  avec  les  plus  grandes 
instances  au  Roi  de  permettre  qu'elle  remplît  auprès 
d'elle  la  place  que  madame  de  Richelieu  avoit 
occupée.  Le  Roi  se  prêta  de  grand  cœur  au  désir  de 
madame  la  Dauphine,  et  voulut,  dès  le  soir  même, 
donner  la  charge  à  madame  de  Maintenon  qui  la  refusa, 
fort  généreusement  et  fort  noblement.  Madame  la 
Dauphine,  ayant  appris  son  refus,  alla  exprès  dans 
la  chambre  de  madame  de  Maintenon  pour  la  prier 
elle-même  d'accepter  la  charge  de  dame  d'honneur; 
elle  reçut  avec  respect  des  propositions  si  obligeantes, 
mais  elle  refusa  constamment,  et  demeura  ferme  dans 
sa  résolution,  sans  en  alléguer  d'autres  raisons  que 
celles  qui  lui  étoient  suggérées  par  sa  modestie.  «  Pour 
moi,  j'avouerai  naturellement  (dit  madame  de  Caylus) 
que  je  crois  dans  ce  refus  plus  de  gloire  que  d'humi- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         137 

lité  :  je  le  pensois  de  même  dans  ce  temps-là  (c'est 
madame  de  Caylus  cpii  continue),  car  madame  de  Main- 
tenon  m'ayant  fait  venir  pour  me  demander,  selon  sa 
coutume,  ce  que  je  pensois,  et  si  j'aimerois  mieux  être 
la  nièce  de  la  dame  d'honneur  que  la  nièce  d'une 
personne  qui  auroil  refusé  une  place  aussi  honorable, 
je  lui  répondis  sans  balancer  que  je  trouvois  celle  qui 
refusoit  bien  au-dessus  de  l'autre;  elle  m'embrassa 
et  fut  fort  contente  de  ma  réponse.  » 

Outre  le  refus  noble  et  généreux  de  madame  de 
Maintenon,  elle  dit  au  Koi  dans  le  particulier  :  «  Sire, 
si  je  l'acceptois,  je  ferois  l'envie  de  toutes  les  femmes 
de  la  Cour  par  l'honneur  que  la  place  me  feroit.  Ne 
les  ai-je  pas  tous  par  celui  que  me  fait  Votre  Majesté 
en  me  la  proposant?  »  Ensuite  elle  pria  le  Roi  de  ne 
point  dire  l'honneur  qu'il  lui  avoit  fait  de  lui  offrir 
celte  place;  mais  Sa  Majesté  ne  put  s'empêcher  de  le 
dire  après  son  dîner  à  tous  les  courtisans,  ainsi  que  le 
refus  qu'elle  en  avoit  fait. 

11  fut  donc  question  de  choisir  une  autre  dame 
d'honneur.  Madame  de  Navailles  avoit  dégoûté  le 
Roi  des  dames  d'honneur  qui  avoient  de  l'esprit  et  de 
la  fermeté;  celles  qui  lui  avoient  succédé  le  dégoû- 
tèrent à  leur  tour  de  la  douceur  et  du  manque  d'esprit. 
Mais  coa.me  il  est  difficile  de  trouver  tout  ce  qu'on 
désire   dins  la  même  personne,  et   que  les  dames 


138         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aCMALE. 

(l'honneur  sont  ordinairement  choisies  parmi  les 
duchesses  dont  le  nombre,  quelque  grand  qu'il  soit,  est 
limité,  il  est  rare  d'en  trouver  comme  on  le  voudroit. 
Madame  de  Maintenon  proposa  d'abord  au  Roi  de 
reprendre  la  duchesse  de  Créquy  '  qui  l'étoit  de  la 
Reine,  et  qui  venoit  de  perdre  sa  charge  à  sa  mort. 
«  Ah!  Madame,  lui  dit  le  Roi,  s'il  est  absolument 
nécessaire  de  prendre  une  sotte,  il  en  faut  au  moins 
changer.  »  Sur  quoi  madame  de  Maintenon  lui  proposa 
une  de  ses  anciennes  amies,  la  duchesse  d'Arpajon, 
sœur  du  marquis  de  Beuvron.  Elle  avoit  en  etTet  la 
vertu,  la  réputation,  la  bonne  mine  et  toutes  les 
qualités  requises,  et  surtout  la  dernière.  Le  Roi  accepta 
cette  proposition  et  nomma  madame  d'Arpajon  dame 
d'honneur... 

Le  Roi  avoit  toujours  aimé  à  faire  du  bien.  11  étoit 
doux,  poli,  affable,  et  ne  laissoil  échapper  aucune 
occasion  de  dire  qnelque  chose  d'obligeant.  Sa  bonté 
inspiroit  de  la  conliance  à  toutes  les  personnes  qui 
avoient  l'honneur  de  le  connoître  tel  qu'il  étoit.  Je 
me  souviens  d'un  trait  de  bonté  qui  m'a  frappée  :  le 
voici.  Quelque  temps  après  la  campagne  qu'il  venoit  de 
faire,  monsieur  de  Ruvigny-  qu'on  appeloit  à  la  Cour 

1.  Armande  de  Lusignan  de  Saint-Gelais  de  Lansic,  mariée 
le  22  juin  1653,  à  Charles  111,  duc  de  Crcquy,  veuve  en  1687, 
morte  le  10  août  1709. 

2.  Henri  de  Massue,  marquis  de  Ruvigny,  lieutenant  général. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         139 

le  bonhomme  Ruvigny,  se  trouvant  dans  l'embarras 
pour  dix  mille  ccus  qui  lui  manquoient  pour  achever 
d'acheter  une  terre,  vint  trouver  le  Roi,  et  lui  dit  qu'il 
lui  manquoit  dix  mille  écus  pour  achever  de  payer 
la  terre  de  Raigneval  qu'il  achetoit  de  monsieur  de 
Chaulnes  \  qu'il  avoit  recours  à  lui  comme  à  son 
meilleur  ami  pour  lui  prêter  cette  somme  :  «  Vous  ne 
vous  trompez  pas,  lui  dit  le  Roi,  et  je  vous  les  donne 
de  très  bon  cœur.  » 

Il  aimoit  tant  à  contenter  tout  le  monde  dans  les 
plus  petites  choses,  qu'un  jour,  devant  donner  à 
Marly  une  fête  oîi  il  comptoit  qu'il  n'y  auroit  que 
cinquante  femmes,  il  en  vit  arriver  à  Versailles  un  si 
grand  nombre  qu'il  en  compta  cent  huit.  Voyant  une 
si  grande  foule  qui  désiroit  en  être,  pour  s'épargner  la 
peine  de  faire  le  choix,  et  dans  la  crainte  d'en  déso- 
bliger quelques-unes  il  aima  mieux  rompre  la  partie. 
Effectivement    il  tit   naître    quelque  inconvénient  à 

né  en  1610,  mort  en  16S9.  Saint-Simon  le  peint,  en  efTet, 
comme  «  un  bon  mais  simple  gentilhomme  plein  d'esprit,  de 
sagesse  dhonneiir  et  de  probité,  fort  huguenot,  mais  d'une 
grande  conduite  et  d'une  grande  dextérité  ...(Édit.  Boislisie,  t.  IV, 
p.  20.)  11  avait  été  longtemps  chargé  des  intérêts  des  hugue- 
nots, et  à  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  il  émigra  avec  son 
lils,  qui  fut  créé  plus  tard  par  Guillaume  d'Orange  comte  de 
Gallowa,'',  et  devint  un  des  ennemis  les  plus  acharnés  de  la 
France. 

1.  Chr.rles  d'Albert  d'Aiily,  duc  de  Chaulnes,  neveu  du  con- 
nétable de  Luynes,  fut  trois  fois  ambassadeur  à  Rome;  il 
mourui  le  4  septembre  1698,  dans  sa  soi.\.anle-quatorzième 
année. 


140         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

l'exécution  de  son  projet,  et  il  n'y  eut  point  de  fête. 
Telle  éloit  la  délicatesse  du  Roi  et  son  désir  d'obliger. 
Madame  de  Maintenon,  comme  j'ai  dit  ci-devant, 
avoit  beaucoup  d'amitié  pour  son  frère,  et  étoit  en 
grand  commerce  de  lettres  avec  lui.  Comme  elle 
savoit  qu'il  aimoit  prodigieusement  la  dépense,  et 
qu'il  donnoit  presque  tout  son  temps  au  jeu  et  à  toutes 
sortes  de  plaisirs,  elle  faisoit  sans  cesse  les  représen- 
tations les  plus  vives  et  les  plus  tendres  sur  la  vie  qu'il 
menoit;  elle  lui  paiioit  toujours  de  la  religion,  et  ne 
lui  en  parloit  jamais  que  de  façon  à  la  faire  goûter  et 
respecter.  Toutes  ses  lettres  étoient  remplies  de  pro- 
testations d'amitié  et  de  promesses  de  faire  pour  lui 
tout  ce  qu'elle  pouvoit;  mais  malgré  toutes  ses  pro- 
messes, malgré  même  tout  ce  qu'elle  faisoit  effective- 
ment pour  lui,  elle  avoit  le  chagrin  de  voir  qu'il 
n'étoit  jamais  content,  qu'il  continuoit  toujours  à  tenir 
sur  elle  toutes  sortes  de  mauvais  propos.  Il  exigeoit 
d'elle  mille  fois  plus  qu'elle  ne  pouvoit  et  ne  devoit 
faire.  Quand  quelque  idée  extravagante  lui  passoit  par 
la  tête,  il  lui  en  faisoit  part,  et  prétendoii  qu'elle 
étoit  maîtresse,  si  elle  vouloit,  de  la  mettre  i  exécu- 
tion. Il  lui  vint  un  jour,  entre  autres,  une  foie  dans 
l'esprit,  ou  peut-être  quelqu'un  lui  suggéra-t-il  : 
c'étoit  qu'elle  le  fit  faire  connétable.  11  lui  écrivit  sur 
cela   les   lettres  les    plus  pressantes,   en  l'assurant 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         141 

qu'elle  pouvait,  si  elle  le  vouloit  bien,  réussir  à  lui 
faire  obtenir  cette  grâce.  Elle  lui  répondit  sur  cela  de 
la  façon  du  monde  la  plus  douce,  en  lui  disant  qu'à 
coup  sûr  c'étoient  des  gens  mal  intentionnés  pour 
elle  qui  lui  mettoient  ces  extravagances  dans  la  tête, 
qu'elle  ne  pouvoit  pas  absolument  demander  qu'on  le 
fit  connétable,  et  que,  quand  même  elle  auroit  plus 
de  pouvoir,  elle  ne  s'aviseroit  pas  de  demander  une 
chose  aussi  déraisonnable'.  Enfin  elle  avoit  beau  lui 
montrer  beaucoup  d'amitié  et  de  tendresse,  sans 
cesse  il  lui  causoit  quelque  nouveau  chagrin. 

Depuis  la  mort  de  la  Reine  toutes  les  femmes  de  la 
Cour  sembloient  se  disputer  à  qui  seroit  la  plus  exacte 
à  s'acquitter  des  devoirs  extérieurs  de  la  religion. 
L'exemple  du  Roi,  dont  la  piété  alloit  toujours  en 
augmentant,  étoit  un  motif  plus  que  suffisant  pour 
animer  toute  la  Cour  à  l'imiter.  Il  fut  plus  d'un  an 
après  avoir  perdu  la  Reine  sans  vouloir  aller  au 
spectacle,  et,  dans  toutes  les  occasions,  il  étoit  pour 


1.  Le  27  septembre  1084,  madame  de  ^laintenon  écrivait 
en  elTei.  de  Chambord  à  M.  d'Aubigné  :  «  Je  ne  doute  point 
de  tous  les  sots  discours  que  l'on  vous  fait;  on  voudroit 
vous  exciter  contre  moi,  et  peut-être  aussi  vous  faire  faire 
quelque  extravagance.  Je  ne  pourrois  vous  faire  connétable, 
quani  je  le  voudrois;  et  quand  je  le  pourrois,  je  ne  le  vou- 
drois  pas,  étant  incapable  de  vouloir  rien  demander  de  dérai- 
soniable  à  celui  à  qui  je  dois  tout,  et  que  je  n'ai  pas  voulu 
qu''l  fit  pour  moi-même  une  chose  au-dessus  de  moi...  ■•  {Cor- 
res)ondance  générale,  t.  II,  p.  389.) 


142        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

toute  sa  Cour  un  modèle  de  régularité  et  d'exac- 
titude. 

Le  Roi  aimoit  la  chasse,  et  depuis  quelque  temps 
avoit  pris  goût  pour  chasser  le  sanglier.  Vers  ce 
temps-là,  il  manqua  un  jour  de  lui  arriver  malheur;  il 
courut  effectivement  un  péril  évident,  car  son  cheval 
fut  blessé  à  quatre  endroits,  et  s'il  n'eut  levé  la  jambe 
fort  à  propos  et  fort  adroitement,  il  l'auroit  été  lui- 
même.  G'étoit  le  sanglier  qui,  furieux  revenoit  à  la 
charge;  il  y  vint  deux  fois  contre  Monseigneur,  et 
monsieur  du  Maine  étoit  à  cheval  tout  auprès  du  duc 
de  Villeroy  ({ui  fut  renversé  par  terre.  Madame  de 
Maintenon  parlant  de  cette  chasse  dans  une  lettre  à 
son  frère,  lui  dit  :  «  Jugez  du  plaisir  que  j'eus  à  ce 
divertissement.  »  Le  Roi  l'avoit  engagée  à  être  de  cette 
partie  de  chasse,  ainsi  que  plusieurs  autres  dames  de 
la  Cour. 

Cependant  madame  de  Maintenon  jouissoit  de  sa 
faveur,  et  madame  de  Montespan,  qui  n'avoit  cessé  de 
regretter  la  perte  qu'elle  avoit  faite  du  cœur  du  Roi, 
malgré  cela  s'étoit  jusqu'ici  toujours  soutenue  à  la 
Cour,  soit  dans  l'espérance  de  regagner  ce  qu'elle 
avoit  perdu,  soit  par  la  peine  qu'elle  avoit  à  se  déta- 
cher d'un  lien  qui  avoit  été  si  longtemps  plein  de 
douceurs  et  d'agréments  pour  elle.  Elle  avoit  vécu 
dans  CCS  dernières  années  aA^ec  madame  de  Mainteron 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.  143 

de  façon  à  faire  croire  aux  personnes  mal  instruites 
des  intrigues  de  la  Cour  qu'elles  étoient  toutes  deux 
très    bonnes    amies,    et  soit    qu'elles    voyageassent 
ensemble,  soit    qu'elles    se   rencontrassent    quelque 
part,  on  les  voyoit  causer  avec  tant  d'intérêt  et  de 
vivacité    qu'on    auroit    parié    que    c'étoit    les    deux 
femmes  de  la  Cour  qui  s'aimoient  le  mieux.  11  est  vrai 
qu'elles   avoient   toutes    deux   une    conversation    si 
agréable  et  si  spirituelle  que,  depuis  qu'elles  avoient 
commencé  à  se  connoîlre,  et  dans  le  temps  même  où 
elles  avoient  des  démêlés  et  des  querelles  presque 
continuelles,  elles  ne  trouvoient  pas  de  plus  grand 
plaisir  l'une  et  l'autre  que  lorsqu'elles  s'entretenoient 
tête  à  tête.  Madame  de  Montespan,  dans  ces  derniers 
temps,  faisoit  même  des  avances  à  madame  de  Main- 
tenon  et  cherchoit  à  l'attirer  chez  elle.  Elle  la  mena 
plus  d'une  fois  à  Clagny,  maison  de  campagne  char- 
mante qu'elle  avoit  fait  ajuster  et  orner  le  plus  joli- 
ment du  monde*.  En  un  mot,  il  sembloit,  à  voir  la  façon 

■1.  Le  fief  de  Clagny,  qui  confinait  au  parc  de  Versailles,  avait 
été  veniu  en  1C65  à  Louis  XIV  par  Claude  de  Lamoignon  de 
Basville.  Louis  XIV  y  fit  construire  d'abord  une  petite  maison 
qui  ne  convint  pas  à  madame  de  Montespan.  «  Cela  ne  pou- 
vait être  bon,  disait-elle,  que  pour  une  lille  d'Opéra.  »  La  cons- 
truclijn  d'un  nouveau  château  fut  confiée  en  1674  à  Mansart. 
.>  Je  me  représente  Didon  qui  fait  l)àlir  Carthage  »,  écrivait 
madame  de  Sévigné.  Le  château  fut  fini  en  1676.  mais  ce  ne 
fut  «lu'en  1685,  c'est-à-dire  au  moment  où  elle  quitta  la  Cour, 
que  Louis  XIV  en  fit  don  régulièrement  à  madame  de  Mon- 
tespan, avec  substitution  au  duc  du  Maine.  (Voir  Le  chnleau 
de  Clagny  par  Pierre  Bonnassieux.) 


144         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

dont  elles  vivoient  ensemble,  qu'elles  s'aimoient  et 
s'estiraoient;  mais  madame  de  Montespan  n'avoit  plus 
pour  lors  de  mauvais  procédés  pour  madame  de 
Maintenon  ;  c'est  que  des  raisons  plus  fortes  et  peut- 
être  des  vues  intéressées  la  retenoient,  car  elle  ne 
put  jamais  lui  pardonner  d'avoir  gagné  sur  l'esprit  du 
Roi  de  cesser  son  commerce  avec  elle. 

Cependant  madame  de  Montespan  voyant  enfin 
qu'elle  ne  pouvoit  plus  compter  sur  le  pouvoir  de  ses 
charmes,  après  avoir  fait  par  elle-même  et  par  d'au- 
tres plusieurs  tentatives  sur  le  cœur  du  Roi,  soit  pour 
n'en  sortir  que  par  une  belle  porte,  ou  pour  montrer 
à  la  France  jusqu'où  s'étendoit  encore  son  crédit  et  sa 
considération,  elle  forma  le  projet  de  marier  made- 
moiselle de  Nantes,  sa  fille,  au  duc  de  Bourbon,  petit- 
fils  du  grand  Condé.  Le  Roi,  qui  vit  jusqu'à  (juel  point 
elle  désiroit  ce  mariage,  voulut  bien  lui  donner  encore 
une  preuve  de  sa  bonne  volonté  en  y  prêtant  les  mains, 
et  il  lui  dit  qu'il  s'en  chargeoit.  L'exemple  de  made- 
moiselle de  Blois,  fille  du  Roi  et  de  madame  de  la 
Vallière,  qui  avoit  été  mariée  quelques  années  aupara- 
vant avec  le  prince  de  Conti  ',  avoit  autorisé  madame 
de  Montespan  à  rechercher  un  pareil  établissement 
pour  sa  fille. 

1.  Louis-Armand  de  Bourbon,  prince  de  Conti,  né  le 
4  avril  1661,  mort  le  9  novembre  1685,  sans  postérité. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         145 

Le  grand  Condé,  ce  héros  incomparable,  avoit  tra- 
vaillé à  ce  premier  mariage  de  mademoiselle  de  Blois 
avec  le  prince  de  Conli  avec  tout  le  zèle  d'un  cour- 
tisan qui  voudroit  faire  sa  fortune.  Il  avoit  cru  sans 
doute,  par  cette  alliance,  effacer  l'impression  que  le 
souvenir  du  passé  pouvoit  avoir  laissé  de  désavan- 
tageux contre  lui  dans  l'esprit  du  Roi.  Monsieur  le 
Prince,  son  fds,  encore  plus  attaché  à  la  Cour,  n'avoit 
rien  oublié  lorsqu'il  fut  question  de  ce  mariage  pour 
témoigner  la  joie  qu'il  ressentoit  de  cette  alliance,  et 
j'oserois  dire,  après  des  gens  bien  informés,  que  le  Roi 
n'auroit  jamais  pensé  à  marier  ses  bâtards  comme  il 
l'a  fait,  sans  la  bassesse  extrême  de  ces  deux  princes 
de  Condé  lors  du  mariage  de  mademoiselle  de  Blois. 
Madame  de  Montespan,  de  son  côté,  qui  avoit  bien 
prévu  que  ce  mariage  de  la  fille  de  madame  de  la 
Vallière  pouvoit  servir  de  modèle  pour  l'établissement 
de  ses  enfants,  y  avoit  contribué  de  tous  ses  soins,  et 
avoit  fait  tous  ses  efforts  pour  le  faire  réussir.  Messieurs 
les  princes  de  Conti  '  avoient  été  élevés  avec  monsieur 
le  Dauphin;  ils  avoient  eu  tous  deux  une  très  bonne 
éducation  ;  ils  avoient  tous  deux  de  l'esprit,  et  étoient 


1.  Le  second  de  ceux  que  mademoiselle  d'Aumale  appelle 
■<  messieurs  les  princes  de  Conti  »,  s'appela  d'abord  le  prince 
de  la  Roche-sur-Yon.  Ce  ne  fut  qu'après  la  mort  de  son  aîné, 
qu'il  prit  le  titre  de  prince  de  Conti.  H  épousa  plus  tard,  en 
1688,  Marie-Thérèse  de  Bourbon,  sœ\ir  du  duc  de  Bourbon. 

T.  II.  10 


146         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

fort  instruits  ;  mais  riiii  étoit  aimable  et  plaisoit  à  tout 
le  monde;  l'autre  étoit  gauche  dans  toutes  ses  actions, 
et  n'étoit  goûté  de  personne  par  le  faux  de  son  esprit 
et  l'envie  de  paroîtrc  ce  qu'il  n'étoit  pas.  Tel  étoit 
l'aîné  qui  étoit  devenu  mari  de  mademoiselle  de  Blois. 
Pour  faire  le  bon  compagnon,  l'homme  dégagé,  et 
n'avoir  point  l'air  jaloux,  il  amenoit  chez  madame  sa 
femme  toute  la  jeunesse  de  la  Cour.  Cette  conduite 
fournit  bientôt  une  ample  matière  à  plusieurs  propos, 
et  nombre  d'historiettes,  dont  le  public,  toujours 
prompt  à  juger  sur  des  apparences,  presque  toujours 
trompeuses,  s'amusa  longtemps. 

Le  grand  Condé  qui,  comme  je  viens  de  le  dire, 
avoit  paru  enchanté  de  l'alliance  qu'il  avoit  contractée, 
six  ans  auparavant,  par  le  mariage  de  mademoiselle  de 
Blois  avec  le  lîls  du  prince  de  Conti,  loin  d'apporter 
des  obstacles  à  celui  de  mademoiselle  de  Nantes  avec 
son  petit-fds  ne  fit  point  de  difficulté  de  faire  tout  ce 
qu'il  falloit  pour  le  faire  réussir.  Bien  des  personnes 
blâmèrent  la  conduite  de  ce  prince  à  cette  occasion, 
mais  il  passa  par-dessus  tous  les  propos.  Le  désir  du 
Boi,  et,  chez  le  prince,  l'envie  de  faire  sa  cour  l'em- 
porta sur  toutes  les  représentations  qu'on  lui  fit,  et  le 
mariage  se  fit  le  2Zi  juillet  de  cette  année  (1685). 

Mademoiselle  de  Nantes,  devenue  par  ce  mariage 
madame  la  duchesse  de  Bourbon,  étoit  le  quatrième 


MEMUIRKS    DE    MADEMOISELLE    D   AUMALE.         14/ 

enfant  que  madame  de  Montespan  avoit  eu  du  Roi.  On 
n'avoit  rien  oublié  dans  son  éducation  pour  faire  valoir 
les  talents  propres  à  plaire  dont  la  nature  l'avoit  com- 
blée. On  peut  dire  qu'elle  répondit  parfaitement  aux 
peines  qu'on  se  donna  pour  son  éducation.  Ses 
charmes  et  ses  grâces  étoient  au-dessus  de  tout  ce 
que  j'en  pourrois  dire.  Ce  n'étoit  point  tant  une  taille 
sans  défaut,  ni  ce  qu'on  appelle  une  beauté  parfaite; 
ce  n'étoit  pas  non  plus,  je  crois,  un  esprit  étendu. 
Quoi  qu'il  en  soit,  elle  avoit  si  bien  tout  ce  qu'il  fal- 
loit  pour  charmer  qu'on  ne  jugeoit  de  ce  qui  lui  man- 
quoit  que  lorsque  la  découverte  de  son  cœur  laissoit 
la  raison  libre.  Cette  découverte  auroit  dû  être  aisée 
à  faire,  puisqu'elle  ne  s'est  jamais  piquée  d'amitié; 
cependant,  la  pente  naturelle  qu'on  a  à  se  flatter  soi- 
même  et  la  séduction  de  toute  sa  personne  faisoient 
qu'on  ne  l'en  vouloit  pas  croire  elle-même,  et  qu'on 
attendoit,  pour  se  désabuser,  une  expérience  person- 
nelle qui  ne  manquoit  jamais. 

Après  ce  mariage,  le  Roi  donna  des  fêtes  magnifiques 
à  Versailles  et  à  Marly;  il  établit  dans  le  salon  de 
Marly  quatre  boutiques  remplies  de  bijoux  de  toute 
espèce  et  de  tout  ce  qu'on  peut  imaginer  de  plus  galant. 
Ces  quatre  boutiques  représentoient  les  quatre  sai- 
sons, et  étoient  tenues  par  un  homme  et  une  femme 
de  la  Cour.  Monseigneur  en  tcnoit  une  avec  madame 


148        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

de  Montespan;  monsieur  le  duc  du  Maine  une  avec 
madame  de  Maintenon  ;  monsieur  le  Duc  une  avec 
madame  de  Thiange,  et  madame  la  duchesse  de 
Chevreuse  une  autre  avec  madame  la  Duchesse.  Le 
Roi  avoit  voulu  que  celle-ci  fût  tenue  par  deux  femmes 
à  cause  de  la  grande  jeunesse  de  madame  la  Duchesse. 
Tous  les  hommes  et  toutes  les  femmes  qui  avoient  été 
nommés  de  ce  voyage  tirèrent  au  sort  tous  les  bijoux 
dont  ces  boutiques  étoient  remplies.  Celle  imagina- 
tion fut  trouvée  charmante,  et  le  Roi,  par  ce  moyen, 
fil  de  très  jolis  présents  à  toute  sa  Cour  de  la  manière 
la  plus  galante  et  avec  une  grandeur  digne  de  lui. 
(J'avois  entendu  parler  de  cette  fêle  à  madame  de 
Maintenon,  mais  j'en  dois  le  détail  à  monsieur  de 
Voltaire  '.) 

Madame  de  Montespan,  satisfaite  jusqu'à  un  certain 
point  d'avoir  réussi  dans  ce  qu'elle  désiroitpour  l'éta- 

1.  Voltaire,  dans  son  Siècle  de  Louis  XIV,  dont  la  première 
édition  parut  en  1752,  parle  en  effet  des  fêtes  qui  furent  don- 
nées en  1683,  à  l'occasion  de  la  célébration  du  mariage  de 
monsieur  le  Duc  avec  mademoiselle  de  Nantes,  et  mademoi- 
selle d'Aumale  reproduit  à  peu  près  textuellement  les  termes 
dont  il  s'est  servi.  C'est  à  propos  de  cette  fête  que  madame  de 
Maintenon  écrivait,  bien  des  années  après,  le  21  juin  1716,  à 
madame  de  Caylus  :  <>  Remerciez  bien  monsieur  de  Dangcau 
de  la  permission  qu'il  me  donne  sur  ses  Mémoires;  ils  sont  si 
agréables  que  j'ai  tout  lu;  vous  entendez  bien  ce  que  cela  veut 
dire.  Ne  s'est-il  point  trompé  quand  il  dit  que  feu  Monsieur  le 
Duc  tenoit  une  boutique;  je  ne  me  souviens  point  de  lui  dans 
nos  plaisirs.  Mais  comme  il  écrit  tous  les  jours,  il  est  plus  aisé 
que  je  me  trompe  que  lui.  »  (Madame  de  Maintenon  d'après  sa 
correspondance  authentique,  t.  II,  p.  384.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         i49 

blissementde  sa  fille,  se  nourrissant  de  l'idée  (laiteuse 
que  cette  fille,  devenue  madame  la  Duchesse,  jetteroit 
un  coloris  sur  la  réputation  de  sa  mère,  se  persuadant 
enfin  que  non  seulement  ce  mariage  la  mettoit  à  l'abri 
du  mépris,  mais  même  lui  donneroit  de  la  considéra- 
lion  dans  le  monde,  crut  enfin  n'avoir  plus  d'autre 
parti  à  prendre  que  celui  de  se  retirer.  Eiïeclivement, 
peu  de  temps  après  ce  mariage  de  madame  la  duchesse 
de  Bourbon,  madame  de  Montespan  partit  de  la  Cour 
et  n'y  reparut  plus.  Le  Roi  ne  fit  point  alors  pour  la 
retenir  ce  qu'il  auroitfait  quelques  années  auparavant. 
Il  apprit  son  départ  avec  l'air  du  plus  grand  sang- 
froid;  peut-être  cette  séparation  fit-elle  sur  lui  plus 
d'impression  qu'il  n'en  laissa  paroître,  mais  la  reli 
gion,  pour  lors,  avoil  pris  chez  lui  la  place  de  l'amour. 
Madame  de  Montespan  prit  une  maison  à  Paris  '  où 
elle  vécut  avec  beaucoup  de  noblesse  et  de  dignité  ^ 


1.  A  partir  de  1693,  madame  de  Montespan  séjourna  habi- 
tuellement au  couvent  de  Saint-Joseph  où  elle  avait  pris 
l'habitude  de  faire  de  fréquentes  retraites.  Ce  couvent  était 
situé  sur  l'emplacement  actuel  d'une  partie  du  Minirtère  de 
la  Guerre.  C'est  là  que  vécut  plus  tard  madame  du  DefTant. 

2.  Ce  que  j'ai  ouï  dire,  c'est  qu'ayant  fait  tout  ce  qu'elle 
avoit  pu  pour  rester  à  la  Cour,  sans  s'apercevoir  qu'elle  pût  y 
avoir  réussi,  elle  tenta  de  se  fourrer  dans  les  bonnes  œuvres 
du  Roi  et  de  madame  de  Maintenon.  Elle  voulut  être  de  toutes 
les  assemblées  de  Charité,  et  voyant  qu'elle  ne  réussissoit  à 
rien,  on  prétend  que  d'elle-même  elle  fit  un  établissement, 
soit  à  Versailles,  soit  aux  environs,  qu'on  nomma  les  Filles 
bleues.  Ce  qu'il  >•■  a  de  vrai,  c'est  que,  sur  les  persécutions 
qu'elle  fil  d'entrer  pour  quelque  chose  dans  les  bonnes  œuvres 


150         MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Elle  avoit  un  très  gros  revenu,  mais  presque  tout 
étoit  viager;  le  Roi  y  ajouta  une  très  grosse  pension 
qu'il  lui  fit  payer  exactement  tant  qu'elle  vécut.  Mon- 
sieur de  Voltaire  prétend  qu'elle  étoit  de  mille  louis 
d'or  par  mois;  cela  peut  être,  mais  je  n'en  sais  rien  '. 
Ce  que  je  sais  c'est  que,  quelque  temps  avant  qu'elle 
quittât  la  Cour,  sa  santé  se  ressentoit  un  peu  de  la 
vie  qu'elle  avoit  menée.  Quelques  maux  de  reins, 
quelques  douleurs  de  rhumatisme  furent  cause  qu'on 
lui  conseilla  les  eaux  de  Bourbon,  et  effectivement, 
quand  elle  eut  une  fois  quitté  la  Cour,  elle  alla  tous 
les  ans  prendre  ces  eaux.  Quand  elle  y  étoit,  elle  y 
faisoit  de  très  belles  charités;  elle  y  marioit  souvent 
des  fdles,  et  leur  faisoit  leur  dot,  et  partout  où  elle 
étoit,  elle  soulageoil  beaucoup  de  malheureux.  En  un 
mot,  on  peut  dire  que,  du  jour  de  sa  retraite,  sa  con- 


du  Roi  et  de  madame  de  Mainlenon,  le  Roi  consulta  pour 
savoir  s'il  pouvoit  en  conscience  accepter  sa  proposition;  on 
lui  conseilla  de  ne  la  pas  admettre.  {'Sole  du  manuscrit.)  — 
Quelques  années  auparavant  (26  mai  1681)  madame  de  Main- 
tenon  écrivait  cependant  :  «  Notre  Cliarité  va  fort  bien  :  madame 
de  Monlespan  fournit  à  toutes  sortes  de  dépenses,  tant  en 
aumônes  qu'en  ornements,  pour  le  dehors  et  pour  le  dedans.  » 
{Correspondance  générale,  t.  II,  p.  177.) 

1.  «  Elle  avait,  dit  Voltaire  (Siècle  de  Louis  XIV),  un  grand 
revenu,  mais  viager,  et  le  Roi  lui  fit  payer  toujours  une  pen- 
sion de  mille  louis  d'or  par  mois.  »  En  1707,  cette  pension 
fut  réduite  à  8000  louis.  «  Madame  de  Montespan,  dit  Saint- 
Simon,  n'en  témoigna  pas  la  moindre  peine;  elle  répondit 
qu'elle  n'en  étoit  fâchée  que  pour  les  pauvres,  à  qui,  en  effet, 
elle  donnoit  avec  profusion.  »  {Saint-Simon,  Édit.  Boislisle, 
t.  XIV,  p.  246.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         151 

(luUe  fut  beaucoup  plus  édifîanle  que  scandaleuse. 
Elle  mourut  aux  eaux  de  Bourbon  en  1707. 

Avant  de  quitter  le  chapitre  des  choses  qui  la 
regardent*,  la  vérité  m'oblige  de  convenir,  d'après 
madame  de  Maintenon,  que  si  elle  avoit  bien  des 
défauts,  elle  avoit  aussi  de  grandes  et  belles  qualités. 
Sensible  à  la  bonne  gloire,  elle  laissoit  à  madame  de 
Thiange,  sa  sœur,  le  soin  de  se  prévaloir  des  avan- 
tages de  sa  naissance,  et  se  moquoit  souvent  de  son 
entêtement  sur  ce  chapitre;  mais,  puisque  je  parle  de 
madame  de  Thiange,  je  vais  dire  un  mot  des  trois 
sœurs. 

((  Madame  de  Montespan,  disoit  l'abbé  Testu,  parle 
comme  une  personne  ([ui  lit;  madame  de  Thiange, 
comme  une  personne  qui  rêve;  et  madame  l'abbesse 
de  Fontevrault  comme  une  personne  qui  parle.  »  Il 
pouvoit  avoir  raison  sur  les  deux  autres,  mais  il 
avoit  tort  sur  madame  de  Montespan  dont  l'éloquence 
étoit  sans  affectation. 

Je  n'ai  point  connu  madame  l'abbesse  de  Fonte- 
vrault; je  sais  seulement,  par  des  personnes  qui  la 
connoissoient,  qu'on  ne  pouvoit  rassembler,  dans  la 
môme  personne,  plus  de  raison,  plus  d'esprit  et  plus 

1.  Mademoiselle  d'Aumale  emprunte  ici  un  long  passage  aux 
Souvenirn  de  madame  de  Caylus.  (Voir  Édit.  Haunié,  p.  62.) 
Cependant,  comme  déjà  nous  avons  eu  occasion  de  le  faire  plu- 
sieurs fois  remarquer,  le  texte  n'est  pas  exactement  le  même. 


152         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

de  savoir.  Son  savoir  fut  même  un  effet  de  sa  raison  ; 
religieuse  sans  vocation,  elle  chercha  un  amusement 
convenable  à  son  état;  mais  ni  les  sciences  ni  la 
lecture  ne  lui  firent  jamais  rien  perdre  de  ce  qu'elle 
avoit  de  naturel. 

Madame  de  Thiange,  folle  sur  deux  articles,  celui 
de  sa  personne  et  celui  de  sa  naissance,  avoit  pour- 
tant de  l'esprit  et  de  l'éloquence.  Bonne  et  compatis- 
sante, quoique  dénigrante  et  moqueuse,  elle  con- 
damnoit  souvent  les  injustices  et  la  dureté  de  sa 
sœur,  et  j'ai  ouï  dire  à  madame  de  Maintenon  qu'elle 
avoit  souvent  trouvé  dans  madame  de  Thiange  de 
la  consolation  dans  les  démêlés  qu'elle  avoit  avec 
madame  de  Montespan.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  y  auroit 
des  contes  à  faire  à  l'intlni  sur  les  deux  points  de 
la  folie  de  madame  de  Thiange,  surtout  sur  la  façon 
de  penser  qu'elle  avoit  de  sa  maison.  Elle  n'en 
admettoit  que  deux  en  France,  la  sienne  et  celle  de 
La  Rochefoucauld;  et,  si  elle  ne  disputoit  pas  au  Roi 
l'illustration,  elle  lui  disputoit  quelquefois  l'ancien- 
neté, parlant  à  lui-même.  Quant  à  sa  personne,  la 
sienne  étoit  le  modèle  de  la  perfection,  non  pas  tant 
encore  pour  la  beauté,  que  pour  la  délicatesse  des 
organes  qui  composoient  sa  machine;  mais,  pour 
comble  de  folie,  elle  s'imaginoit  réellement  que  sa 
beauté  extérieure,  la  finesse  de  ses  organes  et  la 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         153 

perfection  de  son  tempérament  étoient  fondées  sur  la 
difîérence  qu'il  y  avoit  entre  elle  et  le  commun  des 
hommes  par  la  naissance. 

Madame  de  Thiange  étoit  aînée  de  madame  de 
Montespan  de  plus  de  dix  ans.  Je  ne  sais  comment 
il  s'étoit  pu  faire  qu'ayant  eu  une  mère  aussi  ver- 
tueuse qu'étoit  madame  la  duchesse  de  Mortemart, 
elle  eût  été  élevée  avec  autant  de  liberté.  Je  n'en 
serois  point  étonnée  de  la  part  de  monsieur  le  duc  de 
Mortemart,  leur  père,  qui,  je  crois,  n'étoit  pas  fort 
scrupuleux,  et  dont  j'ai  entendu  raconter  plusieurs 
bons  mots  qui  sont  des  preuves  et  de  la  mauvaise 
humeur  de  la  femme  et  du  libertinage  du  mari. 

Monsieur  de  Mortemart  étoit  rentré  un  jour  fort  tard 
chez  lui,  comme  c'étoit  assez  sa  coutume;  sa  femme, 
qui  l'avoit  attendu  ce  jour-là,  lui  dit  d'un  ton  assez 
aigre  :  «  D'où  venez-vous  à  ces  heures-ci?  Passerez- 
vous  donc  ainsi  toujours  votre  vie  avec  des  dia- 
bles? »  Monsieur  de  Mortemart  lui  répondit  :  «  Je 
ne  sais  d'où  je  viens,  mais  je  sais  seulement  que 
mes  diables  sont  de  meilleure  humeur  que  votre  bon 
ange.  » 

J'ai  ouï  dire  au  Roi  que  madame  de  Thiange,  étant 
toute  jeune,  s'échappoit  souvent  de  chez  elle  pour  le 
venir  trouver,  surtout  lorsqu'il  déjeunoit  avec  de 
jeunes  gens;   que  de  plus  elle  s'amusoit  de  leurs 


ISi         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

propos,  et  s'en  mèloit  fort  volontiers.  Ces  démarches 
d'étourderie  ne  sentoient  pas  du  tout  une  bonne 
éducation,  et  une  conduite  si  peu  retenue  en  appa- 
rence ne  devoit  point  contribuer  à  son  établissement. 
Cependant  elle  fut  mariée  d'assez  bonne  heure  au 
marquis  de  ïhiange  ',  de  la  maison  de  Damas.  Elle 
lui  apporta  en  dot  le  dénigrement  qu'elle  avoit  pour 
tout  ce  qui  n'étoit  pas  de  son  sang  ou  dans  son 
alliance,  et  comme  les  terres  de  son  mari  étoient 
en  Bourgogne,  où  elle  fit  quelques  séjours,  l'ennui 
extrême  qu'elle  eut  dans  ce  pays-là  lui  inspira  l'aver- 
sion qu'elle  a  toujours  conservée  depuis  pour  tous 
les  Bourguignons,  au  point  que  la  plus  grande  injure 
qu'elle  pouvoit  dire  à  quelqu'un  étoit  de  l'appeler  : 
Bourguignon.  Elle  eut  de  ce  mariage  un  fils  -  et 
deux  filles;  mais  elle  ne  vit  dans  le  fils  que  cette 
province  qu'elle  détestoit,  et  dans  sa  fille  aînée  que 
sa  propre  personne  qu'elle  adoroit.  Elle  maria  cette 

1.  Claude-Léonor  Damas,  marquis  de  Thiange,  mestre  de 
camp  de  cavalerie.  Il  mourut  au  mois  de  mai  1702. 

2.  Claude-Philibert  Damas,  marquis  de  Thiange,  menin  de 
Monseigneur,  lieutenant-colonel  en  1704.  Il  mourut  à  la  fin 
de  1707,  âgé  de  quarante-quatre  ans.  «  Sa  mère,  dit  la  Princesse 
Palatine,  ne  pouvoit  le  souffrir  pour  deux  raisons:  la  première, 
c'est  qu'il  n'étoit  pas  débauché,  et  qu'il  ainioit  sincèrement  sa 
femme;  la  seconde,  c'est  qu'il  craignoil  Dieu  et  se  livroil  à 
la  prière;  aussi  disoit-eile  souvent  :  —  Mon  fds  n'est  qu'un 
sot.  "  {Correspondance,  Édit.  Brunet,  t.  II,  p.  236).  Il  est  à  noter 
que  cet  excellent  mari  se  maria  deux  fois  :  la  première  fois, 
avec  une  dame  de  la  Uoche-Giffart,  qui  mourut  en  couches, 
et  la  seconde  fois  avec  Geneviève-Françoise  de  Harlay. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         loS 

tille  aînée  au  duc  de  Nevers;  la  cadette'  épousa  le  duc 
de  Sforce  ^  Cette  cadette  partit  avec  sou  mari  pour 
rilalie  aussitôt  après  son  mariage,  et  n'en  revint 
qu'après  la  décadence  de  la  faveur  de  madame  de 
Montespan. 

Madame  de  Montespan  ne  ressembloit  point  à  sa 
sœur  du  côté  de  la  bonté  et  de  la  douceur;  sa  dureté, 
au  contraire,  s'est  étendue  sur  plus  d'une  personne, 
et  elle  a  paru,  en  plusieurs  occasions,  même  indiffé- 
rente. Un  jour,  en  passant  en  carrosse  sur  le  pont  de 
Saint-Germain,  une  des  roues  du  carrosse  passa  sur 
un  pauvre  homme;  les  dames  qui  étoient  avec  elles 
en  furent  effrayées  comme  on  peut  se  l'imaginer.  La 
seule  madame  de  Montespan  non  seulement  ne  s'en 
émut  pas,  mais  elle  leur  reprocha  encore  leur  fai- 
blesse, et  leur  dit  que  si  c'étoit  une  vraie  compas- 
sion, elles  auroient  le  même  sentiment  en  apprenant 
que  cette  aventure  seroit  arrivée  loin  d'elles  comme 
sous  leurs  yeux.  J'avoue  que  ce  trait  m'a  toujours 
frappée,  et  qu'il  me  semble  qu'il  faut  avoir  un  cœur  de 
rocher  pour  n'être  point  troublée  à  la  vue  d'un  pareil 


1.  Louise-Adélaïde  Damas  de  Thiange,  mariée  le  30  octo- 
bre 1678  au  duc  Sforza,  morte  le  3  février  1730,  à  soixante- 
seize  ans  environ.  Elle  était  dame  d'honneur  de  Madame. 

2.  Louis-François-Marie  Sforza,  veuf  en  premières  noces  de 
Artémise  Colonna,  morte  en  décembre  1676,  et  remarié  avec 
Louise-Adélaïde  Damas  de  Thiange,  mourut  le  7  mars  1685  à 
soixante-sept  ans. 


lo6         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

accident.  Je  crois  que  si  j'avois  été  pour  lors  en  carrosse 
avec  elle,  et  que  je  l'eusse  entendue  raisonner  de  sang- 
froid  sur  les  qualités  de  la  compassion,  dans  un 
moment  oi^i  l'esprit  le  plus  fort  et  le  cœur  le  moins 
tendre  dévoient  être  dans  un  effroi  et  dans  un  trouble 
extrême,  je  n'aurois  pu  m'empêcher  de  lui  reprocher 
vivement  sa  cruauté  et  de  lui  chanter  pouille. 

Elle  joignoit  à  cette  dureté  une  raillerie  continuelle; 
elle  portoit  des  coups  dangereux  à  tous  ceux  qui  pas- 
soient  sous  ses  fenêtres  pendant  qu'elle  y  étoit;  elle 
disoit  de  l'un  qu'il  étoit  si  ridicule  que  ses  meil- 
leurs amis  pouvoient  s'en  moquer  sans  manquer  à  la 
morale;  de  l'autre,  qu'on  disoit  être  honnête  homme, 
elle  répondoit  :  «  Au  moins,  il  faut  lui  savoir  gré  de 
ce  qu'il  le  veut  être  »  ;  d'un  troisième,  elle  disoit  qu'il 
ressembloit  au  valet  de  carreau,  ce  qui  donna  à  ce 
dernier  un  si  grand  ridicule  qu'il  a  fallu  depuis  tout  le 
manège  d'un  manseau  ^  pour  faire  la  fortune  qu'il  a 
faite  depuis;  car  elle  ne  s'en  tint  pas  à  la  critique  de 
son  ajustement;  elle  se  moquoit  aussi  de  ses  expres- 
sions et  de  ses  phrases  ;  au  reste  c'étoit  en  quoi  elle 
avoit  moins  de  tort, 

1.  Le  mcmseau  dont  parle  ici  mademoiseUe  d'Aumale  ou 
plutôt  madame  de  Caylus,  car  c'est  à  elle  qu'est  emprunté  ce 
passage  et  ceux  qui  suivent,  pourrait  bien  être  le  maréchal  de 
Tessé  dont  Saint-Simon  dit,  assez  injustement  du  reste  :  «  C'étoit 
un  manseau  digne  de  son  pays,  tin,  adroit,  ingrat  à  merveille, 
fourbe  et  ambitieux.  »  (Édit.  Boislisle,  t.  III,  p.  128.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.        137 

Ces  choses  peuvent  peut-êlre  passer  pour  des 
bagatelles,  et  elles  le  sont  en  effet  pour  des  particu- 
liers ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  quand  il  est  ques- 
tion du  maître.  Ces  bagatelles  et  ces  traits  satiriques 
reviennent  quelquefois  dans  les  occasions  les  plus 
importantes  et  les  plus  décisives  pour  la  fortune.  En 
un  mot  il  étoit  fort  dangereux  de  passer  sous  les 
yeux  de  madame  de  Montespan,  et  souvent  un  cour- 
tisan, satisfait  de  s'être  montré,  n'en  a  retiré  qu'un 
mauvais  office  qui  l'a  perdu,  sans  en  pouvoir  démêler 
la  raison. 

Mais,  malgré  tous  ces  défauts,  madame  de  Montes- 
pan,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  avoit  des  qualités  peu 
communes,  de  la  grandeur  d'âme  et  de  l'élévation 
dans  l'esprit.  Elle  le  fit  bien  voir  dans  la  part  qu'elle 
eut  au  choix  que  le  Roi  fit  des  personnes  qui  dévoient 
travailler  à  l'éducation  de  Monseigneur.  Elle  voulut, 
pour  loi's,  que  ce  choix  pût  être  applaudi,  non  seule- 
ment pour  le  temps  présent,  mais  même  par  la  posté- 
rité; et,  en  effet,  si  l'on  considère  le  plan  de  cette 
éducation  par  la  vertu  et  le  mérite  de  monsieur  de 
Montausier',  qui  fut  choisi  pour  gouverneur  de  ce 
prince,  ainsi  que  par  les  ouvrages  des  précepteurs, 


1.  Charles  de  Sainte-Maure,  marquis  puis  duc  de  Montausier, 
maréchal  de  camp,  gouverneur  du  Dauphiné,  né  en  1610, 
mort  le  17  mai  1690. 


158         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

surtout  par  ceux  de  monsieur  de  Meaux,  quelle  haute 
idée  n'aura- t-on  pas  du  Roi  qui  fait  élever  son  lils 
d'une  manière  digne  de  lui,  et  du  Dauphin  qu'on 
croira  avoir  été  savant  parce  qu'il  eût  dû  le  devenir, 
ayant  été  disciple  de  tels  maîtres. 

Monsieur  de  Montausier  étoit  effectivement  un 
homme  d'un  mérite  et  d'une  vertu  rare,  mais  il  faut 
avouer  que  sa  droiture,  qui  alloit  quelquefois  jusqu'à 
la  roideur,  étoit  très  propre  à  rebuter  un  enfant  tel 
que  Monseigneur  né  doux,  paresseux  et  opiniâtre.  La 
manière  rude  avec  laquelle  on  le  forçoit  d'étudier  lui 
donna  un  si  grand  dégoût  pour  les  livres  qu'il  prit 
la  résolution  de  n'en  jamais  ouvrir  quand  il  seroit 
son  maître,  et  il  a  bien  tenu  parole. 

Pour  revenir  à  madame  de  Montespan,  les  figures 
avoient  accoutumé  de  faire  une  forte  impression  sur 
l'esprit  de  madame  de  Montespan,  ou  pour  mieux  dire 
elle  comptoit  infiniment  sur  le  pouvoir  qu'elles  ont  sur 
la  plupart  des  hommes.  C'est  ce  qui  fit  sans  doute 
qu'elle  eut  tant  de  peine  à  pardonner  à  mademoiselle 
de  Blois  d'être  née  aussi  désagréable.  Madame  de 
ïhiange,  qui  étoit  encore  moins  raisonnable  sur  cet 
article,  ne  pouvoit  supporter  que  la  portion  du  sang 
de  Mortemart  que  ces  enfants  avoient  reçue  dans  les 
veines  n'eût  pas  produit  une  machine  parfaite;  ainsi 
mademoiselle  de  Blois  passoit  sa  vie  à  s'entendre 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         159 

reprocher  ses  défauts,  et  comme  elle  étoit  naturelle- 
ment timide  et  glorieuse,  elle  parloit  peu  et  ne  lais- 
soit  rien  voir  du  côté  de  l'esprit  qui  pût  suppléer 
à  ce  qui  lui  manquoit  d'ailleurs.  Telle  qu'elle  étoit, 
madame  de  Thiange  auroit  dû  avoir  plus  d'indul- 
gence pour  elle,  car  elle  lui  ressembloit  beaucoup.  Le 
Roi,  témoin  de  la  façon  dont  on  traitoit  mademoiselle 
de  Blois,  en  eut  pitié,  et  c'est  peut-être  là  l'origine 
des  grands  biens  qu'il  lui  a  faits,  et  la  première  cause 
du  rang  où  il  Ta  fait  monter  depuis,  ainsi  qu'on  le 
verra  dans  la  suite  '... 

Après  le  départ  de  madame  deMontespan,  madame 
de  Maintenon,  dont  le  crédit  et  la  faveur  n'avoient  fait 
qu'augmenter  de  jour  en  jour,  commença  enfin  à  jouir 
avec  plus  de  tranquillité  de  cette  considération  que  son 
mérite  et  ses  vertus  lui  avoient  acquise  dans  l'esprit 
du  Roi.  Délivrée  des  troubles  et  des  peines  que  lui 
avoient  occasionnées  si  souvent  l'humeur  et  l'ambition 
démesurée  de  madame  de  Montespan,  elle  ne  pensa 
plus  qu'à  cultiver  et  à  perfectionner  la  religion  du 
Roi,  et  commença  tout  de  bon  à  mettre  tous  ses  soins  à 
faire  fructifier  cette  semence  de  piété  que  ses  propos, 
sa  vertu  et  son  exemple  avoient  jetée  dans  le  cœur 
de  ce  monarque.  Elle  ne  se  servit  de  la  confiance  dont 

î,  ici  mademoiselle  d'Aumale  abandonne  le  texte  de  madame 
de  Caykis. 


160        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

il  l'honoroit  que  pour  lui  montrer  combien  il  devoit 
regretter  les  égarements  de  sa  vie  passée;  qu'il  ne 
devoit  plus  être  occupé  qu'à  les  réparer;  qu'étant 
maître  et  possesseur  d'un  si  grand  royaume,  tous  ses 
sujets  avoient  continuellement  les  yeux  sur  lui  pour 
se  conformer  à  son  exemple  ;  qu'il  devoit  gémir  sans 
cesse,  non  seulement  sur  les  péchés  qu'il  avoit 
commis,  mais  encore  sur  ceux  que  son  mauvais 
exemple  avoit  fait  commettre.  Elle  mêloit  toujours  au 
pathétique  de  ses  exhortations  tant  d'esprit,  d'agré- 
ment et  de  douceur  qu'il  étoit  toujours  enchanté  de 
l'entendre. 

Ce  monarque,  comme  je  l'ai  dit  ci-devant,  tout 
occupé  et  chagrin  du  partage  de  rehgion  qu'il  voyoit 
dans  son  royaume,  cherchoit  depuis  du  temps  les 
movens  les  plus  convenables  d'y  remédier.  Il  essaya 
d'abord,  mais  assez  inutilement,  la  voie  de  l'instruction 
et  de  la  persuasion;  après  quoi  il  donna  une  déclara- 
tion qui  rendoit  tous  les  religionnaires  de  ses  Étals 
incapables  de  remplir  tout  emploi  militaire  ou  autre  '; 
il  fit  ensuite  démolir  quelques-uns  de  leurs  temples; 


j.  Mademoiselle  d'Aumale  parie  un  peu  confusément  dans 
tout  ce  passage  des  mesures  qui  précédèrent  ou  accompa- 
gnèrent la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes  (octobre  1685). 
Madame  de  Maintenon  ayant  été  fort  attaquée  pendant  tout  le 
XYiiiiî  siècle,  pour  la  part  qu'elle  aurait  prise  à  ces  mesures, 
on  sent  que  mademoiselle  d'Aumale  se  préoccupe  avant  tout 
de  la  disculper. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         161 

après  cela  on  lui  conseilla  d'assujettir  tous  les  calvi- 
nistes aux  logements  des  gens  de  guerre.  Ce  dernier 
moyen  fut  le  seul  qui  réussit  sur  quelques-uns  d'entre 
eux,  qui,  fatigués  et  ennuyés  à  l'excès  de  leurs  hôtes, 
prévoyant  d'ailleurs  l'incommodité  et  la  gêne  que 
leur  causoit  la  durée  de  ce  logement,  firent  leurs 
réflexions,  et  soit  de  bonne  foi,  soit  autrement,  se 
convertirent,  mais  le  nombre  en  fut  bien  petit. 

Aucun  de  tous  ces  moyens  employés  pendant  plu- 
sieurs années  n'avoit  été  suffisant  pour  réduire  les 
religionnaires.  Us  tinrent  encore  depuis  plusieurs 
assemblées,  et  firent  même  des  délibérations  très  con- 
traires à  la  soumission  qu'ils  dévoient  à  leur  roi.  Une 
ou  deux  provinces,  entre  autres,  venoient  tout  à  l'heure 
d'armer  une  grande  partie  des  leurs,  et  ils  ne  s'assem- 
bloient  plus  que  les  armes  à  la  main.  Le  Roi  en  fut 
instruit;  il  fut  question  de  mettre  ordre  à  cette  espèce 
de  révolte;  l'affaire  fut  mise  en  délibération.  Les  avis 
furent  partagés;  les  uns  vouloient  qu'on  agît  à  la 
rigueur;  d'autres  disoient  que  si  l'on  vouloit  con- 
traindre tous  les  religionnaires  à  rentrer  dans  le  sein 
de  l'église  catholique,  et  que,  pour  en  venir  à  bout,  on 
ne  gardoit  plus  de  mesures  à  leur  égard,  une  grande 
partie  d'entre  eux  se  décideroit  à  sortir  du  royaume, 
et  que  l'État  perdroit  à  cela  une  quantité  d'ouvriers 
habiles  en  toutes  sortes  de  professions  et  beaucoup 

T.   II.  11 


162        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

d'officiers  d'une  expérience  consommée.  D'autres  enfin 
prétendirent  que,  pour  la  tranquillité  du  royaume  et 
l'intérêt  de  la  religion,  il  falloit  couper  le  mal  dans 
sa  racine;  que  le  Roi,  redouté  de  tous  ses  voisins,  le 
pouvoit  alors  sans  aucun  risque,  et  qu'il  y  alloit  de  sa 
piété  et  de  sa  gloire. 

Madame  de  Maintenon,  à  qui  le  Roi  en  parla,  lui  dit 
qu'elle  n'étoit  pas  capable  de  lui  donner  des  conseils 
sur  une  affaire  de  si  grande  importance;  que  toutes 
les  personnes  qui  composoient  son  ministère  et  les 
évêques  en  qui  il  avoit  confiance  étoient  assez  pru- 
dents pour  qu'il  pût  s'en  rapporter  à  leurs  avis;  que 
pour  elle,  elle  aiiroit  toujours  cru  que  la  voie  de  la 
douceur  eût  été  la  meilleure  et  la  plus  convenable. 

Le  Roi,  en  voulant  extirper  une  hérésie  qui  avoit  fait 
tant  de  ravages  dans  son  royaume,  n'avoit  assurément 
d'autres  vues  que  le  bien  de  la  religion;  son  projet 
étoit  grand  et  beau,  et  même  politique  si  on  le  consi- 
dère indépendamment  des  moyens  qu'on  a  pris  pour 
l'exécuter'.  Ce  que  je  sais  de  positif  sur  cela,  et  sur 
quoi  j'ose  dire  qu'on  peut  compter,  malgré  ce  qu'en 
ont  dit  et  écrit  plusieurs  personnes  avec  l'air  et  l'assu- 
rance de  la  plus  grande  vérité,  c'est  que  quelques 
ministres  et  quelques  évêques,  pour  faire  leur  cour,  ont 


1.  Mademoiselle  d'Aumale  emprunte  ici  de  nouveau  un  long 
passage  aux  Souvenirs  de  madame  de  Caylus. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'auMALE.         IfiS 

eu  toute  la  part  aux  moyens  qu'on  employa,  non  seu- 
lement en  déterminant  à  prendre  ceux  qui  n'étoient 
pas  du  tout  de  son  goût,  mais  même  en  le  trompant 
dans  l'exécution  de  ceux  qui  avoient  été  résolus.  11  est 
bon   de  dire  de  plus,  pour  rendre  ma  pensée  plus 
claire,  que  monsieur  de  Louvois,  voyant  la  paix  faite, 
eut  peur  de  laisser  trop  d'avantage  sur  lui  aux  autres 
ministres,  et  surtout  à  monsieur  Colbert  et  à  monsieur 
de   Seignelay  son   fils.    C'est  pourquoi   il   voulut,  à 
quelque  prix  que  ce  fût,  mêler  du  militaire  dans  un 
projet  qui  ne  devoit  être  fondé  que  sur  la  charité  et 
la  douceur.  En  conséquence  il  gagna  des  évêques  qui, 
abusant  de  ces  paroles  de  l'Évangile  :  Contraignez-les 
cVentrer,   soutinrent  qu'il  falloit   de  la  violence,  et 
qu'après  tout,  si  cette  violence  ne  faisoit  pas  de  bons 
catholiques,  elle  feroit  au  moins  que  les.  enfants  des 
pères  qu'on  auroit  ainsi  forcés  le  deviendroient  de 
bonne  foi.  Le  Roi,  persuadé  enfin  par  toutes  les  raisons 
que  lui  alléguèrent  monsieur  de  Louvois  et  toutes  les 
personnes   qui  s'étoient  jointes    à   lui,    donna  cette 
fameuse  déclaration  qui  révoquoit  l'Édit  donné  à  Nantes 
le  l*'"'  août  1599,  et  qui  fut  appelée  la  cassation  de 
l'Édit  de  Nantes.  11  croyoit  fermement  que  Dieu  exi- 
geoit  de  lui  l'exécution  de  ce  pieux  dessein,  et  il  étoit 
de  plus  persuadé,  ainsi  qu'on  l'en  avoit  assuré,  que 
cette  déclaration  suffiroil  pour  l'entier  accomplissement 


164        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

de  son  projet.  Quelque  temps  après  que  la  déclaration 
fut  donnée,  monsieur  de  Louvois  demanda  au  Roi  la 
permission  de  faire  passer  dans  les  villes  les  plus 
huguenotes  un  régiment  de  dragons,  l'assurant  que 
la  seule  vue  de  ces  troupes,  sans  qu'elles  fissent  rien 
de  plus  que  de  se  montrer,  porteroit  les  esprits  à 
écouter  plus  volontiers  la  voix  des  pasteurs  qu'on  leur 
enverroit.  Le  Roi  se  rendit  à  cette  demande  contre  ses 
propres  lumières,  et  contre  son  inclination  naturelle 
qui  le  portoit  toujours  à  la  douceur.  Ayant  extorqué  sa 
permission  pour  le  passage  de  ces  troupes,  on  passa 
bientôt  ses  ordres,  et  on  fit  à  son  insu  des  cruautés 
qu'il  auroit  punies  rigoureusement  si  elles  fussent 
venues  à  sa  connoissance;  mais  au  lieu  de  lui  rendre 
un  compte  exact  de  ce  que  l'on  faisoit,  monsieur  de 
Louvois  se  contentoit  de  lui  venir  dire  chaque  jour  : 
«  Tant  de  gens  se  sont  convertis,  comme  je  l'avois 
annoncé  à  Votre  Majesté,  à  la  seule  vue  de  ses  troupes.  » 
On  me  taxera  sans  doute  d'une  bonne  foi  trop  aveugle 
et  trop  simple  si  j'ose  assurer  que  madame  de  Main- 
tenon  n'entra  pour  rien  dans  tout  ce  qui  se  passa  pour 
lors;  je  m'y  attends,  mais  quoi  qu'on  en  puisse  dire  ou 
penser,  déterminée  à  dire  la  vérité  nùment  et  sans 
art,  j'ose  cependant  avancer  que  très  effectivement 
elle  ne  fut  cause  de  rien  de  tout  ce  qui  se  fit  ',  et  qu'elle 

1.  On  sait  que  Voltaire  partageait  ce  sentiment  :  «  Pourquoi 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         165 

n'étoit  pas  mieux  instruite  que  le  Roi.  Ce  n'éloit  que 
le  simple  récit  que  monsieur  de  Louvois  faisoit  tous 
les  jours  au  Roi  de  tous  les  gens  qui  s'étoient  convertis 
qui  lui  en  donnoit  connoissance,  et  ce  fut  sans  doute 
sur  ces  récits  qu'écrivant  à  l'abbé  Gobelin,  elle  hii  dit  : 
«  Le  Roi  se  porte  bien  et  se  réjouit  à  tous  les  courriers 
qui  arrivent  et  qui  nous  apportent  un  miUion  de  con- 
versions •  »,  ce  qui  prouveroit  bien,  si  l'on  doit,  comme 
je  le  pense,  ajouter  foi  à  ce  qu'elle  dit,  qu'elle  ne  savoit 
les  choses  que  par  ouï  dire. 

Il  y  eut  alors  effectivement  un  grand  nombre  de 
personnes  qui  se  conAertirent,  mais  il  y  en  eut  un 
bien  plus  grand  nombre  qui  sortirent  du  royaume. 

Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  ce  qu'on  regardera  sans  doute 
encore  comme  un  paradoxe,  ce  que  de  plus,  quoique 
certain,  je  ne  m'engage  point  à  faire  croire,  tant  la 
chose  est  incroyable,  c'est  que,  si  toute  cette  affaire  fut 


dites-vous  que  madame  de  Maintenon  eut  beaucoup  de  part  à 
la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes?  Elle  toléra  cette  persécu- 
tion, comme  elle  toléra  celle  du  cardinal  de  Noailles,  celle  de 
Racine;  mais  certainement  elle  n'y  eut  aucune  part,  c'est  un 
fait  certain.  Elle  n'osait  jamais  contredire  Louis  XIV...  •  (Œu- 
vres complètes,  Édit.  de  1826,  t.  75,  p.  154.  Lettre  à  Formel  du 
17  janvier  1753.) 

1.  Cette  lettre  écrite  à  l'abbé  Gobelin,  de  Chambord,  se 
trouve  dans  la  Correspondance  générale,  t.  II,  p.  413.  Elle  est 
datée  du  -27  septembre  1685  et  par  conséquent  antérieure  à  la 
révocation  de  l'Édit  de  Nantes.  D'après  le  Journal  de  Dangeau 
on  avait  fait  croire  au  Roi  que  tous  les  huguenots  de  la  ville 
de  Monlauban  et  50  000  huguenots  de  la  généralité  de  Bordeaux 
s'étaient  convertis.  {Journal  de  Dangeau,  t.  1,  p.  216  et  218.) 


166        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

si  mal  conduite,  le  Roi  n'en  fut  assurément  pas  res- 
ponsable, car  on  lui  a  toujours  laissé  ignorer  toutes 
les  violences  et  les  cruautés  que  Ton  a  faites.  Le  Roi 
étoit  naturellement  si  vrai  qu'il  n'imaginoit  pas  qu'il 
avoit  donné  sa  confiance  à  quelqu'un  qui  pût  le 
tromper,  et  l'on  peut  dire  que  les  fautes  qu'il  a  faites 
n'ont  souvent  eu  pour  fondement  que  celte  opinion  de 
probité  pour  des  gens  qui  ne  la  méritoient  pas'. 

Mademoiselle  d'Aumale  contimie  son  récit  en 
entrant  dans  d'assez  longs  détails  sur  la  fondation 
et  les  constitutions  de  Saint-Cijr.  Il  ne  se  trouve 
dans  cette  partie  de  ses  Mémoires  rien  qui  ne  soit 
connu.  Elle  en  renient  ensuite  à  madame  de  Main- 
tenon  elle-même  et  à  sa  vie  à  la  Cour. 

Madame  de  Fontanges  étoit  morte  depuis  deux  ou 
trois  ans;  madame  de  Montespan  étoit  partie  de  la 
Cour  et  presque  totalement  oubliée.  Le  Roi,  revenu 
alors  de  ses  égarements  passés,  n'avoit  depuis  du 
temps  des  yeux  que  pour  madame  de  Maintenon. 
Cette  femme,  que,  dans  les  commencements,  il  ne  pou- 
voit  souffrir,  étoit  cependant  venue  à  bout,  comme  on 

1.  Ici  s'arrêlenl  les  emprunts  faits  à  madame  de  Caylus,  en 
ce  qui  concerne  la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes.  Mais  made- 
moiselle d'Aumale  a  beaucoup  ajouté  aux  Souvenirs  de  son 
amie. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.        167 

l'a  VU  ci-devant,  par  ses  vertus  et  sa  perfection,  à 
changer  la  façon  de  penser  de  ce  monarque  à  son 
égard;  elle  étoit  parvenue  même  jusqu'à  lui  inspirer 
pour  elle  des  sentiments  de  considération,  d'estime  et 
d'attachement  bien  au  delà  de  ce  qu'elle  eut  jamais  dû 
l'espérer.  On  a  sans  doute  remarqué  que,  dès  qu'elle 
s'étoit  aperçue  que  le  Roi  s'accoutumoit  à  sa  con- 
versation, elle  avoit  profité  de  toutes  les  occasions 
qui  s'étoient  présentées  pour  lui  parler  de  la  religion. 
On  a  vu  l'effet  que  ses  représentations  ont  fait  sur 
l'esprit  de  ce  monarque,  et  comme,  petit  à  petit,  excité 
par  les  exhortations  pathétiques  de  madame  de  Main- 
tenon,  et  secouru  par  le  fonds  de  rehgion  qu'il  avoit  et 
qui  ne  l'abandonna  jamais,  il  se  résolut  enfm  à  penser 
tout  de  bon  à  son  salut. 

Quand  il  eut  perdu  la  Reine,  il  pouvoit  assurément 
se  remarier,  mais  il  ne  le  voulut  point  alors  par  ten- 
dresse et  par  amitié  pour  son  peuple.  Il  se  voyoit 
trois  petits-fils,  et  jugeoit  avec  raison  que  des  princes 
d'un  second  lit  pourroient,  dans  la  suite,  causer  des 
troubles  nuisibles  au  peuple  et  à  l'État.  Il  avoit  cepen- 
dant besoin  de  quelqu'un  dont  la  société  délassât  du 
grave  et  du  sérieux  de  la  royauté.  Il  sentoit  d'ail- 
leurs la  nécessité  d'avoir  une  personne  avec  qui  il 
pût,  de  temps  en  temps,  causer  et  se  désennuyer. 
Madame  de  Mainlenon  lui  plaisoit  à  tous  égards;  son 


168        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

esprit  doux,  et  insinuant,  et  sensé  lui  promettoit  une 
conversation  solide  et  agréable;  sa  personne  étoit 
encore  aimable;  ses  yeux  étoient  vifs  et  perçants,  mais 
son  âge  la  mettoit  hors  d'état  d'avoir  des  enfants  \  ce 
qui  fut  une  raison  de  plus  pour  déterminer  le  Roi  à 
prendre  le  parti  qu'il  préméditoit  depuis  quelque 
temps.  On  a  dit  qu'il  avoit  consulté  quelques  per- 
sonnes en  qui  il  avoit  confiance  pour  qu'elles  lui 
disent  franchement  leur  avis  sur  ce  mariage  qu'il 
avoit  envie  de  contracter  avec  elle;  que  monsieur  de 
Louvois,  un  de  ceux  qu'il  avoit  consultés,  lui  avoit  très 
fort  conseillé  de  n'en  rien  faire.  On  a  prétendu  aussi 
qu'après  le  mariage,  madame  de  Maintenon,  ayant  su 
l'homme  qui  avoit  voulu  détourner  le  Roi  de  l'épouser, 
elle  lui  en  marqua  dans  plusieurs  occasions  son  res- 
sentiment. Lorsque  monsieur  de  Fénelon  fut  exilé,  on 
a  dit  qu'ayant  un  jour  parlé  fortement  sur  les  mariages 
cachés,  et  ayant  soutenu  devant  le  Roi  que  la  règle 

1.  Mademoiselle  d'Aumale  s'exprime  dans  ce  passage  à  peu 
près  dans  les  mêmes  termes  que  l'abbé  de  Ghoisy,  dont  elle 
avait  pu  lii'e  les  Mémoires.  L'abbé  est  d'accord  avec  made- 
moiselle d'Aumale  sur  la  nature  de  l'influence  que  madame 
de  Maintenon  prit  sur  Louis  XIV.  •<  Le  Roi,  accoutumé  dès  son 
enfance  au  commerce  des  femmes,  avoit  été  ravi  d'en  trouver 
une  qui  ne  lui  parloit  que  de  vertu.  Il  ne  craignoit  point  qu'on 
dît  qu'elle  le  gouvernoit;  il  l'avoit  reconnue  modeste  et  inca- 
pable d'abuser  de  la  familiarité  du  maitre.  D'ailleurs  il  étoit 
temps,  pour  la  santé  de  son  corps  et  pour  celle  de  son  âme, 
qu'il  songeât  à  l'autre  vie,  et  cette  dame  étoit  assez  heureuse 
pour  y  avoir  songé  de  bonne  heure.  »  {Mémoires  de  l'abbé  de 
Choisy,  Édit.  de  1888,  t.  I,  p.  205.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        169 

intrinsèque  de  la  conscience  obligeoit  de  les  déclarer, 
le  Roi  lui  montra  du  désir  de  déclarer  le  sien;  qu'à 
cela  monsieur  de  Fénelon  lui  répondit  :  «  Oh  !  pour 
celui  de  Votre  Majesté,  Sire,  il  n'est  point  dans  ce 
cas-là  »,  lui  faisant  entendre  qu'il  ne  convenoit  pas 
qu'il  le  déclarât;  que  madame  de  Maintenon  ayant  été 
instruite  de  ce  propos,  elle  fut  piquée  contre  le  prélat, 
et  que  ce  fut  en  partie  la  cause  de  son  exil.  Je  sais 
qu'on  a  tenu  tous  ces  propos,  mais  comme  je  n'en  ai 
rien  su  de  positif,  que  madame  de  Caylus,  qui  vraisem- 
blablement auroit  pu  en  être  instruite,  n'en  dit  pas  un 
mot,  je  crois  qu'il  y  a  beaucoup  plus  de  raisons  pour 
les  révoquer  en  doute  que  pour  y  ajouter  foi  '. 

Cependant  deux  ou  trois  ans  après  la  mort  de  la 
Reine,  le  Roi  résolut  d'épouser  secrètement  madame 
de  Maintenon,  dans  la  vue  d'avoir  quelqu'un  avec  qui 
il  pût  vivre  agréablement,  sans  gêne  et  sans  scrupule. 
Le  mariage  se  fit  donc;  ce  fut  vraisemblablement  au 
mois  de  janvier  1686  ^  L'archevêque  de  Paris,  Harlay 

1.  J'ose  même  assurer  qu'ils  sont  presque  tous  faux,  et  je 
pense  qu'il  ne  sera  pas  difficile  de  se  persuader  de  leur  faus- 
seté, ainsi  que  de  la  fausseté  du  ressentiment  qu'on  prête  à 
madame  de  Maintenon  contre  ces  deux  personnes,  monsieur 
de  Louvois,  et  monsieur  de  Fénelon,  quand  on  aura  reconnu, 
dans  la  suite  de  ces  Mémoires,  l'amitié  constante  et  la  con- 
fiance continuelle  de  madame  de  Maintenon  pour  ces  deux 
mêmes  hommes.  (Note  du  manuscrit.) 

2.  C'est  probablement  d'après  l'indication  donnée  par  Vol- 
taire dans  son  Siècle  de  Louis  XIV,  que  mademoiselle  d'Au- 
male   fixe  en  janvier  1686,  le  mariage  de  madame  de  Main- 


170        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE 

de  Champvallon  leur  donna  la  bénédiction  nuptiale, 
assisté  du  Père  de  la  Chaise.  Bontems,  premier  valet 
de  chambre,  monsieur  de  Montchevreuil,  monsieur 
de  Fénelon  et  monsieur  de  Louvois  furent  témoins; 
voilà  au  moins  ce  que  j'ai  entendu  dire  à  gens  qui 
pouvoient  être  instruits,  et  je  vois  que  plusieurs 
auteurs,  qui  disent  le  bien  savoir,  se  rapportent  avec 
moi  pour  le  fait  et  la  date,  ce  qui  me  fait  juger  qu'on 
ne  m'a  point  trompée. 

Louis  XIV  avait  alors  quarante-huit  ans  et  madame 
de  Maintenon  cinquante-deux  \  Ce  mariage,  quoique 
fort  au-dessous  du  Roi,  ne  l'engageoit  à  rien  d'indigne 
de  son  rang.  Le  Roi  ne  donna  à  madame  de  Main- 
tenon  nul  titre  et  nulle  des  distinctions  qu'auroit  pu 
exiger  une  si  illustre  élévation;  au  contraire,  ce  fut 
toujours  un  problème  à  la  Cour  de  savoir  si  madame 
de  Maintenon  étoit  mariée'.  Elle  y  fut  toujours  fort 

tenon;  mais  les  historiens  sont  aujourd'liui  généralement 
d'accord  pour  placer  ce  mariage  au  commencement  de  1G84. 
C'est  en  particulier  l'opinion  de  GefTroy  et  de  Lavallée. 

i.  Mademoiselle  d'Aumale  se  trompe  sur  l'âge  de  madame 
de  .Maintenon.  En  janvier  1686,  elle  venait  d'avoir  cin- 
quante ans. 

■2.  Extrait  d'une  lettre  de  M.  Arnaud,  docteur  en  Sorbonne. 

Lettre  396,  à  M.  du  Vaucel  du  3  juin  1688,  t.  111,  p.  293.  (Cet 
extrait  peut  prouver  la  façon  dont  pensoient  les  personnes 
sensées  sur  ce  mariage,  fussent-elles  réputées  jansénistes.) 

•■  Monsieur, 
»  Je  doute  qu'on  puisse  savoir  certainement  ce  qu'on  dit  du 
mariage  clandestin,  car  si  cela  est  vrai,  il  n'y  aura  que  quatre  ou 
cinq   personnes   qui   l'auront  su;  il  n'y  a  point  d'apparence 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         171 

considérée  et  respectée;  le  Roi  contribuoit  souvent 
lui-même  aux  honneurs  qu'on  lui  rendoit,  par  les 
égards,  les  politesses  et  les  attentions  qu'il  avoit  pour 
elle,  surtout  en  public.  S'il  étoit  à  la  promenade  avec 
ses  courtisans,  du  plus  loin  qu'il  la  voyoit  venir  à  lui, 
il  ôtoit  son  chapeau,  et  alloit  au  devant  d'elle.  Cet 
exemple  de  considération  et  cet  extérieur  de  respect 
auquel  il  ne  manquoit  jamais  dans  l'occasion  faisoient 


qu'elles  n'aient  point  gardé  le  secret,  et  je  ne  crois  pas  que  sur 
cet  article,  on  en  puisse  faire  un  crime  aux  directeurs  de  con- 
science. Cela  ne  pouvoit  être  mauvais  qu'à  cause  du  scandale; 
or  il  n'y  en  a  point,  parce  que  tous  ceux  qui  croient  qu'il  y  a 
plus  que  de  l'amitié  entre  ces  deux  personnes,  croient  en  même 
temps  qu'elles  sont  mariées,  et  ceux  qui  ne  croient  pas  qu'elles 
soient  mariées,  ne  soupçonnent  point  de  mal.  Que  si  son  con- 
fesseur a  jugé  qu'il  ne  pouvoit  pas  se  passer  de  femmes,  n'a-t-il 
pas  dû  et  pu  lui  conseiller  d'en  avoir  une  légitime,  plutôt 
que  de  se  mettre  en  danger  d'olTenser  Dieu  par  des  amours 
illégitimes?  Je  ne  vois  donc  pas  ce  qu'il  y  a  à  reprendre,  selon 
Dieu,  dans  ce  mariage  contracté  selon  les  règles  de  l'Église, 
qui  n'est  humiliant  qu'au  regard  des  hommes,  qui  regardent 
comme  une  bassesse  de  s'être  pu  résoudre  à  épouser  une 
femme  de  neuf  à  dix  ans  plus  âgée  que  lui  et  si  fort  au-des- 
sous de  son  rang,  au  lieu  qu'il  peut  avoir  fait  une  action 
agréable  à  Dieu,  s'il  n'a  regarde  ce  mariage  que  comme  un 
remède  nécessaire  à  sa  faiblesse,  qui  l'empêcheroit  de  tomber 
en  des  chutes  criminelles,  et  qui  le  lioit  d'affection  avec  une 
personne  dont  il  estimoit  l'esprit  et  la  vertu  et  dans  l'entretien 
de  laquelle  il  trouvoit  un  divertissement  innocent  de  ses 
grandes  occupations.  Plût  à  Dieu  que  les  directeurs  de  sa 
conscience  ne  lui  eussent  jamais  donné  de  plus  méchants  con- 
seils que  celui-là.  On  ne  voit  point  d'ailleurs,  que  ce  qu'on 
vous  a  dit  de  celte  personne  soit  capable  de  rendre  ce  que 
l'on  soupçonne  plus  mauvais  selon  Dieu.  »  [Note  du  manusnril.) 
Celte  lettre  bien  connue  d'Antoine  Arnaud,  l'illustre  doc- 
teur janséniste,  était  adressée  par  lui  à  Louis-Paul  du  Vaucel, 
chanoine  théologal  d'Alet.  Elle  a  été  publiée  en  partie  par  le 
duc  de  Noailles.  [Histoire  de  madame  de  Maintenon,  t.  II,  p.  127.) 


172        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

que  tout  le  monde,  plutôt  peut-être  pour  plaire  au  Roi 
que  par  pur  égard  pour  elle,  la  traitoitavec  tout  le  res- 
pect possible;  elle  avoit  elle-même  le  talent  de  se  faire 
respecter,  et  elle  savoit  en  imposer  au  point  que,  quoi 
qu'elle  fût  encore  de  la  figure  du  monde  la  plus  gracieuse 
et  la  plus  agréable,  personne,  ainsi  que  je  l'ai  dit, 
n'osoit  jamais  faire  avec  elle  le  moindre  badinage,  ni 
lui  tenir  le  moindre  propos  tant  soit  peu  indécent... 

L'élévation  de  madame  de  Maintenon  ne  fut  nulle- 
ment pour  elle  un  sujet  de  gloire  et  de  vanité;  elle 
n'en  fut  jamais  ni  plus  impérieuse  ni  plus  fière.  Son 
humilité  la  suivit  partout,  sa  modestie  ne  l'abandonna 
jamais;  elle  vécut  toujours  de  la  façon  du  monde  la 
plus  simple  et  la  plus  régulière. 

Sa  société  n'étoit  composée  que  de  cinq  ou  six 
femmes  de  la  Cour,  aussi  pieuses  et  aussi  retirées 
qu'elle.  Son  appartement  éloit  de  plain-pied  à  celui 
du  Koi  '  ;  elle  y  restoit  presque  toujours;  elle  n'en  sor- 

1.  L'appartement  de  madame  de  Maintenon  était  en  elTet  de 
plain-pied  avec  celui  du  Roi.  Il  s'ouvrait  en  face  de  la  salle 
des  gardes  sur  le  palier  de  l'escalier  de  marbre.  Il  compre- 
nait quatre  pièces  dont  la  disposition  est  visible  sur  les  anciens 
plans.  Cet  appartement  a  été  détruit,  lors  de  la  transforma- 
tion du  Palais  de  Versailles  en  Musée  historique,  et  des  tableau.v 
militaires  relatifs  aux  campagnes  de  n93  et  1794  y  ont  été 
installés.  Toutefois,  la  fenêtre  de  la  chambre  sur  l'avenue  de 
Paris  est  intacte  du  dehors,  et,  à  l'intérieur  même,  on  voit  assez 
bien  comment  était  placé  le  cabinet  où  jouèrent  les  demoi- 
selles de  Saint-Cyr.  Ces  indications  nous  ont  été  obligeamment 
fournies  par  M.  de  Nolhac,  l'historien  érudit,  et  l'ingénieux 
conservateur  et  restaurateur  du  Palais  de  Versailles. 


MÉM(nRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         173 

toit  ordinairement  que  pour  aller  à  l'église,  à  Saint- 
Cyr,  ou  faire  quelques  bonnes  œuvres  ,  et  pour  suivre 
le  Roi,  lorsqu'il  le  désiroit,  dans  ses  voyages  ou  dans 
ses  promenades.  Le  Roi  venoit  régulièrement  tous  les 
jours  chez  elle  avant  et  après  son  dîner,  de  même 
qu'avant  et  après  son  souper;  il  y  restoit  jusqu'à 
minuit.  Quelquefois  il  y  donnoit  rendez-vous  à  ses 
ministres,  et,  lorsqu'on  commençoit  à  parler  d'affaires, 
madame  de  Maintenon,  qui  ne  vouloit  se  mêler  de  rien, 
qui  jugeoit  avec  raison  que  cela  ne  la  regardoit  pas, 
et  qui  savoit  très  bien  qu'elle  déplairoit  très  fort  au 
Roi  si  elle  y  prenoit  la  moindre  part,  se  retiroit  dans 
un  coin  de  son  appartement,  et,  là,  prenoit  un  livre  ou 
s'occupoil  à  quelque  ouvrage  des  mains  jusqu'à  ce  que 
les  affaires  fussent  Unies  \ 


1.  Madame  de  Maintenon  dans  un  Eiitretien  intime  avec 
madame  de  Glap/'oii  {Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  163, 
4  avril  4703),  confirme  ce  que  dit  ici  mademoiselle  d'Aumale  : 
«  Quand  le  Uoi  est  revenu  de  la  chasse,  il  vient  chez  moi;  on 
ferme  la  porte  et  personne  n'entre  plus.  Me  voilà  donc  seule 
avec  lui.  11  faut  essuyer  ses  chagrins,  s'il  en  a,  ses  tristesses, 
ses  vapeurs;  il  lui  prend  quelquefois  des  pleurs  dont  il  n'est 
pas  le  maître,  ou  bien  il  se  trouve  incommodé.  11  n'a  point  de 
conversation.  11  vient  quelque  ministre  qui  apporte  souvent 
de  mauvaises  nouvelles;  le  Roi  travaille.  Si  on  veut  que  je  sois 
en  tiers  dans  ce  conseil,  on  m'appelle;  si  on  ne  veut  pas  de 
moi,  je  me  retire  un  peu  plus  loin,  et  c'est  là  où  je  place  quel- 
quefois mes  prières  de  l'après-midi  :  je  prie  Dieu  environ  une 
demi-heure.  Si  on  veut  que  j'entende  ce  qui  se  dit,  je  ne  puis 
rien  faire.  J'apprends  là  quelquefois  que  les  affaires  vont  mal; 
il  vient  quelque  courrier  avec  des  mauvaises  nouvelles  :  tout 
cela  me  serre  le  cœur  et  m'empêche  de  dormir  la  nuit.  » 


174        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Quoique  plusieurs  personnes  mal  informées  aient 
prétendu  que  presque  aucune  affaire  ne  se  décidoit  que 
madame  de  Maintenon  n'eût  donné  son  avis,  malgré 
même  les  ridicules  propos  joliment  dits  que  le  nouvel 
auteur  de  ses  Mémoires  a  tenus  dans  différents 
endroits  de  son  ouvrage  sur  la  confiance  que  le  Roi 
avoit  en  elle;  malgré  le  ton  affirmatif  avec  lequel  il 
fait  nombre  de  citations  aussi  peu  certaines  que  plau- 
sibles, tant  sur  la  façon  avec  laquelle,  sans  avoir  Tair 
de  se  mêler,  elle  décidoit  sur  presque  tout,  que  sur 
l'indécision  qu'il  suppose  dans  le  jugement  du  Roi  si, 
au  préalable,  il  n'a  lu  sur  le  visage  de  madame  de 
Maintenon  le  meilleur  avis',  si  quelquefois  même  il  ne 
lui  a  demandé;  malgré  en  un  mot  une  quantité  de 
traits  et  d'anecdotes,  disposés  çà  et  là  dans  tout  le 
cours  de  son  ouvrage,  qui,  s'ils  ne  sont  les  fruits  de  son 
imagination,  ne  lui  ont  été  fournis  que  par  des  gens  qui 
ont  pris  plaisir  à  le  tromper,  je  puis  et  j'ose  assurer, 
d'après  des  gens  bien  instruits  et  contemporains, 
d'après  mon  expérience  et  d'après  celle  de  madame  de 
Caylus,  que  le  Roi  ne  vouloit  pas  absolument  qu'elle 
prît  la  moindre  part  aux  affaires,  que  jamais  il  ne 
lui  en  demandoit  son  avis,  que  jamais  elle  ne  s'en 

1.  «  Louis,  aidé  de  la  présence  de  madame  de  Maintenon  dans 
les  yeux  de  laquelle  il  cherchoit  une  approhatioi)  qu'il  y  trou- 
voit  toujours....  ».  {La  Beainnclle,  Édit.  de  Maéstricht,  t.  III, 
p.  223.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         175 

mêloit;  et,  par  rapport  aux  conseils  qui  se  tenoieiit 

quelquefois  dans  sa  chambre  et  non  ordinairement, 

quoi  qu'en  dise  le  même  auteur,  qui  prétend  que  les 

ministres  n'avoient  point  d'autre  lieu  fixe,  je  puis 

encore  assurer,  d'après  un  homme  très  véridique  '  et 

qui  a  travaillé  plusieurs  fois  dans  sa  chambre  avec 

le  Roi  et  les  ministres,  que  tous  les  bruits  qui  ont 

couru  sur  cela  sont  faux,  car  il  m'a  dit  lui-même  que 

toutes  les  fois  qu'il  avoit  travaillé  avec  le  Roi  et  les 

minisires  dans  la  chambre  de  madame  de  Maintenon, 

ce  qui  lui  étoit  arrivé  fort  souvent,  quoiqu'elle  fût  dans 

sa  chambre,  elle  se  retiroit  à  l'écart,  qu'elle  n'entroit 

dans  rien  de  tout  ce  qu'on  disoit,  que  le  Roi  ni  les 

ministres  ne  la  consultoient  jamais,  et  que,  quand  les 

affaires  finies  et  décidées  il  lui  étoit  permis  de  se 


1 .  Le  maréchal  de  Puységur,  qui  n'étoit  encore  alors  qu'au  régi- 
ment  du  Roi,  mais  en  qui  Louis  XIV  avoit  reconnu  tant  d'habi- 
leté pour  la  guerre,  tant  de  mérite  et  tant  d'intégrité,  qu'il 
l'appeloit  très  souvent  dans  ses  conseils,  et  que,  dans  bien  des 
occasions  il  se  faisoit  gloire  de  suivre  ses  avis.  (.Vo<e<:/«w«?u<scrî7.) 

Jacques-Franrois  de  Chastenet,  marquis  de  Puységur,  dont 
il  est  ici  question,  né  à  Paris  le  19  mars  1655,  ne  fut  nommé 
maréchal  de  France  que  sous  Louis  XV,  en  1734.  Sous  Louis  XIV, 
il  n'avait  été  que  maréchal  général  des  logis  et  gentilhomme 
de  la  manche  du  duc  de  Bourgogne.  Louis  XIV  le  faisait  venir 
souvent  pour  l'entretenir  des  afl'aires  de  la  guerre.  11  a  laissé 
des  Mémoires  militaires  très  estimés.  Il  mourut  le  lo  août  1743. 
Il  y  eut  une  alliance  entre  les  d'Aumale  et  les  Puységur,  le  frère 
de  mademoiselle  d'Aumale  ayant  épousé,  le  23  janvier  172U, 
Françoise  de  Polastron  de  la  Hillière,  fille  de  Louis  de  Polastron 
delà  Hillière  et  de  Françoise  de  Chastenet  de  Puységur,  sœur 
du  maréchal. 


176        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

rapprocher,  elle  ne  savoit  pas  un  mot  de  tout  ce  qui 
s'étoit  dit'.  Après  des  preuves  aussi  authentiques  du 
peu  de  part  qu'elle  prenoit  au  maniement  des  affaires, 
j'aurois  autant  lieu  d'être  surprise  que  le  public 
restât  encore  dans  la  ridicule  prévention  que  mille 
faux  récits  peuvent  lui  avoir  donnée  sur  son  compte, 
que  j'ai  lieu  de  l'être  qu'un  homme  d'esprit  et  de 
génie  comme  l'auteur  de  ces  Mémoires,  sans  vouloir 
faire  un  examen  rigoureux  de  toutes  ses  citations,  ait 
donné,  dans  mille  occasions,  tant  de  confiance  à  des 
personnes  mal  instruites,  et  qu'il  ait  préféré  si  sou- 
vent la  chimérique  satisfaction  de  dire  élégamment  de 
jolies  choses,  ou  de  conter  agréablement  des  fables 
au  plaisir  pur  de  mettre  au  jour  des  vérités  dont  la 
délicatesse  de  son  pinceau  auroit  rendu  les  moindres 
traits  intéressants. 


1.  11  est  vrai  que,  lorsque  le  conseil  étoit  fini  et  qu'il  lui 
étoit  libre  de  se  rapprocher,  c'étoit  alors  que  le  Roi  lui  faisoit 
part  quelquefois  de  ce  qui  s'étoit  dit  ou  arrangé,  et  alors  il  lui 
en  demandoit  son  avis,  à  quoi  elle  répondoit  effectivement 
avec  ce  qu'elle  en  pensoit;  mais  il  s'en  falloit  bien  que  cela 
arrivât  souvent,  et  elle  qui  connoissoit  le  Roi  ne  se  seroit  pas 
avisée;  mais  avec  ménagement  ou  quelquefois  avec  un  ton  de 
plaisanterie,  qu'elle  savoit  qui  plaisoil  au  Roi.  Je  puis  ajouter 
du  reste  que,  très  rarement,  pour  ne  pas  dire  jamais,  ou  pour 
mieux  dire  presque  jamais,  l'avis  qu'elle  donnoit  alors  ne 
changeoit  rien  aux  arrangements  qu'on  avoit  pris.  Je  demande 
si  son  avis  qu'elle  donnoit  comme  cela,  par  hasard,  quand  tout 
étoit  arrangé,  et  qu'on  ne  suivoit  pas,  peut  autoriser  à  dire 
qu'on  ne  décidoit  rien  sans  son  avis.  [Note  du  manuscrit.)  — 
Plusieurs  ratures  et  remaniements  de  cette  note  en  ont  rendu 
la  rédaction  très  incorrecte. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         177 

11  n'est  pas  douteux  que  madame  de  Maintenon 
avoit  beaucoup  de  pouvoir  sur  l'esprit  du  Roi.  Cepen- 
dant elle  ménageoit  son  crédit  avec  la  plus  grande 
circonspection. 

Elle  savoit  qu'il  ne  falloit  demander  au  Roi  que 
des  choses  justes;  elle  sentoit  que,  dans  sa  situation, 
elle  devoit  moins  que  personne  l'importuner  de  ses 
demandes;  que  ce  seroit  manquer  de  reconnoissance, 
et  perdre  le  souvenir  des  bontés  dont  ce  monarque 
l'avoit  comblée.  Elle  fit  du  bien,  il  est  vrai,  à  ses 
parents,  mais  elle  ne  voulut  jamais  employer  sa 
faveur  à  obtenir  pour  eux  beaucoup  de  dignités  ou 
d'emplois  que  d'autres  auroient  mérités  aussi  bien,  et 
peut-être  remplis  beaucoup  mieux.  Elle  ne  voulut  pas, 
par  exemple,  demander  le  bâton  de  maréchal  de 
France  pour  son  frère,  quoiqu'elle  l'aimât  beau- 
coup. 

Ce  fut  lui  qui  dit  un  jour  au  maréchal  de  Vivonne 
que,  pour  lui,  il  avoit  son  bâton  de  maréchal  en  argent; 
effectivement,  après  que  le  Roi  lui  eut  donné  le 
cordon  bleu,  sa  sœur  lui  fit  avoir  un  revenu  fort  con- 
sidérable sur  les  fermes  générales  '. 

1.  «  J'appris  que  le  Roi  avoit  donné  ces  jours  passés  (6  fé- 
vrier 1683)  deux  mille  écus  de  pension  à  monsieur  d'Aubigné, 
frère  de  madame  de  Mainlenon.  Son  gouvernement  de  Coignac 
lui  vaut  douze  mille  francs,  et  il  en  a  dix-huit,  cinq  ans  durant, 
des  fermiers  généraux.  11  est  reparti  pour  Coignac.  >•  {Journal 
de  Dangeau,  t.  I,  p.  149.) 

T.    II.  12 


178         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Son  neveu  le  marquis  de  Villette  fut  chef  d'es- 
cadre. Le  Roi  donna  en  mariage  à  madame  de 
Caylus,  sa  nièce,  une  pension  très  peu  considérable. 
Mademoiselle  d'Aubigné,  fille  de  monsieur  d'Aubigné 
son  frère,  fut  mariée  au  fils  du  premier  maréchal  de 
Noailles';  madame  de  Maintenon  lui  donna  en  mariage 
deux  cent  mille  francs;  le  Roi  y  ajouta  cpjelque  chose 
et  l'assura  de  sa  protection. 

Pour  madame  de  Maintenon ,  elle  n'eut  jamais 
d'autre  bien  que  sa  terre  de  Maintenon  qu'elle  amé- 
liora beaucoup  par  tous  les  établissements,  embellis- 
sements et  augmentations  qu'elle  y  fît.  Le  Roi  lui- 
même,  après  le  travail  considérable  qu'il  fit  faire  pour 
conduire  les  eaux  de  la  rivière  d'Eure  à  Versailles, 
s'amusoit  beaucoup  de  Maintenon  qu'il  avoit  été 
visiter  déjà  plusieurs  fois;  il  y  fit  faire  beaucoup  de 
choses  fort  jolies  et  fort  galantes. 

La  seule  distinction  publique  que  le  Roi  donna  à 
madame  de  Maintenon  fut  de  lui  permettre  d'oc- 
cuper à  la  messe  une  des  deux  lanternes  qui  sont 
aux  deux  bouts  de  la  tribune;  au  moins  je  l'ai  entendu 
dire,  mais  je  ne  l'assure  point.  Elle  n'avoit  d'ailleurs 
nul  extérieur  de  grandeur,  et  n'en  demandoit  point; 
elle  avoit  inspiré  au  Roi  des  sentiments,  d'une  piété 

1.  Anne-Jules  duc  de  Noailles,  maréchal  de  France,  né  à 
Paris  le  o  février  1650,  mort  le  2  octobre  1708. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         179 

solide  et  chrétienne  qui  ne   fit  qu'augmenter  beau- 
coup par  la  suite  *. 

i.  L'exemple  de  vertu  que  donnoient  le  Roi  et  madame  de 
Mainlenon,  fit  grand  bien  à  beaucoup  de  monde.  Plusieurs 
protestants  avoient  déjà  fait  abjuration  ;  il  s'en  fit  une  pour  lors 
qui  fit  grand  bruit  à  la  cour,  ce  fut  celle  de  madame  de  Mios- 
sens.  {Note  du  manuscrit.)  —  Elisabeth  de  Pons,  née  en  1636, 
sœur  aînée  de  madame  d'Heudicourt,  avait  épousé  François 
Amanieu,  chevalier  d'Albret,  comte  de  Miossens.  Madame  de 
Maintenon  avait  beaucoup  désiré  sa  conversion.  «  Il  faudroit, 
écrivait-elle  de  Versailles,  le  3  août  1685,  faire  toutes  sortes' 
d'efforts  pour  convertir  madame  de  Miossens,  il  me  semble  que 
ce  seroit  une  femme  propre  à  réussir  ici.  •.  Madame  de  Miossens 
fit  son  abjuration  dans  la  chapelle  de  Versailles,  entre  les  mains 
de  Bossuet,  le  30  janvier  1686.  Elle  mourut  en  1714. 


MADAME   DE   MAINTENON 
ET   LA  DUCHESSE   DE   BOURGOGNE 


Nous  croyons  devoir  supprimer  ici  une  relation 
assez  brève  de  V affaire  du  Quiétisme  et  des  rapports 
de  madame  de  Maintenon  avec  madame  Guyon, 
aiîisi  qitun  assez  long  résumé  des  événements  his- 
toriques et  des  opératio7is  militaires  qui  prirent 
place  pendant  la  guerre  de  la  Ligue  d'Augsbourg  ^ 
c  est-à-dire  entre  1686  et  1697 ^  date  du  traité  de 
Ryswiçk.  Cette  partie  du  manuscrit,  qui  lia  rien 
de  personnel,  présente  peu  d'intérêt,  et  on  ny  ren- 
contre point  de  détails  qui  ne  se  trouvent  également 
ailleurs.  Il  nen  est  pas  de  même  du  fragment  qui 
suit,  et  qui  a  trait  aux  relations  de  rnadame  de 
Maintenon  avec  la  duchesse  de  Bourgogne .  Nous 
suppr'imerons  seulement  quelques  passages  où  sont 
résumés,  en  jJeu  de  mots  et  sans  commentaires,  les 
principaux  événements  historiques. 


182        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

En  exécution  du  traité  *  du  Roi  de  France  avec  le 
duc  de  Savoie-,  la  jeune  princesse  de  Piémont,  fille  de 
ce  duc,  partit  de  Turin  le  7  octobre  (1696)  et  arriva 
le  16  à  l'entrée  de  la  France.  En  quittant  l'escorte 
Piémontoise,  elle  fut  reçue  par  le  comte  de  Brionne  ^ 
à  la  tôle  de  la  maison  du  Roi;  il  la  complimenta  et  lui 
présenta  toutes  les  personnes  de  la  Cour  qui  avoient 
été  nommées  pour  aller  au  devant  d'elle  \ 

L'arrivée  de  cette  princesse,  qu'on  rcgardoit 
comme  le  gage  certain  de  la  paix,  causa  la  plus  grande 
joie  à  toute  la  France.  Le  Roi  alla  au  devant  d'elle 
jusqu'à  Montargis;  il  lui  donna,  en  l'abordant,  toutes 
les  marques  possibles  d'amitié  et  de  tendresse;  elle 
voulut  se  jeter  à  ses  genoux,  mais  il  l'en  empêcha,  et 
dès  que  les  premiers  compliments  furent  finis,  il  la 
mena  dans  une  église  oij  il  l'offrit  à  Dieu,  en  le  priant 
de  la  garantir  de  la  corruption  de  la  Cour.  Le  soir 

1.  Le  Irailé  dont  parle  ici  mademoiselle  d'Aumale  est  celui 
de  Turin  qui,  après  de  longues  négociations,  intervint  le 
29  juin  169G,  entre  Victor-Amédée  et  Louis  XIV,  au  nom  duquel 
signa  le  maréchal  de  Tessé.  Voir  la  Duchesse  de  Bour<jOf/ne  et 
l'alliance  savoyarde,  t.  1,  p.  75. 

2.  Victor-Amédée  II,  né  le  14  mai  1666,  duc  de  Savoie 
depuis  1615,  plus  tard  roi  de  Sicile,  en  1713,  et  enfin  roi  de 
Sardaigne  de  1718  à  1730,  mort  à  Moncalieri  le  31  octobre  1732. 

3.  Henri  de  Lorraine,  comte  de  Brionne.  fils  du  comte  d'Ar- 
magnac, né  le  15  novembre  1661,  mort  le  3  avril  1712.  Sa  mère 
avait  eu  en  1663  la  mission  de  conduire  à  Turin  Jeanne-Baptiste 
de  Nemours  qui  allait  épouser  le  duc  de  Savoie,  père  de  Victor- 
Amédée. 

4.  Le  détail  de  cette  réception  se  trouve  dans  le  Mercure  de 
France,  numéro  d'octobre  1696. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         183 

même  de  cette  entrevue,  il  étoit  si  content  de  la  jeune 
princesse,  qu'il  en  écrivit  une  longue  lettre  à  madame 
de  Maintenons  qui  étoit  restée  à  Fontainebleau,  dans 
laquelle  il  ne  faisoit  que  chanter  ses  louanges.  Dans 
tous  les  endroits  où  passoit  celte  jeune  princesse,  on 
n'entendit  que  des  cris  de  joie;  elle  recevoit  à  mer- 
veille tous  les  compliments  qu'on  lui  faisoit;  en  un 
mot  elle  se  tira  de  tout,  sans  aucun  embarras,  et  elle 
ne  parut  embarrassée  que  le  lendemain  de  son  arrivée 
à  Fontainebleau,  lorsque  le  Roi  lui  présenta  le  duc  de 
Bourgogne.  Sa  Majesté  lui  donna  les  fêtes  les  plus 
jolies  et  les  plus  galantes;  tout  paroissoit  l'enchanter, 
et  elle  enchantoit  tout  le  monde.  Comme  elle  n'avoit 
encore  alors  que  onze  ans,  le  mariage  fut  remis  à 
l'année  d'après... 

L'arrivée  de  la  princesse  de  Piémont,  comme  je  l'ai 
déjà  dit,  satisfaisoit  tous  les  cœurs.  Le  Roi  l'avoit  fait 
nommer  :  Madame  la  duchesse  de  Bourgogne,  dès 
qu'elle  fut  entrée  en  France".  Celte  princesse  charmoit 
tout  le  monde.  Le  Roi  lui-même,  dès  qu'il  l'eut  vue 


1.  Celte  lettre  a  été  publiée  pour  la  première  fois  par  la 
Société  des  bibliophiles  dans  le  petit  volume  intitulé  :  Lettres 
de  Louis  XIV  et  du  duc  de  Bourgogne  à  7nadame  de  Maintenon 
(Paris,  Didot,  1822),  et  reproduite  dans  la  Correspondance  géné- 
rale, t.  IV,  p.  130. 

2.  Louis  XIV  avait  en  efTet  donné  à  la  princesse  de  Savoie, 
dès  son  entrée  en  France,  le  rang  de  duchesse  de  Bourgogne, 
ce  qui  lui  assurait  la  préséance  sur  toutes  les  princesses  de 
la  Cour. 


184        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

quelques  jours,  se  récria  beaucoup  sur  son  air  et  sa 
grâce,  et  admira  beaucoup  son  esprit,  sa  politesse,  sa 
retenue,  sa  modestie.  Madame  la  duchesse  de  Savoie, 
sa  mère,  qu'on  nommoit  Son  Altesse  Royale,  avoit  mis 
tous  ses  soins  pour  leducation  de  sa  fille  et  avoit 
réussi. 

Comme  madame  de  Maintenon  étoit  considérée  des 
princes,  les  puissants  de  l'Europe,  dont  la  plupart  ne 
faisoient  point  difficulté  de  la  traiter  d'amie  et  de 
protectrice,  lorsqu'il  fut  question  de  faire  venir  en 
France  la  princesse  de  Piémont,  la  duchesse  de  Savoie, 
instruite  de  la  considération  que  le  Roi  avoit  pour 
madame  de  Maintenon,  et  jugeant  par  là  du  crédit 
qu'elle  devoit  avoir,  lui  écrivit  pour  la  prier  de  vou- 
loir bien  prendre  sa  fille  sous  sa  protection,  et  lui 
donner  les  instructions,  et  les  avis  nécessaires  pour 
plaire  au  Roi.  Elle  lui  ajoutoit  qu'elle  lui  auroit  toute 
l'obligation  imaginable  si  elle  vouloit  bien  lui  faire 
l'amitié  de  la  faire  bien  instruire  de  sa  religion,  et  lui 
faire  donner,  en  tout,  une  éducation  convenable. 
Madame  de  Maintenon  fut  sensible,  comme  elle  le 
devoit,  aux  marques  de  confiance  que  lui  donnoit 
madame  la  duchesse  de  Savoie;  elle  céda  d'autant 
plus  volontiers  aux  prières  qu'elle  lui  en  faisoit, 
qu'avant  qu'elle  lui  en  eût  parlé,  elle  avoit  déjà  pro- 
jeté de  faire  tous  ses  efforts  pour  former  cette  jeune 


MÉMOIKES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         185 

princesse  à  la  vertu  et  au  grand  personnage  qu'elle 
devoit  naturellement  faire  un  jour.  De  plus,  elle  savoit 
que  le  Hoi  désiroit  fort  aussi  qu'elle  s'en  chargeât. 
Quoi  qu'il  en  soit,  plus  elle  réfléchissoit  sur  cette  entre- 
prise, plus  elle  la  trouvoit  embarrassante;  elle  voyoit, 
d'ailleurs,  que,  pour  venir  à  bout  de  cette  éducation, 
elle  seroit  obligée  de  se  rendre  au  monde,  auquel  elle 
avoit  renoncé  pour  beaucoup  de  choses.  Elle  fit  part 
de  tout  son  embarras  à  ce  sujet  à  l'évèque  de  Chartres, 
qui  lui  conseilla  fort  de  mettre  de  côté  toutes  les 
idées  qui  pourroient  la  détourner  de  ce  qu'on  désiroit 
d'elle,  qu'il  falloit  qu'elle  s'en  chargeât,  et  que  ce 
qu'elle  feroit  pour  cette  princesse  seroit  un  service 
qu'elle  rendroit  à  la  France. 

Madame  de  Maintenon  se  rendit  aux  avis  de  mon- 
sieur de  Chartres  et  aux  instances  de  madame  la 
duchesse  de  Savoie.  L'extrême  jeunesse  de  la  prin- 
cesse et  l'esprit  qu'on  découvroit  en  elle  lui  donnoient 
de  grandes  et  belles  espérances.  Elle  mit  tous  ses 
soins  à  lui  cultiver  l'esprit,  à  lui  former  le  cœur,  et  à 
la  rendre  vraiment  digne  de  la  place  qu'elle  devoit 
occuper  un  jour.  Dès  que  la  duchesse  de  Bourgogne 
fut  en  France,  elle  entendit  mademoiselle  d'Aubigné 
appeler  madame  de  Maintenon  :  Ma  tante.  Alors,  soit 
parce  qu'elle  trouva  ce  nom-là  joli,  soit  par  jalousie 
d'enfant,    soit    exprès    pour    donner    une    marque 


186        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

d'amitié  à  madame  de  Maintenon,  elle  s'écria  :  «  C'est 
aussi  ma  tante,  »  et,  effectivement,  elle  l'appela  sa 
tante  à  l'instant,  et  Ta  toujours  appelée  de  même'. 
La  première  fois  qu'elle  vit  madame  de  Maintenon, 
elle  lui  sauta  au  col  et  l'embrassa,  en  lui  faisant  toutes 
les  amitiés  et  les  caresses  possibles.  Quelques  jours 
après,  s'étant  aperçue  qu'elle  avoit  de  la  peine  à  se 
tenir  debout,  elle  la  fit  asseoir,  et  se  mettant,  d'un  air 
presque  flatteur,  sur  ses  genoux,  elle  lui  dit  avec  viva- 
cité :  «  Ma  tante,  maman  m'a  chargée  de  vous  faire  mille 
amitiés  de  sa  part,  et  de  vous  demander  la  vôtre  pour 
moi;  apprenez-moi  bien,  je  vous  prie,  tout  ce  qu'il 
faut  faire  pour  plaire  au  Roi.  »  Ces  jolies  manières, 
ces  airs  de  confiance  et  de  tendresse  mille  fois  répétés 
gagnèrent  aisément  le  cœur  de  madame  de  Main- 
tenon qui  s'appliqua  bientôt  à  l'éducation  de  cette 
charmante  princesse,  plus  par  inclination  que  par 
autre  motif. 

Des  qu'elle  eut  une  fois  pris  tout  de  bon  la  réso- 
lution de  s'en  charger,  elle  eut  toujours  cette  jeune 

1.  La  comtesse  délia  Rocca,  qui  a  édile,  d'après  les  originaux 
qui  sont  aux  Archives  de  Turin,  la  correspondance  de  la 
duchesse  de  Bourgogne  avec  sa  mère  et  sa  grand'mère,  donne 
une  autre  explication.  «  Ce  mot  si  simple,  Magna  en  piémon- 
tais,  si  heureusement  employé,  auquel  elle  dut  en  partie  peut- 
être  sa  grande  faveur,  Marie-Adélaïde  l'avait  importé  de  son 
pays,  où  il  était  alors,  comme  il  est  aujourd'hui,  très  en  vogue 
dans  les  familles  pour  désigner  les  femmes  auxquelles  l'âge, 
la.  position,  un  degré  de  parenté  ou  d'amitié  donnent  une  cer- 
taino  supériorité.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         187 

princesse  sous  les  yeux.  Elle  la  gardoit  dans  son  appar- 
tement tout  le  plus  souvent  qu'elle  pouvoit,  et  son 
dessein  en  cela  étoit  que  le  Roi,  l'y  trouvant  toujours 
quand  il  y  venoit,  s'accoutumât  petit  à  petit  à  la  A^oir, 
et  qu'il  s'en  amusât  pour  que,  quand  elle  mourroit, 
cette  jeune  princesse  pût  prendre  sa  place  dans 
l'esprit  du  Roi  et  contribuer  à  sa  récréation. 

Madame  de  Maintenon  donna  à  la  duchesse  de 
Bourgogne  des  avis  sur  Dieu,  sur  le  duc  de  Bour- 
gogne et  sur  le  monde,  qui  sont  parfaitement  bons 
et  bien  dits;  elle  les  fît  transcrire  et  relier  très  pro- 
prement dans  un  petit  livre  qu'elle  donna  à  cette 
princesse  qui  le  garda  jusqu'à  sa  mort,  car,  lorsqu'elle 
mourut,  on  le  retrouva  dans  sa  cassette.  Madame  de 
Maintenon  le  prit  et  me  le  donna;  le  Roi  voulut  s'y 
opposer,  disant  que  les  enfants  dévoient  en  hériter 
comme  du  reste  \ 

Saint-Cyr  étoit  pour  lors  la  plus  excellente  école 
des  vertus  morales  et  divines;  les  instructions  qu'on 
y  recevoit  étoient  dignes  de  toutes  louanges  et  à 
l'abri  de  tout  blâme.  Cette  maison  n'a  nullement 
dégénéré  de  cet  heureux  temps  :  l'éducation  qu'on  y 


1.  Ces  avis  ont  été  publiés  dans  les  Conseils  aux  demoiselles, 
t.  I,  p.  163,  et  dans  Madame  de  Maintenon  et  sa  famille, 
p.  293.  D'après  M.  Honoré  Bonhomme,  l'auteur  de  celte  publi- 
cation, ce  petit  livre  serait  de  l'écriture  de  mademoiselle 
d'Aumale. 


188        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

donnoit  alors,  n'a  fait  que  s'y  perfectionner  et  s'y 
perfectionne  encore  tous  les  jours,  grâce  à  l'esprit, 
aux  talents  et  à  la  piété  de  toutes  les  dames  qui  la 
composent  encore  aujourd'hui. 

Madame  de  Maintenon  fit  donc  projet  de  donner  à 
la  duchesse  de  Bourgogne  du  goût  pour  la  maison 
de  Saint-Cyr,  prévoyant  avec  raison  que,  si  cette 
maison  pouvoit  lui  plaire,  elle  y  trouveroit  de  quoi 
s'instruire  en  s'amusant.  Comme  le  but  de  madame  de 
Maintenon  étoit  de  graver  d'abord  dans  le  cœur  de 
cette  princesse  des  sentiments  de  religion  qui  pussent 
la  mettre  à  l'abri  des  dangers  auxquels  elle  se  ver- 
roit  sans  cesse  exposée,  elle  crut  qu'elle  ne  pourroit 
mieux  faire,  pour  y  parvenir,  que  de  la  mettre  à 
portée  d'avoir  souvent  devant  les  yeux  des  exemples 
d'une  piété  solide,  simple,  droite  et  toute  faite  pour 
en  inspirer  le  goût;  elle  ne  pouvoit  trouver  autre 
part  mieux  qu'à  Saint-Cyr. 

Toutes  ces  sages  réflexions  la  déterminèrent  à  faire 
Yoir  Saint-Cyr,  plus  tôt  que  plus  tard,  à  cette  jeune 
princesse;  mais,  pour  se  conformer  à  sa  grande 
jeunesse  et  à  l'amour  du  plaisir  inséparable  de  cet 
âge,  il  s'agissoit,  surtout  pour  la  première  fois,  de 
lui  rendre  l'entrée  dans  cette  maison  la  plus  agréable 
qu'il  seroit  possible.  C'est  pourquoi,  quelques  jours 
avant  de  l'y  mener,  elle  fit  dire  aux  dames  de  Saint- 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         189 

Louis  de  se  tenir  prêtes  à  la  recevoir,  et  de  lui  faire 
une  réception  qui  pût  lui  plaire  et  l'amuser.  Tout 
s'arrange  pour  cela  ;  ces  dames  préparent  leurs  petits 
compliments;  on  fait  répéter  aux  demoiselles  plu- 
sieurs conversations  fort  jolies  et  fort  instructives;  on 
prépare  un  peu  de  musique,  de  la  danse.  Enfin  le 
jour  marqué  arrive;  madame  de  Maintenon  amène  la 
duchesse  de  Bourgogne  à  Saint-Cyr  '  ;  la  communauté 
la  reçut  à  la  porte  en  habits  de  cérémonie;  la  supé- 
rieure la  complimenta;  les  demoiselles  avoient  été 
rangées  en  haie  et  bordoient  tout  son  passage  jusqu'à 
l'église,  où  l'on  chanta  le  Te  Deum  ;  après  quoi,  on  mena 
la  Princesse  dans  toutes  les  classes,  et,  soit  danses, 
concerts  ou  conversations  ingénieuses,  dans  chacune 
on  lui  donna  quelque  spectacle  amusant;  après  quoi 
on  la  fit  promener  par  toute  la  maison  ;  elle  fut 
enchantée  de  tout  ce  qu'elle  y  vit;  cette  journée  lui 
plut  si  fort  que,  dès  ce  moment,  elle  dit  qu'elle  vouloit 
y  revenir  bientôt;  c'étoit  précisément  ce  que  deman- 
doit  madame  de  Maintenon. 

Peu  de  jours  après,  elle  demanda  à  retourner  à 
Saint-Cyr.  Madame  de  Maintenon  l'y  mena  avec  grand 


1.  Ce  fut  le  25  novembre  1696  que  madame  de  Maintenon 
amena  la  duchesse  de  Bourgogne  pour  la  première  fois  à 
Saint-Cyr.  La  supérieure  qui  fut  chargée  de  la  recevoir  se 
nommait  madame  du  Pérou;  il  a  été  question  d'elle  dans  le 
tome  1". 


190        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

plaisir;  elle  s'y  plut  cette  seconde  fois  pour  le  moins 
autant  que  la  première,  et,  dans  la  suite,  elle  y  alla 
trois  ou  quatre  fois  la  semaine,  et  y  étoit  depuis 
neuf  heures  du  matin  jusqu'au  soir.  J'ai  ouï  dire  que, 
pour  se  divertir,  elle  s'y  habilloit  en  dame  de  Saint- 
Louis  et  plus  souvent  en  demoiselle;  elle  alloit  à 
tous  les  différents  offices  de  la  maison,  à  l'économie, 
au  dépôt,  au  noviciat,  aux  classes;  elle  écoutoit  et 
remarquoit  tout  ce  qui  s'y  faisoit  et  s'y  disoit.  Quand 
elle  étoit  aux  classes,  elle  faisoit  quelquefois  le  caté- 
chisme à  la  place  de  la  maîtresse;  comme  elle  avoit 
beaucoup  d'esprit  et  de  vivacité,  elle  faisoit  des  ques- 
tions à  propos,  et  répondoit  à  toutes  celles  que  lui 
faisoient  les  demoiselles  avec  toute  la  précision  et  la 
justesse  possibles.  Quand  par  hasard  une  question 
l'embarrassoit  un  peu,  elle  savoit  spirituellement  faire 
une  réponse  qui,  sans  éclaircir  absolument  la  chose, 
mettoit  cependant  la  demoiselle  qui  avoit  fait  la  ques- 
tion dans  le  cas,  sans  la  satisfaire  tout  à  fait,  de  n'en 
plus  faire  de  cette  espèce;  elle  louoit  les  bonnes 
actions,  et  blâmoit  les  mauvaises.  Une  demoiselle 
ayant  un  jour  jeté  dans  le  feu  un  petit  oiseau  tout  en 
vie,  elle  lui  dit  qu'apparemment  elle  avoit  un  bien 
mauvais  cœur,  puisqu'elle  étoit  capable  d'une  telle 
cruauté,  et  lui  fit  à  ce  sujet  une  très  forte  réprimande. 
Chaque    fois    qu'elle  alloit    à    Saint-Cyr,  comme 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         191 

madame  de  Maintenon  voiiloit  qu'outre  les  instruc- 
tions qu'elle  y  entendoil  et  dont  elle  profiloit,  elle 
s'accoutumât  de  bonne  heure  à  celte  libéralité  si 
nécessaire  chez  les  princes,  et  si  rares  dans  plusieurs, 
elle  lui  faisoit  toujours  prendre,  avant  de  partir  pour 
y  aller,  une  provision  de  toutes  sortes  de  petits  pré- 
sents à  la  portée  des  demoiselles,  et  lorsqu'elle  éloit 
arrivée,  elle  lui  faisoit  distribuer  tous  ces  présents  à 
celles  d'entre  elles  qui  étoient  les  plus  sages  et  dont 
on  étoit  le  pins  content.  Madame  de  Maintenon 
employoit  tous  les  moyens  qu'elle  pouvoit  imaginer 
pour  montrer  à  cette  princesse  combien  il  étoit  essen- 
tiel pour  elle  et  pour  toutes  les  personnes  de  son 
rang  de  répandre  à  propos  des  bienfaits,  et  de  savoir 
de  soi-même  donner  les  récompenses  dues  aux 
mérites  '. 

Madame  la  duchesse  de  Bourgogne  croissoit  tous 
les  jours  en  grâces  et  en  vertus.  Sans  être  régulière- 
ment belle,  elle  avoit  une  ligure  extrêmement 
agréable,  le  plus  beau  teint  du  monde,  une  très 
belle  taille,  un  air  noble  et  majestueux  ^  On  décou- 


1.  Les  visites  de  la  duchesse  de  Bourgogne  et  les  anecdotes 
auxquelles  il  est  fait  ici  allusion  sont  rapportées  avec  plus  de 
détails  dans  les  Mémoires  des  Dames  de  Saint-Ci/r  dont  made- 
moiselle d'Aumale  a  dû  avoir  communication. 

2.  <■  Régulièrement  laide,  les  joues  pendantes,  le  front  trop 
avancé,  un  nez  qui  ne  disoit  rien,  de  grosses  lèvres  mordantes, 
des  cheveux  et  des   sourcils  châtain  brun  fort  bien  plantés, 


192        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

vroit  en  elle,  de  jour  en  jour,  quelque  nouvelle  qua- 
lité qui  la  rendoil  de  plus  en  plus  aimable.  Elle 
avoit  le  cœur  bon,  l'esprit  juste;  tout  ce  que  lui 
disoit  madame  de  Maintenon  n'étoit  jamais  perdu; 
elle  retenoit  tout,  et  le  meltoit  si  bien  à  profit  qu'en 
p€u  de  temps  elle  sut  gagner  le  cœur  du  Roi  qui 
l'aima  avec  toute  la  tendresse  imaginable,  et  sut 
plaire  à  toutes  les  personnes  qui  avoient  l'honneur 
d'approcher  d'elle. 

Cependant  le  temps  fixé  par  le  Roi  pour  le  mariage 
du  duc  de  Bourgogne  approchoit.  Il  s'agissoit  de 
composer  sa  maison  :  toute  la  Cour  y  briguoit  des 
places.  Madame  du  Lude  fut  choisie  pour  dame 
d'honneur,  et  la  comtesse  de  Mailly  pour  dame 
d'atour.  Le  comte  de  Tessé  fut  nommé  premier 
écuyer',  le  marquis  de  Dangeau  chevalier  d'honneur  ^ 


des  yeux  les  plus  parlants  et  les  plus  beaux  du  monde,  peu  de 
dents  et  toutes  pourries,  dont  elle  parloit  et  se  moquoit  la 
première,  le  plus  beau  teint  et  la  plus  belle  peau,  peu  de 
gorge  mais  admirable,  le  cou  long  avec  un  soupcjon  de  goitre 
qui  ne  lui  seyoit  point  mal,  un  port  de  tète  galant,  gracieux, 
majestueux,  et  le  regard  de  même,  le  sourire  le  plus  expressif, 
une  taille  longue,  ronde,  menue,  aisée,  parfaitement  coupée; 
une  marche  de  déesse  sur  les  nuées.  »  {Saint-Simon,  Édit.  Ghé- 
ruel,de  1857,  t.  X,  p.  83.) 

1.  René  de  Froullay,  comte  de  Tessé,  né  dans  le  Maine  vers 
1630,  maréchal  de  France  en  1703,  mourut,  dans  sa  retraite  des 
Camaldules,  le  30  mai  172o. 

2.  Philippe  de  Courcillon,  marquis  de  Dangeau.  né  le  21  sep- 
tembre 1G38,  conseiller  d'État  d'épée,  membre  de  l'Académie 
française,  mort  le  9  septembre  1720. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         193 

le  marquis  de  Villacerf  premier  maître  d'hôtel  ', 
la  Vieufville  secrétaire  des  commandements  '.  Bour- 
delot  fut  premier  médecin^,  et  monsieur  de  Meaux 
premier  aumônier^.  Le  père  le  Comte ^  fut  nommé 
confesseur,  quoiqu'il  déplût  assez  à  la  Princesse; 
mais  le  Roi  lui  dit  qu'elle  pourroit  en  changer  tant 
qu'elle  voudroit,  pourvu  qu'elle  ne  le  fît  point  sans 
le  conseil  de  quelque  personne  sage,  et  qu'elle  en 
choisît  un  qui  eût  une  façon  de  penser  orthodoxe.  Il 
fut  question  de  lui  donner  des  lîlles  d'honneur,  mais 
madame  de  Maintenon,  qui  en  connoissoit  l'abus,  fit 
ce  qu'elle  put  pour  détourner  ce  projet.  Le  Roi  se 
rendit  à  son  avis,  et,  au  lieu  de  filles  d'honneur,  on  lui 
donna  des  dames  du  palais. 

Toute  la  maison  étant  composée,  le  mariage  se  fit 
à  Versailles  le  1"  décembre  (1697).  Ce  fut  le  cardinal 


1.  Edouard  Colbert.  marquis  de  Villacerf,  se  démit,  pour 
devenir  maître  d'hôtel  de  la  duchesse  de  Bourgogne,  de  la 
charge  de  surintendant  et  ordonnateur  des  bâtiments  qu'il 
avait  depuis  le  28  juillet  1691.  Il  mourut  le  18  octobre  1699,  à 
l'âge  de  soixante  et  onze  ans. 

2.  René-François,  marquis  de  la  Vieufville,  né  le  18  fé- 
vrier 1652,  mort  à  Paris  le  9  juin  1717. 

3.  Pierre  Bonnet  dit  Bourdelot,  né  en  1654,  mort  en  1708. 

4.  Lorsque  Bossuet  se  mit  à  genoux  pour  prêter  serment 
devant  la  duchesse  de  Bourgogne,  on  rapporte  qu'elle  lui  dit: 
"  Je  suis  honteuse  de  voir  à  mes  pieds  une  si  bonn3  tête.  » 

S.Daniel-Louis  le  Comte,  né  à  Bordeaux  en  1651,  entra 
dans  la  compagnie  de  Jésus  le  15  octobre  1671.  Il  ne  demeura 
pas  longtemps  confesseur  de  la  Princesse  et  mourut  le 
19  avril  1728. 

T.  n.  13 


194        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

de  Coislin  ^  qui  fit  la  cérémonie.  Les  fêtes  que  le  Roi 
donna  à  cette  occasion  furent  magnifiques-;  tout  le 
monde  s'empressoit  à  faire  sa  cour  à  madame  la 
duchesse  de  Bourgogne,  et  lui  faisoit  de  grands  com- 
pliments sur  son  mariage.  Toutes  les  harangues 
qu'elle  fut  forcée  d'entendre  en  cette  occasion  l'en- 
nuyèrent si  fort  qu'un  jour,  ne  pouvant  plus  y  tenir, 
elle  répondit  à  un  homme  qui  s'épuisoit  en  belles 
phrases  pour  la  complimenter  :  «  Monsieur,  tout  ce 
que  vous  me  diles  là,  je  le  vois,  est  la  plus  belle  chose 
du  monde,  mais  heureusement,  on  ne  se  marie  pas 
tous  les  jours.  »  Elle  avoit  souvent  de  ces  réponses 
naïves  et  spirituelles  qui,  en  peu  de  mots,  disoient 
beaucoup  de  choses. 

Madame  de  Maintenon,  qui  avoit  découvert  en  elle 
beaucoup  d'esprit  et  avec  cela  beaucoup  de  fran- 
chise, lui  représentoit  souvent  qu'il  étoit  beau  d'être 
franche,  mais  qu'il  ne  falloit  pas  l'être  à  tout  propos, 
de  crainte  de  passer  pour  méchante  :  «  Il  ne  faut 
jamais,  lui  disoit-elle,  dire  que  la  vérité,  mais  il  ne 
faut  cependant  pas  toujours  la  dire,  car  il  y  a  bien 
des  occasions  où  il  vaut  mieux  se  taire  que  de  dire 
des  vérités  qui  pourroient  ou  déplaire  ou  choquer.  » 

1.  Pierre  du  Cambout  de  Coislin,  né  en  1635,  cardinal 
en  1697,  mort  à  Versailles  le  5  février  1706. 

2.  Le  Mercure  de  France,  dans  son  numéro  de  décembre  1697, 
ne  consacre  pas  moins  de  cinquante  pages  au  récit  de  la  céré- 
monie du  mariage  et  des  fêtes  qui  suivirent. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         195 

Elle  ne  négligeoit  rien  pour  cultiver  l'esprit  de 
cette  jeune  princesse,  et  avoit  soin  à  écarter  de  son 
éducation  tout  le  frivole  et  toutes  les  inutilités  que  le 
caractère  léger  et  peu  solide  du  François  saisit  avec 
tant  d'avidité.  Elle  lui  faisoit  faire  des  remarques  sur 
tout  sur  ce  qui  se  passoit  dans  les  cours  étrangères, 
comme  sur  ce  qui  se  passoit  sous  ses  yeux,  sur  la 
conduite  des  courtisans,  sur  leur  maintien,  sur  leur 
façon  de  parler.  Elle  lui  faisoit  apprécier  la  valeur 
des  propos  qu'elle  entendoit  tenir,  et  l'amenoit  ainsi, 
petit  à  petit,  par  les  réflexions  qu'elle  lui  faisoit  faire, 
comme  naturellement,  à  estimer  ce  qui  étoit  estimable, 
à  mépriser  ce  qui  étoit  méprisable.  Pour  la  maintenir 
dans  ces  sentiments,  elle  ne  lui  donnoit  pour  société 
que  des  personnes  sensées  et  raisonnables  avec  qui 
elle  trouvoit  autant  de  plaisir  qu'avec  de  jeunes 
étourdies,  qui  peut-être  l'auroient  plus  amusée, 
miais  i[ui  ne  l'auroient  pas  satisfaite  davantage  que 
cette  compagnie  où  elle  se  divertissoit  raisonnable- 
ment. 

Madame  de  Maintenon  avoit  presque  toujours, 
comme  je  l'ai  déjà  dit,  cette  jeune  princesse  dans  son 
appartement.  On  y  jouoit  tous  les  jours;  les  femmes 
qu'elle  y  admettoit  le  plus  souvent  étoient  :  la 
duchesse  de    Guiche  S   la    princesse  d'Harcourt,    la 

1.  .Marie-Christine   de   Noailles,  née  le  4  août   1G72,   mariée 


106        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

comtesse  de  Gramont,  la  marquise  de  Dangeau;  le 
Roi  lui-même  y  passoit  une  grande  partie  de  la  soirée, 
mais  sans  gêner  personne.  Non  seulement  elle  ne 
perdoit  point  de  vue  cette  princesse,  mais  elle  obser- 
voit  avec  soin  toutes  les  dames  qui  en  approchoient, 
lesquelles  lui  rendoient  un  compte  exact  de  tout  ce 
qu'elle  avoit  dit  ou  fait  dans  les  moments  où  elle 
n'avoit  pas  pu  l'avoir  avec  elle. 

On  a  vu  que  la  duchesse  de  Bourgogne  alloit  fort 
souvent  à  Saint-Cyr;  mais  quand  son  mariage  fut 
célébré,  elle  n'y  alla  plus  tant,  à  beaucoup  près;  elle 
aimoit  cependant  toujours  beaucoup  cette  maison,  et 
très  souvent,  au  milieu  des  plaisirs  les  plus  brillants 
de  la  Cour,  elle  regrettoit  ceux  dont  elle  avoit  joui  à 
Saint-Cyr.  Madame  de  Maintenon  faisoit  tout  ce 
qu'elle  pouvoit  pour  entretenir  ce  goût,  jugeant  avec 
raison  que  tant  qu'elle  s'amuseroit  des  plaisirs  inno- 
cents qu'elle  y  Irouvoit,  elle  ne  donneroit  pas  avec 
tant  d'empressement  dans  tous  ceux  qu'une  jeunesse 
étourdie  et  mondaine  se  feroit  gloire  de  lui  fournir. 
Comme  elle  ne  pouvoit  s'accoutumer  à  son  confesseur 
elle  résolut  d'en  changer;  elle  demanda  à  mademoi- 
selle d'Osmond  *  (qui  étoit  pour  lors  avec  madame  de 

dans  la  nuit  du  12  au  13  mars  1687  à  Antoine  de  Gramont,  duc 
de  Guiche,  plus  tard  duc  et  maréchal  de  Gramont  (Antoine  V). 
Elle  mourut  le  14  février  1748. 

1.   Anne-Gabrielle   d'Osmond,  dont  il  a  été  question   dans 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         197 

Maintenon),  qu'elle  aimoil  beaucoup,  si  celui  dont 
elle  se  servoit  étoit  bon.  La  jeune  demoiselle  lui 
répondit  qu'il  étoit  très  doux  et  très  sage;  elle  vouhit 
en  tàter;  elle  fut  à  confesse  à  lui;  il  lui  fit  un  sermon 
très  vif;  la  Princesse  le  trouva  bien  plus  sévère  qu'on 
ne  lui  avoit  annoncé;  elle  en  parut  cependant  con- 
tente quand  madame  de  Maintenon  lui  en  parla.  Je 
ne  sais  si  elle  y  retourna. 

Quoique  le  mariage  du  duc  et  de  la  duchesse  de 
Bourgogne  fût  célébré  en  bonne  forme,  on  avoit 
cependant  séparé  les  deux  jeunes  époux,  et  on  leur 
avoit  défendu  de  se  voir  de  deux  ans.  Pendant  tout 
ce  temps-là  le  mari  et  la  femme  se  cherchoient  sans 
cesse,  se  retiroient  même  souvent  à  l'écart,  mais  on 
les  suivoit  des  yeux;  en  un  mot  on  voyoit  qu'ils 
s'aimoient,  qu'ils  désiroient  éperdument  de  se  trouver 
ensemble,  et  que,  quand  ils  s'y  étoient  trouvés,  ils  se 
séparoient  toujours  à  regret.  Ils  vécurent  comme 
cela  plus  d'un  an,  au  bout  duquel  temps  ils  firent  des 
prières  si  instantes  au  Roi  qu'il  abrégea  de  quelques 
mois  le  terme  qui  leur  avoit  été  prescrit. 

Ces  deux  époux  intéressoient  tout  le  monde  et 
étoient  réellement  intéressants.  La  duchesse  avoit  des 


rinlroduclion  du  lome  I",  avait  été  reçue  à  Sainl-Cyr,  en  16S8. 
EUe  épousa,  le  10  mars  l"0o,  le  marquis  d'Havrincourt,  auquel 
le  Roi  avait  donné  le  gouvernement  d'Hesdin.  Elle  mourut 
le  12  novembre  1761,  âgée  de  quatre-vingts  ans. 


198        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

grâces,  de  l'esprit,  des  talents,  des  vertus  plus  sans 
contredit  qu'il  n'apparlenoit  à  quelqu'un  de  son  âge. 
Monsieur  de  Fénélon  et  monsieur  de  Beauvilliers', 
qui  avoient  été  chargés  tous  les  deux  de  l'éducation 
de  monsieur  le  duc  de  Bourgogne,  l'avoient  rendu  le 
prince  le  plus  aimable,  le  plus  doux,  le  plus  bien- 
faisant et  le  plus  charitable.  11  donnoit  aux  pauvres 
tout  ce  qu'il  pouvoit  ;  il  aimoit  à  faire  des  présents 
à  de  vieux  officiers;  il  savoit  récompenser  le  mérite, 
estimer  la  vertu;  il  étoit  accessible,  affable,  cherchoit 
tous  les  moyens  de  s'instruire;  en  conséquence  il 
faisoit  des  questions  sur  tout,  retenoit  tout;  en  un 
mot,  à  l'âge  de  dix-sept  ans,  il  étoit  déjà  un  prince 
accompli.  Le  Roi  l'aimoit  beaucoup,  et  toute  la  Cour 
l'adoroit.  La  façon  dont  il  avoit  été  élevé  étoit  la 
principale  source  de  tout  le  bien  que  le  Roi  trouvoit 
chez  lui;  aussi  Sa  Majesté  récompensa-t-il  avec  autant 
de  grandeur  que  de  reconnoissance  messieurs  de 
Fénélon  et  de  Beauvilliers,  Les  récompenses  qu'il 
donnoit  éloient  ordinairement  fort  augmentées  par 
les  termes  dont  se  servoit  le  Roi  et  la  façon  avec 
laquelle  il  accordoit  les  choses,  et,  en  général,  on  peut 
dire  qu'il  ne  ménageoit  rien  quand  il  reconnoissoit 


I.  Paul  de  Beauvilliers,  comte  de  Saint-Aignan,  baptisé  le 
24  octobre  1648,  duc  de  Beauvilliers  en  1679.  11  mourut  à  Vau- 
cresson  le  31  août  1714. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         199 

qu'un  homme  lui  étoit  réellement  et  fidèlement 
attaché.  Il  en  donna  des  preuves  frappantes,  ainsi 
que  d'une  vraie  générosité,  vis-à-vis  de  monsieur  de 
Montchevreuil.  Il  lui  avoit  donné  anciennement 
seize  mille  francs  de  pension,  et  lorsqu'il  le  mit  à  la 
tête  de  la  maison  de  monsieur  le  duc  du  Maine,  il 
lui  en  accorda  une,  eu  sus,  de  deux  mille  écus,  mais 
apparemment  qu'il  ne  s'expliqua  pas  assez  nettement 
sur  cette  nouvelle  pension,  car  monsieur  de  Montche- 
vreuil, pendant  plusieurs  années,  ne  la  toucha  point, 
et  crut  même  qu'il  ne  devoit  pas  la  demander.  Le  Roi, 
ayant  su  quelques  années  après  qu'il  ne  l'avoit  pas 
encore  touchée,  et  que  même  il  ne  l'avoit  jamais 
demandée,  Sa  Majesté  voulut  que  non  seulement  il 
jouît  de  cette  pension  mais  qu'on  lui  payât  dix  mille 
écus  pour  les  cinq  années  qu'il  avoit  été  sans  la 
toucher,  et  ajouta  en  donnant  l'ordre  à  monsieur  de 
Pontchartrain  ^  :  «  Les  autres  se  plaignent  toujours  de 
n'avoir  pas  assez,  et  le  bonhomme  Montchevreuil 
trouve  toujours  que  je  lui  donne  trop...  » 

Le  Roi  qui,  comme  je  l'ai  dit,  dès  que  la  paix  fut 
publiée  ne  s'occupa  d'abord  que  du  soin  de  retran- 
cher ou  de  diminuer  nombre  d'impôts  qu'il  avoit  été 

1.  Louis-Phélypeaux,  comte  de  Pontchartrain,  né  à  Paris  le 
29  mars  1645,  fut  contrôleur  général  des  finances  de  1689  à 
1690,  ministre  de  la  marine  de  1690  à  1699,  et  chancelier  de 
1699  à  ni4.  Il  mourut  à  l'Oratoire  le  22  décembre  1727. 


200        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

forcé  de  mettre  sur  ses  peuples,  s'informa  de  plus  des 
dettes  que  l'État  auroit  pu  contracter  vis-à-vis  de 
quelques  particuliers.  Comme  dans  le  temps  qu'il 
voulut  mettre  le  prince  de  Conti  sur  le  trône  de 
Pologne  S  il  avoit  gagné  beaucoup  de  monde  pour 
faire  réussir  cette  affaire,  et  que  plusieurs  personnes 
avoient  dépensé  beaucoup  d'argent  pour  tenter  Texé- 
cution  de  ce  projet,  il  vit  par  les  mémoires  que  les 
abbés  de  Polignac-  et  de  Châteauneuf^  lui  donnèrent  de 
ce  que  le  Cardinal  primat  ^  et  ses  amis  avoient  dépensé 
pour  cela,  qu'il  leur  étoit  dû  plus  de  200  000  écus. 


1.  La  couronne  de  Pologne  étant  devenue  vacante  en  1697, 
le  prince  de  Conti,  dont  l'abbé  de  Polignac  avait  été  chargé 
de  préparer  l'élection,  fut  élu  roi  en  même  temps  que  l'élec- 
teur Auguste  de  Saxe.  Mais  Auguste  ayant  profité  de  ce  qu'il 
était  sur  les  lieux  pour  s'emparer  effectivement  du  trône,  le 
prince  de  Conti  fut  obligé  de  revenir,  sans  avoir  pu  même 
débarquer  à  Dantzig. 

2.  Melchior,  second  fils  du  vicomte  de  Polignac,  né  en  1661, 
accompagna  en  16S'J  le  cardinal  de  Bouillon  au  conclave.  A  la 
suite  de  l'entreprise  manquée  du  prince  de  Conti,  il  tomba  en 
disgrâce  et  fut  quelques  années  sans  paraître  à  la  Cour.  Il  fut 
cependant  nommé  cardinal  en  1712  et  archevêque  d'Auch  en 
1726.  Il  mourut  à  Paris  le  20  novembre  1741. 

3.  François  deCastagner  de  Chàteauneuf.  abbéde  Varennes  et 
de  Beaugency,  qui  fut  parrain  de  Voltaire,  avait  été  envoyé 
en  Pologne,  dit  Saint-Simon,  pour  servir  d'Évangéliste  à  l'abbé 
de  Polignac  «  à  qui  il  porta  des  ordres  très  précis  de  ne  rien 
faire  que  de  concert  avec  lui  ».  Il  mourut  le  16  décembre  1708. 

4.  Le  Cardinal  primat  qui  avait  soutenu  la  candidature  du 
prince  de  Conti  se  nommait  Michel  Radzieiowoski.  Né  en  1645, 
il  fut  adopté  par  la  reine  de  Pologne,  Louise-Marie  de 
Gonzague  et  élevé  en  France.  Il  fut  nommé  vice-chancelier  de 
la  couronne  le  19  mai  1683,  cardinal  le  2  septembre  1686  et 
archevêque  de  Gnesne  en  1687. 


I 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.        201 

Malgré  le  regret  qu'il  avoit  que  la  chose  eût  man- 
qué, il  dit  qu'il  seroit  injuste  que  cet  argent  fût 
perdu  pour  des  personnes  qui  avoient  bien  voulu  le 
dépenser  pour  son  service,  et  il  ordonna  que  cette 
somme   leur   fût   remboursée  jusqu'au  dernier    sou. 

Pour  répondre  au  désir  que  le  Roi  montroit  de 
rétablir  les  finances,  plusieurs  ministres  travailloient 
à  imaginer  quelque  projet  qui  pût  concourir  aux 
vues  du  Roi  en  faisant  rentrer  de  l'argent  dans  les 
coffres.  Des  particuliers  même,  instruits  de  l'état  des 
choses,  apportoient  aux  ministres  leurs  idées  et  leurs 
projets.  Dans  un  livre  intitulé,  Mémoires  sur  la  vie 
de  Jean  Racine  ^  j'ai  vu  que  ce  célèbre  Jean  Racine 
donna  lui-même  sur  cet  objet  ses  idées  à  madame  de 
Maintenon,  et  que  son  iMémoire,  livré  et  vu  par  le  Roi, 
fut  l'époque  de  sa  disgrâce,  et  que  le  chagrin  que 
l'éloignement  de  la  Cour  lui  causa  fut,  peu  de  temps 
après,  la  cause  de  sa  mort.  Voici  le  fait  tel  que  je 
l'ai  lu. 

«  Madame  de  Maintenon  entretenant  un  jour  Jean 


1.  Le  titre  exact  de  l'ouvrage  dont  il  est  ici  question  et  dont 
un  long  passage  va  être  cité  est  :  Mémoires  contenant  quelques 
■particularités  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Jean  Racine.  La  pre- 
mière édition  de  cet  ouvrage  parut  en  1744,  à  Lausanne  et 
Genève,  chez  Marc-Michel  Bousquet,  Louis  Racine,  qui  en  est 
l'auteur,  ayant  eu  quelque  peine  à  obtenir  en  France  le  privi- 
lège qu'il  sollicitait.  Cet  ouvrage  a  été  réimprimé  dans  la 
collection  des  Grands  Écrivains  de  la  France.  (OEuvres  de 
Jean  Racine,  t.  I,  p.  199  et  suiv.) 


202         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Racine  de  la  misère  du  peuple,  il  répondit...  qu'elle 
pouvoit  être  soulagée  par  ceux  qui  étoient  dans  les 
premières  places,  si  on  avoit  soin  de  la  leur  faire 
connoître.  11  s'anima  sur  cette  réflexion...  il  charma 
madame  de  Maintenon  qui  lui  dit  que,  puisqu'il  faisoit 
des  observations  si  justes  sur-le-champ,  il  devroit  les 
méditer  encore,  et  les  lui  donner  par  écrit,  bien 
assuré  que  l'écrit  ne  sortiroit  pas  de  ses  mains.  11 
accepta  malheureusement  la  proposition....  il  remit 
à  madame  de  Maintenon  un  Mémoire  aussi  solidement 
raisonné  que  bien  écrit;  elle  le  lisoit,  lorsque  le  Roi, 
entrant  chez  elle,  le  prit,  et,  après  en  avoir  parcouru 
quelques  lignes,  lui  demanda  avec  vivacité  quel  en 
étoit  l'auteur;  elle  répondit  qu'elle  avoit  promis  le 
secret;  elle  lit  une  résistance  inutile.  Le  Roi  expliqua 
sa  volonté  en  termes  si  précis  qu'il  fallut  obéir;  l'au- 
teur fut  nommé.  Le  Roi  en  louant  son  zèle....  il 
ajouta  même,  non  sans  quelque  air  de  mécontente- 
ment :  «  Parce  qu'il  sait  faire  parfaitement  des  vers, 
croit-il  tout  savoir?  Et  parce  qu'il  est  grand  poète, 
veut-il  être  ministre?  «  Si  le  Roi  eût  pu  prévoir  l'im- 
pression que  tirent  ces  paroles,  il  ne  les  eût  point 
dites.  On  n'ignore  pas  combien  il  étoit  bon  pour  tous 
ceux  qui  l'environnoient  :  il  n'eut  jamais  intention  de 
chagriner  personne;  mais  il  ne  pouvoit  soupçonner 
que  ces  paroles   tomberoient   sur  un   cœur  si  sen- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALR.         203 

sible'.  Madame  de  Maintenon,  qui  fit  instruire  l'auteur 
du  Mémoire  de  ce  qui  s'étoit  passé,  lui  fit  dire  en  même 
temps  de  ne  la  pas  venir  voir  jusqu'à  nouvel  ordre. 
Cette  nouvelle  le  frappa  vivement;  il  craignit  d'avoir 
déplu  au  prince  dont  il  aAoit  reçu  tant  de  marques 
de  bonté;  il  ne  s'occupa  plus  que  d'idées  tristes,  et, 
quelque  temps  après,  il  fut  attaqué  d'une  fièvre  assez 
violente  que  les  médecins  firent  passer  à  force  de 
quinquina.  11  eut  ensuite  une  espèce  d'abcès  au  foie; 
les  médecins  lui  dirent  que  ce  n'étoit  rien.  11  retourna 
à  Versailles  qui  ne  lui  parut  plus  le  même,  ne  pou- 
vant y  voir  madame  de  Maintenon.  Ses  charges  de 
secrétaire  du  Roi  ayant  été  taxées,  il  essaya  par  un 
placet  qu'il  fit  présenter  d'obtenir  du  Roi  la  môme 
grâce  qu'il  en  avoit  obtenu  ci-devant  pour  la  taxe 
du  bureau  des  Finances  de  Moulins  dont  le  Roi  lui 
avoit  remis  sa  part.  Le  Roi  répondit  à  son  placet  : 
«  Cela  ne  se  peut  »  ajoutant  :  «  S'il  se  trouve  dans  la 
suite  quelque  occasion  de  le  dédommager  j'en  serai  fort 

1.  La  citation  des  Mémoires  sur  la  vie  de  Jean  Badine  est  très 
abrégée.  Louis  Racine  a  inséré  ici  quelques  passages  d'une 
lettre  de  Racine  à  madame  de  Maintenon  du  4  mars  1698  où  il 
fait  allusion  à  sa  disgrâce  sans  en  préciser  la  cause.  D'après 
cette  lettre,  il  semble  qu'elle  ait  eu  pour  origine  son  attache- 
ment à  Port-Royal.  Sur  cette  question  de  la  disgrâce  de  Racine 
qui  a  donné  lieu  à  beaucoup  de  controverses,  voir  V Histoire 
de  madame  de  Maintenon,  par  le  duc  de  Noailles,  t.  IV,  p.  635 
et  suiv.,  et  la  Notice  sur  la  vie  de  Jean  Racine,  qui  est  en  tète 
de  ses  œuvres  dans  la  collection  des  Grands  Écrivains  de 
France  (t.  I,  p.  151  et  suiv.). 


204        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

aise  » .  Ces  dernières  paroles  dévoient  le  consoler  ;  il  ne 

fit  attention  qu'aux  premières,  et,  ne  doutant  plus  que 

l'esprit  du  Roi  ne  fût  changé  à  son  égard,  il  n'en 

pouvoit  trouver  la  raison.  Le  Mémoire  que  l'amour  du 

bien    public  lui   avoit  inspiré,    qu'il  avoit  écrit   par 

obéissance  et  confié  sous  la  promesse  du  secret,  ne 

lui  paroissoit  pas  un  crime.  Trop  souvent  occupé  de 

son  malheur,  il  cherchoit  toujours  en  lui-même  quel 

étoit  son  crime,  et  ne  pouvant  soupçonner  le  véritable, 

il  s'en  fit  un  dans  son  imagination.  Ses  inquiétudes  ne 

firent  qu'augmenter  par  le  chagrin  de  ne  phis  voir 

madame  de  Maintenon  à  laquelle  il  étoit  sincèrement 

attaché.  Elle   avoit   aussi  une   grande  envie   de  lui 

parler,  mais  il  ne  lui  étoit  plus  permis  de  le  recevoir 

chez   elle.  Elle  l'aperçut  un  jour  dans  le  jardin  de 

Versailles;  elle  s'écarta  dans  une  allée  pour  qu'il  pût 

l'y  joindre.  Dès   qu'il  fut  près  d'elle,  elle  lui   dit  : 

«  Que  craignez  vous?  C'est  moi  qui  suis  cause  de  votre 

malheur;  il  est  de  mou  intérêt  et  de  mon  honneur  de 

réparer  ce   que  j'ai  fait;   votre   fortune   devient   la 

mienne;   laissez  passer  ce   nuage;  je  ramènerai  le 

beau  temps.  —  Non,  non,  madame,  répondit-il,  vous 

ne  le  ramènerez  jamais  pour  moi.  —  Et  pourquoi, 

lui  dit-elle,  avez-vous  une  pareille  pensée?  Doutez 

vous  de  mon  cœur  ou  de  mon  crédii?  —  Je  sais, 

madame,  quel  est  votre  crédit  et  quelles  bontés  vous 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         205 

avez  pour  moi;  mais  j'ai  une  tanle  '  qui  m'aime  d'une 
façon  bien  différente  ;  cette  sainte  fille  demande  tous 
les  jours  à  Dieu  pour  moi  des  disgrâces,  des  humilia- 
tions, des  sujets  de  pénitence,  et  elle  aura  plus  de 
crédit  que  vous.  »  Dans  le  moment  on  entendit  le 
bruit  d'une  calèche.  «  C'est  le  Roi  qui  se  promène, 
s'écria  madame  de  Maintenon;  cachez  vous!  »  11  se 
sauva  dans  un  bosquet.  Il  fit  trop  de  réflexions  sur  le 
changement  de  son  état  à  la  Cour;  son  chagrin  lui 
porta  petit  à  petit  le  coup  mortel;  sa  santé  s'altéra.  Il 
ne  parut  plus  à  la  Cour  avec  l'air  de  contentement 
qu'il  avoit  toujours  eu;  il  n'y  alla  même  sur  les  fins 
que  pour  l'intérêt  de  ses  enfants  ^  Dans  la  maladie 
dont  il  mourut,  il  eut  les  visites  de  plusieurs  grands 
seigneurs.  Le  Roi  envoyoit  savoir  de  ses  nouvelles 
exactement,  et  pour  laisser  en  mourant  quelque  argent 
à  sa  famille  il  fit  écrire  un  de  ses  fils  pour  demander 
le  payement  de  sa  pension.  La  lettre  écrite,  son  fils  lui 
lut  (c'est  ici  un  bien  beau  trait  de  l'amitié  qu'il  avoit 


1.  La  mère  Agnès  de  Sainte-Thècle  (Agnès  Racine),  née 
en  1624,  était  fille  de  Jean  Racine,  aïeul  du  poète,  et  de  Marie 
des  Moulins.  Elle  fit  profession  à  Port-Royal  en  1648.  Elle  fut 
abbesse  pendant  dix  ans,  du  2  février  1690  jusqu'au  jour  de  sa 
mort,  qui  survint  le  19  mai  1700. 

2.  De  son  mariage  avec  Catherine  de  Romanet,  Racine  eut 
sept  enfants,  cinq  filles,  dont  trois  se  firent  religieuses  et  dont 
une  seule  se  maria  à  M.  de  Morambert,  et  deux  fils,  dont  le 
second,  Louis  Racine,  né  en  1692,  mort  en  1763,  est  l'auteur  du 
Poème  de  la  Religion  et  des  Mémoires  sur  la  vie  de  Jean  Racine. 


206        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

pour  Boileau)  il  dit  :  «  Pourquoi  ne  demandez-vous 
pas  aussi  le  payement  de  la  pension  de  Boileau^?  Il 
ne  faut  point  nous  séparer;  recommencez  votre  lettre 
et  faites  connoître  à  Boileau  que  j'ai  été  son  ami  jus- 
qu'à la  mort.  »  En  faisant  son  dernier  adieu  à  Boileau, 
il  lui  dit  en  l'embrassant  :  «  Je  regarde  comme  un 
bonheur  pour  moi  de  mourir  avant  vous  -  »  ;  on  lui 
fit  une  opération  au  foie,  mais  trop  tard;  il  mourut 
trois  jours  après,  en  1699,  environ  un  an  après  que 
son  Mémoire  avoit  été  vu  du  Boi  \...  » 

Quand  le  Boi  eut  mis  ordre  à  toutes  les  affaires  de 


1.  Boileau  Despréaux  (Nicolas),  né  le  l"  novembre  163C,mort 
le  lo  mai  1711. 

2.  On  lit  dans  la  Vie  de  Boileau  qui  est  en  tète  de  l'édition 
complète  de  ses  œuvres,  en  trois  volumes  publiés  à  Paris  en 
1813  :  '<  Au  mois  de  mai  1G99,  Despréaux  vint  rendre  compte 
à  Louis  XIV  des  circonstances  de  la  mort  de  Racine,  et  parla 
surtout  du  courage  qu'il  avoit  montré  à  ses  derniers  moments. 
«  J'en  suis  étonné,  dit  le  Roi,  car  je  me  souviens  qu'au  siège 
de  Gand  vous  étiez  le  plus  brave.  »  Quand  Louis  XIV  se  fut 
montré  sitôt  consolé  d'une  mort  qu'il  pou  voit  se  reprocher,  il 
eut  beau  ajouter  :  «  Souvenez-vous,  monsieur  Despréaux,  que 
j'ai  toujours  une  heure  par  semaine  à  vous  donner  quand  vous 
voudrez  venir.  ■>  M.  Despréaux  ne  vint  plus.  En  vain  ses  amis 
l'exhortoient  à  reparoitre  de  temps  en  temps  à  Versailles. 
«  Qu"ifois-je  y  faire?  leur  dit-il;  je  ne  sais  plus  louer  ».  (T.  I", 
Notes  historiques,  p.  111.) 

3.  Ce  fut  le  l^'  avril  1699  que  mourut  Racine.  La  citation, 
dans  sa  dernière  partie,  n'est  plus  qu'un  abrégé  fort  sommaire 
des  Mémoires  sur  la  vie  de  Jean  Racine.  Sans  doute  madame 
de  Maintenon  n'avait  jamais  entretenu  mademoiselle  d'Aumale 
de  cet  épisode,  car  on  remarquera  que  cette  dernière  n'infirme 
ni  ne  confirme  le  récit  de  l'auteur  des  Mémoires  qui,  étant  lui- 
même  âgé  de  six  ans  à  la  mort  de  son  père,  n'a  pu  rien  savoir 
que  par  tradition. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         207 

son  royaume,  et  rendu  toute  la  justice  qu'il  croyoit 
devoir  à  ses  sujets,  rendu  à  lui-même  et  à  sa  Cour,  il 
ne  songea  plus  qu'à  chercher  les  moyens  de  procurer 
au  duc  et  à  la  duchesse  de  Bourgogne  des  amusements 
et  des  plaisirs  qui  leur  convinssent. 

Souvent  il  les  mettoit  de  ses  parties  de  chasse;  un 
jour,  entre  autres,  il  alla  à  la  Vallière,  dans  la  plaine 
de  Vésinet,  avec  le  Roi  d'Angleterre,  le  prince  de 
Galles,  le  duc  et  la  duchesse  de  Bourgogne,  Madame 
et  madame  la  Duchesse  qui  étoient  à  cheval,  ainsi 
que  beaucoup  de  femmes  de  la  Cour,  ce  qui  rendoit 
cette  chasse  fort  brillante  et  fort  agréable.  On  y 
prit  un  milan  noir,  et  le  Roi  fit  expédier  une  ordon- 
nance de  200  écus  pour  le  chef  du  vol.  L'usage  étoit 
que  le  Roi  en  donnât  autant  tous  les  ans  au  premier 
milan  noir  qu'on  prenoit  devant  lui;  autrefois  même 
il  donnoit  le  cheval  sur  lequel  il  étoit  monté  et  sa  robe 
de  chambre  \  L'année  d'avant,  il  avoit  fait  donner  la 
même  somme  pour  un  milan  qu'on  prit  devant  le  duc 
de  Bourgogne;  mais  il  avoit  eu  soin,  pour  éviter  les 
abus,  de  faire  mettre  dans  l'ordonnance  que  c'éloit 
sans  conséquence,  attendu  qu'il  falloit  que  le  Roi  fût 
présent  pour  que  cette  somme  fût  acquise,  et  qu'il 
l'accordoit  pour  cette  fois  tant  en  faveur  du  duc  de 

i.  Cette  chasse  et  la  prise  du  milan  divertit  beaucoup  toute 
la  Cour.  {Note  du  manuscrit.) 


208        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Bourgogne,  que  parce  qu'il  étoit  très  content  de  la 
façon  dont  le  chef  du  vol  avoit  gouverné  la  chasse 
devant  ce  jeune  prince.  11  aimoit  naturellement  à  louer 
et  à  récompenser  tous  ceux  qu'il  croyoiten  être  dignes; 
il  donnoit  des  preuves  de  sa  bonté,  dès  qu'il  en  trou- 
voit  l'occasion  à  toutes  les  personnes  qui  l'approchoienl . 
Le  moindre  de  ses  gens,  qui,  dans  son  petit  district, 
s'étoit  bien  acquitté  de  son  devoir,  avoit  le  plaisir 
d'être  loué  par  son  maître  et  souvent  récompensé  K 
Dans  un  voyage  que  la  Cour  fit  dans  ce  temps-là, 
on  joua  un  jeu  prodigieux;  il  se  trouva  un  mécompte 
très  considérable  dans  les  jetons  ;  le  garçon  de  chambre 
qui  en  étoit  chargé  paya  de  sa  poche  ce  mécompte; 
le  Roi  le  sut,  il  l'envoya  chercher,  le  loua  beaucoup 
de  son  exactitude,  et  ordonna  qu'on  lui  rendit  tout 
l'argent  qu'il  lui  en  avoit  coûté. 

1.  S'ils  avoient  manqué  d'attention  pour  quelque  chose  de 
leur  service,  il  ne  leur  faisoit  sentir  qu'avec  beaucoup  de 
ménagements,  quelquefois  même  en  plaisantant.  Un  jour  qu'il 
se  nettoyoit  les  pieds,  un  valet  de  chambre  qui  tenoit  la 
bougie,  lui  laissa  tomber  sur  le  pied  de  la  cire  toute  brûlante; 
il  lui  dit  froidement  :  <■  Tu  aurois  aussi  bien  fait  de  la  laisser 
tombera  terre.  »  Un  autre  valet  de  chambre  lui  ayant  apporté 
sa  chemise  toute  froide,  un  des  jours  les  plus  froids  de  l'hiver, 
il  lui  dit  sans  le  gronder  :  ■<  Tu  me  la  donneras  brûlante  à  la 
canicule.  •  Une  autre  fois,  un  portier  du  Parc  qui  avoit  été 
averti  que  le  Roi  devoit  sortir  par  la  porte  dont  il  étoit  chargé, 
ne  s'y  trouva  pas,  et  se  fit  longtemps  chercher;  quand  il  y 
arriva,  tout  en  courant,  tout  le  monde  l'accabloit  d'injures  de 
ce  qu'on  avoit  tant  attendu  par  sa  faute,  le  Roi  dit  :  •>  Pourquoi 
le  grondez-vous?  Croyez-vous  qu'il  ne  soit  pas  assez  affligé  de 
m'avoir  fait  attendre?  »  {Note  du  manuscrit.) 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         209 

Dans  le  courant  de  cette  année  (1698)  le  prince 
Gaston  *,  second  fils  de  monsieur  le  Grand-Duc  ^,  vint  en 
France;  il  resta  incognito  à  Paris  pendant  quelques 
jours,  après  quoi  il  parut  à  la  Cour.  Le  Roi  lui  fit  em- 
brasser madame  la  duchesse  de  Bourgogae,  et  lui  fit 
toutes  sortes  d'amitié;  il  demeura  quelques  jours  à  la 
Cour,  après  lesquels  il  retourna  à  Paris.  II  étoit  venu 
en  France  accompagné  du  sieur  Albergotti  ^  à  qui  on 
l'avait  confié.  Le  Roi  lui  recommanda  fort  ce  jeune 
prince,  en  lui  disant  d'avoir  grand  soin  surtout  qu'il 
ne  vît  que  bonne  compagnie  à  Paris.  Sa  Majesté  s'y 
intéressoit  d'autant  plus  qu'il  étoit  son  neveu  à  la 
mode  de  Bretagne  ^ 

Au  commencement  de  l'été,  comme  la  paix  étoit 
faite,  et  que  les  troupes  n'avoient  rien  à  faire,  le  Roi, 
voulant  donner  au  duc  de  Bourgogne  l'idée  d'une 
armée  et  des  fonctions  d'un  général,  résolut  de  former 

1.  Jean-Gaston  de  Médicis,  second  fils  du  grand-duc  Côme  III 
de  Toscane  et  de  Marguerite-Louise  d'Orléans,  était  né  le 
2i  mai  1671.  Il  succéda  à  son  père,  le  31  octobre  1723,  et  mourut 
à  Florence  le  9  juillet  1737. 

2.  Côme  III  de  Médicis,  né  le  14  août  1642,  grand-duc  de 
Toscane  en  1670,  mort  le  31  octobre  1723. 

3.  François  Zenoble  Philippe,  comte  Albergotti,  né  à  Florence 
le  23  mai  1654,  exerça  dans  l'armée  française  plusieurs  com- 
mandements importants.  Il  mourut  à  Paris  le  23  mars  1717. 

4.  La  mère  de  Jean-Gaslon  de  Médicis  était  fille  de  Gaston 
d'Orléans,  frère  de  Louis  XIII.  Née  le  28  juillet  1643,  mariée  le 
19  avril  1661  à  Côme  de  Médicis,  troisième  du  nom,  elle  mourut 
le  17  septembre  1721  à  Paris,  où  elle  s'était  réfugiée.  (Voir  sa 
vie  par  M.  Rodocanachi.) 

T.   II.  14 


210        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

un  camp  auprès  de  Compiègne  ^  :  il  avoit  envoyé  en 
conséquence  le  maréchal  de  Boufllers  reconnoître  le 
terrain.  Le  maréchal  ayant  trouvé  que  la  moisson 
étoit  à  peine  commencée  dans  les  cantons,  il  en  rendit 
compte  au  Roi  qui  différa  le  camp  d'un  mois;  mais 
pour  n'être  point  obligé  de  le  différer  plus  longtemps, 
il  envoya  deux  bataillons  Suisses  à  Compiègne  pour 
aider  à  faire  la  moisson,  et  leur  donna  pour  cela  une 
petite  gratification,  afin  qu'il  n'en  coûtât  rien  aux 
peuples  -. 

Pendant  ces  entrefaites,  il  fil  défiler  dans  les  envi- 
rons de  Compiègne  toutes  les  troupes  destinées  au 
camp,  et,  lorsque  la  moisson  fut  totalement  finie,  il 
partit  lui  même  pour  Compiègne  avec  toute  sa  Cour. 
Il  avoit  eu  soin,  pour  empêcher  les  officiers  de  faire 
trop  de  dépenses,  de  défendre  qu'on  habillât  de  neuf 
les  soldats  et  les  cavaliers  dont  les  habits  pouvoient 
encore  servir;  il  avoit  de  plus  interdit  toute  dorure 
neuve  aux  officiers,  voulant  ménager  les  bourses  et 

1.  «  En  1698,  dit  un  document  qui  existe  aux  arcliives  du 
ministère  de  la  Guerre,  catalogué  sous  la  rubrique  Camps  et 
Manœuvres,  le  Roi  voulant  lui-même  apprendre  la  guerre  à 
M.  le  duc  de  Bourgogne,  donna  des  ordres  pour  assembler  une 
armée  près  Compiègne...  Sa  Majesté  avait  fait  un  mémoire  de 
toutes  les  choses  dont  elle  vouioit  que  monseigneur  le  duc  de 
Bourgogne  fût  instruit,  et  de  tous  les  mouvements  que  l'armée 
feroit  pendant  son  séjour  au  camp.  • 

2.  Sur  le  camp  de  Compiègne,  voir  Saint-Simon  (Édit.  Bois- 
lisle,  t.  V,  p.  582  à  590,  et  Dangeau,  t.  VI,  passim). 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         2H 

prévoyant  bien  que  sans  ces  défenses  expresses,  ils 
aiiroient  sûrement  fait  beaucoup  de  dépenses  extraor- 
dinaires. 

Une  grande  partie  des  troupes  étoit  campée  lorsque 
la  Cour  arriva  \  Monsieur  le  duc  de  Bourgogne  alla  au 
camp  en  arrivant,  et,  à  son  retour,  le  Roi  l'envoya 
chercher,  pour  lui  donner  l'ordre  comme  au  général. 

Le  lendemain,  le  Roi  alla  de  bonne  heure  au  camp 
après  son  dîner;  il  y  vit  arriver  les  carabiniers,  quel- 
ques régiments  de  dragons  et  beaucoup  d'infanterie; 
il  n'y  avoitpas  une  de  ces  troupes  qui  ne  fût  parfai- 
tement belle.  Monsieur  le  duc  de  Bourgogne  y  étoit 
arrivé  bien  avant  le  Roi,  et  n'en  repartit  qu'après 
lui;  le  même  jour  la  duchesse  de  Bourgogne  y  vint 
à  cinq  heures  du  soir,  marcha  à  la  tête  delà  première 
ligne,  et  alla  faire  collation  chez  le  maréchal  de  Bouf- 
flers. 

Le  troisième  jour,  le  duc  de  Bourgogne  monta  de 
bonne  heure  à  cheval,  et  alla  voir  arriver  le  reste  des 
troupes;  il  faisoit  à  merveille  toutes  les  fonctions  de 
général,  et  étoit  tout  le  jour  à  cheval  sans  en  être 


1.  Ce  fut  le  1"  septembre  que  le  Roi  arriva  à  Compiègne, 
amenant  six  personnes  dans  son  carrosse.  Madame  de  Maintenon 
dut  s'y  rendre,  mais  de  son  côté  et  sans  y  avoir  grand  goût. 
«  Il  me  semble,  écrivait-elle  à  l'archevêque  de  Paris,  qu'une 
assemblée  de  charité  me  siéroil  mieux  que  d'aller  au  camp 
avec  une  princesse  de  douze  ans.  Mais  on  veut  tout  par  rap- 
port à  soi.  »  [Correspondance  générale,  t.  IV,  p.  254.) 


212        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

incommodé.  Madame  la  duchesse  de  Bourgogne  alla 
voir  distribuer  aux  troupes  le  bois,  la  paille  et  le  foin. 
Ce  jour-là,  le  Roi,  Monseigneur  le  duc  de  Bourgogne, 
la  duchesse  de  Bourgogne  allèrent  tous  au  camp  sépa- 
rément; Monseigneur  dîna  chez  le  maréchal  de  Bouf- 
flers  ;  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  y  arriva  la 
dernière,  et,  dès  qu'elle  y  fut  arrivée,  le  Roi  fit  faire  des 
mouvements  qu'il  avoit  ordonnés  pour  ce  moment-là. 
Une  réserve,  que  commandoit  monsieur  de  Pracomlal', 
vint  par  derrière  le  bois  attaquer  les  gardes  du  camp; 
les  gardes  se  retirèrent;  le  piquet  monta  achevai  pour 
les  soutenir,  et  repoussa  ladite  réserve  qui  étoit  com- 
posée de  deux  mille  chevaux  ou  dragons.  On  tira  beau- 
coup, et  malgré  toutes  les  précautions  qu'on  avoit  prises 
pour  empêcher  les  accidents,  il  y  eut  un  capitaine  du 
régiment  de  la  Vallière  dangereusement  blessé.  Le  Roi 
en  fut  au  désespoir,  et  en  fit  prendre  tous  les  soins  pos- 
sibles. Toutes  les  troupes  étoient  si  belles  qu'on  ne 
savoit  auxquelles  donner  la  préférence. 

Tous  les  jours  le  Roi  imaginoit  de  nouvelles  manœu- 
vres, lin  jour  entre  autres,  il  commanda  que  l'armée 
marchât  à  la  pointe  du  jour  ;  elle  se  mit  en  marche  effec- 
tivement dès  le  matin,  et  alla  camper  à  deux  lieues  de 

1.  Armand  de  Pracomtal,  dit  le  marquis  de  Pracomtal,  était 
maréchal  de  camp  depuis  1693;  il  fut  tué  à  la  bataille  de  Spire 
le  13  novembre  170P);  il  avait  épousé,  le  19  novembre  lG93,une 
nièce  du  comte  de  Montchevreuil. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         213 

Compiègne.  Monsieur  le  duc  de  Bourgogne  marchoit  à 
la  tête  ;  à  l'arrivée  de  l'armée  dans  ce  camp,  on  marqua 
le  quartier  du  Roi;  on  tendit  quelques  tentes,  et  après 
avoir  demeuré  quelques  heures  dans  ce  camp,  où  les 
officiers  généraux  avoient  fait  préparer  des  tables 
magnifiquement  servies,  l'armée  reprit  les  armes,  et 
revint  au  camp  d'où  elle  étoit  partie  le  matin.  Le  Roi 
et  la  Reine  d'Angleterre,  qui  étoient  venus  aussi  à 
Compiègne,  allèrent  ensemble,  à  midi,  voir  marcher 
l'armée,  et  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  sortit 
de  la  ville  sur  les  cinq  heures  pour  la  voir  rentrer  dans 
le  camp  ;  la  marche  fut  très  belle.  Un  autre  jour,  le  Roi 
se  rendit  au  camp  avec  tous  les  princes,  toutes  les 
dames  et  tous  ses  courtisans,  ce  qui  lit  une  arrivée 
très  pompeuse. 

Pour  donner  au  duc  de  Bourgogne  une  idée  de  tout, 
il  voulut  lui  faire  voir  le  siège  d'une  place.  Je  ne  sais 
s'il  fît  faire  pour  cela  un  polygone,  ou  s'il  fît  faire  les 
opérations  sur  la  ville  même  de  Compiègne;  ce  qu'il 
y  a  de  vrai,  c'est  que  la  tranchée  fut  ouverte,  et  le 
siège  commença  ;  mais,  comme  c'étoit  la  veille  d'un  jour 
de  fête,  le  Roi  ne  voulut  pas  que  les  troupes  restassent  à 
la  tranchée,  de  peur  qu'elles  ne  perdissent  la  messe, 
prétendant  que  ce  qu'il  faisoit  sans  nulle  nécessité  et 
purement  pour  son  plaisir  ne  devoit  mettre  personne 
dans  le  cas  de  manquer  aux  devoirs  de  la  religion. 


214        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

C'étoil  lui-même  qui  faisoit  remonter  la  tranchée 
presque  tous  les  jours.  Un  jour,  après  son  dîner,  il  alla 
dans  la  plaine  qui  est  en  deçà  de  la  forêt,  où  il  avoit 
fait  venir  la  gendarmerie,  et  il  en  fît  la  revue  en 
détail;  ensuite  il  rentra  dans  la  ville,  et  monta  sur  le 
bastion  à  la  gauche  du  château.  Monseigneur,  madame 
la  duchesse  de  Bourgogne  l'y  suivirent  chacun  sépa- 
rément *  ;  le  Roi  leur  fît  voir  la  représentation  d'un  four- 
rage. Une  réserve  postée  exprès  vint  charger  les  four- 
rageurs  et  attaquer  les  gardes  ;  alors  le  piquet  monta  à 
cheval  pour  les  soutenir.  Monsieur  le  duc  Bourgogne 
prit  grand  plaisir  à  tous  ces  différents  mouve- 
ments. 

A  la  fin  du  camp  le  Roi  donna  cent  mille  francs  au 
maréchal  de  Boufllerspour  le  rembourser  en  partie  de 
sa  dépense  qui  avoit  été  très  considérable;  il  accom- 
pagna ce  présent  du  propos  le  plus  honnête  et  le  plus 


\.  Madame  de  Maintenon  était  aussi  sur  ce  bastion,  et  ce  fut 
ce  jour-là  que,  sous  les  yeux  de  Saint-Simon,  le  Roi  lui  parla 
presque  toujours  nu-lète,  pendant  qu'elle  se  tenait  enfermée 
dans  sa  chaise  à  porteur,  et  que  la  duchesse  de  Bourgogne 
était  assise  sur  un  des  bâtons  de  devant.  On  remarquera  que 
mademoiselle  d'Aumale,  qui  ne  perd  aucune  occasion  de 
signaler  les  égards  témoignés  par  le  Roi  à  madame  de  Main- 
tenon,  ne  parle  cependant  pas  de  cette  scène.  Il  est  à  supposer 
que  le  spectacle  dont  s'indigne  Saint-Simon  ne  produisit  pas 
sur  tous  les  assistants  une  impression  aussi  vive.  Cependant, 
de  Compiègne  également,  madame  de  Maintenon  écrivait  à 
madame  de  Berval  :  (septembre  1698)  «...  Demandez  pour  moi 
toutes  les  grâces  dont  vous  savez  que  j"ai  besoin  et  surtout 
l'humilité.  »  {Lettres  sur  l'éducation,  p.  192.) 


I 


MÉMOIRES    DE    M  AD  E  >r  01  SELLE    D'AUMALE.         215 

gracieux;  ensuite,  pour  témoigner  aux  troupes  en 
général  combien  il  étoit  content  d'elles,  il  lit  donner  à 
chaque  capitaine  de  cavalerie  ou  de  dragons  une  gra- 
tilîcation  de  six  cents  livres,  et  de  trois  cents  livres 
à  chaque  capitaine  d'infanterie,  pour  les  aider  à  payer 
une  partie  de  la  dépense  qu'ils  avoient  faite  pour 
l'habillement  de  leurs  troupes.  Quoique  les  majors 
n'aient  point  de  troupes  à  habiller,  le  Roi  leur  fit 
donner  autant  qu'aux  capitaines.  Il  y  eut  un  si  bon 
ordre  dans  le  camp,  qu'on  n'eut  pas  le  moindre  châ- 
timent à  faire  à  aucun  soldat;  on  employa  dans  ce 
camp  quatre-vingts  milliers  de  poudre. 

Pendant  tout  le  voyage  le  Roi  tlt  beaucoup  de  cha- 
rités; il  donna  de  quoi  rétablir  des  maisons  reli- 
gieuses, de  quoi  rétablir  les  églises,  et  fit  beaucoup 
d'autres  aumônes. 

Pendant  ce  même  voyage,  monsieur  le  prince  de 
Dombes  '  mourut.  L'après-dînée  du  même  jour.  Sa 


1.  LoLiis-Conslanlin  de  Bourbon,  prince  de  Dombes,  était  le 
premier  enfant  du  duc  du  Maine;  né  le  27  novembre  1093,  il 
mourut  à  Versailles  le  28  septembre  1698.  •<  Le  Roi  voulut  qu'on 
en  prit  le  deuil.  Monsieur  désira  qu'on  le  quittât  pour  le 
mariage  de  Mademoiselle,  et  le  Roi  y  consentit.  Madame  la 
Ducliesse  et  madame  la  Princesse  crurent  apparemment  au- 
dessous  d'elles  de  rendre  ce  respect  à  Monsieur,  et  prétendi- 
rent hautement  ne  le  point  faire.  Monsieur  se  fâcha;  le  Roi 
leur  dit  de  le  quitter;  elles  poussèrent  l'alTaire  jusqu'à  dire 
qu'elles  n'avaient  point  apporté  d'autres  habits.  Le  Roi  se 
fâcha  aussi,  et  leur  ordonna  d'en  envoyer  chercher  sur-le- 
champ.  <>  {Saint-Simon.  Édit.  Boislisle,  t.  VI,  p.  6.) 


216        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

Majesté  fut  voir  monsieur  le  duc  du  Maine  à  Clagny; 
il  fut  longtemps  enfermé  avec  lui  et  y  pleura  beau- 
coup ;  il  vit  aussi  madame  du  Maine  et  madame  la 
Princesse^  avec  qui  il  causa  longtemps. 

Le  temps  fixé  pour  la  durée  du  voyage  de  Compiègne 
étant  arrivé,  la  Cour  revint  à  Versailles  où,  sur  la  fin 
de  l'année,  Mademoiselle  -,  fille  de  Monsieur,  épousa, 
le  13  octobre  1698,  par  procureur,  le  duc  de  Lorraine. 

Quoique  madame  de  Maintenon  n'eût  pas  toujours 
la  duchesse  de  Bourgogne  sous  les  yeux  depuis  son 
mariage,  elle  ne  s'en  occupoit  cependant  pas  moins. 
On  a  vu  ci-devant  le  goût  qu'elle  avoit  inspiré  cà  cette 
princesse  pour  Saint-Cyr.  En  effet,  depuis  son  arrivée  en 
France  jusqu'au  temps  où  il  lui  fut  permis  d'habiter  avec 
le  duc  de  Bourgogne,  elle  n'avoit  pas,  comme  je  l'ai  déjà 
dit,  de  plus  grands  plaisirs  que  de  passer  une  grande 
partie  de  ses  journées  dans  cette  maison.  Quand  elle  y 
eut  été  plusieurs  fois,  elle  voulut  qu'on  la  regardât  abso- 
lument comme  une  demoiselle  de  Saint-Cyr;  en  consé- 
quence elle  assistoit  à  tous  les  exercices  ;  elle  voulut 
de  plus  passer  par  tous  les  degrés  et  par  toutes  les 
classes;  elle  se  mettoit  au  rang  des  demoiselles,  écou- 
toit,  ainsi  qu'elles,  toutes  les  instructions,  mangeoitau 

1.  Anne  de  Bavière,  princesse  de  Condé,  dite  madame  la 
Princesse,  née  le  13  mars  1648,  morte  le  23  février  l'âS. 

2.  Elisabeth  d'Orléans,  née  le  13  septembre  1G7C,  morte  le 
23  décembre  1744. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         217 

réfectoire  avec  les  autres,  et  ne  vouloit  jamais  aucune 
distinction.  La  seule  qu'on  lui  donnoit  étoitque,  quand 
elle  y  mangeoit,  tout  le  réfectoire  éloit  servi  en  faïence, 
au  lieu  de  Tétain  dont  on  se  servoit  ordinairement. 
Elle  vouloit  de  plus,  ainsi  que  les  autres  demoiselles, 
servir  au  réfectoire  à  son  tour  ;  en  un  mot  elle  étoit  dans 
cette  maison  comme  les  autres,  et  s'y  plaisoit  beau- 
coup, ce  qui  faisoit  grand  plaisir  à  madame  de  Main- 
tenon  \ 

Quand  elle  fut  mariée,  et  qu'elle  eut  la  permission 
d'habiter  avec  son  mari,  elle  n'oublia  point  les  plaisirs 
qu'elle  avoit  eus  à  Saint-Cyr,  et  se  souvint  toujours 
des  bonnes  leçons  que  lui  avoit  données  madame  de 
Maintenon,  Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  qu'elle  ne  se 
conduisoit  jamais,  au  moins  dans  les  choses  un  peu  de 
conséquence,  que  par  les  conseils  de  madame  de  Main- 
tenon.  Lorsqu'elle  avoit  donné  dans  quelques  petits 
travers,  elle  ne  donnoit  pas  le  temps  à  madame  de  Main- 
tenon  de  lui  en  faire  des  reproches;  elle  alloit  elle- 

1.  Le  20  mai  1697,  madame  de  Maintenon  écriva't  à  Man- 
seau  :  «  La  Princesse  veut  aller  dîner  mercredi  à  Saint-Cyr;  ce 
sera  un  jour  de  jeûne;  je  voudrois  que  vous  donnassiez  un 
bon  repas,  et  que  vous  entrassiez  dans  mon  projet.  Elle  man- 
gera au  réfectoire  à  la  table  des  rouges.  11  lui  faut...  un  potage 
au.x:  écrevisses  dans  une  écuelle  d'argent;  un  pain  tortillé 
comme  elle  en  mange;  un  morceau  de  pain  bis  de  la  Ména- 
gerie, du  beurre  battu  frais;  des  œufs  frais  sur  des  assiettes; 
des  cornets;  une  carafe  de  vin;  un  pot  de  faïence  plein  d'eau 
et  assez  petit  pour  qu'elle  se  serve  toute  seule,  une  porcelaine 
pour   boire...  »  {Correspondance  générale,  t.  IV,  p.  159.) 


"218         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

même  lui  avouer  ses  torls,  et  lui  demander  excuse  de 
la  façon  du  monde  la  plus  attrayante. 

Celle  princesse,  jeune  et  charmante  avec  une  ligure 
très  agréable,  tout  l'esprit  possible  et  toute  la  viva- 
cité imaginable,  aimoit  le  plaisir  avec  passion.  Elle 
s'y  donnoit,  il  est  vrai  souvent,  avec  excès,  ou,  au 
moins,  avec  trop  de  vivacité.  Quelquefois,  emportée 
par  le  feu  de  la  jeunesse,  elle  passoil  tant  soit  peu  les 
bornes  de  la  bienséance.  L'envie  extrême  de  plaire  et 
de  mériter  tous  les  suffrages  qu'elle  obtenoit  très  aisé- 
ment lui  valut  la  réputation  d'être  un  peu  coquette. 
Quoi  qu'il  en  soit,  quand  elle  avoit  fait  quelque  étour- 
derie,  ou  qu'elle  s'étoit  laissée  aller  à  quehpu'  chose 
d'un  peu  déplacée,  il  suftisoit  qu'on  l'en  fît  apercevoir 
pour  qu'elle  en  eut  du  regret,  et  qu'on  lui  fit  entendre 
qu'elle  auroit  mieux  fait  de  ne  point  faire  une  partie 
qui  pouvoit  faire  tenir  quelques  propos  un  peu  indé- 
cents sur  sa  conduite  pour  qu'elle  s'en  repentît  à 
l'instant.  Quand  elle  s'apercevoit  qu'elle  étoiten  faute, 
elle  recouroit  à  madame  de  Maintenon,  et,  avec  toute 
la  naïveté  possible  et  les  grâces  qui  lui  étoient  natu- 
relles, elle  lui  disoit  :  «  Ma  tante,  je  vois  bien  que  j'ai 
eu  le  malheur  de  vous  déplaire;  je  vous  assure  que 
j'en  suis  au  désespoir;  si  j'ai  perdu  votre  amitié  je 
serai  désolée;  rendez-la-moi,  je  vous  prie,  et  comptez 
que  vous  serez  contente  de  moi  par  la  suite.  »  D'autres 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         219 

fois,  au  lieu  de  lui  parler,  elle  lui  écrivoit  clans  les 
termes  les  plus  tendres  et  les  plus  respectueux  '.  Elle 
lui  demandoil  en  grâce  de  lui  rendre  son  amitié  (prelle 
sentoit  bien  que  ses  ctourderies  avoient  dû  lui  l'aire 
perdre,  en  l'assurant  que,  par  la  suite,  elle  ne  scroit 
occupée  qu'à  chercher  les  moyens  de  mériter  cette 
amitié  dont  elle  faisoit  tant  de  cas.  Madame  de  Main- 
tenon,  enchantée  de  l'esprit  et  de  la  docilité  de  cette 
jeune  princesse,  se  contenloit  de  lui  faire  une  légère 
représentation,  en  lui  montrant  cependant  avec  amitié 
combien  elle  devoit  être  attentive  à  éviter  tout  ce  qui 
pourroit  tant  soit  peu  effleurer  sa  réputation.  Quand 
le  Roi  étoit  instruit  de  son  côté  de  quelques-unes  de 
ses  étourderies,  comme  il  l'aimoit  avec  toute  la  ten- 
dresse possible,  il  se  contentoit  ordinairement  du 
simple  aveu  qu'elle  en  faisoit,  et  ne  lui  faisoit  presque 
jamais  que  de  très  foibles  remontrances. 

Il  est  bien  permis  d'aimer  ses  enfants,  ou  les  per- 
sonnes dont  on  s'est  chargé  ;  il  est  bon  même  d'avoir 
des  complaisances  pour  eux  :  mais  il  faut  bien  se 
donner  garde  de  se  laisser  prendre  par  leurs  grâces 
ou  par  leurs  façons  attrayantes  et  ingénues,  et  que  la 
crainte  de  les  contrarier  ou  de  leur  faire  quelque 
peine  par  des  réprimandes  justes  et  à  propos,  ne  les 


1.  Deux  de  ces  lettres  ont  été  citées  dans  le  tome  P',  p.  120 
et  122. 


220         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

mette  dans  le  cas,  en  leur  laissant  la  liberté  de  suivre 
aveuglément  leurs  inclinations,  de  s'égarer  petit  à 
petit  et  de  donner  enlln  dans  des  excès  qu'il  ne  seroit 
plus  alors  possible  de  réprimer.  Madame  la  duchesse 
de  Bourgogne  étoit  douce  et  charmante;  mais  cette 
douceur  ne  devoit  pas  empêcher  le  Roi  et  madame  de 
Maintenon  de  lui  représenter  les  fautes  qu'elle  faisoit, 
et  de  lui  faire,  dans  le  besoin,  des  réprimandes  qui 
ne  pouvoient  que  lui  être  très  utiles  et  très  avanta- 
geuses pour  la  suites 

Comme  le  Roi  l'aimoil  beaucoup,  il  lui  procuroit, 
comme  je  l'ai  déjà  dit,  tous  les  amusements  qui  dépen- 
doient  de  lui.  il  la  mettoit  presque  toujours  de  ses 
voyages,  de  ses  chasses  et  de  ses  promenades,  et  avoit 
soin,  lorsqu'elle  en  étoit,  d'en  mettre  aussi  quelques 
jeunes  gens  qui  puissent  lui  convenir  et  l'amuser, 
parce  qu'il  ne  vouloit  pas  qu'il  y  eût  de  la  part  de  cette 
jeune  princesse  la  moindre  complaisance  à  accepter  ce 
qu'il  lui  proposoit,  et  qu'il  vouloit  qu'elle  y  trouvât  la 

1.  L'opinion  qu'exprime  mademoiselle  d'Aumale  sur  la  mau- 
vaise éducation  donnée  à  la  duchesse  de  Bourgogne  et  sur  la 
faiblesse  témoignée  par  le  Roi  et  par  madame  de  Maintenon, 
était  partagée  par  la  Princesse  Palatine  cjui  s'en  exprimait  très 
vivement  dans  une  lettre  à  sa  tante,  la  duchesse  de  Hanovre. 
'<  Ils  gâtent  absolument  la  duchesse  de  Bourgogne,  écrivait- 
elle  au  mois  d'octobre  1698.  On  lui  permet  tout  et  on  l'admire. 
Un  autre  donnerait  le  fouet  à  son  enfant,  s'il  se  conduisait  de 
la  sorte.  Ils  se  repentiront,  je  crois,  avec  le  temps,  d'avoir 
ainsi  laissé  faire  à  cette  enfant  toutes  ses  volontés.  »  {Corres- 
pondance, Édit.  Jaèglé,  t.  I,  p.  182.) 


MÉMOIRES    DE    MA  D  EMO  I  S  E  [.LE    D'aUMALE.         221 

même  satisfaction  et  le  même  plaisir  qu'elle  eût  trouvés 
dans  une  partie  projetée  et  arrangée  par  elle-même. 

11  avoit  soin,  lorsqu'il  y  a  voit  quelque  promenade, 
d'y  faire  porter  une  jolie  collation  qu'on  trouvoit  sans 
s'y  être  attendu,  ce  qui  diverlissoit  beaucoup  cette 
princesse. 

Lorsqu'il  ne  se  promenoit  que  dans  ses  jardins,  elle 
alloit  aussi  avec  lui  à  ces  promenades  de  jardin.  Pour 
peu  que  l'air  fût  froid  ou  humide,  il  avoit  soin  de  faire 
couvrir  tous  les  courtisans  qui  le  suivoient,  et  quand 
madame  la  duchesse  de  Bourgogne  en  étoit,  cela 
n'empêchoit  qu'il  ne  leur  dît  :  «  Messieurs,  mettez  vos 
chapeaux;  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  le  trouve 
bon.  »  Il  avoit  continuellement  de  ces  petites  atten- 
tions qui  enchantoient  le  monde,  et,  très  effective- 
ment, tous  ses  courtisans  se  promenoient  toujours 
avec  lui  le  chapeau  sur  la  tète,  excepté  lorsqu'il  y 
avoit-des  étrangers  dans  les  jardins. 

Quand  le  temps  ne  permettoit  pas  des  promenades, 
il  y  suppléoit  par  quelque  autre  imagination;  par 
exemple,  il  lui  faisoit  quelquefois  quelques  jolis  pré- 
sents; d'autres  fois,  il  lui  fournissoit  une  quantité  de 
jolies  boites  ou  d'autres  bijoux  galants  dont  elle  faisoit 
des  loteries;  en  un  mot  il  n'étoit  occupé  qu'à  s'en 
faire  aimer  et  à  chercher  les  moyens  de  la  réjouir. 

Si  la  duchesse  de  Bourgogne  avoit  tant  de  moyens 


222         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

de  plaire  el  de  se  faire  aimer,  le  duc  de  Bourgogne  ne 
lui  cédoit  en  rien.  Il  avoit  toutes  les  qualités  qui  carac- 
térisent un  bon  prince  et  un  bon  chrétien.  Il  aimoit 
passionnément  sa  femme.  Avec  beaucoup  de  piété, 
de  capacités,  de  talent,  d'esprit  il  étoit,  comme  j'ai 
déjà  dit,  doux,  bienfaisant,  accessible  à  tout  le  monde, 
extrêmement  charitable,  n'ayant  rien  à  lui  dès  qu'il 
connoissoit  quelqu'un  dans  le  besoin,  appliqué,  aimant 
le  travail,  exact  dans  ses  jugements,  bon  prince,  bon 
mari.  La  France  avoit  bien  lieu  d'en  attendre  un  excel- 
lent gouvernement.  Il  étoit  aimé  et  chéri  de  tout  le 
monde,  et  faisoit  toute  la  satisfaction  et  la  consolation 
du  Roi  qui  l'aimoit  éperdument.  Effectivement,  dès 
qu'on  le  connoissoit  un  peu,  il  étoit  difficile  de  ne  s'y 
pas  attacher. 

Le  Roi,  qui  avoit  déjà  reconnu  dans  le  duc  de  Bour- 
gogne des  talents  et  un  jugement  capable  des  plus 
grandes  choses,  résolut  de  le  faire  entrer  dans  quelques 
conseils,  et,  sans  l'eu  avoir  prévenu,  il  lui  dit  un  soir, 
qu'il  alloit  le  faire  entrer  dans  le  Conseil  des  Dépèches'  ; 
que  cependant  il  jugeoit  à  propos  que,  dans  les  com- 
mencements, il  n'opinât  point,  mais  qu'il  falloit  qu'il  se 


1.  On  appelait  Conseil  des  Dépêches  celui  où  se  traitaient 
les  afTaires  intérieures  du  royaume.  Les  autres  s'appelaient 
Conseil  des  Finances  et  Conseil  des  AfTaires  ou  Conseil  d'en 
Haut.  Ce  fut  le  26  octobre  1699  que  le  duc  de  Bourgogne  y  prit 
séance. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'auM\LE,         223 

formât  aux  affaires,  ce  qui  viendroit  petit  à  petit.  Ce 
jeune  prince  parut  fort  sensible  à  la  grâce  que  le  Roi 
lui  faisoit;  il  l'en  remercia  beaucoup,  et  le  lendemain 
il  entra  effectivement  à  ce  Conseil.  Le  Roi  lui  parla 
sur  les  affaires  du  dedans  du  royaume,  et  lui  donna  à 
propos  de  cela  les  instructions  les  plus  pleines  d'amitié 
et  les  plus  sages.  Le  duc  de  Rourgogne  en  parut  fort 
reconnoissant,  et  pendant  tout  le  Conseil,  il  fut  très 
attentif  à  tout  ce  que  l'on  disoit'. 

1.  Dans  ce  passage,  comme  au  reste  dans  quelques  autres, 
mademoiselle  d'Aumale  emploie,  à  peu  de  mots  près,  les' 
mêmes  termes  que  Dangeau  dont  le  journal  à  cette  époque 
était  encore  inédit;  mais  nous  savons  par  une  lettre  de  madame 
de  Maintenon  à  madame  de  Caylus,  citée  par  nous  dans  le 
tome  V,  p.  217,  qu'elle  avait  donné  lecture  de  ce  journal  à 
madame  de  Maintenon,  et  qu'elle  avait  demandé  la  permission 
de  prendre  ■■  quelques  notes  et  la  date  de  certaines  choses 
principales  ».  Mademoiselle  d'Aumale  s'est  certainement  servie 
ensuite  de  ces  notes  pour  la  rédaction  de  ses  propres  cahiers. 


MADAME    DE    MAINTENON    ET    LOUIS    XIV 


Il  y  avoit  déjà  plusieurs  années  que  madame  de 
Mainlenon  avoit  marié  mademoiselle  de  Murçay  sa 
nièce.  Elle  l'avoit  mariée  toute  jeune,  parce  qu'elle 
voyoit,  sans  doute,  combien  il  seroit  embarrassant 
pour  elle,  dans  une  cour  si  brillante,  de  garder  auprès 
d'elle  une  jeune  fille  si  jolie.  En  effet,  mademoiselle 
de  Murçay  avoit  la  plus  jolie  figure  qu'on  pût  avoir; 
elle  joignoit  ù  cela  l'esprit  le  plus  aimable,  de  l'ima- 
gination, de  la  vivacité,  de  l'enjouement  et  toutes  les 
grâces  imaginables;  en  un  mot  elle  passoit  pour  lors 
pour  une  personne  très  accomplie.  Lorsque  madame 
de  Maintenon  songea  à  l'établir,  monsieur  de  Bouf- 
flers,  en  courtisan  habile,  la  demanda,  dit-on,  en 
mariage;  il  étoit  pour  lors  général  et  colonel  général 
des  dragons,  et  madame  de  Maintenon  répondit  à  sa 
proposition  que  sa  nièce  n'étoit  pas  un  assez  grand 
parti  pour  lui,  mais  qu'elle  ne  sentoit  pas  moins  l'hon- 

T.    11.  15 


22G         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

neur  qu'il  vouloit  bien  lui  faire,  et  qu'elle  lui  en 
marqueroit  sa  reconnoissance  dans  les  occasions.  Je 
ne  donne  pas  cette  réponse  de  madame  de  Maintenon 
pour  vraie,  et  quoique  nionsieui'  de  Choisy''  en  parle 
dans  ses  Mémoires,  je  la  regarde  comme  très  douteuse  ; 
jamais  elle  ne  promettoit  sa  protection  à  personne, 
et  c'étoit  la  promettre.  Quoi  qu'il  en  soit,  malgré  les 
recherches  ({u'on  avoit  faites  de  mademoiselle  de 
Murçay,  elle  avoit  été  mariée  au  comte  de  Caylus-.  Le 
Roi,  en  faveur  de  ce  mariage,  avoit  fait  monsieur  de 
Caylus  menin  de  Monseigneur,  et  avoit  fait  présent  à 
la  mariée  de  30  on  kO  mille  francs  ^  Il  s'en  fallut  bien 
que  ce  mariage  tournât  aussi  bien  que  madame  de 
Maintenon  l'auroit  désiré.  Monsieur  de  Caylus,  (jui  lui 
avoit  paru  capable  de  rendre  sa  nièce  heureuse,  étoit 
un  sujet  très  médiocre;  il  étoit  ivrogne,  grondeur  et 
emporté.  Madame  de  Maintenon,  au  désespoir  d'avoir 


1.  François  Timoléon,  abl)é  de  Choisy,  né  à  Paris  en  1644, 
composa  plusieurs  ouvrages,  aujourd'hui  oubliés,  et  des 
Mémoires  pow  servi)-  à  Vlûstoire  de  France.  11  mourut  en  1"24. 
La  première  édition  de  ces  Mémoires,  plusieurs  fois  publiés 
depuis,  avait  paru  à  Utrecht  en  1"2".  11  y  est  souvent  question 
de  madame  de  Maintenon,  et  mademoiselle  d'Aumale  s'y  réfère 
quelquefois.  Le  passage  auquel  il  est  fait  allusion  se  trouve 
dans  l'Édition  de  ISSS,  t.  L  p.  192. 

2.  Jean-Aimé  de  Tiibières,  comte  de  Caylus,  était  fds  d'Henri 
de  Tubières,  marquis  de  Caylus,  et  de  Claude  de  Fabert,  fille 
du  maréchal  de  ce  nom.  11  mourut  à  Uruxeiles  en  1700. 

3.  D'après  les  Mémoires  de  l'abbé  de  Choisy,  mademoiselle 
de  Murçay  aurait  reçu  du  Roi  un  collier  de  perles  de  dix  mille 
écus. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         227 

été  si  lourdement  trompée,  fit  tout  ce  qu'elle  put  par 
elle-même  et  par  ses  amis  pour  le  ramener,  mais  ce 
fut  inutilement.  Rien  ne  le  corrigea;  madame  de  Cayius 
eut  beaucoup  à.  souffrir  avec  lui'.  Madame  de  Main- 
tenon  lui  donna  sur  cela  beaucoup  d'excellents  et 
sages  conseils  dont  elle  profita,  et  qui  faisoient  toute 
sa  consolation. 

Lors  de  l'arrivée  de  la  duchesse  de  Bour- 
gogne en  France,  on  peut  se  rappeler  qu'elle  trouva 
chez  madame  de  Maintenon  une  jeune  personne  ({ui 
appeloit  madame  de  Maintenon  7na  tante,  et  que  ce  fut 
à  son  imitation  qu'elle  l'appela  aussi  dès  ce  moment- 
là  77m  tante.  Cette  jeune  personne  étoit  mademoiselle 
d'Aubigné,  fille  de  monsieur  d'Aubigné,  frère  de 
madame  de  Maintenon.  Madame  de  Maintenon  avoit 
pris  de  bonne  heure  cette  enfant  auprès  d'elle;  elle 
l'avoit  élevée  avec  tout  le  soin  imaginable;  la  duchesse 
de  Bourgogne,  qui  l'avoit  vue  tous  les  jours  depuis 
qu'elle  étoit  en  France,  l'avoit  prise  en  affection  et 
l'aimoit  beaucoup. 

Mademoiselle  d'Aubigné,  pour  lors,  avoit  de  la  taille, 

1.  M.  de  Cayius  était  criblé  de  dettes,  et  laissait  sa  femme 
sans  argent.  Dans  une  lettre  qui  parait  être  de  l'année  1705, 
madame  de  Maintenon  écrivait  à  la  marquise  de  Cayius, 
belle-mère  de  sa  nièce  :  «  ...  Elle  est  sans  le  sou  et  sans  une 
robe.  J'ai  prié  monsieur  son  mari  de  me  faire  toucher  son 
argent  afin  de  le  ménager  moi-même,  ayant  de  la  peine  de  la 
voir  dans  l'état  où  elle  est....  •  (Bibliothèque  Nationale,  fonds 
français,  nouvelles  acquisitions,  15.199.) 


228        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

de  la  figure  et  de  l'esprit,  et  vu  sa  position  avantageuse, 
toute  la  Cour  la  regardoit  comme  devant  être  un  excel- 
lent parti.  Les  plus  grands  seigneurs  la  désiroient  pour 
leurs  fils.  La  princesse  d'Harcourt  même,  à  ce  que  j'ai 
ouï  dire,  auroit  fort  désiré  qu'elle  épousât  son  fils 
aine*;  mais  madame  de  Maintenon,  qui  pensoit  tou- 
jours sensément,  refusa  constamment  toute  espèce 
d'alliances  au-dessus  de  ce  qu'elle  jugeoit  convenir  à 
sa  nièce. 

Malgré  l'envie  extrême  qu'avoient  la  plupart  des 
seigneurs  de  la  Cour  d'obtenir  l'alliance  de  mademoi- 
selle d'Aubigné,  personne  n'osoit  en  faire  directe- 
ment la  demande  à  madame  de  Maintenon  ;  les  senti- 
ments qu'on  lui  connoissoit  faisoient  appréhender  un 
refus,  ce  qui  faisoit  que,  sans  lui  en  parler,  on  tentoit 
différents  moyens;  les  uns  tâchoient  à  inspirer  à  la 
demoiselle  du  goût  pour  leurs  fils;  d'autres  faisoient 
parler  à  la  tante  par  des  amis;  d'autres  enfin  lui  insi- 
nuoient  le  conseil  de  faire  pour  sa  pupille  un  mariage 
distingué.  Les  Noailles  étoient  du  nombre  des  préten- 
dants, et  désiroient  mademoiselle  d'Aubigné  pour  le 
comte  d'Ayen.  Ils  y  réussirent,  mais  avant  de  dire  com- 

l.  Anne-Marie-Josepli  de  Lorraine,  comte  d'Harcourt,  de  Cler- 
mont  et  de  Montlaur,  marquis  de  Maubec,  était  né  le  30  avril 
1679;  il  épousa  mademoiselle  de  Montjeu,  et  prit  en  1718  le 
titre  de  prince  de  Guise.  11  mourut  en  1739.  On  l'avait  sur- 
nommé le  sourdaud,  parce  qu'il  était  devenu  sourd  à  la  suite 
d'une  opération  qu'il  avait  subie. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         229 

ment  ils  s'y  prirent  pour  en  venir  à  bout,  il  est  bon 
de  savoir  sur  quel  ton  ils  étoient  à  la  Cour. 

Depuis  du  temps,  monsieur  de  Noailles,  archevêque 
de  Paris,  et  le  duc  son  frère  étoient  très  bien  voulus 
du  Roi  et  de  madame  de  Maintenon,  et  si  le  Roi  eut, 
dans  la  suite,  quelques  reproches  à  lui  faire  sur  la 
façon  de  penser  de  l'évêque  ',  cela  ne  diminua  rien  de 
la  considération  et  de  l'estime  qu'il  avoit  et  qu'il  eut 
toujours  pour  lui.  Le  duc  de  Noailles  ne  quittoit  jamais 
le  Roi;  il  joignoit  beaucoup  d'esprit  et  une  prudence 
exemplaire,  et  avoit  un  talent  tout  particulier  pour  dire 
la  vérité  sans  déplaire,  et  très  souvent  des  choses  fort 
agréables,  sans  avoir  l'air  de  vouloir  flatter;  le  Roi 
l'aimoit  et  avoit  beaucoup  de  confiance  en  lui. 

L'évêque  étoit  fort  considéré,  surtout  de  madame 
de  Maintenon  quisavoit  rendre  justice  au  mérite;  elle 
l'avoit  toujours  trouvé,  depuis  qu'elle  le  connoissoit, 
partisan  du  bon  ordre  et  de  l'exacte  discipline,  sage 

1.  Ce  furenLles  alîaires  du  jansénisme  qui  amenèrent  la  dis- 
grâce (Ju  cardinal  de  Noailles.  Le  cardinal  n'ayant  pas  voulu 
accepter  purement  et  simplement,  en  1713,  la  bulle  Unigenitus 
qui  avait  été  sollicitée  par  le  Koi,  Louis  XIV  lui  lit  défendre 
de  paraître  à  la  Cour.  Madame  de  Maintenon,  quels  que  fus- 
sent ses  sentiments  pour  le  cardinal,  n'osa  pas  prendre  parti 
pour  lui.  Voltaire  dit  à  ce  propos  dans  le  Siècle  de  Louis  XIV: 
«  Madame  de  Maintenon  oublioit  tout  quand  elle  craignoit  de 
choquer  les  sentiment  de  Louis  XIV.  Elle  n'osa  pas  même 
soutenir  le  cardinal  de  Noailles  contre  le  Père  le  TcUier.  »  Le 
Père  le  Tellier,  qui  avait  remplacé  le  Père  de  la  Chaise  comme 
confesseur  de  Louis  XIV,  avait  eu  de  violents  démêlés  avec  le 
cardinal  de  Noailles. 


230         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

dans  ses  conseils,  exemplaire  dans  ses  mœurs,  elréglé 
dans  toute  sa  conduite.  Il  venoit  la  voir  fort  souvent; 
elle  Irouvoit  toujours  un  nouveau  plaisir  à  l'entendre 
parler,  et  si  ses  sentiments,  par  la  suite,  parurent 
n'être  pas  tels  qu'ils  auroient  dû  être,  cela  n'empêcha 
point  qu'elle  ne  vît  en  lui  beaucoup  de  vertu  et  de 
piété,  ce  qui  lui  paroissoit,  à  juste  titre,  mériter  son 
estime.  C'est  peut-être  sur  la  considération  qii'avoit 
madame  de  Maintenon  pour  ce  prélat  et  sur  la  façon  de 
penser  avantageuse  qu'elle  avoitsur  son  compte,  ainsi 
que  sur  celui  de  plusieurs  autres  personnes  soupçon- 
nées de  jansénisme,  que  l'auteur  de  cet  infâme  libelle 
intitulé  Nouvelles  ecclésiastiques  \  s'est  cru  autorisé  à 
essayer  de  persuadera  ses  lecteurs  par  quelques  traits 
qu'il  cita  dans  une  de  ses  feuilles,  il  y  a  huit  ou  dix 
ans,  qui  avoient  quelque  rapport  au  jansénisme,  que 
madame  de  Maintenon,  loin  d'être  opposée  à  cette  doc- 
trine, s'en  étoit  montrée  la  protectrice.  C'est  une  pure 
calomnie;  elle   s'est  toujours  montrée  aveuglément 

1.  Les  Nouvelles  ecclésiastiques  étaient  un  recueil  que  fai- 
saient paraître  les  jansénistes.  L'auteur  de  l'article,  auquel  il 
est  fait  ici  allusion,  relève  dans  les  lettres  de  madame  de 
Maintenon,  telles  que  venait  de  les  faire  paraître  La  Beaumelle, 
tout  ce  qui  pouvait  sembler  défavoralile  aux  jésuites  et  en 
particulier  au  Père  de  la  Chaise.  Cet  article  est  du  l"  mai  1757, 
postérieur  de  cinq  mois  à  la  mort  de  mademoiselle  d'Aumale 
qui  survint  au  mois  de  décembre  1736.  Il  est  donc  hors  de 
doute  que  nous  nous  trouvons  ici  en  présence  d'une  de  ces 
interpolations  de  son  neveu  qui  ont  été  signalées  dans  l'intro- 
duction. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         231 

soumise  aux  décrets  du  Saint-Siège  et  aux  décisions 
de  l'Église.  Je  ne  prétends  pas  dire  (ju'elle  ne  pensa 
jamais  avantageusement  de  quelques  personnes  taxées 
ou  soupçonnées  de  jansénisme,   et  qu'elle  n'auroit 
pas  désiré  quelquefois  pouvoir  leur  être  favorable; 
ses  sentiments  pour  l'archevêque  de  Paris  en  sont  un 
exemple  ;  mais  on  peut  aimer  et  estimer  des  personnes, 
sans  protéger  leurs  erreurs.  Lors  donc  (pi'il  fut  ques- 
tion   du   mariage    de  mademoiselle    d'Aubigné,   les 
Noailles,  voulant  l'avoir  pour  le  comte   d'Ayen,   ne 
savoient  comment  s'y  prendre  pour  l'obtenir.  La  maré- 
chale ^  voyoil  souvent  madame  de  Maintenon,  mais  elle 
n'éloit  pas  assez  bien  avec  elle  pour  oser  lui  en  faire 
la  proposition;  le  maréchal,   de  son  côté,  craignoit 
d'être  refusé  ;  l'évêque,  qui  savoit  la  façon  dont  madame 
de  Maintenon  pensoit  sur  son  compte,  se  chargea  de 
lui  proposer  ce  mariage;  elle  y  consentit  sans  nulle 
peine;  elle  connoissoit  le  comte  d'Ayen,  et  crut  que, 
pour  satisfaire  à  la  tendresse  (ju'elle  avoit  pour  sa 
nièce,  elle  ne  pouvoit  mieux  faire  que  de  lui  donner 
pour  mari  un  jeune  homme  dont  les  qualités  du  cœur 
et  de  l'esprit  lui  répondoient  du  bonheur  de  sa  nièce. 
Le  Roi  approuva  fort  ce  mariage,  qui  se  lit  soit  dans  le 


1.  Marie-Françoise  de  Bournon ville,  née  en  1656,  mariée  le 
13  août  1671  à  Anne-Jules,  duc  de  Noailles.  Elle  mourut  le 
16  juillet  1748. 


232        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

courant  de  cette  année,  soit  Tannée  d'avant,  je  ne  sais 
pas  précisément  dans  quel  temps  *.  L'auteur  des 
Mémoires  de  madame  de  Maintenon  prétend  que 
le  Roi  donna  un  million  à  la  mariée,  et  en  outre  des 
bijoux  et  cinquante  mille  écus  de  pierreries.  Je  crois 
qu'il  suffit  d'avoir  le  sens  commun  pour  ne  pas  ajouter 
foi  à  une  pareille  rêverie.  11  est  bien  vrai,  et  madame 
de  Maintenon  me  l'a  dit  elle-même,  que  le  Roi  fit  un 
présent  considérable  à  sa  nièce,  mais  il  s'en  falloit  au 
moins  des  trois  quarts  qu'il  ne  montât  à  la  somme 
que  cite  cet  auteur.  Quelque  bon  écrivain  qu'on  soit,  on 
est  souvent  trompé  dans  les  recherches  que  l'on  fait; 
un  homme  prudent  ne  croit  pas  aveuglément  tout  ce 
qu'on  lui  dit;  le  discernement,  le  jugement,  l'amour 
de  la  vérité  empêchent  presque  toujours  de  citer 
faux  -. 


1.  Le  mariage  eut  lieu  le  1"  avril  169S.  Par  une  lettre  du 
Il  mars  précédent,  madame  de  Maintenon  avait  annoncé  ce 
mariage  à  la  supérieure  de  Saint-Cyr,  madame  du  Pérou,  et 
demandait  des  prières  pour  sa  nièce  :  ■<  Mademoiselle  d'Au- 
bigné  va  épouser  le  fils  de  monsieur  le  maréchal  de  Noailles; 
c'est  l'airaire  que  j'ai  recommandée  à  vos  prières,  et  que  j'y 
recommande  encore;  je  voulois  la  dire  à  M.  l'abbé  Tiberge, 
mais  je  n'ai  pu  Taborder.  Mandez-la  à  M.  Savoye  et  faites  par- 
tout prier  Dieu  pour  elle  ;  c'est  votre  enfant  comme  la  mienne. 
Le  Roi  en  fait  un  grand  parti;  Dieu  veuille  en  faire  une  vraie 
chrétienne.   ■•  [Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  31.) 

2.  C'est  La  Beaumelle  qui,  néanmoins,  se  trouve  ici  avoir 
raison  contre  mademoiselle  d'Aumale.  Il  résulte  du  contrat 
même  de  mademoiselle  d'Aubigné  que  le  Roi  donna  en  dot 
«  à  la  demoiselle  future  épouse  la  somme  de  huit  cent  mille 
livres  en  acquisitions  de  rentes  sur  l'hôtel  de  ville  de  Paris, 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         233 

Madame  de  Maintenon  assura  à  sa  nièce,  en  la 
mariant,  la  terre  de  Maintenon,  sans  la  substituer  à  la 
maison  de  Saint-Cyr,  comme  le  dit  le  même  auteur.  Le 
lendemain  du  mariage,  le  Roi  fut,  dit-on,  avec  la 
duchesse  de  Bourgogne  voir  les  nouveaux  mariés  ;  il 
les  trouva  encore  au  lit,  et,  tirant  les  rideaux,  il  dit  au 
comte  d'Ayen  :  «  Je  vous  donne  six  mille  francs  de 
pension.  »  Se  tournant  ensuite  du  côté  de  la  duchesse 
de  Bourgogne,  il  lui  dit  :  «  Je  vous  conseille  d'en  dire 
autant  à  madame.  »  Le  Roi  aimoit  passionnément  à 
faire  de  ces  sortes  de  galanteries,  surtout  lorsqu'on  ne 
s'yattendoit  pas.  Je  crois  me  souvenir  d'avoir  entendu 
conter  ce  trait  à  madame  de  Maintenon,  mais  je  n'en 
réponds  pas  K 

Quoique  avant  ce  mariage  les  Noailles  fussent  très 
bien  à  la  Cour,  et  que,  par  eux-mêmes,  ils  méritassent 
beaucoup  d'égards  et  de  considération,  il  faut  avouer 
cependant  que  ce  mariage,  qu'ils  avoient  si  fort  désiré, 
ne  contribua  pas  peu  à  l'élévation  et  à  la  faveur  à  la- 
quelle cette  maison  est  parvenue.  Monsieur  le  maréchal 


et  trois  cent  mille  livres  en  acquisitions  de  terres,  maisons  ou 
rentes;  plus  des  pierreries  évaluées  à  soixante-douze  mille 
quatre  cent  vingt  livres  ».  Le  texte  de  ce  contrat  se  trouvait 
inséré  dans  un  des  cahiers  du  manuscrit  que  nous  avons  entre 
les  mains,  mais  sur  feuille  détachée. 

1.  D'après  Dangeau  (t.  VI,  p.  322)  ce  ne  fut  pas  le  lendemain, 
mais  le  soir  du  mariage  que  le  Roi,  en  tirant  les  rideaux  de 
leur  lit,  annonça  aux  jeunes  époux  qu'il  accordait  à  chacun 
8  000  francs  de  pension. 


234        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

de  Noailles  n'en  a  point  perdu  le  souvenir;  les  obliga- 
tions qu'il  avoit  à  madame  de  Mainlenon  ne  sont  jamais 
sorties  de  son  cœur,  ni  de  son  esprit.  La  considération 
qu'il  avoit  pour  elle  étoil  gravée  si  profondément  dans 
son  cœur  que,  sachant  l'attachement  quej'avois  eu  pour 
elle,  il  le  lit  rejaillir  sur  moi,  pendant  nombre  d'années, 
par  des  preuves  de  boulé  et  d'amitié  auxquelles  je  fus 
avec  raison  très  sensible,  et  qui  m'auroient  assuré  une 
protection  continuelle  et  sans  interruption  pour  moi 
et  pour  les  miens,  si  le  temps,  qui  affoiblit  tout  et  efface 
tout,  ne  fût  venu  à  bout  de  m'effacer  un  peu  de  son 
souvenir'. 

On  peut  juger  par  la  galanterie  que  le  Roi  fit  au 
comte  et  à  la  comtesse  d'Ayen  combien  il  aimoit  à 
faire  plaisir,  mais   il  ne  s'en  tenoit  pas  toujours  au 

1.  Malgré  celle  plainle  un  peu  mélancolique,  mademoiselle 
d'Aumale  parail  cependant  être  restée  en  relations  alTectueuses 
au  moins  avec  la  duchesse  de  Noailles.  Nous  avons  eu  sous  les 
yeux  plusieurs  lellres  que  la  duchesse  lui  avail  adressées,  et 
dont  l'une  commence  ainsi  :  ■<  Je  ne  mérite  point  de  remer- 
ciemans,  mademoiselle,  sy  je  pense  à  vous;  nous  avons  vescu 
dans  des  lieux  ensaml)le  dont  le  souvenir  ne  ceiracera  qu'avec 
la  vie.  Je  désire  que  monsieur  le  cardinal  fase  ce  que  vous 
désirés  envers  voslre  frère,  et  je  me  charge  de  l'en  faire  sou- 
venir. 11  est  vrai  que  jay  veu  vostre  petite  nièce  à  Saint-Cire, 
et  que  j'ay  cru  quelle  mesloit  aussy  quelque  choses  par  lage 
où  jay  veu  le  père  et  l'interesl  que  j'ay  prise  à  son  éducation...  » 
On  voit  que,  malgré  les  soins  de  madame  de  Mainlenon,  l'or- 
thographe des  élèves  de  Saint-Gyr  ne  laissait  pas  d'être  assez 
défectueuse.  Quant  au  duc  de  Noailles,  dans  ses  il/e/«02/-es  publiés 
par  l'abbé  Millot,  il  ne  parle  pas  toujours  de  madame  de  Main- 
tenon  avec  autant  de  considération  et  de  reconnaissance  que 
le  dit  mademoiselle  d'Aumale. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         235 

seul  plaisir  de  faire  de  ces  espèces  de  galanterie;  il 
s'occupoit  ordinairement  de  choses  plus  solides,  et 
l'on  peut  dire  que  ses  vues  tendoient  toujours  au 
bien.  11  joignoit  à  ces  vues  de  justice  et  d'équité  un 
cœur  tendre,  compatissant,  généreux;  quand  il  con- 
noissoit  quelque  malheureux,  il  aimoit  à  le  soulager, 
à  le  consoler.  Monsieur  de  Montchevreuil  perdit  sa 
femme;  le  Roi,  le  voyant  peu  de  jours  après  dans  ses 
petits  appartements,  lui  dit  avec  sa  bonté  ordinaire  : 
((  Montchevreuil,  ne  me  regardez  pas  comme  un  bien- 
faiteur et  un  maître,  mais  comme  un  ami,  et  parlez- 
moi  dans  cette  confiance-là  de  tout  ce  qui  vous 
regarde,  vous  et  votre  famille.  Soyez  sûr  que  je 
prends  beaucoup  de  part  au  malheur  qui  vous  est 
arrivé,  et  que  personne  ne  s'intéresse  plus  que  moi  à 
tout  ce  qui  vous  touche'.  »  Quel  effet  ne  durent  pas 
faire  sur  le  cœur  d'un  fidèle  sujet  ces  paroles  sorties 


1.  Mademoiselle  d'Aumale  cite  ici  presque  textuellement  un 
passage  du  Journal  de  Dangeau  du  31  octobre  1699,  t.  VII, 
p.  173.  A  l'occasion  de  la  mort  de  madame  de  Montchevreuil 
le  duc  du  Maine  écrivait  à  madame  de  Maintenon  :  «  ...  Con- 
solez-vous, madame,  par  le  souvenir  de  la  vertu  de  notre 
amie;  ce  qui  fei'a  redoubler  les  pleurs  des  incrédules  doit 
consoler  les  vrais  chrétiens;  songez  que  la  mort  des  saints  est 
précieuse  devant  Dieu,  qu'il  est  de  l'ordre  de  sa  providence  de 
retirer  à  lui  les  uns,  et  de  laisser  les  autres  sur  la  terre. 
Gardez-vous  donc  bien,  je  vous  en  conjure,  de  troubler  par 
une  trop  grande  douleur  cet  oi-dre  admirable,  en  faisant  tort  à 
une  santé,  dont,  en  ce  monde,  la  nécessité  est  absolue,  et  qui 
produit  sans  cesse  des  bien  infinis.  »  [Correspondance  géné- 
rale, t.  IV,  p.  292-293. 'i 


236        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE, 

de  la  bouche  d'un  tel  maître  ;  quelle  satisfaction  d'avoir 
son  roi  pour  consolateur  ! 

Le  Roi  avoit  grande  pitié  des  pauvres;  il  faisoit  des 
charités  très  considérables,  et  qui  étoient  réglées  par 
année  ;  il  donnoit  tous  les  ans  régulièrement  une  somme 
assez  forte  pour  les  pauvres  des  paroisses  de  Paris. 
Quoique  cette  somme  fût  réglée,  il  y  ajoutoit  quelque- 
fois beaucoup  ;  il  se  régloit  pour  cela  sur  les  représenta- 
tions de  l'archevêque  et  sur  les  besoins  des  peuples  ; 
car  dans  tout  ce  qu'il  projetoit  et  dans  tout  ce  qu'il  fai- 
soit, il  vouloit  toujours  que  les  choses  se  passassent 
dans  la  justice,  et  quand  il  faisoit  quelque  chose  d'in- 
juste, c'est  qu'il  étoit  trompé  par  des  courtisans  ou  des 
ministres  qui  lui  en  imposoient,  malheur  annexé  à 
toutes  les  Cours.  Dans  une  promotion  qu'il  avoit  faite 
pour  les  galères,  dans  le  temps  que  monsieur  de 
Pontchartrain  '  étoit  encore  en  place,  le  ministre,  en  lui 
nommant  les  officiers  qui  pouvoient  remplir  une  place 
de  capitaine  de  galères,  appuya  fort  sur  monsieur  de 
Froulay  -  qui  n'étoit  pas  le  plus  ancien.  Le  Roi  lui  dit  : 


1.  Jérôme  Pliélypeaux,  né  à  Paris  le  26  mars  1674,  d'abord 
comte  de  Maurepas  puis  comte  de  Pontchartrain,  avait  dans 
son  département  la  maison  du  Roi,  la  marine,  le  commerce 
maritime,  les  manufactures  et  les  haras.  Disgracié  à  la  mort 
de  Louis  XIV,  il  mourut  le  8  février  1747. 

•2.  Louis  de  Froulay,  chevalier  de  Malte,  dit  le  commandant 
de  Froulay,  fut  fait  enseigne  de  vaisseau  en  1712,  et  capitaine 
lieutenant  de  la  compagnie  de  l'étendanl  des  galères  en  1713; 
il  mourut  en  1719. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         237 

«  Je  vois  bien  la  protection  que  vous  donnez  au  cheva- 
lier (le  Froulay  qui  la  mérite  bien  ;  mais  il  a  des 
anciens  qui  sont  honnêtes  gens  comme  lui;  ils  n'ont 
point  de  protecteurs;  il  est  juste  que  je  leur  en  serve  », 
et,  sur-le-champ,  il  fit  inscrire  le  plus  ancien  pour 
remplir  cette  place  de  capitaine.  Il  étoit  si  juste  '  et  il 
aimoit  tant  qu'on  agît  avec  justice,  qu'il  lui  est  arrivé 
plus  d'une  fois,  lorsque  quelques  procès  quiregardoient 
ses  domaines  étoient  évoqués  au  Conseil,  de  se  con- 
damner lui-même,  dans  la  crainte  que  la  chose  le 
regardant,  on  ne  fût  porté  à  décider  en  sa  faveur. 
Gela  lui  arriva,  entre  autres,  dans  un  procès  qu'il  eut 
avec  le  prince  de  Carignan  ;  la  chose  n'étoit  pas  sans 
difficulté;  il  se  condamna,  ainsi  qu'il  le  faisoit  dans 
toutes  les  affaires  douteuses. 

On  voyoit  des  preuves  de  sa  bonté  dans  mille  occa- 
sions. Jamais  il  ne  disoit  de  mal  de  personne,  et  n'en 
vouloit  entendre  dire;  il  nevouloit  pas  même  qu'on  fît 
la  moindre  plaisanterie  qui  put  être  désagréable. 
Madame  la  duchesse  de  Bourgogne,  un  jour  de  grand 
couvert,  plaisantant  beaucoup  et  se  moquant  tout 
haut  de  la  laideur  d'un  officier  qui  assistoit  au  souper, 


1.  Ayant  un  jour  trouvé  sur  sa  table  une  lettre  d'un  homme 
qu'il  venoit d'exiler,  il  la  rejeta  d'abord;  mais,  peu  après,  il  la 
reprit  et  lut  tout  entière,  en  disant  :  «  Il  faut  du  moins  donner 
aux  malheureux  la  consolation  de  lire  leurs  excuses.  »  {Note 
du  manuscrit.) 


238         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

le  Roi  s'en  aperçut,  et  voyant  sur  quoi  tomboienl 
les  rires,  il  lui  dit  encore  plus  haut  :  «  Et  moi, 
madame,  je  le  trouve  un  des  plus  beaux  hommes  de 
mon  royaume,  car  c'est  un  des  plus  braves'.  »  Quel 
effet  ne  dut  pas  faire  sur  l'officier  un  propos  aussi 
flatteur  sorti  de  la  bouche  de  son  Roil 

Il  ne  se  contentoit  pas  de  cette  attention  à  éviter 
des  désagréments  à  ses  officiers;  lorsqu'il  donnoit 
quelque  récompense,  il  vouloit  que  celui  à  qui  il  l'ac- 
cordoit  fût  content,  et  il  étoit  aussi  sensible  aux  plaintes 
que  la  modicité  de  ses  grâces  pouvoit  exciter  qu'à 
la  satisfaction  qu'elles  procuroient.  11  en  donna  une 
preuve  alors  vis-à-vis  d'un  officier  général  qu'il  venoit 
de  récompenser  pour  un  bras  cassé.  Cet  officier,  se 
plaignant  de  ce  que  sa  récompense  étoit  trop  modique, 
dit  au  Roi  d'un  ton  assez  vif  :  «.  J'aimerois  autant 
avoir  aussi  perdu  l'autre,  et  ne  plus  servir  Votre 
Majesté.  —  J'en  serois  bien  fâché  pour  vous  et  pour 
moi  »,  lui  répondit  sur-le-champ  le  Roi;  et  cette 
réponse  fut  suivie  d'une  nouvelle  grâce  qu'il  lui 
accorda.  Le  Roi  se  plaisoit  à  ces  actes  de  générosité, 
ainsi  qu'à  des  choses  ingénieuses  quand  il  en  trouvoit 


1.  Ce  trait  de  Louis  XIV,  et  quelques-uns  de  ceux  qui  sont 
rapportés  plus  loin  se  trouvent  également  dans  le  Siècle  de 
Louis  XIV;  mais  mademoiselle  d'Aumale  a  pu  en  avoir  connais- 
sance de  son  côté,  car  ces  anecdotes  étaient  courantes  à  Ver- 
sailles, et  se  trouvent  dans  d'autres  auteurs. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         239 

l'occasion.  Un  prédicateur  ayant  eu  la  témérité  de  le 
désigner  à  un  sermon,  ce  qui  n'est  assurément  jamais 
permis  à  l'égard  de  personne,  il  lui  dit  en  sortant  de 
l'église  :  «  Mon  père,  j'aime  bien  à  prendre  ma  part 
d'un  sermon,  mais  je  n'aime  pas  qu'on  me  la  fasse.  » 
Beaucoup  de  personnes  ont  prétendu  qu'il  aimoit 
trop  les  louanges.  Il  est  vrai  qu'on  lui  en  a  donné 
beaucoup;  il  est  vrai  en  même  temps  qu'il  en  a 
beaucoup  mérité.  Il  peut  bien  avoir  eu  la  foiblesse 
de  les  aimer,  mais  soit  qu'il  en  fût  las,  soit  que  sa 
modestie  en  souffrît,  il  lui  est  arrivé  plus  d'une  fois 
de  montrer  du  mécontentement  de  celles  qu'on  lui 
donnoit.  Un  jour,  entre  autres,  que  l'Académie,  qui  lui 
montroit  ordinairement  en  avance  le  sujet  de  ses  prix, 
lui  montra  celui-ci  :  «  De  toutes  les  vertus  du  [loi 
quelle  est  celle  qui  mérite  la  préférence?  »  Après  avoir 
lu  ce  titre,  il  dit  à  celui  de  ces  messieurs  qui  lui  pré- 
sentoit  qu'il  ne  vouloit  pas  absolument  que  ce  sujet 
fût  traité,  et  en  donna  l'ordre  si  précis  qu'effective- 
ment l'Académie  choisit  un  autre  sujet'.  Il  aimoit 
les  ouvrages  d'esprit  et  surtout  les  vers,  et  en  disoit 
franchement  son  avis,  sans  être  humilié  ni  choqué 
s'il  voyoit  que  les  connoisseurs  n'en  pensassent  pas 

1.  Lorsque  Racine  lui  eut  récité  un  discours  qu'il  a\oit  fait, 
je  ne  sais  pour  quelle  occasion,  dans  lequel  il  lui  donnoit 
beaucoup  de  louanges,  le  Roi  lui  dit  :  <>  Je  vous  louerois  davan- 
tage, si  vous  ne  m'aviez  pas  tant  loué.  »  [Note  du  manuscrit.) 


240         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

de  même.  Lisant  un  jour  quelques  vers  que  quelqu'un 
avoil  montrés,  il  dit  qu'il  les  trouvoit  fort  beaux.  Des- 
préaux, qui  éloit  présent,  ayant  entendu  la  décision 
du  Roi  dit,  entre  haut  et  bas,  mais  assez  haut  pour  être 
entendu  :  «  Il  ne  s'y  connoît  pas.  »  Le  Roi,  qui  l'en- 
tendit, répondit  sans  s'en  émouvoir  davantage  :  «  Il 
a  sûrement  raison,  car  il  s'y  connoît  mieux  que  moi.  » 
Si  je  voulois  rapporter  ici  tous  les  traits  de  bonté 
de  générosité  et  de  douceur  que  tant  de  personnes 
ont  éprouvés  de  sa  part,  et  dont  j'ai  été  moi-même 
plusieurs  fois  témoin,  je  ne  fmirois  pas.  Je  me  souviens 
de  quelque  chose  qui  lui  arriva  une  fois  au  jeu  qui 
prouve  bien  ce  que  j'avance  de  sa  douceur.  Jouant  un 
jour  au  tric-trac  contre  deux  personnes,  il  y  eut  un  coup 
douteux  :  les  joueurs  et  les  spectateurs  demeurèrent 
en  silence,  dans  la  crainte  d'être  obligés  de  décider 
contre  le  Roi.  Le  comte  de  Gramont  arriva  dans  l'in- 
tervalle. «  Vous  arrivez  fort  à  propos,  lui  dit  le  Roi, 
jugez  nous.  —  Sire,  répondit  à  l'instant  le  comte, 
sans  examiner  le  coup,  c'est  vous  qui  avez  tort.  — 
Comment  pouvez-vous  me  donner  tort  avant  de 
savoir  de  quoi  il  s'agit?  lui  dit  le  Roi.  —  Eh,  ne 
voyez-vous  pas.  Sire,  répondit  le  comte,  que  pour 
peu  que  la  chose  eût  été  douteuse,  tous  ces  messieurs 
vous  auroient  donné  gain  de  cause  ».  11  passa  con- 
damnation sans  dire  mot. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         241 

Pendant  les  premières  années  de  la  paix',  le  Reine 
s'étoit  occupé  qu'à  réparer  les  pertes  et  remédier  aux 
maux  qu'avoient  dû  immanquablement  causer  une  si 
longue  guerre.  Il  avoit,  en  conséquence,  commencé 
comme  je  l'ai  dit  ci-devant,  par  diminuer  beaucoup  de 
la  dépense  de  sa  maison,  et  ôter  une  quantité  d'impôts 
très  à  charge  à  ses  peuples.  Quand  il  eut  fait  sur  cela 
tout  ce  qu'il  crut  devoir  et  pouvoir  faire,  se  voyant  un 
peu  plus  de  relâche  qu'il  n'en  avoit  eu  pendant  la 
guerre,  il  en  profita,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  pour  procurer 
des  amusements  au  duc  et  à  la  duchesse  de  Bourgogne 
qu'il  aimoit  tendrement.  Mais  quelque  application  qu'il 
eût  à  leur  rendre  sa  cour  agréable  par  les  fêtes  et  les 
plaisirs  qu'il  leur  fournissoit,  il  ne  perdoit  point  de  vue 
les  soins  qu'il  devoit  aux  affaires  de  son  royaume.  Il 
lenoit  ses  conseils  très  exactement,  et  presque  jamais 
rienneles  dérangeoit.  L'idée  que  tout  le  monde  s'étoij 
formée  que  madame  de  Maintenon  entroit  dans  toutes 
les  affaires,  et  que  c'étoit  le  canal  le  plus  sûr  pour 
obtenir  des  grâces  du  Roi  étoit  cause  que  toutes  les 
personnes  qui  vouloient  obtenir  grâces,  charges,  ou 
emplois  s'adressoientjiresque  toujours  à  elle. JNon  seu- 
lement tous  les  gens  qui  venoient  à  la  Cour  pour  solli- 
citer quelque  chose  alloient  exactement  lui  faire  leur 

1.  La  paix  de  Ryswick,  signée  en  1697,  qui  mit  fin  à  la  guerre 
de  la  Ligue  d'Augsbourg. 

T.  II.  16 


242        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

cour,  et  se  recommander  à  elle,  mais  même  elle  recevoit 
t  ous  les  jours  quantité  de  lettres  par  lesquelles  on  lui 
demandoit  toute  sa  protection.  Enfin  elle  étoitj'e^ardée, 
par  la  plus  grande  partie  de  la  France,  et  même  de 
l'Europe,  comme  distribuant  tous  les  bi^nfarts  et  déci- 
dant, de  toutes  les  grâce^quL(iépeûdoiejiLjiu_Roi. 
Ceux  d'entre  les  François  qui  ont  eu  cette  façon  de 
penser  sur  son  compte,  et  ceux  qui,  par  une  indigne 
prévention,  y  persistent  encore  doivent  donner  une 
aussi  mauvaise  idée  de  leur  jugement,  qu'ils  font 
peu  d'honneur  à  un  monarque  pourvu  de  talent  et  de 
capacité,  et  revêtu  de  toutes  les  qualités  qui  caracté- 
risent un  grand  roi. 

n  s'en  Jallûit^bien  que  madame  de  Maintenon 
décidât  de  tout,  ainsi  que  nornlife  de  gens  mal 
informés  l'ont  prétendu,  et  c'étoit  bien  à  tort  qu'on 
imaginoit  que  les  grâces  dépendoient  d'elle.  Je  ne 
dirai  pas  qu'elle  n'en  ait  jamais  fait  obtenir  à  per- 
sonne, et  qu'elle  n'ait  jamais  rien  demandé  :  ce 
seroit  avancer  quelque  chose  de  faux,  et  je  scrois 
démentie  par  nombre  de  familles  qui  sont  des  preu- 
ves encore  vivantes  des  services  qu'elle  a  rendus 
et  des  biens  qu'elle  a  fait  faire.  Elle  a  secouru  ses 
\  /  parents,  protégé  ses  amis;  elle  a  fait  accorder  aux 
uns  et  aux  autres  ce  qu'elle  a  pu;  elle  a  demandé, 
il  est  vrai,  mais  elle  n'a  jamais  demandé  que  de 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         243 

façon  à  ne  point  choquer  le  Roi,  et  de  plus  elle 
n'insistoit  presque  jamais,  voulant  toujours,  me  disoit- 
efle  souvent  à  moTmême,  lui  laisser  la  liberté  de  le 
refuser,  et  aimant  mieux  ne  pas  l'obtenir  que  de  lui 
causer  le  moindre  déplaisir.  Voilà  comme  elle  étoit 
maîtresse  et  distributrice  des  grâces,  quand  elle  m'a 
avoué  plus  d'une  fois  que,  très  souvent,  elle  lui 
demandoit  quelque  chose  pour  quelqu'un,  il  la  refu- 
soit.  Alors,  très  souvent  aussi,  elle  se  sentoit  intérieu- 
rement au  désespoir  de  ce  refus,  mais,  toujours  dans 
la  crainte  de  lui  faire  peine,  elle  avoit  grand  soin  de 
retenir  son  chagrin  en  dedans  et  de  n'en  rien  laisser 
paroître  devant  lui. 

Ce  que  je  puis  dire  encore  avec  vérité  de  madame 
de  Maintenon  c'est  que,  malgré  la  crainte  continuelle  \, 
qu'elle  avoit  de  chagriner  le  Roi,  cela  ne  l'empêchoit 
cependant  pas,  lorsqu'il  s'agissoit  du  bien  public,  et 
qu'elle  avoit  appris  qu'on  avoit  formé  quelque  projet 
qui  pouvoit  lui  être  préjudiciable,  de  lui  dire  quelque- 
fois assez  naturellement  ce  qu'elle  pensoit,  et  alors,  elle 
employoit  les  expressions  qu'elle  savoit  qui  le  choque- 
roient  le  moins,  et  qu'elle  jugeoit  en  même  temps  les 
plus  capables  de  lui  faire  impression.  J'ai  ouï  dire  par 
exemple  à  quelqu'un  qui  étoit  très  à  portée  de  le  savoir 
que,  dans  le  temps  que  le  Roi,  pour  remédier  au 
mauvais   état  des  finances,  réduisit   les    rentes    de 


244        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

l'Hôlel  de  Yille  ',  elle  ne  crut  pas,  quand  elle  fut  ins- 
truite de  ce  projet,  n'en  devoir  pas  dire  son  avis,  si  elle 
en  trouvoit  Foccasion,  ce  qu'elle  lit  effectivement  dans 
les  termes  les  plus  persuasifs  qu'elle  put  imaginer. 
Voici  ce  qu'elle  lui  dit,  et  comment  elle  s'y  prit.  La 
première  fois  qu'elle  vit  le  Roi,  le  voyant  se  féliciter 
beaucoup  de  ce  qu'on  lui  avoit  enseigné  un  moyen  si 
facile  de  payer  ses  dettes,  et  elle,  se  sentant^ outrée 
de,  ce  qnV|n  lui  avnit  donné  unj;onseil  si  pernicieux  à 
une  grande  partiedeJajYance,  ejle  ne  put  s'empêcher 
de  lui  dire  :  «  Apparemment,  Sire,  que  vous  défendrez 
aux  Justes  de  votre  royaume  de  procéder  contre  les 
voleurs  de  grand  chemin.  »  Mais  le  Roi,  à  qui  on 
avoit  fait  voir  la  beauté  et  l'excellence  de  ce  projet, 
lui  répondit  qu'il  y  étoit  forcé  par  les  besoins  de  l'État. 
Elle  fit  néanmoins  tout  ce  qu'elle  put  pour  l'en 
détourner,  en  lui  représentant  qu'avant  de  se  résoudre 
à  manquer  à  un  engagement  aussi  solennel,  et  qui 
regardoit  tant  de  monde,  il  falloit  qu'il  eût  épuisé 
toutes  les  ressources  possibles.  Telle  estja  façon 
dont  madame  de  JIaintenoiLSfi.jiiêloit  des  affaires  de 
JJuût^ÏÏ71îe^voitJes,chiisfis4a__pJu^^       temps 


\.    Ce    n'était   pas   la   première    fois   que    le    procédé   était 
employé.  On  connaît  les  vers  de  Boileaii  : 

Et  ce  visage  enfin  plus  pâle  qu'un  rentier 

A  Taspect  d'un  arrêt  qui  retranche  un  quartier. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         245 

que  quand  elles  étoient  faites '.|  Quand  elle  savoit 
quelque  JTOJet  forme  qui  pouvoit  être  nuisible  et  à 
charge  aux  jeuples,  elle  employoit  toute  sa  faveur  et 
sa  protection  pour  tâcher  d'en  détourner.  Elle  étoit 
tendre,  bonne,  compatissante,  charitable.  Malgré 
toutes  les  bonnes  qualités,  que  toutes  les  personnes 
qui  l'ont  vue  lui  ont  connues,  et  dont  tant  de  gens 
ont  éprouvé  les  effets  par  les  bienfaits  qu'elle  leur 
a  procurés,  soit  par  jalousie  de  son  élévation,  soit 
purement  par  mauvaise  intention,  soit  par  un  désir 
effréné  de  calomnier  et  de  faire  des  satires,  il  est 
inconcevable  combien  on  a  tenu^e  mauvais  propos 
sur  elle;  épigrammes,  sonnets,  vers  de  toutes  façons 
étoient  continuellement  jetés  dans  le  public,  dans  les- 
quels on  tournoit  sa  dévotion  en  ridicule.  On  la  faisoit 
passer  pour  pédante,  hypocrite;  il  paroissoit  tous  les 
jours  quelques  nouveaux  vaudevilles,  plus  mordants  et 
plus  méchants  les  uns  (pie  les  autres.  E^^jmjnûl, on 
cherchoit  tous  les  moyens  imaginables  de  ternir  sa 


i.Dans  sa  correspondance  avec  madame  des  Ursini,  madame 
de  Maintenon  semble,  en  eiïet,  se  plaindre  parfois  d'être  tenue 
à  l'écart  de  toutes  choses.  «  Je  n'ai  nulle  société  avec  personne, 
écrivait-elle  de  xMarly,  le  20  mai  170S;  je  passe  les  jours  ici,  et 
les  soirs  avec  le  Roi.  Quand  je  demeure  à  Versailles,  c'est  pour 
madame  la  duchesse  de  Bourgogne;  j'y  passerois  ma  vie  si  je 
pouvois  espérer  d'y  faire  quelque  bien,  d'y  rendre  quelque 
service  au  Roi,  ou  d'être  instruite  de  ce  qui  se  passe  qui  peut 
être  considérable;  mais  la  vérité  ne  règne  pas  à  la  Cour,  et  on 
ne  la  porte  pas  à  ceux  qui  y  font  un  personnage...  >-  (t.  1,  p.  239.) 


246        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

réputation^  Elle  n'ignoroit  pas  tout  ce  que  le  public 
mal  intentionné  pensoit  et  disoit  d'elle;  elle  en  étoit 
aftligée,  mais,  ne  pouvant  y  remédier,  elle  se  conten- 
toit,  sans  en  paroître  affectée  devant  le  monde,  d'en 
gémir  souvent  en  secret  avec  quelques-unes  de  ses 
amies,  et  se  gardoit  bien  d'en  faire  entrevoir  la 
moindre  chose  au  Roi,  craignant  de  faire  tort  aux 
auteurs  de  ces  méchancetés  qu'à  coup  sûr  il  auroit 
voulu  punir,  s'il  en  eût  été  instruit  *, 

Dans  le  même  temps  qu'on  se  plaignoitavec  raison 
du  délabrement  des  finances,  madame  de  Maintenon 
voyoit  beaucoup  de  bâtiments  qui  s'élevoient  avec 
toute  la  magnificence  possible.  Je  sais  à  n'en  pas  douter 
qu'elle  a  fait  tout  ce  qu'elle  a  pu  pour  empêcher  le  Roi 
de  faire  tant  de  dépenses  pour  la  chapelle  de  Versailles. 
Elle  la  regardoit  d'autant  plus  inutile  qu'elle  étoit 
persuadée  que  ce  lieu  ne  seroit  pas  toujours  la  rési- 
dence de  nos  Rois.  Elle  lui  parla  effectivement  si  sou- 
vent sur  l'inulilité  de  tous  ces  bâtiments,  en  lui  mon- 


1.  Il  y  eut.  en  effet,  un  grand  nombre  de  libelles  contre 
madame  de  Maintenon,  imprimés  généralement  en  Hollande. 
Un  des  plus  connus  a  pour  titre  :  Le  passe-temps  royal  de  la 
Cour  ou  les  amours  secrètes  de  madame  de  Maintenon  (Cologne  , 
1704).  11  a  été  réimprimé  dans  la  dernière  édition  de  V Histoire 
amoureuse  des  Gaules.  En  1694,  un  libraire  nommé  Chavance 
l'ut  mis  à  la  torture,  et  deux  garçons  libraires  furent  pendus 
pour  avoir  distril)ué  quelques-uns  de  ces  libelles.  On  trouve 
aussi  un  grand  nombre  de  couplets  dirigés  contre  madame 
de  Maintenon  dans  le  Chansonnier  français. 


\ 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         247 

trant  les  dépenses  excessives  qu'ils  occasionnoient, 
qu'à  la  fui  elle  l'en  dégoûta  tout  à  fait,  ce  qui  fut  cause 
qu'il  mit  dans  la  suite  tout  son  plaisir  à  embellir  ses 

jardins. 

Elle  lui  faisoit  souvent  de  ces  espèces  de  représen- 
tations, quand  elle  en  trouvoit  l'occasion,  mais  toujours 
avec  ménagement;  mais  elle  ne  les  faisoit  jamais  que 
lorsqu'il  s'agissoit  du  bien  de  l'État  ou  de  celui   de 
l'Église,  et  qu'elle    imaginoit  que   ce   qu'elle   diroit 
y  feroit  quelque  chose,  sans  quoi  elle  ne  disoit  rie  n 
qu'on    ne    lui    demandât    son    avis.    Cependant     il 
lui  arrivoit  souvent  qu'on  venoit  la   remercier    des 
t^râces  qu'on  avoit  obtenues.  Dans  ce  temps-là,  par 
exemple,  un  ecclésiastique,  je  ne   sais  même  si   ce 
n'étoit    pas    un    évoque,    qui    venoit   d'obtenir    une 
abbaye,   vint    en    toute  diligence    lui   en    faire    ses 
remercîments.  Elle  lui  répondit  :  «  Je  suis  fort  aise, 
monsieur,  que  vous  ayez  cette  abbaye;  vous  m'ap- 
prenez que  le  Roi  vous  l'a  donnée  et  je  vous   en 
félicite  ,  car  je  vous  avoue  que   je  n'y   suis   entrée 
pour  rien.  » 

L'auteur  des  iMémoires  de  madame  de  Maintenon 
dit  (p.  155,  livre  II,  t.  3)  qu'effectivement  alors,  elle 
ne  se  mèloitde  rien,  mais  que,  vivement  sollicitée  par 
l'évêque  do  Chartres  et  par  l'archevêque  de  Paris 
d'écarter  les  loups  du  bercail  du  Seigneur,  elle  devint 


248        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

la  femme  d'affaires  du  clergé  *.  Il  prétend  que  le  clergé 
alors  l'engagea  à  mettre  des  bornes  au  crédit  effrayant 
du  Père  de  la  Chaise,  confesseur  du  Roi,  qui  avoil  dans 
ce  temps-là  la  feuille  des  bénéfices,  et  qui  n'en  faisoit 
pas  le  bon  usage  qu'il  en  auroit  pu  faire;  il  ajoute 
(c'est  toujours  le  même  auteur)  qu'en  conséquence  de 
l'avis  qu'on  en  donna  à  madame  deMaintenon,  elle  en 
parla  au  Roi  plusieurs  fois,  et  fit  tout  ce  qu'elle  pût  pour 
diminuer  le  crédit  du  confesseur;  qu'elle  alla  même 
jusqu'à  demander  à  l'archevêque  de  Paris  une  liste 
des  meilleurs  sujets  de  son  diocèse;  que  l'arche- 
vêque et  elle  firent  longtemps  la  guerre  au  Père  de  la 
Chaise,  qui,  de  son  côté,  fit  tous  ses  efforts  pour  discré- 
diter l'archevêque  qu'il  dépeignit  au  Roi  comme  jansé- 
niste; il  y  réussit  à  un  certain  point;  cela  n'empêcha 
pourtant  pas  l'archevêque  d'être  fait  cardinal  ". 

Le  même  auteur  dit  encore  que  quelques  personnes 
ont  prétendu  que  ce  qui  avoit  indisposé  madame  de 

1.  Tout  ce  qui  suit  répond  à  un  passage  de  La  Beaumelle 
cité  presque  textuellement. 

2.  Ce  que  je  puis  dire  avec  vérité,  c'est  que  cet  auteur  a  été 
très  mal  instruit,  par  quelque  manuscrit  que  ce  fût,  s'il  a  lu 
que  madame  de  Maintenon  fut,  comme  il  le  dit,  la  femme 
d'affaires  du  clergé.  Jamais  elle  ne  s'en  mêla,  et  la  seule  part 
qu'elle  y  prit  jamais  fut  de  faire  ce  que  tout  autre  quelle 
auroit  fait,  qui  étoit,  quand  elle  connoissoit  quelque  homme  de 
mérite  qui  lui  étoit  d'ailleurs  recommandé,  d'en  parler  au  Roi 
ou  à  celui  qui  avoit  la  feuille,  en  faisant  entendre  qu'elle  pensoit 
qu'un  tel  étoit  digne  qu'on  pensât  à  lui.  Ce  qu'elle  a  fait,  par 
exemple,  pour  M.  de  Noailles,  que  tout  le  monde  sait  qu'elle 
fit  archevêque  de  Paris.  {Noie  du  manuscrit.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.        249 

Maintenon  contre  le  Père  de  la  Chaise  venoit  d'un  tour 
qu'il  lui  avoit  joué  vis-à-vis  du  Roi.  Madame  de  Main- 
tenon,  selon  ce  qu'il  rapporte,  ayant  nommé  au  Père 
de  la  Chaise  un  ecclésiastique  pour  qui  elle  désiroitun 
bénéfice,  il  lui  dit  qu'il  le  nommeroit  à  propos  au  Roi; 
mais  au  lieu  d'en  parler  à  Sa  Majesté,  comme  il  l'avoit 
promis,  et  comme  ilauroit  dû  le  faire,  il  mit  tout  sim- 
plement l'ecclésiastique  en  question  à  la  tête  de  la 
feuille.  Le  Roi,  qui  n'étoit  pas  prévenu,  l'effaça;  le  con- 
fesseur, d'un  air  de  chagrin  plus  affecté  que  réel,  dit  au 
Roi  que  cet  ecclésiastique  lui  avoit  été  recommandé 
par  madame  de  Maintenon  :  «  C'est  à  cause  de  cela 
que  je  l'efface,  répondit  le  Roi;  je  ne  veux  pas  abso- 
lument qu'elle  s'en  mêle.  »  Et  l'ecclésiastique  n'eut 
point  alors  de  bénéfice.  Si  ce  fait  étoit  vrai,  il  prouve- 
roit  bien  que  madame  de  Maintenon  ne  se  mêloit  pas 
de  ce  qui  regardoit  les  bénétîces,  et  qu'il  falloit  qu'elle 
eût  bien  des  ménagements  quand  elle  avoit  dessein 
d'obtenir  quelque  chose.  11  faut  bien  que  je  donne  les 
récits  que  je  viens  de  faire  comme  quelque  chose  sur 
quoi  l'on  puisse  compter;  j'ai  cité  mon  auteur;  il  peut 
avoir  été  bien  instruit,  mais  il  me  permettra  d'en 
douter.  D'ailleurs,  quand  même  il  seroit  vrai  que 
madame  de  Maintenon  ait  demandé  un  bénéfice  au 
Père  de  la  Chaise,  et  qu'il  l'eût  jouée  comme  on  vient 
de  le  voir,  elle  eùl  eu  lieu  sans  contredit  d'en  être 


250         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'.AUMALE. 

mécontente,  mais  elle  avoit  trop  de  grandeur,  et  étoit 
trop  au-dessus  des  misères  pour  qu'un  pareil  procédé, 
quelque  mauvais  qu'il  fût,  lui  inspirât  un  esprit  de 
vengeance  contre  celui  dont  il  partoit.  Sa  religion  et 
sa  vertu  me  répondent  du  contraire  '. 

J'ai  bien  ouï  dire,  je  ne  l'assure  cependant  pas 
encore,  que  le  luxe  du  confesseur  du  Roi  faisoit 
ombrage  à  madame  de  Mantenon.  Elle  trouvoit,  dit-on, 
que  son  équipage  et  la  vie  douce  et  aisée  qu'il  menoit 
ne  convenoit  point  à  la  modestie  d'un  religieux.  On  m'a 
ajouté  ({ue  l'archevêque  et  elle,  trouvant  (ju'il  ne  con- 
duisoit  pas  le  Roi  comme  il  le  devoit,  en  gémissoient 


1.  On  voit  par  là  que  ceux  qui  obteuoienL  des  grâces  et  ceux 
qui  en  désiroienl  croyoienl  que  tout  dépendoit  de  madame  de 
Maintenon.  mais  c'éloit  bien  à  tort  qu'on  pensoit  ainsi  sur  son 
comple.  Je  crois  avoir  ainsi  prouvé,  par  ce  que  j'ai  dit  jus- 
qu'ici de  sa  conduite  vis-à-vis  du  Roi,  qu'il  s'en  falloit  liien 
qu'elle  décidât  de  tout,  et  ce  que  je  puis  ajouter  avec  vérité, 
c'est  que,  vraiseaiblalïlement,  l'auteur  de  ses  Mémoires  a  été 
très  mal  instruit,  par  quelque  manuscrit  que  ce  fût  s'il  a  lu, 
comme  il  le  dit,  qu'elle  fut  la  femme  d'affaires  du  clergé.  Jamais 
elle  ne  s'en  mêla,  et  la  seule  part  qu'elle  y  prit  quelquefois 
fut  de  faire  ce  que  toute  autre  qu'elle  auroit  fait  qui  étoit, 
quand  elle  connoissoit  quelque  homme  de  mérite,  qui  lui  étoit 
d'ailleurs  recommandé,  d'en  parler  au  Roi  ou  à  celui  qui  avoit 
la  feuille,  en  faisant  entendre  qu'elle  croyoit  qu'un  tel  étoit 
digne  qu'on  pensât  à  lui,  ce  qu'elle  a  fait  par  exemple  pour 
M.  de  Noailles,  pour  qui  elle  avoit  tant  d'estime  et  d'amitié 
qu'elle  représentoit  au  Roi  qu'il  ne  pouvoit  mieux  faire  que  de 
le  choisir  pour  archevêque  de  Paris.  Peut-être  a-t-elle  fait 
choisir  quelques  autres  évéques  auxquels  elle  s'intéressoit,  ce 
que  j'ignore,  mais  quand,  dans  quelque  occasion  pareille,  le 
Roi  s'en  seroit  rapporté  à  son  choix,  cela  ne  prouveroit  pas 
qu'elle  se  mêlât  de  tout,  ni  qu'elle  fût  la  femme  d'affaires  du 
clergé.  {Note  du  manuscrit.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         251 

l'un  avec  l'autre,  et  qu'ils  tentèrent  d'inspirer  au  Roi 
de  prendre  un  autre  confesseur.  De  savoir  comment  ils 
s'y  prirent,  et  si  effectivement  ils  entreprirent  de  le 
faire  congédier,  c'est  ce  que  j'ignore'. 

Cependant  le   Roi  étant,  comme  je  l'ai  dit,  fort 
occupé  à  remédier  à  l'épuisement  de  l'État,  l'auteur 
des  Mémoires  de  madame  de  Maintenon  prétend 
qu'on  lui  conseilla  pour  lors  de  rappeler  les  huguenots, 
lui  montrant  que  leur  retour  seroit  un  moyen  très 
avantageux  à  cet  objet.  Je  ne  sais  où  il  a  puisé  tout 
ce  qu'il  dit  sur  cela;  je  n'en  ai  jamais  entendu  parler, 
et  je  ne  vois  pas  que  les  auteurs  qui  ont  écrit  sur  l'his- 
toire de  Louis  XIV  en  aient  rien  dit.  Il  a  cependant 
l'air  de  donner  tous  les  récits  qu'il  en  a  faits  comme 
quelque  chose  d'authentique.  Je  vais  rapporter  tout  ce 
que  dit  cet  auteur.  «  On  présenta,  dit-il,  un  Mémoire 
au  Roi  pour  le  rappel  des  huguenots,  lequel  Mémoire 
madame   de  Maintenon  réfuta;  on  ne  rappela   pas, 
continue-t-il,  ceux  qui  avoient  fui,  mais  on  voulut  du 

1  Madame  de  Maintenon  vivait  en  effet  en  assez  mauvais 
termes  avec  le  Père  de  la  Chaise.  Le  31  janvier  1700,  elle  écrivait 
au  cardinal  de  Noailles  avec  lequel,  en  ce  temps-là,  elle  était 
en  correspondance  presque  quotidienne  :  «  Je  vis  dimanche  le 
Père  Bourdaloae,  qui  me  témoigna  la  peine  de  la  Compagnie 
sur  ce  que  je  parois  ne  la  pas  aimer,  par  l'éloignement  qui  est 
entre  le  Père  de  la  Chaise  et  moi.  Je  répondis  que  ce  n'étoit 
pas  ma  faute,  et  que  j'étois  prête  à  faire  toutes  les  avances 
avec  lui.  Je  dois  être  dans  ces  sentiments,  et  j'y  suis  grâce  à 
Dieu;  mais  je  n'espère  rien  de  ce  côté-là.  »  [Correspondance 
générale,  t.  "iV,  p.  310.j 


232        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

moins  garder  ceux  qui  menacoient  de  les  suivre.  11  y 
eut  plusieurs  avis  différents  sur  la  façon  dont  on 
devoit  se  conduire  vis-à-vis  d'eux;  les  uns  étoient 
d'avis  de  la  violence,  les  autres  de  la  douceur.  Le  Roi, 
embarrassé  de  ces  différents  avis,  écrivit  à  tous  les 
évèques  pour  leur  demander  leurs  sentiments  ;  presque 
tous,  dit  le  même  auteur,  furent  d'avis  de  les  forcer  à 
croire  et  à  communier.  L'archevêque  de  Paris  et  le 
Père  le  Tellier  furent  seuls  d'un  avis  tout  opposé'.  Le 
Roi,  flottant  entre  tous  ces  différents  conseils,  renvoyoit 
toujours  la  décision  au  lendemain,  et  madame  de  Main- 
tenon  ne  savoit  quel  parti  prendre  %•  il  fut  arrêté  à  la 
fin  qu'on  soumettroit  leurs  mariages  à  la  bénédiction 
d'un  prêtre,  et  en  peu  de  temps,  continue-t-il,  les 
églises  furent  remplies  d'huguenots  qui  venoient  se 
marier,  selon  les  lois  qu'on  leur  imposoil,  en  faisant 


1.  On  remarquera  que,  dans  le  temps  où  il  place  toute  cette 
airaire,  il  n'étoit  pas  encore  question  du  Père  le  Tellier,  que  le 
Père  de  la  Chaise  étoit  encore  pour  lors  confesseur  du  Roi  et 
que  le  Père  le  Tellier,  qu'il  prétend  avoir  fait  un  personnage 
pour  lors,  ne  vint  à  la  Cour  qu'au  plus  trois  ou  quatre  ans 
après;  il  est  étonnant  combien  cet  auteur  est  peu  fidèle  sur 
les  époques.  {Note  du  manuscrit.) 

'2.  Qui  croiroit  qu'un  auteur  qui  a  de  l'esprit  prononceroit 
une  telle  absurdité  pour  le  seul  plaisir  de  dire  une  chose  ridi- 
cule, car  je  ne  puis  imaginer  qu'il  ait  assez  peu  de  sens 
commun  pour  croire  que  madame  de  Maintenon  décida  dans 
une  affaire  de  cette  importance;  d'ailleurs  il  s'est  laissé 
tromper  tant  de  fois  dans  ce  qu'on  lui  a  dit  d'elle  qu'il  seroit 
impossible  et  dangereux  pour  la  vérité  de  s'en  rapporter  tou- 
jours à  lui  sur  son  compte.  [Note  du  manuscrit.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.        253 

vœu  de  suivre  la  religion  catholique,  qu'ils  juroienl 
intérieurement  d'abandonner  aussitôt  après  leur 
mariage.   » 

Tout  ceci  est  un  extrait  de  tout  ce  que  j'ai  lu  dans 
l'auteur  que  j'ai  cité.  Je  ne  le  donne  point  comme 
chose  indubitable,  et,  sans  vouloir  essayer  de  contre- 
dire plusieurs  de  ses  citations  à  ce  sujet  qui  en  seroient 
peut-être  susceptibles,  je  dirai  seulement  qu'il  s'est 
laissé  tromper  dans  ce  qu'on  lui  a  dit  de  madame  de 
Maintenon  par  rapport  à  cette  affaire,  comme  par 
rapport  à  beaucoup  d'autres,  il  dit  positivement  que 
le  Mémoire  qui  fut  présenté  au  Roi  sur  cet  important 
objet  fut  communiqué  à  madame  de  Maintenon  et 
réfuté  par  elle.  «  On  a  encore  cet  écrit  de  sa  main, 
ajoute-t-il;  on  y  voit  qu'elle  a  mal  saisi  l'état  des 
choses,  qu'elle  abhorroit  l'intolérance,  mais  qu'elle 
n'avoit  pas  approfondi  le  droit  qu'avoient  les  hugue- 
nots d'être  tolérés.  »  Le  fond  de  tout  ce  que  je  viens 
de  dire  se  trouve  dans  cet  auteur,  tome  111,  aux 
pages  166,  167  et  168,  et  ladite  réfutation  se  trouve 
en  son  entier  dans  le  volume  de  ses  pièces  justitica- 
tives.  Il  n'est  pas  absolument  impossible  que  cette 
réfutation  soit  vraie,  quoique  je  regarde  tout  ce  récit 
comme  très  fabuleux,  quand  même  il  seroit  possible 
qu'il  en  fût  quelque  chose;  mais  je  voudrois  demander 
à  cet  auteur  si  bien  instruit  de  tout,  et  qui  paroît  si 


254        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

sûr  de  tout  ce  qu'il  avance,  et  qui  prétend  que  celte 
réfutation,  qu'il  donne  comme  certaine,  est  encore 
écrite  de  la  main  de  madame  de  Maintenon,  1"  s'il 
est  bien  sûr  que  ce  manuscrit  qu'il  a  entre  les  mains 
n'a  point  été  supposé;  2"  s'il  connoît  assez  bien 
l'écriture  de  madame  de  Maintenon  pour  savoir  posi- 
tivement qu'il  est  de  la  sienne;  3°  s'il  croit  réellement, 
avec  tout  le  discernement  et  l'expérience  du  monde 
que  je  lui  suppose,  que  madame  de  Maintenon,  à  qui 
l'on  ne  pouvoit  refuser  beaucoup  d'esprit  et  de  pru- 
dence, auroit  pu'  se  déterminer  à  confier  cet  écrit, 
surtout  en  original,  à  des  personnes  dont  elle  n'auroit 
pas  été  bien  sûre,  et  qu'elle  auroit  jamais  souffert 
qu'il  passât  en  quelques  mains  étrangères,  au  risque 
de  devenir  public.  Ces  réflexions  me  paroissenl 
plausibles,  et  je  pense  que  cet  auteur  a  oublié  de  les 
faire  avant  de  conter  son  histoire". 


1.  Supposé  toujours  que  cette  réfutation  peut  être  vraie. 
(Note  du  7nanusa-it.) 

2.  Ici  c'est  La  Beaumelle  qui  a  raison  contre  mademoiselle 
d'Aumale  ou  peut-être  contre  son  neveu,  car,  si  elle  a  pu  et  dû 
s'entretenir  avec  lui  du  rôle  joué  par  madame  de  Maintenon, 
dans  toutes  les  affaires  relatives  aux  huguenots,  il  est  possible 
que,  du  moins  quant  au  texte  précis,  nous  nous  trouvions  ici 
en  présence  d'une  interpolation.  Il  est  certain  qu'en  1698, 
par  l'intermédiaire  du  cardinal  de  Noailles,  Louis  XIV  consulta 
un  certain  nombre  d'évèques  sur  la  question  de  savoir  quelle 
conduite  il  convenait  de  tenir  vis-à-vis  des  huguenots  qui 
étaient  restés  en  France,  et  qui  s'étaient  convertis  au  moins 
en  apparence.  On  a  retrouvé  et  publié  récemment  la  réponse 
des  vingt-cinq  principaux  évéques  qui  furent  consultés.  Il  n'est 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D  AUMALE.         2l5o 

Je  peux  dire  d'ailleurs,  d'après  plusieurs  personnes 
qui  onl  connu  la  conduite  de  madame  de  Mainlenon, 
qu'elle  ne  s'est  pas  plus  mêlée  des  affaires  de  l'Église 
que  de  celles  de  l'État.  Je  sais  d'elle-même  qu'elle 
auroit  fort  déplu  au  Roi  si  elle  eût  eu  l'air  d'y  vou- 
loir prendre  part  en  rien,  et  je  peux  certifier,  j'ose 
assurer  d'ailleurs  que  dans  toutes  les  occasions  où  le 
Roi  ou  quelque  ministre  lui  a  demandé  son  avis,  elle 
n'a  jamais  conseillé  que  des  voies  douces. 

Dans  le  temps  de  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes, 
lorsque  le  Roi  ou  quelque  autre  lui  en  pàrToît,  elle 
disoit  toujours  que,  pour  elle,  son  avis  étoit  qu'on  agît 
par  voie  d'insinuation,  et  loin  d'approuver  lesjMgueurs 
et  la  violence  qu'on  employa  pour  lors,  je  sais  à  iL'eiL 
pas   douter  qu'elle  l'ignora  longtemps,  et  que,  dès 

pas  exact  de  dire,  comme  La  Beaumelle,  que  tous,  sauf  Farche- 
vêque  de  Paris  et  le  Père  le  Tellier  (qui  n'était  rien,  alors),  furent 
d'avis  de  les  forcer  à  croire  et  à  communier.  Les  avis  furent 
au  contraire  très  partagés  à  ce  sujet,  et  les  évoques  du  Nord, 
en  particulier,  conseillèrent  l'emploi  de  la  douceur  (voir  la 
puldication  intitulée  :  Les  évèques  de  France  et  les  protestants). 
Ces  réponses  des  évèques  furent  probablement  communiquées 
à  madame  de  Maintenon,  et  elle-même  écrivit  un  Mémoire 
dans  lequel  elle  s'élève  à  la  vérité  contre  l'idée  de  revenir 
purement  et  simplement  sur  l'édit  «  qui  révoqua  celui  de 
Nantes  »,  mais  où  elle  conseille  de  continuer,  comme  on  a 
déjà  commencé,  «  k  adoucir  la  conduite  des  nouveaux  convertis, 
surtout  à  ne  point  les  forcer  à  commettre  de  sacrilèges  en 
approchant  des  sacrements  sans  foi  et  sans  disposition  ••.  Ce 
mémoire,  dont  l'authenticité  est  indiscutable  et  que  La  Beau- 
melle a  publié  le  premier,  se  trouve  au  tome  IV  de  la  Corres- 
pondance générale,  p.  198  et  dans  Madame  de  Maintenon  dhiprès 
sa  correspondance  authentique,  t.  1,  p.  293. 


25G        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

qu'elle  Iqs  sut,  elle  fit  tout  ce  qu'elle  put  pour  s'y 
op^oseK  Eljjjul_cajjse^^^  dans_ce  tempsj]à, 

de  beaucoup  de  conversions,  mais  elle  ne  s'y  prenoit 
jamais  autrement  qu'en  engageant  des  prêtres  ins- 
truits et  éclairés  à  entreprendre  cette  bonne  œuvre.  Ils 
alloient  trouver  les  personnes  en  question,  et  soit  par 
insinuation,  soit  par  des  exhortations  touchantes  et 
pathétiques,  ils  les  amenoient  souvent  à  la  véritable 
croyance.  De  son  côté,  quand  elle  avoit  en  vue  quelques 
personnes  à  qui  elle  étoit  à  portée  de  parler,  elle  leur 
montroit  si  clairement  l'avantage  de  la  religion  catho- 
lique, et  leur  tenoit  des  discours  si  persuasifs  qu'en 
très  peu  de  temps,  elles  devenoient  ses  prosélytes. 
Souvent  même,  par  les  lettres  qu'elle  écrivoit,  elle  a 
contribué  à  des  conversions,  mais,  je  ne  puis  trop  le 
répéter,  toutes  celles  qu'elle  fit  ou  fit  faire,  elle  n'agit 
jamais  que  par  des  voies  de  douceur  et  d'insinua- 
tion. 

Sans  vouloir  décider  qu'il  fût  pour  lors  question  ou 
non  de  rappeler  les  huguenots,  ce  dont  je  doute  fort,  je 
crois  qu'il  fut  arrêté  environ  dans  ce  temps-là  qu'on  ne 
pourroit  entrer  dans  aucune  charge  de  judicature,  ni 
même  parvenir  à  certains  honneurs  mihtaires,  sans 
avoir  au  préalable  présenté  un  certificat  de  catholicité 
signé  de  son  curé  ou  d'un  prêtre  le  représentant,  et 
que  ce  fut  peu  de  temps  après  que  l'archevêque  de 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         257 

Paris,  pour  remédier  aux  abus  qui  naissoient  tous  les 
jours  de  ces  certificats,  établit  des  billets  de  confes- 
sion. 

Outre  l'intérêt  que  le  Roi  prenoit  à  la  religion,  il 
observoit  les  décences  en  tout;  il  vouloit  de  plus  qu'on 
les  observât'.  Madame  de  Maintenon  étoit  enchantée 
de  trouver  chez  lui  tant  de  régularité,  et  ne  perdoit 
aucune  occasion  de  lui  en  faire  voir  tout  l'avantage  -. 
Quoi(|ue  assurément  elle  ne  gouvernât  point  l'Église, 
cependant  elle  s'intéressoit  à  son  bien  ;  en  conséquence, 
comme  elle  voyoit  que,  depuis  du  temps,  il  y  avoit  beau- 
coup d'évêques  à  la  Cour,  et  qu'elle  savoit  d'ailleurs 

1.  Étant  un  jour  dans  la  rue,  il  aperçut  des  lumières  dans 
la  chambre  d'un  pauvre  homme,  et  ayant  appris  qu'on  lui 
donnoit  le  saint  Viatique,  il  se  mit  sur-le-champ  à  genoux  par 
terre,  quoi  qu'il  fit  fort  crotté,  et  malgré  la  pluie  qui  tomboit 
sur  lui,  y  resta  jusqu'à  ce  que  le  Saint-Sacrement  sortit,  le 
reconduisit  jusqu'à  l'église,  et  envoya  ensuite  une  aumône  au 
malade,  recommandant  qu'on  en  prit  grand  soin.  {Note  du 
manuscrit.) 

2.  Madame  de  Maintenon  aurait  voulu  cependant  que  le  Roi 
ne  s'en  tint  pas  aux  pratiques  extérieures.  Le  31  janvier  1700, 
elle  écrivait  à  l'archevêque  de  Paris  :  ■•  Le  Roi  a  de  la  peine 
sur  les  trois  jours  gras  que  vous  voulez  retrancher  aux  masca- 
rades et  aux  bals,  mais  il  finit  toujours  par  dire  qu'il  veut  être 
soumis  et  vous  laisser  faire.  Je  crois,  monseigneur,  qu'il  faut 
accepter  cette  soumission,  afin  de  l'accoutumer  au  bien,  malgré 
qu'il  en  ait.  Je  lui  dis  que  ces  trois  jours-là  retrancheroient 
bien  des  péchés.  La  religion  est  peu  connue  à  la  Cour  :  on 
veut  l'accommoder  à  soi  et  non  pas  s'accommoder  à  elle;  on 
en  veut  toutes  les  pratiques  extérieures,  mais  non  pas  l'esprit. 
Le  Roi  ne  manquera  pas  à  une  station  ni  à  une  abstinence; 
mais  il  ne  comprendra  point  qu'il  faille  s'humilier  et  prendre 
l'esprit  d'une  vraie  pénitence.  »  (Correspondance  générale,  t.  IV, 
p.  308.) 

T.     TI.  17 


258         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

que  la  plupart  des  diocèses  étoient  fort  mal  gouvernés, 
causant  un  jour  avec  le  Roi,  et  lui  faisant  remarquer 
le  nombre  d'évêques  qu'il  avoit  vus  dans  sa  journée  : 
«  Apparemment,  lui  dit-elle,  que  ces  messieurs  ont  des 
grands  vicaires  dont  ils  sont  sûrs  comme  d'eux-mêmes, 
car  ils  ne  seroient  pas  ici  si  souvent  qu'ils  y  sont; 
j'imagine  cependant  qu'ils  feroient  beaucoup  mieux  de 
résider  un  peu  plus  souvent  dans  leurs  diocèses.  »  Le 
Roi  trouva  cette  idée  très  bonne,  et  ne  fut  pas  long- 
temps à  la  mettre  à  profit,  car,  dès  le  lendemain,  il 
parla  sur  cela  assez  haut  pour  que  plusieurs  entendis- 
sent qu'il  trouvoit  fort  mauvais  qu'ils  quittassent  si 
souvent  leurs  diocèses.  11  n'en  fallut  pas  davantage 
pour  en  faire  repartir  un  bon  nombre,  et  quand,  par 
hasard,  depuis,  il  en  voyoit  encore  quelques-uns  à  son 
lever,  un  seul  coup  d'œil  de  sa  part  leur  montroit 
qu'ils  n'avoient  rien  de  mieux  à  faire  que  de  s'en 
retourner.  Madame  de  Maintenon  disoit  aussi  quelque- 
fois exprès  dans  la  conversation  :  «  Si  les  évoques  qui 
sont  si  souvent  à  la  Cour  savoient  combien  ils  sont 
méprisés  par  cette  conduite,  ils  n'y  paroîtroient 
jamais.  » 

Le  même  esprit  de  régularité  faisoit  qu'il  y  avoit 
certains  jours  dans  l'année  où  le  Roi  défendoit  tout 
spectacle  à  la  Cour.  Le  jour  de  l'anniversaire  de  la 
Reine-Mère,  par  exemple,  il  ne  vouloit  pas  qu'il  y  eut 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         259 

ni  bal,  ni  comédie,  ni  musique,  ce  qu'il  observa  toute 
sa  vie  très  exactement.  11  éloit  aussi  très  exact  pour 
la  sanctilication  des  dimanches  et  des  jours  de  fêtes; 
il  ne  permettoit  pas  qu'on  fît  rien  que  l'on  pût  soup- 
çonner avoir  l'air  de  travail,  et  avoit  grand  soin  lui- 
même  de  ne  faire  ces  jours-là  aucun  arrangement 
de  chasses  ou  d'autres  parties  de  plaisirs  qui 
pût  mettre  quelqu'un  de  ses  gens  dans  le  cas  de 
perdre  la  messe. 

On  a  vu  ci-devant  que  le  Roi  aimoit  beaucoup  le 
duc  de  Bourgogne,  ainsi  que  la  duchesse;  celte  amitié 
tendre  qu'il  avoit  pour  l'un  et  pour  l'autre  faisoit  qu'il 
ne  leur  refusoit  rien  de  ce  qu'ils  lui  demandoient,  vu 
que  souvent  môme  il  alloit  au-devant  de  ce  qu'ils 
pouvoient  désirer. 

Le  duc  de  Bourgogne  aimoit  assez  le  jeu  et  perdoit 
très  souvent.  Après  une  partie  qui  lui  avoit  coûté 
beaucoup,  il  vint  trouver  le  Roi  pour  lui  demander 
de  l'argent.  Le  Roi  lui  en  donna  plus  qu'il  ne  lui 
en  avoit  demandé ,  en  lui  disant  qu'il  lui  savoit 
le  meilleur  gré  du  monde  de  s'être  adressé  direc- 
tement à  lui ,  sans  lui  faire  parler  par  personne. 
11  lui  ajouta  qu'il  lui  feroit  grand  plaisir  d'avoir 
toujours  la  même  confiance  en  lui ,  qu'il  pouvoit 
jouer  sans  inquiétude,  qu'il  n'avoit  rien  à  craindre, 
que  l'argent  ne  lui  manqueroit  pas,  et  qu'il  n'étoit 


260         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

de  nulle  importance  à  des  gens  comme  eux  de  perdre  \ 
Le  Roi  avoit  effectivement  la  bonne  qualité  d'être 
charmé  lorsqu'on  s'adressoit  à  lui  directement;  il  en  a 
donné  des  preuves  dans  cent  occasions.  Comme  il 
aimoit  beaucoup  tous  ses  enfants,  quand  il  apprenoit 
par  exemple  qu'ils  avoient  besoin  d'argent  ou  pour 
acheter  quelque  chose  qui  leur  feroit  grand  plaisir  ou  pour 
acquitter  quelques  dettes,  il  icurfaisoit  souvent  donner, 
sans,  pour  ainsi  dire,  que  personne  lui  demandât. 
Madame  la  duchesse  de  Bourbon  perdit  un  jour  dix  ou 
douze  mille  pistoles  de  plus  qu'elle  n'avoit  chez  elle; 
ne  pouvant  les  payer,  elle  écrivit  à  madame  de  Main- 
tenon  son  embarras.  Madame  de  Maintenon  montra 
cette  lettre  au  Roi  qui,  sur-le-champ,  lit  payer  toutes 
les  dettes  de  la  duchesse,  et  dit  qu'il  ne  vouloit  pas 
absolument  qu'elle  l'en  remerciât;  il  la  fit  cependant 
exhorter  à  ne  plus  tant  faire  de  dettes  par  la  suite'. 


1.  Mademoiselle  d'Aumale  fait  usage  ici  des  notes  qu'elle 
avait  prises  sur  le  Journal  de  Dcmgeau,  qu'elle  cite  presque 
textuellement  (t.  VII,  p.  309). 

2.  «  Madame  la  Duchesse,  dont  le  Roi  avoit  payé  les  dettes,  il 
n'y  avoit  pas  longtemps,  qui  se  montoienl  fort  haut  à  des  mar- 
chands et  en  toutes  sortes  de  choses,  n'avoit  pas  osé  parler 
de  celles  du  jeu,  qui  alloient  à  de  grosses  sommes.  Ces  dettes 
augmentoient  encore;  elle  se  trouvoit  tout  à  fait  dans  l'impuis- 
sance de  les  payer,  et,  par  là  même,  dans  le  plus  grand 
embarras  du  monde.  Ce  qu'elle  craignoit  le  plus  étoit  que 
M.  le  Prince,  et  surtout  M.  le  Duc,  ne  le  sût.  Dans  cette  extré- 
mité, elle  prit  le  parti  de  s'adresser  à  son  ancienne  gouver- 
nante, et  de  lui  exposer  son  état  au  naturel  dans  une  lettre, 
avec  une  confiance  qui  attirât  sa  toute-puissante  protection. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         261 

La  grandeur  d'âme,  la  complaisance  et  la  bonté  du 
Roi  s'étendoient  sur  toutes  les  personnes  qui  l'appro- 
choient  :  il  y  a  des  traits  de  complaisance  de  sa  part 
qui  sont  singuliers  et  qu'à  peine  on  croiroit.  On  l'a  vu 
plusieurs  fois,  par  exemple,  tenir  deux  conseils  dans 
un  jour,  parce  que  quelques-uns  de  ses  ministres  lui 
avoient  dit  qu'ils  avoient  envie  d'aller  à  leurs  maisons 
de  campagne,  et,  pour  leur  en  donner  le  temps  à 
l'aise  et  qu'ils  pussent  y  passer  quelques  jours,  il  fai- 
soit  souvent  en  un  jour  ce  qu'il  n'auroit  dû  faire  natu- 
rellement qu'en  plusieurs.  Il  éloit  fâché  "et  chagrin 
quand  quelques-uns  de  ses  courtisans  donnoient  dans 
quelques  travers,  et  alors  il  avoit  la  liberté  de  leur 
dire  lui-même  quelques  mots,  et  de  leur  faire  avec 
douceur  quelques  remontrances,  en  les  avertissant 
d'être  une  autre  fois  un  peu  plus  sur  leurs  gardes. 
En  donnant  une  pension  de  cinquante  pistoles  par 
mois  au  frère*  du  duc  d'Albret'  il  lui  dit  :  «  Cette 

Elle  n'y  fut  pas  trompée  :  madame  de  Maintenon  eut  pitié  de 
sa  situation,  et  obtint  que  le  Roi  payât  ses  dettes,  ne  lui 
fît  point  de  réprimande,  et  lui  gardcàt  le  secret.  »  [Saint-Simon, 
Édit.  Boislisle,  t.  VII,  p.  68.) 

1.  Frédéric-Jules  de  la  Tour,  dont  il  est  ici  question,  était 
frère  puîné  du  prince  de  Turenne  et  du  duc  d'Albret,  plus 
tard  duc  de  Bouillon.  Né  le  2  mai  1672,  il  était  entré  dans  la 
marine  et  avait  été  fait  chevalier  de  Malte.  Il  ne  suivit  pas  le 
conseil  de  Louis  XIV,  car  il  quitta  plus  tard  la  marine  et 
l'ordre  de  Malte  pour  épouser  une  aventurière  anglaise.  Sui- 
vant Saint-Simon,  ce  serait  lui  qui  aurait  proposé  au  Régent 
la  création  des  bals  de  l'Opéra.  (Voir  Saint-Simon,  Édit.  Bois- 
lisle, l.  II,  p.  128.)  Il  mourut  le  28  juin  1733. 

2.  Emmanuel-ïhéodose  de  la  Tour,  duc  d'Albret  puis  duc 


262         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

pension  ne  durera  qu'autant  que  aous  serez  sage.  » 
Il  respectoit  la  religion  et  vouloit  qu'on  la  respectât, 
et  qu'on  ne  fût  à  l'église  qu'avec  toute  la  décence  con- 
venable, et  vêtu  honnêtement*.  Madame  la  duchesse 
de  Bourgogne  devant  un  jour  tenir  un  enfant  sur  les 
fonts  du  baptême  avec  Monseigneur,  vint  entendre  la 
messe  en  habit  de  chasse  :  c'étoit  après  la  messe  que 
devoit  se  faire  la  cérémonie  ;  le  curé  de  Marly,  où  étoit 
la  Cour,  ne  trouva  point  qu'elle  fût  en  habit  décent;  en 
conséquence  le  baptême  fut  remis  à  une  autre  heure, 
et  le  curé  fut  fort  approuvé  par  le  Roi  d'avoir  fait  cette 
difficulté -. 

Comme  le  Roi  aimoit  beaucoup  ses  jardins,  il  n'avoit 
rien  ménagé  pour  les  embellir  ;  effectivement  ils  étoient 
alors  très  beaux.  Le  Nôtre,  illustre  dans  la  profession 
pour  les  jardins,  et  qui  étoit  actuellement  intendant  des 
bâtiments,  vint  à  Versailles  un  mois  avant  de  mourir, 
et  demanda  à  voir  le  Roi  qui  le  reçut  avec  sa  bouté 
ordinaire.  Comme  il  étoit  pour  lors  âgé  de  qualre-vingt- 


de    Bouillon,   grand    chambellan    de    France.    Il    mourut    le 
17  mai  1730,  à  soixante-trois  ans. 

1.  Étant  encore  fort  jeune  il  avoit  appris  que  des  personnes 
de  la  première  qualité  avoient  été  au  masque  sous  des  habits 
religieux;  il  les  fit  chasser  de  la  Cour  dès  le  lendemain.  {Noie 
du  manuscrit.) 

2.  Ce  ne  fut  pas  le  curé  de  Marly,  comme  le  dit  mademoiselle 
d'Aumale,  mais  le  curé  de  Versailles  qui  renvoya  ainsi  la 
duchesse  de  Bourgogne;  il  s'appelait  l'abbé  Hébert  et  fut  fait 
en  1712  évéque  d'Agen. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         263 

huit  ans,  le  Roi  le  Ht  mettre  dans  une  chaise  roulante 
comme  la  sienne  pour  le  faire  promener  dans  ses 
jardins.  Le  Nôtre,  enchanté  de  la  façon  dont  le  Roi  le 
traitoit,  et  fort  étonné  de  se  trouver  dans  cette  position 
si  près  du  Roi,  ne  put  s'empêcher  de  s'écrier  :  «  Ah! 
mon  pauvre  père',  si  tu  vivois  encore,  et  que  tu 
puisses  voir  un  pauvre  jardinier  comme  ton  tils  se 
promener  dans  une  chaise  à  côté  du  plus  grand  Roi 
du  monde,  rien  ne  manqueroit  à  ma  joie^  « 

1.  Jean  Le  Nôtre  avait  été,  avant  son  fils,  jardinier  et  dessi- 
nateur des  Tuileries.  ^  ^ 

2.  Cette  anecdote,  qui  se  trouve  dans  Saint-Simon  (Edit. 
Boislisle,  t.  VU,  p.  194j,  a  été  textuellement  empruntée  par  lui 
au  journal  de  Dangeau,  t.  VIT,  p.  273.  C'est  encore  aux  notes 
prises  par  elle  sur  le  journal  de  Dangeau  que  mademoiselle 
tl'Aumale  l'aura  empruntée. 


LE  SIÈGE   DE  TURIN.    —   L'ANNÉE   1709 
ET  LES  CHARITÉS  DE  MADAME  DE  MAINTENON 

Le  manuscrit  s  étend  assez  longuement  sur  Vac- 
ceptation  de  la  couronne  d'Espag72e  par  Louis  XIV 
au  nom  de  son  petit-fils  le  duc  d^ Anjou,  et  sur  les 
événements  politiques  et  militaires  qui  marquèrent 
les  preinières  années  de  la  guerre  de  la  succession 
d'Espagne. 

Cette  partie  du  manuscrit  ne  contient  rien 
d'inédit  et  offre p)eu  d'intérêt.  Du  récit  succinct  des 
op)érations  militaires,  nous  croyons  cependant 
devoir  extraire  ce  qui  a  trait  au  siège  de  Turin, 
en  raison  du  rôle  qui  est  attribué  à  la  duchesse  de 
Bourgogne  et  à  madame  de  Maintenon. 

Lorsqu*on  fit  revenir  monsieur  de  Vendôme  d'Italie 
pour  l'envoyer  en  Flandre  \  voici  comment  le  duc 
d'Orléans  fut  envoyé   à  sa  place.  Depuis  plusieurs 

1.  Ce  fut  à  la  suite  du  désastre  de  Ramillies  (23  mai  1706) 
que  Vendôme  fut  rappelé  d'Italie  où  il  commandait  depuis  le 
commencement  de  la  guerre  contre  le  duc  de  Savoie,  pour 
remplacer  Villeroyà  la  tète  de  l'armée  de  Flandre. 


26G         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

années  que  la  guerre  duroit,  ce  prince  n'avoit  point 
encore  été  employé.  En  conséquence,  il  avoit  tenu 
beaucoup  de  propos  à  la  Cour,  et  s'éloil  plaint 
amèrement  de  l'inaction  dans  laquelle  le  Roi  le 
laissoit.  Quelques  personnes  prétendent  même  qu'il 
en  parla  à  madame  de  Maintenon,  qui  lui  répondit 
qu'elle  avoit  entendu  dire  au  Roi  que  la  vie  scanda- 
leuse qu'il  menoit  lui  déplaisoit  fort,  et  que  c'étoit  la 
seule  cause  de  la  façon  dont  il  agissoit  avec  lui;  qu'à 
cela  le  duc  d'Orléans  lui  dit  qu'il  n'y  avoit  point  de 
passion  qu'il  ne  sacrifiât  à  l'envie  de  servir  Sa  Majesté  ; 
que  madame  de  Maintenon  en  conséquence  lui  proposa 
de  se  défaire  de  mademoiselle  de  Séry  ',  connue  publi- 
quement pour  sa  maîtresse,  que  le  prince,  à  cette 
proposition,  n'ayant  dit  ni  oui  ni  non,  et  que  madame 
de  Maintenon  se  flattant  de  son  consentement,  lui  fit 
écrire  tout  de  suite  un  congé  en  bonne  forme,  qui  fut 
envoyé  à  l'instant  à  ladite  demoiselle,  laquelle  se 
retira  dans  un  couvent.  Ce  ne  fut,  prétend-on, 
qu'après  cela  que  le  Roi  consentit  à  le  nommer  pour 
commander  en  Italie  ^ 

1.  Marie-Louise-Madeleine-Victoire  le  Bel  de  la  Boissière  de 
Séry,  née  à  Rouen  vers  1680,  avait  été  nommée  fille  d'honneur 
de  Madame  en  mai  IG96:  elle  s'appelait  alors  mademoiselle  de 
Chaumont.Le  duc  d'Orléansachela  pour  elle  la  terre  d'Argenlon, 
qu'il  fit  ériger  en  comté  en  février  1709.  Elle  épousa  en  1713 
le  chevalier  d'Oppède,  devint  veuve  en  1717  et  mourut  le 
4  mars  1748. 

2.  Mademoiselle  d'Aumale  se  fait  sans  doute  ici  l'écho  d'un 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         267 

Quand  il  partit  pour  ce  commandement,  la 
duchesse  d'Orléans,  qui  avoit  pour  des  sommes 
immenses  de  pierreries,  le  pressa  fort  de  les  prendre 
toutes  avec  lui.  Mais  le  duc  d'Orléans  lui  répondit 
que  s'il  ne  trouvoit  pas  près  de  ses  amis  tout  l'argent 
dont  ii  auroit  besoin,  il  ne  feroit  alors  nulle  difficulté 
de  les  accepter,  sachant  qu'elle  les  lui  offroit  de  bon 
cœur.  On  prétend  encore  que  le  Roi,  jugeant  que  le 
duc  d'Orléans  n'avoit  pas  une  expérience  suffisante 
pour  gouverner  les  opérations  avec  toute  la  prudence 
nécessaire,  lui  lit  le  plan  de  toute  la  campagne,  et  l'as- 
sujettit à  ne  s'en  pas  écarter.  Ce  prince  étoit  réelle- 
ment brave,  mais  il  n'étoit  pas  étonnant  que  le  Roi, 
qui  prévoyoit  ce  que  la  fougue  de  sa  jeunesse  pourroit 
lui  faire  entreprendre,  cherchât  à  la  modérer  en  lui 
donnant  des  ordres  les  plus  précis  qu'il  étoit  possible. 


bruit  qui  courut  peut-être  à  la  Cour,  mais  qui  n'est  pas  exact. 
Ce  fui  en  elTet  beaucoup  plus  tard  que  mademoiselle  de  Séry 
se  réfugia  momentanément  dans  un  couvent.  En  1706,  au  con- 
traire, elle  profita  du  moment  où  le  duc  d'Orléans  était  en 
faveur  pour  faire  légitimer  un  fils  qu'elle  avait  eu  de  lui  en 
n02,  et  qui,  sous  le  nom  de  chevalier  d'Orléans,  devint  grand- 
prieur  de  France.  Il  est  à  remarquer  que  La  Beaumelle  rap- 
porte la  même  anecdote  presque  dans  les  mêmes  termes  (Edit. 
de  Maestricht,  t.  V,  p.  63).  Il  dit  en  note  l'avoir  tirée  d'un 
Mémoire  de  madame  de  Bouju.  Or,  madame  de  Bouju,  qui 
était  une  religieuse  de  Saint-Gyr,  n'a  pas  laissé  de  Mémoire. 
Il  est  infiniment  probable  que  La  Beaumelle  aura  trouvé  dans 
les  papiers  qui  lui  ont  été  communiqués  par  les  dames  de 
Saint-Cyr,  ce  cahier  de  mademoiselle  d'Aumale,  et  qu'il  l'aura 
attribué  au  hasard  à  madame  de  Bouju. 


208         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE   D'aUMALE. 

J'ai  lu  dans  quelque  historien  que  les  ordres  donnés, 
quoiqu'en  bonne  intention,  de  la  part  du  Roi,  furent 
cause  que  ce  prince  échoua  dans  presque  toutes  ses 
entreprises.  Cela  peut  être,  mais  ce  que  j'ai  peine  à 
comprendre,  c'est  qu'un  autre  ait  osé  avancer  que  ces 
ordres  donnés  par  le  Roi  au  duc  d'Orléans,  dans  le 
dessein  simplement  de  modérer  son  courage,  étoient 
émanés  de  madame  de  Maintenon,  par  complaisance 
pour  la  duchesse  de  Bourgogne  qui  voyoit  la  perte 
de  son  père  assurée  si  on  laissoit  un  champ  libre  au 
courage  et  à  l'habileté  du  nouveau  général.  Il  falloit 
que  cet  auteur  connût  bien  peu  le  caractère  et  la 
droiture  de  madame  de  Maintenon  pour  la  croire 
capable  d'un  procédé  aussi  infâme.  S'il  eût  été,  comme 
il  devoit  l'être,  instruit  de  la  façon  de  penser  de  cette 
dame,  et  qu'il  l'eût  connue  telle  qu'elle  étoit,  il  auroit 
su  que,  dans  tous  les  temps  et  dans  toutes  les  circon- 
stances, madame  de  Maintenon  ne  désira  jamais  rien 
avec  plus  d'empressement  que  le  succès  des  armes  du 
Roi,  et  qu'elle  regarda  toujours  l'intérêt  de  sa  gloire 
comme  une  chose  qui  lui  étoit  pour  ainsi  dire  person- 
nelle. Un  autre  auteur,  moins  partial  assurément,  pré- 
tend cependant  qu'effectivement  la  duchesse  de  Bour- 
gogne, voyant  qu'on  alloit  achever  de  dépouiller  son 
père,  désira  fort  trouver  un  moyen  de  faire  lever  le 
siège  de  Turin  aux  François;  il  ajoute  qu'elle  vint  à 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         269 

bout  de  faire  entrer  madame  de  Maintenon  dans  ses 
vues,  laquelle,  dit-il,  voyant  le  Roi  vieillir  et  croyant 
qu  elle    pourroit   dans    la   suite  avoir  besoin   de  la 
duchesse  de  Bourgogne,  la  servit  de  tout  son  pouvoir. 
Ce  second  auteur  ne  connoissoit  pas  plus  madame  de 
Maintenon  que  le  premier;  d'ailleurs  il  ne  savoit  pas, 
comme  le  savent  les  personnes  qui  l'ont  connue,  que 
le  désintéressement  était  une  de  ses  principales  vertus. 
Cet  auteur  dit  ensuite,  en  faveur  de  la  duchesse  de 
Bourgogne,  que  cette  princesse  ne  prévoyoit  pas  sans 
doute  les  suites  fâcheuses  que  la  levée  du  siège  de 
Turin  pourroit  avoir  et  qu'elle  eut  en  effet'. 

Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  que  la  présence  du  duc 
d'Orléans  en  Italie  n'empêcha  point  toutes  les  pertes 
que  nous  y  fîmes  dans  le  courant  de  cette  année.  Ce 
prince  se  retira  à  Versailles  après  ces  désastres,  et  fut 
accueilli  du  Roi  comme  s'il  eût  été  vainqueur.  Tout  le 
mon.de  cherchoit  à  le  voir;  il  se  plaignoit  hautement 
des  ministres  et  de  la  duchesse  de  Bourgogne,  et  il 
n'y  eut  que  de  madame  de  Maintenon  dont  il  ne  se 
plaignit  pas.  L'historien  qui  lui  attribua  ces  ordres 

4.  L'auteur  auquel  mademoiselle  d'Aumale  entreprend  ici 
de  répondre  paraît  être  un  ex-jésuite,  du  nom  de  la  Molle,  qui, 
chaïé  de  Jn  ordre  et  réfugié  en  Angleterre  sous  le  nom  de 
L  Hodde,  nt  paraître  à  Londres  en  1136  =/«  -J/^^^f ;;  [^f^ 
d'Orléans,  petit-fils  de  France,  par  Mr.  L.  M.  D.M.  Cet  auteur 
ne  s'exprime  cependant  pas  d'une  façon  aussi  positive  que 
le  dit  ici  mademoiselle  d'Aumale. 


270         MÉMOIRES    DE   MADEMOISELLE     d'aUMALE. 

mal  intentionnés  ne  savoit  donc  pas,  quand  il  écrivoit, 
la  façon  de  penser  du  duc  d'Orléans  sur  son  compte  *. 
11  est  bien  vrai  que  madame  la  duchesse  de  Bour- 
gogne prit  des  précautions  pour  éviter  que  monsieur 
le  duc  de  Savoie  son  père  ne  fût  pas  entièrement 
dépouillé  de  ses  États,  mais  ce  qu'elle  fit  pour  cela  ne 
ressemble  en  rien  à  ce  que  les  deux  auteurs  dont  je 
viens  de  parler  en  ont  rapporté.  Voici  comme  la  chose 
se  passa,  et  je  peux  dire  qu'on  peut  compter  sur  la 
vérité  de  mon  récit.  Madame  la  duchesse  de  Bour- 
gogne auroit  inutilement  tenté  de  séduire  madame  de 
Maintenon  et  de  se  faire  instruire  par  elle  des  secrets 
de  l'État,  supposé  qu'elle  les  sût  :  ce  ne  fut  point  là  la 
route  qu'elle  prit,  mais  ce  que  je  sais  d'une  personne 
qui  le  tient  de  monsieur  de  la  Feuillade  -  même,  c'est  que 
monsieur  de  la  Feuillade,  nommé  pour  l'expédition  du 

1.  Il  ne  semble  pas  en  eiïet  que  l'afTaire  de  Turin  ait  altéré  les 
relations  de  madame  de  Maintenon  et  du  duc  d'Orléans. 
Le  25  septembre  1706,  elle  lui  écrivait  une  longue  lettre  où 
elle  lui  disait  :  <■  Il  est  certain  que  je  meurs  d'envie  d'adoucir 
vos  peines;  mais  il  est  encore  plus  vrai  que  tout  ce  qui  se 
passe  en  ce  pays-ci  sur  votre  sujet  est  encore  plus  glorieux 
que  je  ne  puis  l'exprimer.  »  Le  duc  d'Orléans,  en  lui  répondant, 
la  remerciait  de  ses  bontés  :  "  J'en  suis  touché  vivement, 
écrivait-il,  je  m'eslime  heureux  d'y  avoir  part.  Il  n'y  a  rien. 
Madame,  que  je  ne  veuille  faire  pour  me  les  conserver.  » 
{Madame  de  Maintenon  d'après  sa  correspondance  authentique, 
t.  II,  p.  95  et  97.  Voir  notre  tome  I",  p.  134.) 

2.  Louis,  d'abord  vicomte  d'Aubusson  puis  comte  de  la 
Feuillade  et  duc  de  la  Feuillade-Rouannez,  né  le  30  mai  1673, 
maréchal  de  France  le  2  février  1724.  II  mourut  à  Marly  le 
2'J  janvier  1725. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         271 

siège  de  Turin  ',  avoit  envie  de  plaire  à  la  duchesse  de 
Bourgogne,  et  avant  de  partir  pour  l'armée,  étant  venu 
prendre  congé  d'elle,  ses  charmes  qu'elle  redoubla 
par  les  manières  les  plus  flatteuses  firent  prendre  à  ce 
seigneur  le  dessein  de  ne  la  pas  chagriner  en  dépouil- 
lant le  duc  de  Savoie.  «  Ne  poussez  pas  mon  père  à 
bout,  »  lui  dit-elle  entre  haut  et  bas.  Ce  peu  de  paroles, 
prononcées  avec  un  air  touchant,  firent  tout  l'effet 
qu'elle  désiroit.  Monsieur  delà  Feuillade partit,  mit  le 
siège  devant  Turin,  attaqua  romanesquement  la  cita- 
delle de  Turin  (ayant  été  résolu  de  commencer  par  le 
siège  de  la  citadelle),  ne  la  prit  point,  fut  au  contraire 
forcé  de  lever  ce  siège,  pendant  lequel  il  disoit  en 
lui-même  :  si  l'on  réussit  ce  sera  double  gloire,  et  ce 
ne  sera  pas  manque  d'avoir  fait  tout  ce  qu'il  falloit 
pour  ne  pas  réussir.  Il  avoit  pris  la  précaution,  avant 
de  partir,  de  parler  à  monsieur  de  Chamillart,  son 
beau-père  -,  et  lui  avoit  très  bien  montré  combien  il 
seroit  désagréable  à  madame  la  duchesse  de  Bourgogne 
qu'on  prît  Turin  pour  assurer  le  succès  de  l'expédition. 

1.  La  version  de  mademoiselle  d'Aumnle  n'est  pas  exacte, 
au  moins  sur  ce  point.  La  Feuillade  ne  fut  pas  «  nommé  pour 
l'expédition  du  siège  de  Turin  »,  car  il  avait  été  envoyé  en 
Italie  l'année  d'auparavant.  Quanta  l'attaque  par  la  citadelle, 
elle  était  contraire  à  l'avis  de  la  Feuillade  et  avait  été  conseillée 
par  Vendôme  et  Vauban. 

2.  Le  maréchal  de  la  Feuillade  avait  épousé,  le  24  novem- 
bre l'Ol,  Marie-Thérèse  Chamillart;  elle  était  née  le  22  sep- 
tembre 1084,  et  mourut  le  3  septembre  1116. 


272         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Ce  furent  là  les  seuls  ressorts  qui  servirent  la  tendresse 
de  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  pour  son  père, 
et  sa  vanité  pour  ne  le  pas  voir  rabaissé  par  la 
France  '... 

Après  quelques  pages  de  nouveau  consacrées  au 
récit  des  opéralions  militaires,  le  manuscrit  en 
arrive  à  Vannée  1709,  qui  fut,  on  le  sait,  marquée 
jKir  un  hiver  rigoureux  et  par  une  épouvantable 
famine.  Les  souffrances  auxquelles  le  peuple  était 
alors  en  proie  sont  pour  mademoiselle  d' Aumale  une 
occasion  d'insister  sur  les  habitudes  charitables  de 
madame  de  Maintenon.  Bien  que  cette  partie  de  ses 
nouveaux  cahiers  fasse  un  peu  double  emploi  avec 
la  jjartie  de  son  premier  Mémoire  à  laquelle  elle- 
même  avait  donné  pour  titre  :  Sur  les  Pauvres  [t.  P\ 
p.  i5'"J),  cependant  nous  avons  cru  devoir  publier 
ce  fragment  qui  entre  dans  des  détails  plus  précis 
sur  sa  vie  intime  et  sur  celle  de  Louis  XIV.  A^ous 

1.  Le  rôle  joLié  par  la  duchesse  de  Bourgogne  ayant  donné 
lieu  à  beaucoup  de  controverses,  nous  croyons  devoir  rap- 
porter ici  l'opinion  exprimée  par  Voltaire,  dans  son  Siècle  de 
Louis  XIV  :  «  Presque  tous  les  historiens  ont  assuré  que  le  duc 
de  la  Feuillade  ne  voulait  point  prendre  Turin;  ils  prétendent 
qu'il  avait  juré  à  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  de  res- 
pecter la  capitale  de  son  père;  ils  débitent  que  cette  princesse 
engagea  madame  de  Maintenon  à  faire  prendre  toutes  les  me- 
sures qui  furent  le  salut  de  cette  ville.  Il  est  vrai  que  presque 
tous  les  officiers  de  cette  armée  en  ont  été  longtemps  persuadés, 
mais  c'était  un  de  ces  bruits  populaires  qui  décréditent  le 
jugement  des  nouvellistes  et  qui  déshonorent  les  histoires.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         273 

avons  seulement    supprimé  les  passages  qui  sont 
une  répétition  pure  et  simple  du  premier  Mémoire. 

Cette  année  1709  fut  pour  le  royaume  de  France 
une  année  mémorable;  jamais  on  ne  s'étoit  trouvé 
dans  une  position  si  triste  et  si  désagréable.  Outre 
les  dépenses  excessives  que  la  durée  de  la  guerre 
avoit  occasionnées,  la  France  se  vit  réduite  à  une 
très  grande  misère  causée  par  la  durée  et  la  rigueur 
de  l'hiver  qui  fut  si  considérable  que  les  blés, 
les  seigles,  et  tous  autres  grains  propres  à  la  nourri- 
ture furent  entièrement  consumés  par  le  froid  dans 
plusieurs  parties  de  l'Europe  et  particulièrement  en 
France*;  il  en  fut  de  même  de  tous  les  fruits.  Le  prix 
du  blé  et  des  autres  denrées  fut  bientôt  quadruplé.  Ce 
qui  n'auroit  valu  que  dix  livres  dans  un  temps  ordinaire 
en  valut  jusqu'à  cinquante,  et  le  tout  à  proportion.  Il 
falloit  d'un  côté  trouver  de  quoi  fournir  aux  frais  de 
la  guerre  que  le  Roi  se  voyoit  forcé  de  continuer,  et 
de  l'autre  s'opposer  à  la  famine  dont  tout  le  royaume 

1.  Trente  mille  personnes  périrent,  dit-on,  cette  année  de 
froid  et  de  misère.  Le  froid  fut  également  très  vif  en  Espagne; 
la  princesse  des  Ursins  écrivait  à  madame  de  Maintenon  le 
14  janvier  1709  :  ••  Nous  avons,  madame,  une  neige  et  une  gelée 
si  grande  en  ce  pays-ci  depuis  quelques  jours,  qu'on  ne  se 
souvient  pas  d'en  avoir  vu  de  pareille.  »  {Lettres  inédites  de 
madame  de  Maintenon  et  de  La  -princesse  des  Ursins,  t.  IV, 
p.  199.) 

T.  n.  18 


274         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

étoit  menacé  \  Il  n'y  avoit  presque  plus  moyen  d'aug- 
menter les  impôts  ;  presque  toutes  les  autres  ressources 
étoient  épuisées.  La  paix  eut  été  le  secours  le  plus 
solide  et  le  plus  sûr;  mais  la  guerre  étoit  malheureuse- 
ment plus  allumée  que  jamais... 

Le  peuple  souffroit  et  commençoit  à  ne  plus  souffrir 
patiemment;  il  rejetoit  sur  madame  de  Maintenon, 
malgré  ses  excessives  libéralités,  une  partie  de  ses 
malheurs-.  On  disoit  d'elle,  que,  comptant  la  perte 
du  Roi  comme  le  plus  grand  malheur  qui  pourroit 
arriver  non  seulement  pour  l'État,  mais  plus  parti- 
culièrement pour  elle-même,  et  craignant  d'altérer  la 
santé  de  Sa  Majesté  par  le  récit  des  mauvaises  nou- 


1.  -  Marseille  étoit  à  rextrémité  pour  le  blé  quand  il  est  arrivé 
une  flotte  qui  leur  en  a  apporté  pour  trois  mois  et  qui 
retourne  encore  en  chercher.  On  va  découvrir  la  châsse  de 
sainte  Geneviève  et  faire  des  prières  publiques.  Employez  vos 
saints  auprès  de  Dieu,  madame,  pour  apaiser  sa  colère  contre 
nous  qui  peut-être  nous  veut  sauver  par  toutes  ces  épreuves, 
dans  le  temps  que  nous  nous  plaignons  de  lui.  Il  afflige  pré- 
sentement trois  rois  qui  sont  bien  pieux.  ••  {Lettres  inédites  de 
madame  de  Mamtenon  et  de  la  princesse  des  Ursins,  t.  I,  p.  445.) 

■2.  La  misère  était  si  grande  que  madame  de  Maintenon 
redoutait  les  soulèvements  populaires;  le  1"  mai  1709  elle  écri- 
vait de  Saint-Cyr  à  madame  de  la  Viefville,  abbesse  de  Gomerfon- 
taine:«  Vous  allez  être  bien  fâchée  de  n'avoir  point  mademoiselle 
d'Aumale;  mais  il  nous  a  pris  une  crainte  à  elle  et  à  moi 
de  quelque  rencontre  sur  le  grand  chemin  qui  ne  seroit  pas 
agréable.  La  crainte  de  la  famine  met  le  peuple  dans  un  mou- 
vement auquel  il  ne  faut  pas  s'exposer.  Cet  état-ci  est  si  vio- 
lent qu'il  ne  peut  durer.  J'espère  que  les  soins  que  le  Roi 
prend  pour  faire  trouver  du  blé  remettront  la  tranquillité,  et 
alors  mademoiselle  d'Aumale  ira  vous  faire  sa  visite.  «  {Madame 
de  Maintenon  d'après  sa  correspondance  authentique,  t.  II,  p.  205.) 


MÉMOIRES   DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         275 

velles  qui  venoient  coup  sur  coup,  de  concert  avec 
les  ministres,  elle  lui  cachoit  la  plus  grande  partie 
des  fâcheux  événements,  et  qu'en  conséquence  le  Roi, 
mal  instruit  de  l'accablement  de  ses  peuples,  ne 
faisoit  pas  tout  ce  qu'il  auroit  pu  faire  pour  les  sou- 
lager et  leur  procurer  la  paix  \  Ces  bruits  répandus 
partout,  même  à  la  Cour,  étoient  mal  fondés^. 
Quand  on  Tauroit  voulu,  on  n'auroit  pu  cacher  au  Roi 


1.  L'impopularité  de  madame  de  Maintenon  était  devenue 
telle  qu'un  auteur  dramatique  aujourd'hui  oublié,  l'abbé 
Augustin  Nadal,  de  l'Académie  des  inscriptions,  ayant  fait  repré- 
senter une  pièce  appelée  Ilérocle  où  se  trouvaient  ces  deux 
vers  : 

Esclave  d'une  femme  indigne  do  ta  foi, 
Jamais  la  vérité  ne  parvint  jusqu'à  toi, 

les  ennemis  de  madame  de  Maintenon  s'efforcèrent  de  faire 
un  succès  à  cette  pièce  fort  médiocre  qui  n'eut  toutefois  que 
neuf  représentations. 

2.  Madame  de  Maintenon  sentait  au  contraire  la  nécessité  et, 
pour  elle,  la  difficulté  de  connaître  la  vérité.  En  cette  même 
année  1709  elle  écrivait  de  Versailles,  le  12  août,  •<  au  comte 
d'Aubigné,  colonel  du  régiment  royal,  armée  de  Flandre,  »  une 
lettre -que  nous  croyons  inédite  :  «  Je  suis  contente  de  vos  let- 
tres, monsieur,  et  j'en  aprouverois  bien  la  sagesse  à  tout  autre 
qu'à  moi,  car  il  faut  toujours  s'en  tenir  aux  matières  générales 
et  n'escrire  que  ce  qu'on  voudroit  bien  qui  fût  su  de  tout  le 
monde;  mais  je  voudrois  bien  quelquefois  être  e.cceptée  de 
cette  règle,  et  savoir  des  nouvelles  plus  particulières,  comme 
par  exemple,  du  manque  de  subsistance  et  de  la  désertion; 
on  est  toujours  exposé  en  ce  pays  ici  à  ne  savoir  jamais  la 
vérité;  les  uns  ne  songent  qu'à  plaire,  en  disant  des  choses 
agréables;  les  autres  ont  l'esprit  aigri,  et  exagèrent  le  mal; 
je  croirois  ce  que  vous  m'en  manderiez,  et  je  ne  vous  commet- 
trois  pas;  ce  que  je  vous  dis  là  ne  seroit  que  pour  une  fois  en 
passant,  car  du  reste  j'approuve  tout  à  fait  votre  prudence,  et 
je  vous  exhorte  d'en  user  ainsi  toute  votre  vie....  •>  (Commu- 
niquée par  les  héritiers  de  Lavallée.) 


276         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

ni  la  prise  des  villes  ni  la  perte  des  batailles;  il  ne 
pouvoit  rien  ignorer  de  ce  qui  se  passoit;  il  travailloit 
tous  les  jours  avec  ses  ministres,  et  régloit  tout  lui- 
même.  Il  étoit  instruit  de  la  disette  et  de  la  misère 
des  peuples,  il  eu  étoit  touché;  il  répandoit  des 
aumônes  abondantes;  il  faisoit  venir  des  blés  tant 
qu'il  pouvoit.  Plusieurs  personnes  se  faisoient  un 
mérite  de  lui  dire  l'état  naturel  des  choses.  Le  propos 
que  monsieur  de  Harlay,  premier  président*,  lui  tint 
en  est  une  preuve.  Le  Roi  lui  demandant,  par  conver- 
sation, s'il  n'y  avoit  rien  de  nouveau  à  Paris,  cet 
illustre  magistrat  lui  répondit  en  style  plus  laconique 
que  politique  :  «  Sire,  les  pauvres  meurent,  mais  les 
riches  prennent  leurs  places  et  deviennent  pauvres.  » 
Le  soupçon  qu'on  a  formé  si  mal  à  propos  sur  madame 
de  Maintenon  n'eut  d'autres  fondements  que  le  dépit 
des  peuples  oppressés,  qui,  respectant  encore  leur 
roi,  font  tomber  leurs  souprons  et  leurs  murmures 
sur  ceux  qui  en  approchent  de  plus  près.  La  conduite 
que  le  Roi  eut  pour  lors,  les  offres  qu'il  fit  faire  pour 
avoir  la  paix,  sont  des  preuves  du  désir  qu'il  avoit  de 
remédier  aux  maux  que  ses  peuples  souffroient,  et 
l'on  sait  que  ce  ne  fut  que  l'impossibilité  dans  laquelle 

1.  Achille  m  de  Harlay,  premier  président  du  parlement  de 
Paris,  qui  a  été  l'objet  de  si  vives  attaques  de  la  part  de  Saint- 
Simon,  s'était  démis  de  sa  place  en  1707.  Il  mourut  le  23  juil- 
let 1712,  âgé  de  soixante-treize  ans. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        277 

il  fut  d'accepter  les  propositions  qui  lui  furent  faites, 
qui  l'obligea  de  continuer  la  guerre*.  Ce  fut  alors  que 
ce  prince,  aussi  grand  dans  l'adversité  que  dans  les 
succès  les  plus  éclatants  et  les  plus  flatteurs  pour  sa 
gloire,  répondit  à  un  de  ses  ministres  (monsieur  de 
Chamillart)  qui  lui  représentoit  que,  s'il  n'acceptoit 
les  conditions  proposées,  l'ennemi  seroit  bientôt  aux 
portes  de  sa  capitale.  «  Eh  bien  !  j'irai  à  la  tête  de  ma 
noblesse,  disputer  les  débris  de  mon  royaume;  je  me 
retrancherai  de  ruisseau  en  ruisseau,  et  de  ville  en 
ville  plutôt  que  de  me  rendre,  et  nous  verrons  ce  qui 
en  arrivera...  » 

Cependant,  à  Paris  et  dans  toute  la  France,  la  misère 
étoit  toujours  excessive.  Tandis  que  le  Roi  faisoit  tous 
ses  efforts  pour  imaginer  les  moyens  d'y  remédier, 
madame  de  Maintenon,  de  son  côté,  n'étoit  occupée 
qu'à  soulager  tous  les  malheureux  qu'elle  connois- 
soit;  son  zèle  la  portoit  jusqu'à  chercher  ceux 
qui  avoient  peine  à  se  faire  connoître.  Elle  fit  des 
biens  infinis  pendant  cette  malheureuse  année.  Je  vais 
dire  tout  ce  que  j'en  sais,  et  j'y  ajouterai  toui  de  suite 
le  récit  de  tout  ce  que  je  lui  ai  vu  faire  pendant  tout 


1.  Durant  toute  l'année  1709  des  négociations  se  poursuivi- 
rent en  effet  à  La  Haye,  où  Louis  XIV  avait  envoyé  d'abord  le 
président  Rouillé  et  ensuite  Torcy  lui-même;  les  exigences 
des  ennemis  de  Louis  XIV  et  en  particulier  l'arrogance  des 
Hollandais  en  empêchèrent  le  succès. 


278        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

le  temps  que  j'ai  eu  l'honneur  de  passer  avec  elle, 
pour  éviter  ou  de  me  répéter  ou  d'oublier  de  dire 
tout  ce  dont  j'ai  été  témoin. 

Ses  aumônes  annuelles  étoient  très  considérables; 
j'en  ai  arrêté  les  comptes  plus  d'une  fois;  ce  qu'elle 
donnoit  par  an,  sur  ses  seuls  revenus,  montoit  à 
bli  000  ou  60  000  livres,  sans  compter  tout  ce  qu'elle 
obtenoit  du  Roi,  des  princes  et  de  tous  les  seigneurs 
de  la  Cour  quand  elle  le  pouvoit.  Vu  le  malheur  des 
temps,  elle  augmenta  cette  année  ses  charités  de  plus 
du  double;  elle  nourrit  un  grand  nombre  de  familles; 
elle  entretint  plusieurs  couvents  de  filles  qui,  sans 
ses  secours,  se  seroient  vues  contraintes  ou  de  mourir 
de  faim  ou  de  sortir  de  leurs  maisons  pour  mendier 
leur  pain  K  II  lui  étoit  arrivé  plusieurs  fois,  quand 
elle  n'avoit  plus  d'argent  à  donner,  de  vendre  quel- 
ques meubles  pour  être  en  état  de  soulager  quelques 
malheureux  avec  qui  elle  venoit  de  faire  connoissance; 
elle  vendit  un  jour  en  pareil  cas  une  bague  de  prix  et 

1.  C'est  une  erreur  très  répandue  de  croire  que,  sous  l'an- 
cien régime,  tous  les  couvents  étaient  riches.  On  voit  qu'il 
y  en  avait  de  fort  pauvres.  Dans  les  temps  de  calamité 
publique,  les  religieuses  qui  les  habitaient  n'échappaient  pas 
à  la  misère  générale  et  se  voyaient  contraintes  pour  vivre 
d'avoir  recours  aux  mêmes  procédés  qu'aujourd'hui.  C'est  ainsi 
que  madame  de  Maintenon  remerciait,  dans  une  lettre  que 
nous  croyons  inédile,  M.  de  Caumartin  de  sa  charité  «  pour 
la  pauvre  maison  de  Moret;  elles  veulent  aussi  une  loterie, 
ajoule-t-elle,  mais  il  n'y  a  pas  moyen  d'en  solliciter  deux  à  la 
fois  ».  (Communiquée  par  les  héritiers  de  Lavallée.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         279 

un  attelage  de  chevaux.  Outre  tout  l'argent  extraordi- 
naire qu'elle  donnoit  cette  année,  elle  faisoit  distri- 
buer aux  pauvres  du  pain,  de  la  soupe,  des  couver- 
tures, des  chemises  et  des  hardes  de  toute  espèce; 
souvent  elle  alloit  elle-même  faire  ces  distributions. 

Celte  même  année  elle  retrancha  une  grande  partie 
des  étrennes  de  ses  domestiques,  en  leur  disant  que 
les  pauvres  en  avoient  besoin.  Elle  prit  un  soin  par- 
ticulier de  seize  pauvres  familles  de  Versailles;  elle 
alloit  les  voir  très  souvent;  quand  quelques-uns 
étoient  malades,  elle  leur  portoit  tout  ce  qui  leur 
étoit  nécessaire,  bouillons,  potages,  remèdes,  linges  \ 
Puis  elle  les  recommandoit  au  curé,  et  toutes  les  fois 
qu'elle  revenoit  de  ces  visites,  elle  me  disoit  :  «  Que 
je  suis  contente!  je  ne  trouve  pas  à  beaucoup  près 
tant  de  plaisir  au  milieu  des  grandeurs  de  la  Cour.  » 

Quelques  pauvres  lui  ayant  dit  en  passant  :  «  Madame 
nous  n'avons  pas  de  quoi  avoir  du  sel  »,  elle  en  fit 
acheter  sur-le-champ  et  le  leur  distribua  elle-même. 

Elle  se  reprochoit  toutes  les  dépenses  qu'elle  fai- 


1.  «'  Elle  (madame  de  Mainlenon)  a  été  dans  six  pauvres 
ménages  de  paysannes,  toutes  plus  mal  les  unes  que  les  autres, 
et  a  donné  aux  uns  de  quoi  avoir  du  blé,  aux  autres  pour 
acheter  du  pain,  pour  habiller  leurs  enfants,  et  pour  payer 
leurs  tailles;  enfin  le  dernier  où  elle  a  été,  elle  a  donné  bien  du 
linge  à  une  pauvre  femme.  >•  Mademoiselle  d'Aumale  à  madame 
du  Pérou,  le  lii  juillet  1708.  {Lettres  historiques  et  édifiantes, 
t.  II,  p.  428.) 


280         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

soit  pour  elle;  elle  attendoit  souvent  à  l'extrémité 
pour  se  donner  une  robe,  en  disant  :  «  Je  pourrois  m'en 
passer  et  j'ôte  cet  argent  aux  pauvres.  »  En  un  mot  il 
est  étonnant  tout  ce  qu'elle  donna  et  tout  le  bien 
qu'elle  fit  dans  le  courant  de  cette  année.  Il  est  vrai 
qu'elle  étoit  extrêmement  charitable,  et  je  puis  dire 
que,  pendant  tout  le  temps  que  j'ai  eu  l'honneur  de 
passer  auprès  d'elle,  connoissant  son  revenu,  comme 
je  le  connoissois,  j'étois  moi-même  surprise  de  toutes 
les  charités  que  je  lui  voyois  faire. 

Toutes  les  fois  qu'elle  faisoit  quelques  voyages  avec 
le  Roi,  elle  faisoit  mettre  de  la  monnoie  dans  son  car- 
rosse pour  distribuer  en  chemin. 

Quand  le  Roi  alloit  à  Fontainebleau,  il  avoit  cou- 
tume aussi  de  faire  mettre  une  centaine  de  louis  dans 
son  carrosse  pour  avoir  de  quoi  donner  pendant  la 
route,  et  comme,  souvent,  en  arrivant,  il  n'avoitpastout 
donné,  madame  de  Maintenon  avoit  grand  soin  de  lui 
demander  ce  qui  lui  restoit.  Il  lui  donnoit,  et  dès 
qu'elle  l'avoit,  elle  me  le  montroit  avec  un  air  de  jubi- 
lation, en  me  disant  :  «  Nous  allons  faire  plaisir  encore 
à  bien  des  pauvres  gens.  »  Elle  faisoit  la  même  chose 
au  retour  de  Fontainebleau. 

Lorsqu'elle  alloit  visiter  les  pauvres,  elle  se  cachoit 
le  plus  qu'elle  pouvoit.  Je  me  souviens  qu'un  jour, 
étant  obligée  de  passer  en  fort  mauvais  chemin  pour 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         281 

gagner  quelque  maison  de  pauvres  gens,  son  carrosse 
fut  sur  le  point  de  verser;  j'eus  grand'peur^  mais 
je  n'en  dis  rien,  et  dès  que  le  moment  du  péril  fut 
passé,  elle  me  dit  que  tout  ce  qui  l'avoit  inquiétée 
dans  ce  moment  c'étoit  que,  s'il  fût  arrivé  un  accident, 
on  n'auroit  pas  pu  s'empêcher  de  la  voir  et  de  la 
reconnoître,  ce  qui  l'auroit  beaucoup  fâchée,  parce 
qu'elle  désiroit  fort  qu'on  ne  sût  pas  que  ce  fût  elle 
qui  étoit  dans  le  carrosse. 

Quand  quelques  raisons  l'empêchoient  d'aller  elle- 
même,  elle  m'envoyoit  souvent  visiter  des  pauvres  ou 
leur  porter  quelque  chose  ;  mais  elle  me  défendoit 
très  expressément  de  donner  le  moindre  soupçon  que 
ce  fut  de  sa  part,  et  elle  me  disoit  avec  chagrin  : 
«  Malgré  toutes  les  précautions  que  je  prends,  je  suis 
assez  malheureuse  pour  que  le  peu  de  bien  que  je 
fais  soit  su  de  tout  le  monde.  » 

Elle  étoit  on  ne  peut  plus  sensible  à  la  misère  des 
pauvres  et  surtout  de  la  pauvre  noblesse".  Je  l'ai  vue 
quelquefois,  après  quelques  récils  de  malheurs,  pleurer 
à  chaudes  larmes.  Si  j'ai  eu  le  bonheur  de  lui  plaire  je 


1,  Mademoiselle  d'Aumale  était  en  effet  fort  poltronne.  Dans 
une  de  ses  lettres,  madame  de  Maintenon  l'appelle  :  un  lièvre.^ 
Elle-même  écrivait  à  mademoiselle  de  la  Jonchapt  :  ■>  ...  J'ai 
bien  crié  ce  malin  en  venant  ici  :  le  chemin  est  elTroyable, 
et  j'ai  cm  cinq  ou  six  fois  être  à  bas.  »  {Lettres  historiques  et 
édifiantes,  t.  II,  p.  234.) 

2.  Parfois  madame  de  Maintenon,  lorsqu'elle  craignait  d'être 


282         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

puis  dire  que  cela  fut  fondé  sur  ce  qu'elle  me  vit  un 
jour  touchée  jusqu'aux  larmes  de  la  ruine  d'un  pauvre 
gentilhomme  qui  avoit  sa  fille  à  Saint-Cyr;  elle  jugea 
par  là  de  la  sensibilité  de  mon  cœur,  et  de  ce  moment  me 
prit  en  affection  ;  elle  me  disoit  souvent  :  «  La  noblesse  * 
devroit  bien  m'aimer,  car  je  l'aime  bien,  et  je  souffre 
extrêmement  de  la  voir  réduite  où  elle  est.  » 

J'ai  vu,  pendant  du  temps,  à  Versailles,  plusieurs 
femmes  de  condition  qui,  n'ayant  rien  du  tout,  y  étoient 
venues  exprès  pour  se  faire  connoître  de  madame  de 
Maintenon  et  tirer  d'elle  quelques  secours.  Leurs  démar- 
ches n'avoient  point  été  inutiles  ;  madame  de  Maintenon 
avoit  été  bientôt  touchée  de  leur  malheureuse  situa- 


rebutée  dans  ses  demandes  charitables,  s'adressait  à  des  inter- 
médiaires qu'elle  croyait  mieux  placés  qu'elle-même  pour 
réussir.  C'est  ainsi  que,  le  30  mai  1714,  elle  écrivait  à  une 
femme  haut  placée  dont  il  ne  nous  est  pas  possible  de  dire  le 
nom,  la  lettre  inédite  étant  sans  suscription  :  <■  Quoi  que 
vous  ne  fassiez  pas  la  dévote,  j'ai  cru  voir  en  bien  des  occasions 
que  vous  êtes  charitable.  C'est  ce  qui  m'oblige  à  vous  présenter 
cette  occasion  icy  qui  me  paroit  Ijien  pitoyable.  Voyez  donc,  je 
vous  en  conjure,  si  vous  pouvez  démesler  parl'êvèque,  par  cet 
abbé  de  la  Pause  et  par  les  trésoriers  de  la  marine,  la  vérité 
de  ce  qui  est  dans  la  lettre,  et  si  nous  pourrions  faire  cette 
bonne  œuvre.  Vous  pouvez,  madame,  vous  servir  de  mon  nom 
auprès  ces  messieurs,  mais  pour  vous,  qui  n'êtes  pas  née  dans 
les  subalternes,  vous  aimez  peut-être  mieux  aller  tout  droit  à 
M.  de  Pontchartrain  qu'aux  trésoriers  de  la  marine;  Je  crain- 
drois  pourtant  que  vous  ne  le  trouvassiez  pas  trop  bien  dis- 
posé pour  moi;  il  me  semble  qu'il  me  fait  froid,  mais  tout  est 
bien  entre  vos  mains...  »  (Communiquée  par  les  héritiers  de 
Lavallée.) 

1.  La  Beaumelle,  dans  ses  Mémoires  (Édit.  de  Maëstricht,  t.  V, 
p.  114),  en  citant  cette  phrase,  a  mis  :  «  le  peuple  ». 


MÉMOIRES   DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         283 

tien,  et  avoil  bientôt  cherché  les  moyens  de  la  sou- 
lager. J'ai  été  témoin  de  l'intérêt  vif  qu'elle  prenoit  à 
de  pauvres  femmes  ;  elle  les  appeloit  en  badinant  ses 
dames  du  palais;  elle  étoit  sans  cesse  occupée  à  ima- 
giner quelle  espèce  de  bien  elle  pourroit  leur  faire; 
elle  prenoit  soin  de  leurs  maris,  de  leurs  enfants; 
elle  alloit  les  voir  très  souvent,  et  leur  portoit  toujours 
quelques  secours;  elle  emmenoit  ces  femmes,  l'une 
après  l'autre,  avec  elle  à  Saint-Cyr  pour  qu'elles 
passassent  quelques  journées  agréables,  et  qu'elles 
fussent  bien  nourries.  Quelquefois  il  y  en  avoit  qu'elle 
alloit  voir,  sans  qu'elles  sussent  que  c'étoit  elle; 
quand  cela  arrivoit,  elle  étoit  enchantée;  elle  me 
chargeoit  à  Versailles  de  les  faire  manger  de  temps 
en  temps  chez  elle,  ainsi  que  de  les  aller  voir  et 
de  les  consoler,  quand  elle  ne  pouvoit  pas  y  aller 
elle-môme\.. 

Elle  a  fondé  plusieurs  écoles  dans  beaucoup  de 
villages;  elle  en  a  établi  deux  à  Avon,  village  près  de 

1.  Mademoiselle  d'Aumale  continua  après  la  mort  de  madame 
de  Mainlenon  son  ministère  charitable.  Le  6  décembre  1719,  la 
duchesse  de  Ventadour,  gouvernante  de  Louis  XV,  lui  écrivait: 
"  Je  suis  si  accablée  de  misérables  de  tous  côtés,  et  le  Missls- 
sipi  ne  m'ayant  pas  mise  à  mon  aise,  que  je  ne  peux  vous 
envoyer  que  cinquante  francs  pour  la  personne  que  vous  me 
recommandez;  j'en  suis  bien  honteuse,  mais  je  me  trouve 
ruinée  par  les  rentes  que  l'on  ôte.  .le  souhaiterois  que  ce  qu'on 
vous  a  donné  ou  remboursé  eût  été  là,  car  personne  ne  vous 
souhaite  plus  de  bonheur.  Mademoiselle,  que  votre  très  obéis- 
sante servante.  •■  (Communiquée  par  les  héritiers  de  Lavallée.) 


284        MÉMOIRES   DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Fontainebleau,  une  pour  les  garçons  et  une  pour  les 
filles;  j'ai  été  témoin  de  la  façon  dont  elle  s'y  prit 
pour  venir  à  bout  de  cet  établissement.  Voici  comment 
elle  se  gouverna  dans  celte  occasion.  Avant  de  rien 
arranger,  elle  demanda  à  monsieur  le  Curé  son  appro- 
bation, lequel  la  lui  donna  sans  peine;  après  quoi, 
entre  les  femmes  les  plus  raisonnables  du  village, 
elle  en  choisit  un  certain  nombre,  dans  lequel  nombre 
elle  fit  élire,  à  la  pluralité  des  voix,  une  supérieure  de 
l'école  ou  de  la  Charité,  une  trésorière  des  pauvres, 
et  une  garde-meuble;  elle  donna  elle-même  sa  voix 
pour  cette  élection;  elle  choisit  ensuite  un  maître 
d'école  pour  les  garçons  '.  Quand  tous  ces  choix  furent 
faits,  elle  vint  elle-même  apprendre  au  maître  et  à  la 
maîtresse  d'école  comment  il  falloit  qu'ils  fissent  le 
catéchisme.  Pour  commencer  cette  Charité,  elle  donna 
un  petit  fonds  au  curé,  et  à  la  garde-meuble  des  lits, 
des  draps,  des  robes  d'enfants,  des  layettes. 

Quand  ce  petit  établissement  eut  commencé  à  pren- 
dre forme,  madame  de  Maintenon,  toutes  les  fois  que  la 
Cour  étoità  Fontainebleau,  alloit  très  souvent  à  Avon  -, 

1.  Ce  maître  d'école  s'appelait  Mathurin  Ilocli.  Madame  de 
Maintenon  eut  même  quelques  désagréments  avec  lui  :  «  Il  ne 
peut,  disait-elle  assez  plaisamment,  s'accoutumer  à  mon  igno- 
rance, ni  moi  à  son  savoir.  »  {Lettres  historiques  et  édifiantes, 
t.  II,  p.  273.) 

2.  Mademoiselle  d'Aumale  trouvait  même  que  madame  de 
Maintenon  y  allait  trop  souvent.  Le  9  juillet  1708  elle  écrivait 
à  madame  du  Pérou  :  <■  ...  Madame  continue  toujours  sa  vie 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         285 

et  quand  elle  ne  pouvoil  y  aller  elle-même,  elle  m'y 
envoyoit  pour  voir  ses  pauvres,  et  lui  en  dire  des  nou- 
velles. Quand  elle  pouvoit  se  dérober  une  matinée,  elle 
y  alloit  elle-même  faire  le  catéchisme;  je  l'y  ai  vue 
plusieurs  fois  deux  heures  de  suite  sans  se  lasser,  et 
quand  elle  en  sortoit,  elle  me  disoit  :  «  Il  me  semble  qu'il 
n'y  a  qu'un  moment  que  j'y  suis.  »  Pour  encourager  les 
petites  filles  à  bien  répondre,  elle  donnoit  de  l'argent 
à  celles  qui  apprenoient  le  mieux;  dans  le  nombre 
elle  en  choisit  six  des  plus  habiles  qu'elle  nommoit  ses 
filles  ;  elle  en  prit  un  soin  encore  plus  particulier,  et 
après  les  avoir  bien  instruites,  elle  les  envoyoit  ins- 
truire les  autres';  elle  en  fit  de  même  pour  l'école 
des  garçons  ;  souvent  même,  après  avoir  bien  expliqué 
le  catéchisme  à  ses  six  favorites,  elle  leur  disoit  de 

d'apôtre  :  elle  catéchise  où  elle  peut;  elle  fut  encore  l'autre  jour 
dans  une  école  de  petits  garçons,  et  retourna  à  Avon  dans  celle 
des  niles.  Je  crains  bien  que  ce  dernier  endroit  ne  le  dispute 
avec  Saint-Cyr.  Je  suis  bien  aise,  ma  mère,  de  vous  donner  avis 
pour  que  vous  y  mettiez  ordre,  car  l'école  d'Avon  est  bien  au 
cœur  de  Madame.  »  {Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  241.) 
1...  Madame  se  porte  bien;  elle  a  été  à  la  messe  à  sept  heures 
et  demie,  à  neuf  heures  à  l'école  d'Avon  jusqu'à  près  de 
midi;  elle  a  passé  tout  ce  temps-là  à  faire  le  catéchisme  avec 
une  patience  admirable,  ne  se  rebutant  point  du  peu  de  com- 
préhension de  ces  petites  paysannes  qui  lui  faisoient  dire  plus 
de  vingt  fois  la  même  chose,  et  qui,  après  tout,  ne  disoient 
mot.  Il  y  en  a  quatre  que  madame  affectionne,  à  qui  elle 
parle  en  général  en  particulier,  pour  que,  dans  son  absence, 
elles  puissent  instruire  les  autres;  les  pièces  de  dix  sous  sont 
toujours  distribuées  après  le  catéchisme.  »  (Mademoiselle  d'Au- 
male  à  madame  du  Pérou,  le  11  juillet  1708.  Lettres  historiques 
et  édifiantes,  t.  II,  p.  246.) 


286         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

venir  encore  la  trouver  à  Fontainebleau,  afin  que,  si 
elle  pouvoit  avoir  un  moment,  elle  l'employât  à  les 
instruire.  Elle  ne  vouloit  pas  que  Ton  maltraitât  les 
écoliers  et  écolières  s'ils  n'apprenoient  pas  bien, 
disant  que  ces  gens-là  n'avoient  pas  naturellement 
beaucoup  de  facilité,  et  que  c'étoit  une  injustice  de  leur 
demander  autant  qu'à  d'autres;  elle  leur  montroit  avec 
une  patience  excessive,  et  jamais  je  ne  l'ai  vue  en 
gronder,  ni  en  rebuter  aucun. 

Quand  elle  étoit  dans  l'école,  et  qu'elle  y  faisoit  le 
catéchisme,  elle  se  laissoit  entourer  de  tous  ces  enfants 
qui,  dans  les  commencements  surtout,  étoient  la  plu- 
part malpropres,  fort  dégoûtants  et  très  souvent  pleins 
de  poux;  je  l'ai  vue  plusieurs  fois  être  obligée  de 
changer  de  tout,  en  sortant  d'avec  eux.  Pour  moi,  je 
n'y  manquois  pas  toutes  les  fois  que  j'en  revenois.  Il 
m'est  arrivé  même  plus  d'une  fois  d'en  rapporter  des 
poux;  et  après  m'ètre  rhabillée  je  le  disois  à  madame 
de  Maintenon  qui  m'en  faisoit  son  compliment  en  riant. 
Cependant,  pour  éviter  ces  inconvénients,  par  la  suite 
elle  les  fit  tous  raser. 

De  même  qu'elle  avoit  choisi  six  filles  dans  l'école 
des  filles,  elle  choisit  aussi  six  garçons  dans  celle 
des  garçons  qu'elle  instruisit  elle-même  afin  qu'ils 
pussent  aider  le  maître  d'école. 

Quand  elle  vit  que  cet  établissement  prenoit  forme, 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         287 

et  qu'il  réussissoit,  alors  elle  fit  habiller  les  garçons  et 
les  filles  pour  l'hiver  ;  elle  ajouta  aux  habits  qu'elle 
leur  donna  un  peu  d'argent  qu'elle  remit  entre  les 
mains  du  curé,  le  chargeant  de  le  distribuer  à  propos; 
elle  faisoit  toujours,  quand  elle  le  pouvoit,  passer  ses 
charités  par  les  mains  du  curé,  afin  de  soutenir  son 
autorité,  et  cela  dans  toutes  les  paroisses  qu'elle  assis- 
toit. 

Quand  quelque  incommodité  ou  quelque  affaire  l'em- 
pêchoient  d'aller  visiter  son  école,  elle  m'y  envoyoit, 
et  je  faisois  le  catéchisme  aux  filles  et  aux  garçons, 
ce  que  j'ai  fait  toutes  les  fois  qu'elle  n'a  pu  le  faire 
elle-même;  mais  il  falloit  qu'elle  eût  de  bien  bonnes 
raisons  pour  s'en  dispenser.  Quand  quelqu'un  de  la 
Cour  lui  parloit  de  son  école  et  de  ses  pauvres,  elle 
répondoit  :  «  J'aime  tout  à  fait  leurs  maisons;  elles  me 
paroissent nettes;  il  n'y  sent  point  mauvais;  d'ailleurs 
la  conversation  de  ces  g'ens-là  est  délicieuse.  Avec  peu 
de  chose  on  les  soulage  et  on  les  ravit;  cela  ne  vaut-il 
pas  mieux,  ajoula-t-elle,  que  de  perdre  son  temps 
avec  toutes  ces  bonnes  dames  de  la  Cour.  »  Madame 
de  Maintenon  ne  bornoit  point  ses  visites  à  des  pauvres 
à  Avon;  elle  alloil  souvent  dans  les  villages  des  envi- 
rons, et,  partout,  elle  instruisoit  et  faisoit  l'aumône; 
comme  elle  me  menoit  dans  tous  ces  endroits  avec 
elle,   ou  qu'elle  m'y  envoyoit  quand  elle  ne  pouvoit 


288         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

pas  y  aller,  j'étois  si  connue  dans  tous  les  villages 
que,  quand  je  passois  en  carrosse,  dans  tous  les  champs 
j'entendois  des  troupes  de  petits  garçons  et  de  petites 
filles  qui  crioient  de  toutes  leurs  forces  :  «  Bonjour, 
mademoiselle  d'Aumale.  » 

L'école  d'Avon  étoit  composée  d'une  cinquantaine 
de  petits  garçons  et  h  peu  près  autant  de  petites 
liUes.  Dans  ce  nombre  de  garçons  et  de  filles,  madame 
de  Maintenon  avoit  pris  six  garçons  et  six  filles  qu'elle 
instruisoit  elle-même,  et  qu'elle  faisoit  venir  chez  elle 
les  jours  qu'elle  ne  pouvoit  y  aller.  J'avois  aussi 
trois  garçons  et  deux  filles  que  j'instruisois,  et  sou- 
vent il  arrivoit  que  madame  de  Maintenon  me  chargeoit 
des  siens,  les  jours  où  elle  ne  pouvoit  s'en  occuper. 
Outre  ces  écoles,  madame  de  Maintenon  avoit  établi  à 
Avon  une  Charité  pour  les  pauvres  malades,  et  elle  y 
envoyoit  souvent  des  secours,  tant  en  argent  qu'en 
couvertures,  habits,  etc.  Elle  aimoit  passionnément  à 
causer  avec  ces  pauvres  gens,  et  les  metloit  si  fort  à 
l'aise  que,  sans  jamais  manquer  au  respect  et  à  la 
reconnoissance  qu'ils  lui  dévoient,  ils  s'entretenoient 
avec  elle  aussi  librement  et  aussi  bonnement  qu'avec 
leurs  égaux.  Une  pauvre  femme,  qu'elle  avoit  été  voir 
dans  une  grande  maladie,  étant  venue  pour  la  remer- 
cier, lui  dit  :  «  Ah!  Madame,  que  j'ai  de  pardons  à 
vous  demander  !  car  vous  avez  fait  bien  des  humilités 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE   d'AUMALE.         289 

envers  moi  quand  vous  m'êtes  venue  voir  pendant 
que  j'étois  malade.  »  Et  la  fille  qui  étoit  avec  sa  mère 
dit  à  madame  de  Maintenon  :  «  Je  suis  bien  fâchée, 
madame,  de  n'avoir  pu  vous  montrer  ma  vache,  cette 
vache  que  vous  m'avez  donnée  il  y  a  un  an;  elle  est 
si  jolie;  c'est  la  plus  aimable  vache  du  monde.  — 
Je  voudrois  bien  aussi  l'avoir  vue,  lui  dit  bonnement 
madame  de  Maintenon  ;  a-t-elle  bien  du  lait?  Mais  com- 
ment vit  votre  mari?  On  dit  qu'il  est  ivrogne.  — 
Non,  dit  la  jeune  femme;  il  ne  s'est  enivré  qu'une 
fois,  et  je  n'appelle  pas  cela  être  ivrogne.  —  Non, 
dit  madame  de  Maintenon,  mais  il  ne  travaille  point. 
—  Cela  est  vrai,  répondit-elle,  et  j'ai  bien  de  la  peine 
à  gagner  assez  pour  moi  et  pour  mes  enfants;  mais 
c'est  son  seul  défaut,  il  faut  bien  prendre  patience.  — 
Dites-lui,  ajouta  madame  de  Maintenon,  qu'à  chaque 
aune  de  toile  qu'il  fera,  je  lui  donnerai  quelque  chose 
au-delà  du  prix  qu'on  lui  paye.  »  Telle  étoit  la  façon 
dont  elle  s'entretenoit  avec  les  pauvres  gens;  elle 
alloit  elle-même  visiter  les  malades,  et  leur  donnoit 
souvent  de  sa  main  un  bouillon  ou  autre  chose  ;  elle 
s'informoitdes  vieillards,  et,  quand  on  lui  en  montroit 
hors  d'état  de  travailler,  elle  les  faisoit  secourir  de 
façon  qu'ils  ne  manqueroient  de  rien.  Au  moindre 
petit  besoin,  ces  pauvres  gens  venoient  la  trouver  chez 
elle,  et  la  porte  leur  étoit  toujours  ouverte,  et,  pen- 

T.   II.  19 


290         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

dant  son  séjour  à  Fontainebleau,  je  voyois  très  sou- 
vent sortir  de  son  appartement  tantôt  un  prince  du 
sang,  tantôt  un  pauvre  homme,  un  maréchal  de  France, 
une  vieille  femme,  un  archevêque,  de  petits  garçons, 
et  il  arrivoit  très  ordinairement  qu'on  lui  annoncoit 
monsieur  le  duc  du  Maine  et  le  bonhomme  Navier,  ou 
quelque  autre  en  même  temps.  En  un  mot,  ils  venoient 
si  librement  lui  rendre  visite  au  château  qu'elle  fut 
contrainte  de  leur  dire  de  ne  plus  venir  qu'à  sa  maison 
de  la  ville.  Quand  on  lui  annoncoit  quelque  pauvre, 
fût-elle  en  train  d'écrire  une  lettre  pressante,  elle 
quittoit  à  l'instant  pour  le  recevoir  et  l'écouler.  Le 
jour  que  la  Cour  quittoit  Fontainebleau,  les  pauvres 
d'Avon  assiégeoient  le  château,  et  il  en  parvenoit  un 
grand  nombre  jusque  dans  l'antichambre  de  madame 
de  Main  tenon  où  ils  se  trouvoient  pêle-mêle  avec  les 
princes,  les  cardinaux  et  les  grands  seigneurs*.  Elle 
y  ajoutoit  la  bonté  à  la  charité.  Je  me  souviens  que 
quelques-unes  des  principales  paysannes  d'Avon  lui 
dirent  un  jour  qu'elles  désireroient  beaucoup  de  faire 


1.  11  en  était  de  même  à  Versailles.  «  On  l'atlendolt,  dit 
Saint-Simon,  à  Versailles  à  sortir  de  chez  elle  ou  à  y  rentrer, 
quand  on  avoit  un  mot  à  lui  dire  :  gens  de  peu,  et  même 
pauvres  gens,  et  personnes  considérables.  On  n'avoit  là  qu'un 
instant  et  c'étoit  à  qui  le  saisiroit...  Les  matinées  qu'elle  com- 
mençoit  de  fort  l)onne  heure  étoient  remplies  par  des  audiences 
obscures  de  charité  et  de  gouvernement  spirituel,  très  rare- 
ment par  quelques  généraux  d'armée.  »  {Saint-Simon,  Edit. 
Chéruel  de  1857,  t.  XIII,  p.  35.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         291 

une  fois  bonne  chère;  elle  leur  dit  qu'elle  y  penseroit; 
effectivement  elle  les  fit  venir  un  jour  chez  elle  au 
nombre  de  sept  ou  huit  et  leur  fit  donner  un  fort  beau 
dîner,  ce  qui  lui  fit  grand  plaisir... 

Le  public  me  blâmera  peut-être  d'interrompre  si 
longtemps  le  fil  de  l'histoire,  mais  comme  mon  but  en 
écrivant  étoit  principalement  de  dire  tout  ce  que  je 
savois  de  la  vie  de  madame  dcMaintenon,  j'ai  dit  les 
choses  à  mesure  que  je  m'en  suis  souvenue.  J'ai  fait  un 
long  détail  des  charités  qu'elle  faisoit.  Si  ces  récits  on^ 
ennuyé  mes  lecteurs,  j'en  suis  fâchée,  mais  dans  la 
crainte  que  plusieurs  traits  qui  la  regardent  person- 
nellement et  que  ma  mémoire  me  fournit  encore  ne 
m'échappent,  au  risque  de  causer  encore  un  peu 
d'ennui,  je  vais  continuer  à  dire  ce  que  je  sais  des 
biens  qu'elle  faisoit  et  de  la  vie  qu'elle  menoit. 

Dans  les  temps  d'affliction,  elle  n'oublioit  jamais 
de  faire  des  bonnes  œuvres  à  l'ordinaire,  et  je  me 
souviens  à  merveille  que  souvent,  soit  lorsqu'on  avoit 
fait  quelques  pertes  considérables  à  la  guerre,  soit 
lorsqu'on  perdoit  quelque  prince  dont  la  mort  affli- 
geoit  tout  le  monde,  elle  me  disoit  :  «  Quoique  nous 
soyons  bien  affligés,  il  ne  faut  pas  pour  cela  oublier 
les  pauvres;  notre  douleur  ne  doit  pas  nous  empêcher 
de  les  soulager  dans  leurs  besoins;  donnons-leur  le 
plus  que  nous  pouvons.  » 


292        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Elle  se  reprochoit  toutes  les  dépenses  qu'elle  fai- 
soit,  quand  ce  n'étoitpas  la  charité  qui  les  gouvernoit. 
Elle  étoit,  par  exemple,  obligée  souvent  de  jouer  à 
cause  de  madame  la  duchesse  de  Bourgogne  et  du  monde 
qui  venoit  chez  elle;  mais  quand  elle  perdoit,  elle 
regrettoit  fort  l'argent  qu'il  lui  en  coûtoit,  et  elle  me 
disoit  :  «  Mon  Dieu,  que  ce  qu'on  perd  au  jeu  est  un 
argent  mal  employé!  Combien  de  pauvres  à  qui  j'au- 
rois  fait  plaisir  si  je  leur  avois  donné  cette  somme!  » 
Réflexion  bien  simple,  mais  en  même  temps  bien 
rare!  car  combien  de  gens,  dans  le  siècle  où  nous 
vivons,  soit  parce  que  le  jeu  les  amuse,  soit  par  esprit 
de  société,  motif  qui  apparemment  prévaut  chez  eux 
au  devoir  commun  à  chaque  membre  de  cette  même 
société  de  faire  l'aumône,  se  mettent  dans  l'impossi- 
bilité de  la  faire,  et  ne  réfléchissent  pas  une  seule 
fois  qu'ils  feroient  bien  des  heureux  avec  l'argent 
qu'ils  perdent. 

Quoiqu'elle  fût  obligée  de  jouer  assez  gros  jeu,  elle 
jouoit  si  peu  malheureusement  que  ses  plus  grosses 
pertes  n'alloient  pas  à  plus  de  quatre  à  cinq  cents 
francs  par  an.  Souvent  même  elle  les  regagnoit,  et  dès 
qu'elle  les  avoit  regagnés,  elle  mettoit  cet  argent  de 
côté  pour  les  pauvres.  Elle  avoit  quelquefois  des 
veines  de  bonheur,  et  alors  elle  se  faisoit  un  plaisir 
d'entretenir  quelqu'un  de  son  gain. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        293 

Je  l'ai  vue  souvent  se  plaindre  d'une  robe  ou  quel- 
que autre  chose  dont  elle  avoit  besoin,  et  quand  elle 
l'avoit  achetée,  elle  me  disoit  :  «  Je  suis  toujours 
fâchée  de  me  donner  ce  bien-être,  pendant  que  tant 
de  gens  manquent  du  nécessaire,  mais  je  me  donne- 
rois  un  ridicule,  et  cela  ne  seroit  pas  bien'.  »  Les 
voyages  de  Marly  ne  lui  plaisoient  pas  comme  ceux  de 
Fontainebleau,  parce  qu'elle  ne  trouvoit  pas  le  moyen 
d'y  faire  les  mêmes  biens-. 

Elle  portoit  si  loin  son  scrupule  sur  les  dépenses 
inutiles  qu'elle  alla  même  jusqu'à  m'en  rendre  un  peu 
la  victime.  Elle  avoit  commencé  à  me  faire  apprendre 
à  jouer  du  clavecin.  Gomme  je  savois  très  bien  la 
musique,  j'apprenois  assez  facilement,  et  j'avois  lieu 
d'espérer  qu'en  continuant  à  prendre  des  leçons  régu- 
lièrement, j'en  saurois  jouer  un  jour  assez  passable- 
ment. L'année  1709  arrivée,  comme  l'argent  devenoit 
fort  rare,  et  que  le  nombre  des  pauvres  augmentoit 
tous  les  jours,  elle  me  dit  :  «  Il  faut  tînir  votre  clavecin  ; 


1.  Saint-Simon  lui-même  convient  que  madame  de  Maintenon 
s'habillait  avec  goût  :  «  Toujours  très  bien  mise,  noblement, 
proprement,  de  lion  goût,  mais  très  modestement  et  plus 
vieillement  que  son  âge.  Depuis  qu'elle  ne  parut  plus  en 
public,  on  ne  voyoil  que  coilTes  et  écharpe  noire,  quand  par 
hasard  on  l'apercevoit.  -  (Saint-Simon,  Édit.  Ghéruel  de  1857, 
t.  XIII,  p.  38.) 

2.  En  1706,  madame  de  Maintenon  écrivait  de  Marly  :  «...  Je 
me  porte  fort  bien,  et  j'ai  grand  regret  du  temps  que  je  donne 
ici...  »  {Lettres  sui-  l'éducation,  p.  266.) 


294         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

j'ai  scrupule  de  mettre  de  l'argent  à  cela  pendant  que 
les  pauvres  manquent  de  tout.  »  Je  fus  fort  fâchée 
qu'elle  m'ôtàt  mon  maître,  mais  en  même  temps  je 
l'admirois  dans  sa  façon  de  penser,  et  qui  ne  l'eut 
admirée  s'il  eût  été  à  portée  de  voir  comme  moi 
qu'elle  n'étoit  occupée  que  de  bonnes  œuvres,  et  que 
tout  ce  qui  ne  pouvoit  pas  faire  du  bien  à  quelqu'un, 
elle  le  regardoit  comme  inutile... 

Pendant  trenle-huit  ans  elle  a  soutenu  les  bénédic- 
tines de  Moret;  elle  en  a  de  plus  secouru  beaucoup 
d'autres  à  qui  elle  donnoit  des  pensions,  et  quand  il 
y  avoit  dans  les  couvents  où  elle  envoyoit  de  l'argent 
quelques  religieuses  qui  avoient  été  élevées  à  Sainl- 
Cyr,  elle  avoit  soin  de  mander  au  couvent  que  l'ar- 
gent qu'elle  envoyoit  éloit  en  partie  pour  suppléer 
aux  pensions  de  celles-là,  ne  voulant  pas  que  les 
demoiselles  de  Saint-Cyr  fussent  à  charge  nulle  part, 
voulant  au  contraire  qu'elles  fussent  considérées  par- 
tout où  elles  éloient. 

Soit  dans  le  temps  des  étrennes,  soit  dans  d'autres 
occasions,  il  étoit  d'usage,  ainsi  qu'il  est  encore  à  la 
Cour  et  parmi  tous  les  gens  d'un  certain  monde,  de  se 
faire  réciproquement  quelques  présents.  Elle  en  rece- 
voit  quelquefois  soit  du  Roi,  soit  des  princes,  ou  de 
quelques  seigneurs  de  la  Cour.  Quand  ces  présents 
étoient  quelque  chose  dont  elle  pouvoit  se  servir  pour 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D"aUMALE.         295 

les  pauvres  elle  en  étoit  fort  aise;  mais  comme  elle 
n'avoit  besoin  de  rien  pour  elle,  elle  se  soucioit  fort 
peu  qu'on  lui  donnât  des  bijoux  ou  quelque  autre 
chose  pareille... 

Elle  joignoil  à  toutes  les  aumônes  qu'elle  faisoit 
une  discrétion  et  une  humilité  qui  montrent  qu'elle 
faisoit  le  bien  simplement  pour  le  plaisir  de  le  faire. 
Quand,  par  exemple,  elle  envoyoit  de  Targent  à  quel- 
qu'un, surtout  à  de  pauvres  noblesses,  c'étoit  tou- 
jours à  condition  qu'on  ne  la  remercierolt  pas;  sou- 
vent même  elle  ne  vouloit  pas  qu'on  la  nommât.  «  Je 
suis,  me  disoil-elle,  honteuse  du  peu  que  je  fais,  et  au 
désespoir  de  voir  ces  gens-là  avoir  besoin.  »  En  un 
mot,  elle  aimoit  à  donner  et  donnoit  généralement 
tout  ce  qu'elle  pouvoit  donner... 

Aux  heures  où  elle  ne  recevoit  personne  chez  elle,  si 
on  lui  annonçoit  quelqu'un  dans  le  besoin,  elle  le  faisoit 
entrer-.  J'ai  été  témoin  qu'un  jour,  ayant  beaucoup 
d'affaires,  et  prête  à  partir  pour  un  voyage,  elle  refusa 
sa  porte  à  tout  le  monde;  mais  une  paysanne  avec  sa 
fille  ayant  demandé  à  la  voir  et  à  lui  parler,  elle  les  tit 
entrer,  s'entretint  avec  elles  quelque  temps,  et  leur  dit 
en  les  quittant  :  «  Votre  visite  m'a  fait  plus  de  plaisir  que 
celle  des  gens  de  la  Cour  que  je  vais  retrouver...  » 

Comme  elle  a  toujours  beaucoup  aimé  les  enfants, 
elle  en  a  presque  toujours  eu  avec  elle,  qu'elle  faisoit 


296         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

élever.  Mademoiselle  de  Penchrech  a  été  élevée  chez 
elle  dès  l'âge  de  trois  ans;  elle  en  prit  toujours  soin 
comme  de  sa  tille,  et  la  maria  à  monsieur  d'Auxy. 

Outre  le  goût  qu'elle  avoit  pour  les  enfants,  on  peut 
dire  qu'elle  avoit  un  talent  tout  particulier  pour  l'édu- 
cation, et  que  presque  toutes  les  personnes  qu'elle 
s'est  donné  la  peine  d'élever  ont  également  bien 
réussi  du  côté  de  la  religion  et  du  côté  du  monde. 
Mademoiselle  d'Aubigné,  sa  nièce,  qu'elle  aimoit  ten- 
drement, qu'elle  avoit  prise  toute  jeune  et  élevée 
auprès  d'elle  en  fut  un  bel  exemple'.  Devenue 
duchesse  de  Noailles,  après  avoir  brillé  plusieurs 
années  à  la  Cour,  elle  s'est  retirée  pour  mener  une  vie 
vraiment  chrétienne,  et  cela  dans  un  âge  où  elle  pou- 
voit  jouir  encore  longtemps  des  agréments  de  la  Cour 
et  de  la  place  qu'elle  y  occupoit... 

Tous  les  jours  entre  six  et  sept  heures,  madame 


1.  Madame  de  Maintenon  ne  laissait  pas  que  d'être  assez 
sévère,  à  l'occasion,  pour  cette  nièce  dont  elle  avait  entrepris 
l'éducation.  «  Je  ne  suis  pas  fâchée  contre  vous,  ma  chère  nièce, 
écrivait-elle  à  mademoiselle  d'Aubigné,  alors  que  celle-ci  était 
encore  à  Saint-Cyr,  mais  je  suis  affligée  de  vous  voir  si  mal 
répondre  a  votre  éducation.  On  admire  combien  vous  êtes  ins- 
truite, et  ce  que  les  hommes  admirent  sera  votre  condamna- 
tion devant  Dieu.  Vous  savez  l'Évangile  par  cœur,  et  vous  ne 
vous  conduisez  point  par  ses  maximes;  c'est  de  quoi  vous  ren- 
drez un  terrible  compte  si  vous  ne  changez.  J'espère  que  vous 
vous  examinerez  devant  Dieu,  et  que,  pour  lui  plaire,  v^ous 
deviendrez  humble  et  sincère.  Regardez-vous  comme  la  dernière 
de  toutes  les  demoiselles  avec  qui  vous  êtes...  »  [Lettres  stir 
l'éducation,  p.  73.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         297 

de  Mainlenon  alloit  à  la  messe  d'abord,  reveiioit 
ensuite  chez  elle,  où,  après  avoir  fait  sa  toilette  et 
quelques  bonnes  lectures,  elle  passoit  le  reste  de  sa 
matinée  à  travailler. 

Pendant  qu'elle  travailloit,  je  lui  faisois  ordinaire- 
ment la  lecture  dans  quelques  livres  d'histoire.  Je  me 
souviens  que,  lui  lisant  un  jour  la  vie  du  chevalier 
Bayard,  quand  j'en  fus  à  l'endroit  où  il  se  fait  dire  sa 
bonne  aventure',  et  où  on  lui  prédit  qu'il  sera  aussi 
élevé  en  estime  et  en  considération  de  son  prince 
qu'il  est  possible  pour  un  mortel,  mais  que  pour  les 
biens  temporels  il  sera  toujours  dans  la  médiocrité, 
madame  de  Maintenon  me  dit  :  «  Il  me  ressemble.  » 

Ayant  lu  devant  elle  les  Mémoires  du  cardinal  de 
Retz,  elle  me  fit  remarquer  les  portraits  qu'il  fait,  à 
la  fin  de  son  ouvrage,  de  quelques  notables  de  ce 
temps-là,  et  me  dit  :  «  Vous  voyez  par  la  lecture  de  ces 
portraits,  qui  vous  a  sûrement  intéressée,  combien  il 


1.  Madame  de  Maintenon  s'était  fait  dire  également  la  bonne 
aventure  alors  qu'elle  était  encore  madame  Scarron,  par  un 
nommé  Barbé,  architecte  suivant  les  uns,  simple  maçon  suivant 
les  autres,  qui  se  mêlait  d'astrologie.  Il  aurait  prédit  à  madame 
de  Maintenon  son  élévation  future,  mais  en  ajoutant  que  cette 
élévation  prendrait  fin  peu  de  temps  après  sa  mort  à  lui. 
Madame  de  Maintenon  l'aurait  fait,  suivant  Segrais,  rechercher 
plus  tard,  «  et  aurait  été  un  peu  alarmée,  ajoute  Segrais,  quand 
elle  apprit  qu'il  étoit  mort;  mais  un  nombre  d'années  s'est 
déjà  écoulé  depuis  qu'il  n'est  plus,  et  madame  de  Maintenon  se 
porte  bien  dans  l'état  de  splendeur  où  elle  est  ».  {Œuvres  de 
Segrais,  Paris,  1755,  t.  II,  p.  9.) 


298         MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

est  utile,  dans  la  conversation  même,  soit  qu'on  veuille 
faire  quelque  portrait,  soit  qu'on  veuille  faire  le  récit 
de  quelque  histoire,  de  savoir  narrer  avec  simplicité, 
clarté  et  avec  précision,  «  et  sur-le-champ,  pour  me 
donner  une  idée  de  la  façon  dont  il  falloit  raconter, 
elle  me  fit,  de  mémoire,  les  portraits  suivants  que 
j'écrivis  pour  ne  les  point  oublier \..  » 

Pour  en  revenir  au  règlement  de  vie  de  madame 
de  Maintenon,  lorsqu'elle  avoit  dîné,  elle  se  remettoit 
assez  promptement  à  travailler,  et,  ordinairement,  pen- 
dant ce  temps-là,  elle  se  faisoit  encore  lire  quelques 
livres  d'histoire  jusques  vers  les  cinq  heures.  Alors 
elle  faisoit  une  lecture  de  piété,  ou,  lorsque  ses  yeux 
étoient  trop  las,  elle  se  la  faisoit  faire  par  quelqu'un 
jusqu'à  ce  que  le  Roi  vînt  chez  elle.  Il  y  venoit  régu- 
lièrement tous  les  jours  sur  les  cinq  heures  et  demie 
ou  six  heures  du  soir,  quelquefois  plus  tôt  ou  plus 
tard,  suivant  que  sa  promenade  ou  ses  conseils  finis- 
soient,  et  il  y  demeuroit  jus(|u'à  dix  heures,  ({ui  éloit 
l'heure  de  son  souper.  Le  Roi,  dans  les  dernières 
années  de  sa  vie,  dînoit  chez  madame  de  Maintenon 
deux  fois  la  semaine  avec  quelques  dames.  Les  jours 
qu'il  prenoit  médecine  ou  ([u'il  se  faisoit  saigner, 
madame  de  Maintenon  alloit  chez  lui  ;  les  princes  et 


1.  Ces  portraits  ayant  été  publiés  par  nous,  t.  I,  p.  190,  nous 
ne  croyons  pas  devoir  les  reproduire  ici. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         299 

princesses  y  alloicnt  aussi  ces  jours-là.  Quand  on  étoit 
à  Versailles,  le  Roi  n'alloit  pas  chez  madame  de 
Maintenon  le  matin,  pour  ne  pas  interrompre  sa 
journée,  et  lui  laisser  la  liberté  d'aller  à  Saint-Cyr  les 
jours  quelle  vouloit.  A  Marly  et  à  Trianon,  où  il  n'y 
avoit  pas  de  conseils,  il  alloit  chez  elle  le  matin  après 
sa  messe  jusqu'à  son  dîner,  et  souvent  se  promenoil 
avec  elle.  A  Fontainebleau  il  y  venoit  aussi  presque 
tous  les  matins,  après  la  messe,  avant  d'entrer  au 
conseil,  et  tous  les  jours,  après  dîner,  quand  il  n'y 
avoit  pas  de  conseils... 

On  a  vu,  par  ce  que  j'ai  dit  ci-devant,  un  extrait 
des  charités  que  faisoit  madame  de  Maintenon  ainsi 
que  le  zèle  et  le  plaisir  avec  lequel  elle  s'y  prêtoit.  Il 
est  aisé  de  juger  qu'avec  un  goût  si  décidé  pour  le 
bien  elle  étoit  sans  doute  toute  occupée  de  sa  religion 
et  de  ce  qui  pouvoit  plaire  à  Dieu;  aussi  peut-on  dire 
avec  .vérité  que,  malgré  ce  degré  de  grandeur  où  la 
Providence  l'avoit  placée,  elle  donnoit  l'exemple  de 
la  piété  la  plus  parfaite  et  la  plus  éclairée.  Elle  appro- 
choit  souvent  des  sacrements;  elle  alloit  tous  les 
jours  passer  un  certain  temps  dans  l'église;  elle  y  res- 
toit  quelquefois  deux  heures  et  demie  de  suite,  sans 
avoir  eu  Tidée  d'en  sortir.  Je  me  suis  vue  souvent 
obligée  de  l'avertir  qu'il  étoit  l'heure  de  retourner 
chez  elle,  soit  pour  y  recevoir  le  Roi,  soit  pour  se 


300         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

rendre  à  quelque  autre  devoir  de  société;  car  quoi 
qu'elle  fut  extrêmement  pieuse,  elle  savoit  si  bien 
allier  toutes  les  convenances  de  son  état  et  de  sa 
place  avec  sa  dévotion  qu'il  eut  été  impossible  de  lui 
trouver  le  moindre  blâme  à  sa  conduite.  Si  elle  étoit 
avec  le  Roi,  elle  n'étoit  occupée  que  du  soin  de 
l'amuser  et  d'écarter  tout  ce  qui  auroit  pu,  tant  soit 
peu,  lui  déplaire.  Avec  les  seigneurs  et  dames  de  la 
Cour,  elle  y  prenoit  un  ton  de  décence  et  de  modestie 
qui  la  faisoit  admirer  et  respecter;  avec  les  dames  de 
sa  société,  elle  étoit  la  plus  aimable  et  la  plus  enjouée 
de  la  compagnie  :  en  un  mot  elle  se  faisoit  toute  à  tous, 
et,  malgré  cela,  elle  ne  parloit  jamais  mal  de  per- 
sonne, ne  faisoit  pas  la  moindre  plaisanterie  qui  pût 
choquer,  et  elle  savoit  si  bien  en  imposer  que  jamais 
personne  n'osoit  tenir  devant  elle  le  moindre  mauvais 
propos. 

Elle  ajoutoit  à  toutes  ces  bonnes  qualités  un  éloi- 
gnement  décidé  pour  toute  espèce  de  mollesse.  On 
lui  portoit  un  carreau  à  l'église  suivant  l'usage,  mais 
elle  ne  s'en  servoit  jamais  pendant  la  messe,  à  moins 
qu'elle  ne  fût  malade  :  elle  se  privoit  d'ailleurs  très 
souvent  de  beaucoup  d'aisances  et  de  petites  commo- 
dités, en  disant  que  cela  ne  lui  étoit  point  nécessaire. 

Lorsque  la  France  avoit  essuyé  quel({ue  perte 
considérable  ou   ({uebiue  grand  malheur,  elle  avoit 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        301 

toujours  recours  à  la  prière,  et  employoit  tous  les 
moments  qu'elle  avait  de  libres  à  aller  à  la  chapelle 
prier  Dieu  dans  la  petite  tribune  que  le  Roi  avoit 
fait  arranger  pour  elle. 

Elle  soutenoit  la  constance  du  Roi  dans  ses 
malheurs  ;  elle  prenoit  sur  elle  une  partie  de  sa  dou- 
leur, elle  lui  répétoit  souvent  ces  belles  paroles  de 
Saint- Augustin  :  «  Si  nous  savions  ce  que  Dieu  sait, 
nous  voudrions  tout  ce  qu'il  veut...  Dans  tout  ce  que 
nous  voyons,  ajoutoit-elle,  nous  ne  voyons  pas  si 
évidemment  le  bien  qui  doit  résulter  de  ce  qui  se  passe  ; 
mais  nous  devons  croire  qu'il  y  en  a  de  grands  dans 
les  desseins  de  Dieu,  puisque  rien  ne  se  fait  sans  son 
ordre  et  sans  sa  permission,  et  qu'il  est  vrai  qu'en 
tout  il  fait  bien  toutes  choses  '.  » 

1.  Le  goût  public  a  tellement  changé  en  matière  d'histoire 
que  les  passages  où  mademoiselle  d'Aumale  entre  dans  des 
détails  sur  la  vie  intime  de  madame  de  Maintenon  et  sur  ses 
rapports  avec  le  Roi  sont  ceux  qui  excitent  le  plus  la  verve  et 
les  dédains  de  l'abbé  Garrigues  de  Froment.  Ce  passage  en  par- 
ticulier lui  inspire  des  notes  marginales  dans  le  genre  des  sui- 
vantes. «  De  deux  choses  l'une  :  ou  c'est  un  panégyrique  à  la 
Capucine  qu'on  veut  faire  de  madame  de  Maintenon,  et  alors 
la  narration  est  infiniment  trop  interrompue;  ou  ce  sont  des 
mémoires  raisonnables,  et  dès  lors  tout  ce  fatras-là  devient 
puéril...  >'  Et  dans  un  autre  endroit  :  '■  C'est  dégoûtant  à  force 
d'être  dépourvu  d'intérêt;  c'est  puéril,  étant  tant  et  tant  de 
fois  répété  qu'en  conscience  les  demoiselles  (de  Saint-Cyr) 
bâilleront  comme  tous  les  autres  lecteurs.  »  Il  nous  semble  au 
contraire  que  le  témoignage  direct  d'une  femme  qui  a  vécu 
dans  l'intimité  de  madame  de  Maintenon  et  de  Louis  XIV  fait 
l'intérêt  principal  de  ces  Méinoires. 


MORT  DE  LA  DUCHESSE 
ET  DU  DUC  DE  BOURGOGNE 


Après  un  récit  succinct  des  derniers  événements 
militaires  qui  marqiièrent  la  guerre  de  la  Succession 
d'Espagne,  et  des  négociations  entamées  en  vue 
d'arriver  à  la  conclusion  de  la  paix,  le  manuscrit  en 
arrive  aux  deux  morts  tragiques  qui  attristèrent 
Vannée  171 ''2. 

Comme  Louis  XIV  touchoit  au  moment  de  jouir 
d'une  paix  qu'il  avoit  si  longtemps  désirée  pour  sa 
tranquillité  personnelle  et  plus  encore  pour  le  bonheur 
de  ses  sujets,  il  essuya  le  plus  grand  des  malheurs  et 
le  chagrin  le  plus  sensible  par  la  perte  de  madame  la 
dauphine  Marie-Adélaïde  de  Savoie,  ci-devant  du- 
chesse de  Bourgogne,  qui  mourut  à  Versailles,  le 
12  février,  dans  la  vingt-sixième  année  de  son  âge. 
Monsieur  le  Dauphin  son  mari  ne  lui  survécut  que  de 
six  jours,  et  mourut  à  Marly  le  18  du  même  mois;  le 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'. VU  M  A  LE.         303 

duc  de  Bretagne  \  l'aîné  des  deux  princes  leurs  enfants, 
mourut  à  Versailles  le  huitième  du  mois  suivant,  et 
dans  le  même  temps,  le  duc  d'Anjou  (Louis  XV)  -  fut 
aussi  très  dangereusement  malade. 

On  peut  juger  de  la  douleur  que  le  Roi  ressentit  de 
tous  ces  tristes  événements  par  la  tendresse  qu'il 
avoit  pour  tous  ses  enfants.  11  ne  fallut  pas  moins 
effectivement  que  toute  sa  religion  et  sa  parfaite  rési- 
gnation aux  ordres  de  la  Providence  pour  l'aider  à 
soutenir  des  malheurs  aussi  sensibles.  Madame  de 
Maintenon,  pénétrée  de  la  plus  vive  douleur,  ne  con- 
tribua pas  peu,  par  ses  propos  aussi  édifiants  que  per- 
suasifs, à  aider  le  Roi  à  porter  le  poids  d'une  douleur 
aussi  juste  qu'excessive.  Ce  fut  quelques  jours  après 
toutes  ces  perles  que,  s'entretenant  de  ses  malheurs 
avec  le  maréchal  de  Villars  ^,  il  lui  dit  :  «  Dieu  m'afflige, 
monsieur  le  maréchal  ;  je  l'ai  bien  mérité  ;  mais  j'espère 
que  puisqu'il  me  punit  en  cette  vie,  il  me  pardonnera 
dans  l'autre.  » 


1.  Louis  de  France,  duc  de  Bretagne,  né  à  Versailles  le  8  jan- 
vier n07,  mort  à  Versailles  le  8  mars  1712.  Il  était  le  second 
enfant  de  la  duchesse  de  Bourgogne.  Elle  avait  eu,  le  24  juin  1704, 
un  fils  qui  mourut  le  13  avril  1705  sans  avoir  été  nommé. 

2.  Louis  de  France,  duc  d'Anjou,  puis  duc  de  Bourgogne,  né 
à  Versailles  le  15  février  1710,  porta  le  titre  de  Dauphin  depuis 
la  mort  de  son  frère  (S  mars  1712)  jusqu'à  son  avènement  au 
trône  (1"  septembre  1715). 

3.  Louis-Hector  duc  de  Villars,  né  en  1659,  maréchal  de  France 
en  1702,  mort  en  1734. 


304         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Toutes  ces  morts  si  précipitées  et  si  inattendues 
firent  un  effet  surprenant  sur  tous  les  esprits.  Outre 
l'affliction  générale  qu'elles  causèrent,  elles  firent 
naître  des  idées  et  des  soupçons  auxquels  la  charité 
nous  défend  d'ajouter  foi  \  Cependant,  comme  j'ai  été 
presque  témoin  de  toutes  ces  morts  et  qu'elles  ont 
fait  l'édification  de  toute  la  Cour,  je  ne  puis  me  refuser 
d'en  dire  ici  les  particularités  qui  m'ont  frappée;  après 
quoi  je  reviendrai  aux  affaires  de  la  guerre. 

Madame  la  Dauphine  tomba  malade  le  6 février-,  et 


1.  Ces  soupçons  cependant  existèrent  dans  l'esprit  du  Roi 
comme  dans  l'esprit  des  particuliers.  Après  la  mort  de  mon- 
sieur le  Dauphin,  duc  de  Bourgogne,  le  Roi  voulut  visiter  sa 
cassette.  Or  une  preuve  qu"il  avoit  alors  des  soupçons  sur  la 
mort  de  ce  prince  c'est  que,  m'ayant  fait  venir  seule  dans  une 
chambre  avec  madame  de  Main  tenon  et  lui,  il  me  chargea 
d'ouvrir  celte  cassette  et  d'en  tirer  les  papiers  l'un  après 
l'autre,  et  de  les  lui  donner  après  les  avoir  tous  présentés  au 
feu.  Sans  en  savoir  la  raison,  je  fis  ce  qu'il  exigeoit;  je  pris 
tous  les  papiers  l'un  après  l'autre,  je  les  passois  au  feu,  et  je  les 
remettois  ensuite.  Je  sus  après  que  cette  précaution  n'avoit 
été  prise  que  dans  la  crainte  qu'il  n'y  eut  du  poison  dans 
cette  cassette.  Je  n'ai  pas  fait  d'autres  informations  depuis.  Je 
sais  que  le  public  a  tenu  beaucoup  de  propos  à  ce  sujet;  il  ne 
me  convient  pas  de  chercher  à  en  démêler  le  vrai  ou  le  faux. 
[Note  du  ?)ianuscrit.) 

2.  Tout  ce  passage  semblait  peu  intéressant  à  l'abbé  Garri- 
gues. «  Il  est  contre  toutes  les  règles,  dit-il  dans  une  de  ses  notes, 
et  ce  n'est  qu'à  mon  cœur  défendant  que  je  vais  rédiger  ce 
qui  suit.  On  ne  dit  rien  du  mari  ou  de  l'homme  qui  intéresse- 
roit  le  plus  l'État,  qu'on  estimoit  déjà  à  son  âge  comme  un  fort 
grand  prince,  et  on  va  beaucoup  insister  sur  les  détails  des 
derniers  moments  d'une  femme  que  personne  n'aima  jamais,  et 
qu'on  n'aimera  pas  davantage  dans  mille  ans.  Madame  de 
Maintenon  y  étoit;  voilà  l'histoire  et  voilà  de  quoi  tout  décré- 
diter :  n'importe,  puisqu'on  le  veut.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         305 

dès  le  lendemain  elle  dit  à  quelqu'une  de  ses  dames  : 
«  J'ai  dans  l'esprit  que  la  paix  se  fera,  et  que  je 
mourrai  sans  la  voir^  »  La  nuit  du  8  au  9  la  fièvre 
redoubla,  ainsi  que  la  douleur  de  tête  qui  devint  des 
plus  violentes.  En  conséquence,  on  la  saigna  deux  fois 
sans  beaucoup  de  succès.  Dès  lors  sa  maladie  fut 
regardée  comme  très  dangereuse.  Madame  de  Main- 
tenon,  qui  ne  la  quitta  point  depuis  le  premier  moment 
de  sa  maladie,  lui  proposa  de  se  confesser;  la  Prin- 
cesse y  consentit  sans  répugnance.  Le  Père  de  la  Rue, 
jésuite  -,  son  confesseur,  lui  offrit  d'en  voir  quelque  autre 
que  lui,  ce  qu'elle  accepta.  Elle  demanda  un  récollet 
qu'elle  connoissoit^;  on  l'alla  chercher;  pendant  ce 
temps-là,  elle  pria  madame  de  Maintenon  de  l'aider  à 
se  disposer,  parce  qu'elle  étoit  fort  accablée.  Le 
récollet  arrivé,  elle  se  confessa  avec  toute  l'exactitude 

1.  Ce  propos  que  mademoiselle  d'Aumale  prête  à  la  duchesse 
de  Bourgogne,  ainsi  que  quelques  autres  qu'on  trouvera  plus 
loin,  est  également  rapporté  par  La  Beaumelle  (Edit.  de  Maès- 
tricht,  t.  V,  p.  176)  qui  ajoute  en  note  :  «  Tout  ce  récit  est  tiré 
des  papiers  de  madame  de  Maintenon  .»  11  est  probable  que 
parmi  les  papiers  qui  lui  ont  été  en  effet  communiqués  par  les 
dames  de  Sainl-Gyr  se  trouvait  ce  cahier  de  mademoiselle 
d'Aumale,  dont  il  se  sera  servi. 

2.  Charles  de  la  Rue,  né  à  Paris  le  2  août  1643,  entra  dans  la 
société  de  Jésus  en  1659,  il  devint  en  1705  confesseur  de  la 
duchesse  de  Bourgogne  et,  en  1712,  du  duc  de  Berry  ;  il  mourut 
au  collège  Louis-le-Grand  le  27  mai  1725.  La  duchesse  de  Bour- 
gogne avait  eu  avant  le  Père  de  la  Rue  plusieurs  confesseurs, 
entre  autres  le  Père  le  Comte,  le  Père  Paumier,  le  Père  Gravé. 
Elle  aimait  assez  à  en  changer. 

3.  Ce  récollet  s'appelait  le  Père  Noël. 

T.  II.  20 


306         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

et  la  religion  imaginables;  après  quoi,  se  reprochant 
de  s'être  adressée  à  un  autre  confesseur  que  le  sien, 
elle  dit  à  madame  de  Maintenon  :  «  N'ai-je  pas  mal  fait, 
ma  tante,  d'avoir  pris  un  autre  confesseur  que  le 
mien?  —  Non!  lui  répondit-elle,  cela  est  très  permis, 
et  il  faut  une  grande  liberté  de  conscience.  »  On  lui 
donna  l'émétique  le  10,  qui  la  soulagea  pour  bien 
peu  de  temps.  La  nuit  du  10  au  11  fut  très  mauvaise; 
la  princesse  fut  très  agitée,  et  depuis  ce  moment-là 
le  mal  ne  fit  qu'augmenter  continuellement,  sans 
qu'on  y  pût  trouver  aucun  remède.  Le  11  on  exposa 
le  très  Saint  Sacrement  à  Versailles;  à  Paris  on 
découvrit  la  châsse  de  sainte  Geneviève,  et  partout 
l'on  fit  des  prières  pour  la  précieuse  conservation  de 
cette  princesse. 

Le  même  jour,  on  proposa  à  madame  la  Dauphine 
de  recevoir  le  Saint  Viatique  ;  elle  y  acquiesça  sans 
peine.  Sur  les  onze  heures  du  malin,  on  alla  prendre 
le  Saint  Sacrement  à  la  chapelle;  le  Roi  l'accompagna 
fondant  en  larmes;  madame  la  Dauphine  communia 
avec  une  piélé  et  une  dévotion  sans  exemple;  elle 
reçut  aussi  l'Extrême-Onction,  après  quoi  elle  passa 
quelque  temps  en  silence,  puis  elle  dit  à  madame  de 
Maintenon  :  <(  Ma  tante,  je  me  sens  toute  autre;  il 
me  semble  que  je  suis  toute  changée.  —  C'est,  lui 
dit  madame  de  Maintenon,  que  vous  vous  êtes  appro- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        307 

chée  de  Dieu,  et  qu'il  vous   coûsole  présentement. 
—  Je  n'ai  de  douleur,  dit  la  Princesse,  que  d'avoir 
offensé   Dieu.  —  Cette  douleur,  reprit  madame  de 
Maintenon,  suffit  pour  obtenir  le  pardon  de  vos  péchés, 
pourvu  que  vous  y  joigniez  une  ferme  résolution  de  ne 
les  plus  commettre  si  Dieu  vous  rend  la  santé.  — 
Oui,  dit  la  Princesse,  mais  je  crains  de  ne  pas  faire 
assez  pénitence,  si  j'en  reviens.  »  A  quoi  elle  ajouta  : 
«  Je  n'ai,  ma  tante,  qu'une  seule  inquiétude,  c'est 
sur  mes  dettes.  »   Madame  de   Maintenon  lui   dit  : 
«  Vous  avez  eu  jus({u'ici  tant  de  confiance  en  moi; 
n'auriez-vous  pas  celle  de  me  les  confier.  —  Mon- 
sieur le  Dauphin  les  sait,  reprit-elle;  je  voudrois  le 
voir.  —  Cela  n'est  pas  possible,  lui  dit  madame  de 
Mainlenon,  parce  que  vous  avez  la  rougeole,  mais 
dites-les-moi;  je   vous  promets,   si  vous  guérissez, 
qu'il  n'en  sera  jamais  question.  »  Alors  madame  la 
Dauphine  fit  apporter  sa  cassette  qu'elle  ouvrit  elle- 
même,  et  toucha  quelques  papiers  pour  chercher  ceux 
qui  regardoient  ses  dettes;  mais  les  forces  lui  man- 
quant, elle  la  referma  aussitôt,  et  la  fit  mettre  au 
pied  de  son  lit.  Elle  demanda  encore  à  voir  monsieur 
le   Dauphin,  en  disant  qu'il  savoit  ses   dettes,  mais 
comme  le  Roi  avoit  expressément  défendu  à  ce  prince 
d'  entrer  dans  sa  chambre,  de  peur  du  mauvais  air, 
madame  de  Maintenon  tâcha  de  détourner  madame 


308         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

la  Daiiphine  du  désir  qu'elle  avait  de  le  voir,  et  elle 
jui  dit  :  «  Si  monsieur  le  Dauphin  sait  vos  dettes, 
madame,  vous  devez  être  tranquille  et  bien  persuadée 
que  son  amitié  pour  vous  l'engagera  à  les  acquitter  au 
plus  tôt  »,  ce  qui  parut  calmer  la  Princesse.  Elle  étoit 
toute  occupée  de  Dieu  et  de  son  salut;  elle  demanda 
plusieurs  fois  dans  cette  même  journée  le  prêtre  à  qui 
elle  s'étoit  confessée  afin  qu'il  lui  parlât  de  Dieu;  elle 
recommanda  qu'on  priât  pour  elle,  qu'on  eût  soin  de 
ses  dettes,  et  qu'on  récompensât  ses  domestiques  qui 
l'avoient  si  bien  servie.  Quand  elle  n'avoit  pas  son 
confesseur  dans  sa  chambre,  madame  deMaintenon  lui 
parloit  souvent  ;  la  Princesse  répondoit  à  tout,  et  entroit 
dans  tous  les  sentiments  de  piété  qu'elle  vouloit  lui 
inspirer,  mais  s'étant  aperçue  que  madame  de  Main  tenon 
pleuroit  beaucoup,  elle  lui  dit  :  «  Oh  ma  tante!  vous 
m'attendrissez.  »  Elle  demanda  plusieurs  de  ses  dames 
pour  leur  dire  adieu,  surtout  madame  la  duchesse  de 
Guiche,  à  qui  elle  dit  :  «  Ma  belle  duchesse,  je  vas 
mourir.  —  Non,  non,  lui  répondit  la  duchesse,  Dieu 
vous  rendra  aux  prières  de  monsieur  le  Dauphin.  — 
Et  moi,  dit  la  Princesse,  je  pense  le  contraire,  et  que, 
parce  qu'il  est  agréable  à  Dieu,  il  lui  enverra  cette 
affliction.  »  Après  cela,  elle  dit  à  quelques  autres  per- 
sonnes qui  étoient  auprès  de  son  lit  :  «  Aujourd'hui 
princesse,  et  demain  rien.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'ATJMALE.        309 

Les  médecins,  voyant  que  la  maladie  alloit  toujours 
en  augmentant,  risquèrent  encore  une  saignée  du  pied 
qui  ne  donna  aucun  soulagement,  et  n'empêcha  point 
que  la  nuit  du  11  au  12  ne  fût  des  plus  mauvaises. 

Le  Roi  ne  passoit  presque  pas  d'heure  de  la  journée 
sans  être  dans  la  chambre  de  madame  la  Dauphine; 
quoi  qu'elle  le  vît  très  souvent  auprès  d'elle,  elle  ne  lui 
disoit  rien.  Quelqu'un  lui  demanda  pourquoi  elle  ne 
disoit  rien  au  Roi;  elle  répondit  :  «  Je  crains  de 
m'altendrir.  » 

Jusque-là  cette  princesse  avoit  pris  tout  ce  qu'on 
lui  avoit  présenté  avec  toute  la  complaisance  et  la 
douceur  imaginable.  Elle  entra  en  agonie  et  perdit 
connoissance  le  12,  vers  les  six  heures  du  soir. 
Madame  de  Maintenon,  malgré  la  sensibilité  et  la  dou- 
leur que  lui  causoit  son  état,  ne  l'avoit  pas  quittée  un 
instant  jusqu'à  ce  moment;  alors  elle  sortit  de  sa 
chambre  pour  assister  au  salut  qu'on  alloit  chanter 
pour  la  Princesse.  Pendant  ce  temps-là,  un  seigneur 
apporta  une  poudre  qu'on  disoit  être  admirable. 
Comme  toutétoit  désespéré,  les  médecins  dirent  qu'on 
pouvoit  risquer  de  lui  faire  prendre  ;  effectivement 
cette  poudre  la  ranima,  et  lui  rendit  la  connoissance. 
Elle  en  eut  assez  pour  dire  :  «  Ah  !  que  cela  est  amer!  » 
Madame  de  Maintenon,  à  qui  on  avoit  été  dire  que  la 
connoissance  étoit  revenue,  arriva  à  l'instant;  on  dit  à 


310        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

madame  la  Daiiphine  :  «  Voilà  madame  de  Maintenon; 
la  connoissez-vous?  —  Oui»,  répondit  elle.  Madame 
de  Maintenon  lui  dit  :  «  Madame,  vous  allez  à  Dieu.  » 
La  Princesse  répondit  :  «  Oui,  ma  lante.  »  Ce  furent 
ses  dernières  paroles.  Madame  de  Maintenon  voyant 
qu'elle  ne  pouvoit  plus  lui  être  utile,  l'embrassa  pour 
la  dernière  fois,  et  se  retira  pour  pleurer  avec  plus  de 
liberté  cette  charmante  princesse  qu'elle  avoit  élevée 
avec  tant  de  soin,  et  qu'elle  aimoit  avec  une  tendresse 
extrême.  Monseigneur  le  cardinal  de  Noailles  demeura 
auprès  de  madame  la  Dauphine  jusqu'à  ce  qu'elle  fût 
tout  à  fait  morte,  et  il  revint  ensuite  assurer  le  Roi  que 
quoi  qu'elle  ne  parût  pas  avoir  de  connoissance  sur  la 
fin,  elle  en  avoit  donné  des  marques  jusqu'au  dernier 
moment  par  l'air  qu'elle  avoit  et  les  signes  qu'elle  fai- 
soit  quand  on  lui  disoit  quelques  mots  de  Dieu.  Elle 
mourut  le  12,  sur  les  huit  heures  du  soir,  et  le  Roi 
partit  aussitôt  pour  Marly. 

Monsieur  le  Dauphin  avoit  passé  presque  tout  le 
temps  de  la  maladie  de  madame  la  Dauphine  en 
prières.  Lorsqu'on  vint  lui  apprendre  sa  mort,  il  s'écria  : 
«  Domine  salvum  facregem.  »  Un  instant  après,  sur  le 
point  de  monter  en  carrosse  avec  le  Roi,  il  se  trouva 
fort  mal,  ce  qui  l'empêcha  de  partir  pour  lors;  il  alla 
rejoindre  Sa  Majesté  le  lendemain  à  Marly.  Monsieur 
le  Dauphin  avoit  eu  pendant  la  maladie  de  madame  la 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.         311 

Daiiphine  une  petite  fièvre  qu'on  avoit  attribuée  au 
chagrin  et  à  l'inquiétude.  Le  15  février  au  soir,  il  fut 
pris  de  la  rougeole,  mais  comme  la  fièvre  étoit  peu 
considérable,  et  qu'il  ne  paroissoit  aucun  mauvais 
symptôme,  on  ne  jugea  pas  à  propos  de  lui  faire  des 
remèdes,  dans  la  crainte  d'en  avoir  'peut-être  trop  fait 
à  madame  la  Dauphine.  La  journée  du  16  se  passa 
très  bien;  le  17,  le  prince  prit  des  mesures  pour  faire 
ses  dévotions  le  lendemain.  Il  fut  arrêté  qu'on  diroit 
la  messe  à  minuit  dans  sa  chambre;  sur  le  soir  il  lui 
prit  un  petit  frissonnement  qu'il  crut  venir  de  s'être 
remué  dans  son  lit.  Comme  on  ne  trouva  pas  son  pouls 
mauvais,  on  ne  s'en  inquiéta  pas;  le  Roi,  qui  ne  croyoit 
pas  la  maladie  dangereuse,  se  coucha  tranquillement. 
Sur  les  onze  heures  du  soir,  monsieur  le  Dauphin  se 
sentit  fort  mal,  et  demanda  qu'on  lui  donnât  le  Saint 
Viatique.  Toutes  les  personnes  qui  l'environnoieut, 
fort  surprises,  lui  dirent  que  rien  ne  pressoit,  que  dans 
une  heure  on  diroit  la  messe  dans  sa  chambre  où  il 
pourroit  communier.  11  persista  à  demander  qu'on  allât 
quérir  le  Saint  Sacrement  tout  de  suite  à  la  paroisse,  en 
disant  que,  si  l'on  attendoit,  on  n'en  seroit  pas  à  l'offer- 
toire de  la  messe  qu'il  seroit  mort.  Cependant  on 
attendit;  on  ne  savoit  à  quoi  attribuer  ce  discours,  sa 
maladie  ne  paroissant  pas  violente.  Minuit  arrivé,  le 
prêtre  commença  la  messe;  le  prince  l'entendit  avec 


312        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

une  piété  merveilleuse;  il  y  communia  avec  sa  ferveur 
ordinaire,  après  quoi  il  demeura  assez  longtemps  en 
silence  et  dans  une  grande  tranquillité. 

Sur  les  deux  ou  trois  heures  du  matin  il  se  trouva 
dans  une  agitation  violente;  il  demanda  l'Extrême- 
Onction  avec  empressement;  son  confesseur  lui  dit 
qu'il  n'étoit  pas  assez  mal  pour  cela,  mais  il  répon- 
dit :  «  Si  vous  différez,  je  la  recevrai  sans  connois- 
sance.  »  Cependant  on  ne  lui  donna  pas  tout  de  suite, 
Monsieur  le  Dauphin  sentoit  pour  lors  une  très  grande 
chaleur  en  dedans  ;  aussi  disoit-il  souvent  :  «  Je  brûle, 
mais,  ajoutoit-il,  ce  sera  bien  pis  en  purgatoire.  » 

Vers  les  six  heures  du  matin  il  tourna  tout  à  fait  à 

la  mort;  le  transport  lui  prit;  on  lui  donna  pour  lors 

l'Extrême  Onction;  il  la  reçut,  ainsi  qu'il  l'avoit  dit, 

sans  connoissance,  et  il  n'en  eut  plus  un  seul  instant 

jusqu'à  sa  mort. 

Dans  son  transport  il  ne  parloit  que  de  Dieu,  et  un 
moment  avant  de  mourir,  il  prononça  le  nom  de  Jésus 
Christ.  11  mourut  le  18  à  huit  heures  et  demie  du 
matin;  dès  le  même  soir  son  corps  fui  porté  auprès  de 
celui  de  madame  la  Dauphine. 

Ces  deux  morts  furent  bientôt  suivies  de  celle  de 
monsieur  le  duc  de  Bretagne,  leur  fils  aîné.  Huit  jours 
après  la  mort  de  monseigneur  le  Dauphin,  ce  jeune 
prince,  âgé  de  cinq  ans,  eut  un  accès  de  fièvre  accom- 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         313 

pagné  de  grandes  sueurs,  qui  dura  seize  heures  con- 
sécutives; l'accès  passé,  il  n'en  revint  point  d'autres; 
mais  il  ne  se  portoit  pas  bien,  et  souvent,  dans  la 
journée,  il  demandoit  qu'on  le  couchât.  Les  premiers 
jours  de  mars,  la  rougeole  parut.  Monsieur  le  duc 
d'Anjou,  son  frère,  l'eut  en  même  temps'.  Le  Roi 
alors  fit  suppléer  aux  cérémonies  du  baptême  que  ces 
deux  princes  n'avoient  pas  reçu.  L'état  de  monsieur 
le  duc  de  Bretagne  devint  bientôt  dangereux;  la  rou- 
geole ne  sortoit  point,  et  la  fièvre  étoit  des  plus 
ardentes,  accompagnée  d'une  grande  altération.  On 
lui  fit  une  saignée,  quoiqu'on  n'en  prévît  pas  un 
grand  avantage;  le  sang  qu'on  lui  tira  étoit  extrême- 
ment épais. 

Ce  petit  prince  souffroit  beaucoup,  et,  se  sentant 
sans  doute  très  malade,  dit  à  madame  de  Ventadour  '  : 
«  Maman,  le  voyage  de  Saint-Denis  n'est  pas  un  joli 
voyage.  »  11  lui  avoit  dit  aussi  peu  de  jours  avant  sa 
maladie  :  «  Maman,  j'ai  rêvé  cette  nuit  que  j'étois  en 
paradis,  que  j'y  avois  trop  chaud,  mais  que  tous  les 
petits  anges  battoient  des  ailes  autour  de  moi  pour 


1.  Ce  ne  fut  qu'aux  soins  excessifs  de  madame  la  duchesse 
de  Ventadour  que  la  France  fut  redevable  de  sa  conservation. 
{Note  du  manuscrit.) 

2.  Charlotte-Éléonore  de  la  Mothe-lloudancourt  avait  d'abord 
été  nommée  dame  d'honneur  de  Madame;  elle  épousa,  le 
14  mars  1671,  Louis-Charles  de  Lévis,  duc  de  Ventadour,  et 
mourut  le  31  décembre  1744. 


314        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

me  rafraîchir.  «  Cependant  la  fièvre  augmenta  tous 
les  jours;  les  accidents  se  multiplièrent,  et  le  mal 
alla  si  fort  en  empirant  qu'il  mourut  le  7  mars,  à  dix 
heures  du  soir'. 

Le  Roi,  au  milieu  des  malheurs  qu'il  avoit  essuyés 
et  de  ceux  qu'il  essuyoit  encore  tous  les  jours,  n'en 
éprouva  point  de  plus  sensibles  que  la  mort  précipitée 
de  ces  trois  princes;  mais  la  piété  que  madame  de 
Maintenon  avoit  cultivée  dans  son  cœur  le  soutint  au 
milieu  de  tant  de  chagrins.  Sa  foi  l'eût  encore  rendu 
susceptible  de  joie,  si  le  cardinal  de  Noailles  eût  voulu 
alors  se  rendre  aux  sollicitations  qu'on  lui  faisoit  de 
toutes  parts  d'abandonner  le  livre  de  Quesnel  *.  C'est  à 
quoi  madame  de  Maintenon  l'exhortoit,  et  ce  que  le 
Roi  demandoit  de  lui.  Ce  prélat  vint  à  Marly  manjuer 
au  Roi  la  part  qu'il  prenoit  à  sa  douleur.  Ce  prince, 


1.  Voici  en  quels  termes  madame  de  Maintenon  parlait  à  la 
princesse  des  Ursins,  quelques  années  auparavant,  du  jeune 
prince  qui  mourut  si  prématurément  :  <•  ...En  arrivant  hier  au 
soir  de  Marly,  je  trouvai  monsieur  le  duc  de  Bretagne  dans  ma 
chambre,  nullement  beau,  mais  charmant  dans  toutes  ses  ma- 
nières; il  est  grand,  bien  fait,  marche  joliment,  et  a  toutes  les 
marques  d'une  bonne  santé...  »  (Lettre  du  24  mai  1708, 1. 1,  p.  257.) 

2.  Le  Père  Quesnel,  qui  appartenait  à  l'Oratoire,  mais  qui 
s'était  réfugié  en  Belgique  auprès  d'Arnauld,  avait  écrit  en  1694 
un  livre  intitulé  :  Réflexions  morales  sur  le  Souvenu  Testament, 
que  le  cardinal  de  Noailles  avait  approuvé  alors  qu'il  était 
encore  évoque  de  Chàlons.  Ce  livre  avait  été  condamné  par  Clé- 
ment IX  en  1708,  mais  le  cardinal  n'avait  pas  voulu  retirer 
son  approbation.  Né  à  Paris  en  1634,  Quesnel  mourut  en 
Hollande  en  1719. 


I 
I 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         315 

quoique  mécontent  de  lui,  le  reçut  avec  bonté;  il  lui 
dit  même  :  «  Quoi!  ne  voulez-vous  rien  sacritier  pour 
adoucir  ma  douleur?  »  Le  Cardinal  ne  se  tira  d'une 
prière  si  touchante  qu'en  alléguant  sa  conscience. 
Madame  de  Mainlenon  lui  faisoit  des  reproches,  mais 
elle  ne  rompit  cependant  pas  avec  lui;  il  la  voyoit 
quelquefois;  elle  lui  écrivoit  souvent,  et  espéroit  tou- 
jours que  les  conseils  qu'elle  lui  donnoit  leporteroicnt 
enfin  à  la  paix. 

Tous  ces  tristes  événements  firent,  ainsi  que  je  l'ai 
déjà  dit,  une  très  grande  impression  *  sur  tous  les 
esprits  et  sur  tous  les  cœurs.  Madame  la  Dauphine  fut 
extraordinairement  regrettée;  monsieur  le  Dauphin  le 
fut  encore  davantage,  et  par  plus  de  raisons.  Sa  piété, 
son  zèle  pour  la  justice,  son  amour  pour  les  peuples, 
sa  piété,  sa  charité  et  toutes  ses  autres  vertus  le  fai- 
soient  aimer  et  respecter;  il  étoil  le  meilleur  des 
princes;  il  eût  été  le  plus  juste  et  le  plus  grand  des 
Rois.  Il  avoit  tout  le  respect  imaginable  pour  tout  ce 

1.  Le  Roi  et  toute  la  France  furent  plongés  clans  la  plus  vive 
douleur;  la  même  maladie  enleva  ces  trois  princes  en  moins 
de  huit  jours  les  uns  des  autres;  la  même  pompe  funèbre  fut 
pour  tous  les  trois.  Madame  de  Maintenon  fut  plus  particuliè- 
rement affligée  de  la  perte  du  prince  et  de  l'aimable  princesse 
son  élève;  elle  ne  la  quitta  point  durant  sa  maladie;  elle  lui 
inspira  toutes  les  vertus  si  nécessaires  dans  ces  derniers 
moments.  Ceux  de  cette  princesse  parurent  en  effet  remplis 
de  tous  les  sentiments  de  piété  et  de  religion.  Son  mari,  digne 
du  trône  comme  de  l'amour  de  ses  sujets,  mourut  comme  un 
saint.  [Note  du  manuscrU.) 


316        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

qui  avoit  quelque  rapport  à  la  religion.  Il  ne  se  contenta 
pas  de  paroître  chrétien;  les  dernières  années  de  sa  vie 
il  s'étoit  mis  dans  la  grande  dévotion,  et  la  réserve  où 
cette  dévotion  le  faisoit  paroître  en  plusieurs  occasions 
lui  faisoit  essuyer  souvent  beaucoup  de  railleries,  mais 
ne  rabattoit  rien  de  son  exactitude.  Il  a  été  visible  à 
tout  le  monde  que  sa  grande  piété  lui  avoit  changé 
l'humeur,  et  qu'il  étoit  devenu  un  autre  homme.  Il 
n'avoit  jamais  été  d'une  vivacité  trop  forte,  mais 
quand  il  eut  pris  tout  à  fait  le  parti  de  la  dévotion,  il 
porta  si  loin  l'attention  à  réprimer  tout  ce  qu'il  pouvoit 
y  avoir  de  défectueux  dans  ses  actions  ou  dans  ses 
propos  que,  s'il  sentoit  quelque  petite  émotion  de 
colère  ou  d'impatience,  il  quiltoit  tout  d'un  coup  la 
compagnie,  et  sortoit  de  la  chambre  jusqu'à  ce  que  ce 
mouvement  fût  passé.  Il  renonça  au  jeu,  sentant  qu'il 
y  étoit  trop  vif  et  que  c'étoit  par  intérêt  '. 

Sa  dévotion  n'étoit  point  une  dévotion  d'humeur  et 
de  fantaisie;  elle  étoit  droite  et  éclairée.  Il  n'avoit  en 
vue  que  le  bien;  il  ne  parloit  mal  de  personne;  il 


1.  Il  jouoit  cependant  dans  certaines  occasions,  quand,  par 
exemple,  il  manquoit  un  joueur  à  madame  la  Dauphine,  ou 
quand  cela  lui  paroissoit  nécessaire  pour  amuser  plus  innocem- 
ment la  compagnie;  mais  alors  il  ne  risquoit  que  de  très  petites 
sommes,  ainsi  qu'il  se  l'étoit  imposé.  EfTectivement  j'en  ai  vu 
la  preuve  sur  tous  ses  mémoires  que  je  visitai  devant  le  Roi 
après  sa  mort.  11  y  avoit  des  articles  pour  son  jeu  de  40  sols, 
30  sols,  au  plus  6  livres.  (Note  du  manuscrit.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE   D'aUMALE.         317 

souhaitoit  le  bien  de  tout  le  monde,  et  prenoit  tant 
de  part  à  la  joie  et  à  la  peine  d'autrui  que  madame  la 
Dauphine  ayant  laissé  paroître  un  petit  mouvement 
de  joie  à  la  nouvelle  de  la  mort  de  l'Empereur  \  il  en 
fut  fort  fâché,  et  lui  dit  qu'il  ne  falloit  pas  se  réjouir 
des  maux  de  nos  ennemis  mêmes. 

Il  donnoit  à  toute  la  Cour  l'exemple  de  la  plus  par- 
faite régularité,  soit  par  la  façon  recueillie  avec 
laquelle  il  étoit  à  l'église,  soit  par  son  exactitude  à 
observer  la  loi  du  jeûne  et  de  l'abstinence,  et  tous  les 
autres  préceptes  auxquels  il  ne  lui  arrivoit  jamais  de 
se  soustraire.  11  joignoit  à  toutes  ces  rares  vertus  une 
charité  à  toute  épreuve,  n'avoit  rien  à  lui  quand  il 
savoit  quelqu'un  dans  le  besoin.  Il  donnoit  à  pleines 
mains,  et  se  refusoit  toute  dépense  quand  elle  n'alloit 
pas  à  soulager  quelqu'un.  S'il  avoit  destiné  quelque 
argent  pour  mettre  un  nouveau  meuble  dans  son 
appartement,  souvent  il  en  restoit  au  projet,  et  chan- 
geoit  cette  destination  en  bonne  œuvre.  Quelque 
temps  avant  sa  mort,  il  avoit  destiné  500  livres  pour 
faire  un  bureau  pour  mettre  dans  son  cabinet  ;  mais  il 
apprit  qu'il  y  avoit  un  pauvre  ofticier  qui  avoit 
besoin  de  pareille  somme  pour  pouvoir  se  maintenir 


i.  Joseph  I"  né  en  1G78,  d'abord  roi  des  Romains,  succéda  à 
Léopold  P'  en  1705.  Il  mourut  en  1711.  Sa  mort  rendait  plus 
facile  la  conclusion  de  la  paix. 


318         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

dans  le  service;  il  lui  lit  donner  sur-le-champ  les 
500  livres  qu'il  avoit  en  réserve,  et  décommanda  son 
bureau  '.  Quelque  ajustement  qu'il  ait  eu  envie  de 
faire  dans  son  appartement,  il  en  suspendit  l'exécu- 
tion, en  disant  :  «  11  vaut  mieux  donner  aux  pauvres; 
les  temps  sont  trop  mauvais;  il  faut  attendre  que 
l'argent  soit  moins  rare.  » 

Après  la  mort  de  monseigneur  le  Dauphin  son 
père,  dans  le  partage  que  l'on  fit  entre  le  Roi  d'Es- 
pagne et  lui  de  tout  ce  qui  pouvoit  leur  revenir  en 
bijoux  ou  autres  effets,  il  fit  mettre  dans  le  lot  du  Roi 
d'Espagne  tous  les  bijoux,  cristaux  et  autres  choses 
de  cette  nature,  aimant  mieux  se  réserver  pour  lui 
des  choses  qu'il  pourroit  donner  ou  vendre  pour  en 
faire  de  bonnes  œuvres. 

S'il  étoit  à  la  chasse  et  qu'il  rencontrât  quelqu'un 
qu'il  pût  soupçonner  être  dans  le  besoin,  il  s'arrètoit 
pour  lui  parler,  et  ne  le  quittoit  pas  qu'il  ne  lui  eût 
donné  quelque  soulagement.  Dans  les  bois  de  Trappes, 
il  rencontra  un  jour  le  curé  de  cette  paroisse;  il  le 
questionna  sur  les  pauvres  de  son  village,  lui  parla 
avec  beaucoup  de  bonté,  et  lui  donna  de  l'argent. 

Un  pauvre  gentilhomme  l'aborda  un  jour  au  milieu 


1.  Ce  Irait  du  duc  de  Bourgogne  est  également  rapporté  dans 
Saint-Shnon,  Édit.  Chéruel  de  1857,  t.  X,  p.  100,  et  dans  Proyart, 
Vie  du  Dauphin,  père  de  Louis  XV,  t.  II,  p.  243. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         319 

(l'une  course  de  chasse;  le  Prince  s'arrêta  pour  l'en- 
tendre, lui  donnant  tout  le  temps  dont  il  avoit  besoin 
pour  lui  conter  ses  malheurs;  il  le  consola,  et  lui 
promit  de  faire  ce  qu'il  pourroit  pour  lui. 

Outre  ses  charités  extraordinaires  il  avoit  des  cha- 
rités réglées.  Il  nourrissoit  quatre  cents  pauvres  tous 
les  jours  du  carême  et  de  l'avent,  et,  dans  le  carême, 
il  en  habilloit  quatre  par  semaine.  Il  avoit  dit  au  curé 
de  Versailles  d'avoir  soin  de  l'avertir,  quand  il  con- 
noîtroit  de  vrais  besoins,  afin  qu'il  pût  y  remédier, 
et  que,  s'il  manquoit  de  l'avertir,  il  en  seroit  respon- 
sable. Effectivement  ce  prince  n'a  jamais  manqué  de 
donner  les  sommes  dont  on  avoit  besoin  pour  les 
pauvres  de  Versailles;  souvent  même  il  donnoit  plus 
qu'on  ne  lui  avoit  demandé.  Monsieur  Duchesne,  son 
premier  valet  de  chambre  \  et  en  qui  il  avoit  beau- 
coup de  confiance,  m'a  dit  qu'on  ne  lui  proposoit 
jamais-  une  bonne  œuvre  qu'il  n'y  entrât,  et  qu'il 
suffisoit  pour  cela  qu'il  fût  assuré  d'un  vrai  besoin  et 
d'une  juste  application  ". 

Lorsqu'il    apprenoit   que    quelques   gens    de    sa 


1.  Micliel  Colin,  sieur  du  Chesne  en  Touraine,  d'abord  maître 
d'hôtel  de  la  Dauphine,  fut  nommé,  en  1693,  premier  valet  de 
chambre  du  duc  de  Berry  qui  le  passa  au  duc  de  Bourgogne 
en  1707.  11  succédait  à  Moreau. 

2.  Il  donnoit  tant  et  si  souvent  qu'on  ne  trouva  dans  sa 
cassette  après  sa  mort  que  775  francs  pour  toute  chose.  {Note 
du  manuscrit.) 


320        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

maison  vouloient  se  faire  exempter  de  quelques  taxes, 
ou  de  quelques  autres  droits  à  payer,  il  s'y  opposoit 
et  avertissoit  madame  la  Dauphine  d'en  faire  autant, 
ce  qu'elle  auroit  fait  d'elle-même,  en  disant  que  cette 
somme,  que  ses  gens  ne  payeroient  pas,  retomberoit 
sur  beaucoup  de  gens  qui  étoient  moins  en  état  de 
payer  qu'eux,  et  qu'un  artisan  ou  un  pauvre  vigneron 
n'avoit  pas  besoin  de  surcroît  d'impôts.  Telle  étoit  sa 
façon  de  penser  et  d'agir  dans  toutes  les  occasions;  le 
bien  général  des  peuples  étoit  son  objet,  et  il  préféroit 
toujours  le  bien  public  au  bien  particulier.  Quand 
madame  la  Dauphine  lui  demandoit  de  l'argent  pour 
son  jeu,  il  lui  en  donnoit,  et  lui  disoit  :  «  Je  vous  en 
donne  de  bon  cœur,  mais  je  ne  puis  m'empêcher  de 
vous  représenter  qu'il  seroit  bien  mieux  employé  si 
vous  le  mettiez  à  faire  quelques  charités;  cependant 
il  est  juste  que  vous  vous  amusiez,  et  je  serois  fort 
fâché  de  m'y  opposer.  »  11  étoit  d'une  douceur 
extrême  soit  dans  la  société,  soit  vis-à-vis  de  toutes 
les  personnes  qui  avoient  affaire  à  lui;  mais  il  étoit 
sévère  et  austère  pour  lui-même.  Il  n'étoit  occupé  que 
de  bien  employer  son  temps;  il  prioit,  travailloit, 
lisoit,  et  se  reprochoit  souvent  les  plaisirs  les  plus 
innocents  et  les  plus  permis.  Il  n'alloit  jamais  au 
spectacle  quand  il  pouvoit  faire  autrement;  il  savoit 
combien  ils  étoient  dangereux,  et  il  ne  cachoit  jamais 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE.        321 

son  sentiment  sur  cela  quand  l'occasion  s'en  présen- 
toit.  Quelqu'un  lui  demanda  un  jour  ce  qu'il  feroit 
s'il  étoit  un  jour  le  maître  du  Royaume,  et  s'il  aboli- 
roit  entièrement  les  spectacles.  Il  répondit  qu'alors  il 
examineroit  les  inconvénients  pour  ou  contre*. 

Madame  de  Maintenon  aimoit  tendrement  monsieur 
le  Dauphin,  mais  en  revanche  il  avoit  pour  madame 
de  Maintenon  une  estime,  un  respect,  et  une  consi- 
dération qu'on  ne  peut  exprimer.  Il  savoit  faire  un 
juste  discernement  de  son  caractère  et  de  son  esprit. 
En  parlant  d'elle,  il  disoit  qu'elle  alloit  en  tout  au  vrai 
bien,  qu'on  sentoit  en  elle  une  vérité  qui  ne  se  trou- 
voit  presque  point  ailleurs  :  «  En  un  mot,  disoit-il, 
c'est  une  femme  vraie.  »  Il  étoit  lui-même  si  vrai  que 
madame  de  Maintenon  lui  ayant  un  jour  demandé 
quelque  chose,  il  lui  répondit  autrement  qu'elle  ne  s'y 
attendoit;  sur  quoi  madame  de  Maintenon  lui  dit,  en 
riant,  qu'elle  ne  croyoit  pas  la  réponse  bien  sincère. 
En  effet,  le  lendemain  matin,  monsieur  le  Dauphin 
vint  lui  dire  :  «  Madame,  je  vous  demande  pardon  de 
ne  vous  avoir  pas  dit  hier  la  vérité;  la  chose  n'étoit 
pas  comme  vous  la  croyez;  mais  elle  n'étoit  pas  non 

■1.  C'est  madame  de  Maintenon  elle-même  qui  fit  cette  ques- 
tion au  duc  de  Bourgogne;  il  lui  répondit  :  •■  Je  pèserois  mûre- 
ment le  pour  et  le  contre;  j'examinerois  tous  les  inconvé- 
nients qu'il  peut  y  avoir  de  part  et  d'autre,  et  je  m'en  tiendrois 
au  parti  qui  en  auroit  le  moins.  [Lettres  historiques  et  édifiantes, 
t.  II,  p.  367.) 

T.   II.  21 


322        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

plus  comme  je  vous  la  disois,  et  je  n'ai  pas  dormi  en 
repos,  ayant  ce  détour  à  me  reprocher,  et  surtout  vis- 
à-vis  de  vous,  » 

Tel  étoit  ce  prince  si  regretté  et  si  digne  de  l'être. 
Il  eût  fait  régner  la  justice  et  la  paix;  il  eût  fait  le 
bonheur  des  peuples.  Dieu  nous  l'a  retiré,  mais  nous 
retrouverons  dans  son  fds  tout  ce  que  nous  avons 
regretté  dans  le  père'. 

l.  Nous  avons  quelque  peine  à  croire  qu'au  moment  où 
s'étalait  la  faveur  scandaleuse  de  madame  de  Pompadour  un 
éloge  aussi  complet  de  Louis  XV  se  soit  trouvé  sous  la  plume 
de  celle  que  La  Beaumelle  appelait  :  la  dévote  mademoiselle 
d'Aumale.  Il  nous  parait  probable  que  nous  sommes  ici  en 
présence  d'une  interpolation  qu'en  vue  de  la  publication,  son 
neveu  avait  jugé  prudent  d'ajouter. 


MORT    DE    LOUIS    XIV 


Api'ès  un  court  résumé  des  événements  historiques 
qui  ont  marqué  les  années  1713  en  1714  vient  une 
longue  dissertation  sur  les  troubles  apportés  dans 
C Église  par  l'affaire  de  la  Bulle  Unigenitus  et  sur 
les  démêlés  du  cardinal  de  Noailles  avec  Louis  XIV. 
Cette  dissertation,  assez  peu  attrayante,  se  ten?iine 
ainsi  :  «  Comme  après  la  mort  du  Roi  je  quittai  la 
Cour,  Je  7ie  sus  plus  ni  ne  fus  plus  à  portée  de 
savoir  ce  qui  se  passa  :  ainsi  je  reviens  au  récit  de 
la  mort  du  Roi.  »  C'est  ce  récit  que  nous  publions. 

Il  y  a  plusieurs  ï^écits  contemporains  de  la  mort 
de  Louis  XIV.  Celui  de  Dangeau  {t.  XVI  p.  109 
et  suiv.),  celui  de  Saint-Simon  [Édition  Chéruel 
de  1857 ,  t.  XII,  p.  370  et  suiv.),  qui  est  calqué  en 
grande  j)artie  sur  celui  de  Dangeau;  enfin  celui  du 
Mercure  d'octobre  1715,  qui  a  pour  auteur  Lefèvre 
de  Fontenay,  et  qui  est  semblable  ])our  le  fond  si- 


324        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

non  pour  la  forme  à  celui  de  Dangeau  dont  Lefèvre 
avait  eu  connaissance.  Mais  aucun  des  auteurs  de 
ces  trois  récits  na  assisté  aux  scènes  qu'il  raconte, 
pas  même  Dangeau,  qui  entra  seulement  à  de  rares 
moments  dans  la  chambre  du  mourant.  Il  nen  est 
pas  de  même  de  mademoiselle  d'Aumale,  dont  la 
présence  aux  côtés  de  madame  de  Maintenon  est 
attestée,  comme  nous  f  avons  déjà  dit,  par  Languet 
de  Gergy  (Mémoires  sur  Madame  de  Maintenon, 
p.  460).  Le  récit  de  mademoiselle  d'Aumale  con- 
firme celui  de  Dangeau  ;  mais  il  y  ajoute  certaines 
particularilés  que  sa  présence  assidue  au  chevet  du 
Boi  lui  a  permis  de  connaître.  Vabhé  Garrigues, 
dans  une  de  ces  notes  sarcastiques  dont  nous  avons 
parlé,  dit,  à  un  certain  endroit  :  «  Tout  ceci  et 
ce  qui  suit  est  fait  d'après  un  modèle  envoyé  à 
mademoiselle  d'Aumale  par  quelque  carmélite 
chargée  d'envoyer  à  nos  chères  Sœu7^s  la  vie  et 
tous  les  détails  de  la  mort  de  quelque  révérende 
7nère.  »  Mademoiselle  d'Aumale  insiste  en  effet 
tout  particulièrement  sur  les  marques  de  piété 
données  par  Louis  XIV  à  ses  derniers  moments. 
Bien  que  ce  récit  fasse  en  certains  passages  double 
emploi  avec  celui  qui  se  trouve  dans  le  premier  Mé- 
moire, cependant,  commue  il  est  beaucoup  plusdétaillé, 
nous  avons  cru  devoir  le  reproduire  en  entier. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         325 

Dans  le  courant  de  l'été  de  cette  année  1715  on 
commençoit  à  s'apercevoir  que  la  santé  du  Roi 
n'étoit  pas  aussi  forte  qu'elle  l'avoit  été  jusqu'ici. 
Dans  le  mois  d'août,  plusieurs  personnes  prétendirent 
qu'il  maigrissoit  beaucoup;  d'autres,  l'ayant  examiné, 
furent  obligés  d'en  convenir,  ce  qui  commença  tout  de 
bon  à  faire  craindre  pour  lui.  De  plus,  il  se  plaignoit 
depuis  du  temps  d'une  douleur  à  la  jambe  et  à  la 
cuisse  qu'on  avoit  jusque-là  traitée  de  sciatique.  La 
veille  de  Saint-Louis',  après  son  souper,  il  sentit  ses 
douleurs  augmenter  considérablement.  Comme  on 
voyoit  qu'il  s'affoiblissoit  de  jour  en  jour,  cette 
augmentation  de  douleurs  redoubla  les  inquiétudes. 
Les  chirurgiens  l'examinèrent,  et  reconnurent  qu'il 
avait  la  gangrène  à  la  jambe.  Lui-même,  s'en  étant 
aperçu,  jugea  que  son  mal  alloit  devenir  sérieux;  en 
conséquence,  comme  il  avoit  toute  confiance  en  madame 
de  Maintenon,  il  ordonna,  dès  le  jour  même  que  les 
médecins  eurent  jugé  que  sa  maladie  étoit  dangereuse, 
qu'on  accommodât  une  chambre  tout  près  de  la  sienne, 
pour  qu'elle  pût  plus  aisément  passer  la  nuit  auprès  de 
lui,  quand  elle  voudroil.  J'étois  toujours  avec  madame 
de  Maintenon   dans  sa  chambre,  soit  dans  celle  du 


1.  Ce  jour-là,  24  août,  après  avoir  dîné  en  public,  bien  qu'il 
souffrît  beaucoup,  Louis  XIV  tint  encore  le  Conseil  des  Finances 
et  travailla  avec  le  Chancelier.  Ce  fut  après  le  souper  que  son 
état  s'aggrava  brusquement. 


326         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Roi;  elle  passa  presque  toutes  les  nuits  auprès  de  lui, 
je  les  passois  avec  elle;  elle  alloit  quelquefois  le 
matin  se  coucher  deux  ou  trois  heures,  ainsi  que  moi, 
et  revenoil  passer  le  reste  de  la  journée  auprès  de  lui. 
Ce  fut  elle  qui  pensa  la  première  à  lui  faire  recevoir 
ses  sacrements;  quand  elle  lui  en  eut  parlé,  il  lui  dit 
qu'il  lui  sembloit  qu'il  étoit  encore  de  bonne  heure, 
qu'il  ne  se  sentoit  point  absolument  mal,  mais  qu'au 
reste  c'étoit  une  chose  qui  étoit  toujours  très  bonne 
à  faire.  Dès  ce  moment,  il  s'y  prépara;  elle  l'aida  elle- 
même  à  s'examiner,  en  le  faisant  ressouvenir  de  plu- 
sieurs fautes  qu'elle  lui  avoit  vu  faire,  afin  qu'il  s'en 
humiliât  et  qu'il  en  demandât  pardon  à  Dieu.  Le  Père 
le  Tellier  le  confessa,  et  après  qu'il  l'eut  confessé,  il 
ne  le  quitta  presque  plus. 

Dès  l'instant  qu'il  eut  fini  sa  confession,  il  fit  s'ap- 
procher madame  de  Maintenon  et  lui  dit  :  «  Madame, 
je  suis  un  peu  plus  en  paix;  je  me  suis  confessé  de 
mon  mieux;  mon  confesseur  m'a  dit  qu'il  faut  que 
j'aie  une  grande  confiance  dans  la  miséricorde  de 
Dieu,  vous  me  le  dites  aussi  »,  et  en  pleurant,  il  ajouta 
tout  haut  :  «  Mais  je  ne  me  consolerai  jamais  de 
l'avoir  offensé.  »  Envisageant  la  mort  avec  les  senti- 
ments d'un  vrai  chrétien,  il  reçut  le  Saint  Viatique  de 
la  main  du  cardinal  de  Rohan,  grand  aumônier  de 
France,  ainsi  que  l'Extrême-Onction  qu'on  lui  donna 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         327 

en  même  temps  '.  Pendant  qu'on  lui  administroit  ses 
sacrements,  il  n'étoit  occupé  qu'à  penser  à  Dieu  et  à 
son  salut;  il  prononçoit  des  actes  et  des  prières  par 
cœur,  et  répondoit  lui-même  à  presque  toutes  les 
prières  de  l'Église.  Quand  il  eut  reçu  ses  sacrements, 
on  examina  ses  jambes  de  nouveau,  et  il  fut  décidé 
qu'il  falloit  y  faire  des  incisions  pour  essayer  de 
découvrir  la  source  du  mal.  Celte  opération  fut  des 
plus  vives  et  des  plus  douloureuses,  les  chirurgiens 
étant  obligés  d'enfoncer  jusqu'à  l'os;  il  supporta  néan- 
moins toutes  ces  douleurs  avec  une  fermeté  inconce- 
vable. Ces  incisions  ne  firent  rien  découvrir,  et  tirent 
juger  au  contraire  que  le  sang  étoit  entièrement  gan- 
grené, d'oij  l'on  conclut  que  la  maladie  étoit  incurable. 

Après  cette  opération,  on  dit  au  Roi  en  lui  présen- 
tant des  cordiaux  :  «  On  veut,  Sire,  vous  rappeler  à 
la  vie.  —  La  vie  ou  la  mort,  répondit-il,  tout  ce  qui 
plaira  à  Dieu.  » 

Le  26  août,  qui  n'étoit  que  le  surlendemain  que 

1.  Le  25,  jour  de  la  Sainl-Louis,  qui  était  sa  fête,  Louis  XIV 
voulut  que  les  musiciens  vinssentcomme  de  coutume  luidonner 
une  aubade  à  son  réveil;  il  dîna  encore  en  public,  et  vingt- 
quatre  violons  jouèrent  dans  l'antichambre  pendant  son 
diner.  Mais  son  état  s'étant  aggravé  le  soir,  «  le  Viatique  et  les 
saintes  huiles  lui  furent  apportés,  dit  Dangeau,  un  peu  avant 
huit  heures,  par  le  degré  dérobé  par  lequel  on  entre  dans  les 
cabinets  de  S.  M.,  et  cela  s'est  fait  avec  tant  de  précipitation, 
que  cette  pieuse  et  triste  fonction  devoit  être  faite  avec  plus 
de  décoration  pour  le  moindre  citoyen  ».  {Dangeau,  t.  XVI, 
p.  119.) 


328         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

son  mal  avoit  été  absolument  déclaré  dangereux,  ce 
monarque,  aussi  grand  et  aussi  admirable  dans  le 
triste  état  où  il  se  trouvoit  réduit  que  dans  le  phis 
brillant  éclat  de  son  règne,  jugeant,  tant  sur  les 
propos  des  médecins  que  par  ce  qu'il  voyoit  de  ses 
propres  yeux  qu'il  ne  reviendroit  point  de  cette 
maladie,  et  que  peut-être  il  ne  lui  restoit  que  très  peu 
de  jours  à  vivre,  pensa  tout  de  bon  à  donner  tous  ses 
derniers  ordres,  et  à  faire  toutes  les  dispositions 
nécessaires  après  lui;  le  tout  avec  ce  même  courage, 
cette  même  fermeté  et  cette  même  présence  d'esprit 
qu'on  lui  reconnut  toute  la  vie.  11  fit  venir  monsieur 
le  Chancelier,  travailla  deux  heures  avec  lui  ce  jour- 
là  et  autant  le  jour  suivant';  devant  lui,  il  mit  ordre 


1.  On  sait  que  Louis  XIV  ajouta  à  son  testament,  qui  porte 
la  date  du  2  août  1714,  et  qui  avait  été  déposé  au  Parlement, 
deux  codicilles.  Par  le  premier  de  ces  codicilles,  il  donnait  au 
duc  de  Villeroy,  que  son  testamenlnommaitgouverneur  du  jeune 
Roi,  autorité  sur  les  officiers  et  les  troupes  composant  la  maison 
du  Roi;  par  le  second,  il  nommait  l'abbé  Fleury,  ancien 
évêque  de  Fréjus,  précepteur,  et  le  Père  le  Tellier,  confesseur 
du  jeune  roi.  i.e  premier  de  ces  codicilles  est  daté  du  13  août, 
le  second  du  2o.  11  n'est  donc  pas  exact,  comme  le  dit  Saint- 
Simon,  que  Louis  XIV  ait  dicté  au  chancelier  le  25  août, 
«  madame  de  Maintenon  présente  »  un  codicille  par  lequel  il 
soumettait  toute  la  maison  civile  et  militaire  du  Roi  au  duc  du 
Maine  et,  sous  ses  ordres,  au  maréchal  de  Villeroy.  La  dispo- 
sition qui  confiait  au  duc  du  Maine  la  personne  du  Roi  est 
dans  le  testament  même;  celle  qui  concerne  Villeroy  est  du 
13  août.  Le  codicille  du  -25  ne  concerne  que  Fleury  et  le  Tel- 
lier. Testament  et  codicilles  furent  au  reste  cassés  par  le  Par- 
lement, le  2  septembre,  c'est-à-dire  le  lendemain  même  de  la 
mort  du  Roi. 


1 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         329 

ensuite  à  sa  cassette  de  papiers.  Madame  de  Mainte- 
non,  qui  étoit  auprès  de  lui,  ainsi  que  moi,  l'aidoit  à 
les  visiter,  et  quand  il  en  fut  à  certains  écrits  qui 
pouvoient  brouiller  deux  ministres,  il  dit  à  madame 
de  Maintenon  :  «  Brûlons  ceux-ci  avec  grand  soin  :  il 
ne  faut  pas  qu'un  tel  en  ait  connoissance.  »  Il  regar- 
doit  d'autres  papiers  en  souriant,  comme  des  listes 
de  Marly,  de  Fontainebleau,  etc.,  et  disoit  :  «  Nous 
pouvons  brûler  tout  cela  ». 

Quand  il  eut  fini  la  visite  de  ses  papiers,  monsieur  le 
Chancelier  se  retira;  alors,  restant  seul  avec  madame 
de  Maintenon  et  moi,  il  pria  madame  de  Maintenon 
de  lui  donner  ses  poches;  il  y  fouilla  lui-même,  et 
chercha  tout  ce  qu'il  y  avoit  à  en  ôter;  y  ayant  trouvé 
son  chapelet,  il  le  donna  à  madame  de  Maintenon  en 
lui  disant  :  «  Ce  n'est  pas  comme  relique,  mais  pour 
souvenir.  »  11  y  trouva  aussi  sa  boîte  à  bonbons,  et  il 
me  la -donna'. 

Lorsqu'il  eut  fini  la  visite  de  ses  poches,  il  parla  à 
madame  de  Maintenon  d'une  manière  et  dans  des 
termes  qui  prouvoient  bien  toute  l'estime  et  toute  la 
confiance  qu'il  avoit  toujours  eues  en  elle.  J'entendis 


1.  Cette  boîte  n'est  autre  chose  qu'une  petite  boite  d'écaillé 
ronde,  toute  des  plus  simples.  (\ote  du  mmniscrit.)  Nous  avons 
pu  voir  celte  boite  précieusement  conservée  dans  la  famille 
d'Aumale.  Elle  correspond  exactement  à  la  description  qui  en 
est  faite.  Elle  est  seulement  cerclée  d'or. 


330         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d' AU  MALE. 

presque  tout  ce  qu'il  lui  dit'.  Madame  de  Maintenon, 
sensible,  comme  elle  devoit  rètre,  à  toutes  ses 
paroles,  les  recueillit  précieusement,  et  on  les  a  trou- 
vées écrites  de  sa  main  dans  son  testament. 

11  lui  ûl  ses  adieux  trois  fois,  en  deux  jours  diffé- 
rents. La  première  fois,  il  lui  dit  qu'il  navoit  de 
regret  en  mourant  que  celui  de  la  quitter,  mais  qu'il 
espéroit  que  si  Dieu  lui  faisoit  miséricorde,  il  larejoin- 
droil  un  jour  dans  l'autre  monde.  Madame  de  Main- 
tenon  lui  dit,  pour  toute  réponse,  qu'elle  le  prioit  de 
ne  plus  penser  qu'à  Dieu,  qu'il  devoit  actuellement  ne 
s'occuper  que  de  lui  seul. 

La  deuxième  fois,  il  lui  demanda  pardon  de  n'avoir 
pas  assez  bien  vécu  avec  elle,  qu'il  regrettoit  de  ne 
l'avoir  pas  rendue  heureuse,  mais  qu'il  l'avoit  tou- 
jours aimée  et  estimée  également.  A  ces  dernières 
paroles,  il  ne  put  retenir  ses  larmes;  il  lui  demanda 
s'il  n'y  avoit  personne  dans  sa  chambre;  elle  lui 
dit  que  non.  «  Au  reste,  ajoula-t-il ,  quand  ou 
verroit  que  je  m'attendris  avec  vous,  personne  n'en 
seroit  surpris.  »  Madame  de  Maintenon,  cepen- 
dant, sortit  quelques  moments  de  sa  chambre,  dans 


1.  «  Mademoiselle  d'Aumale  n'avoit  en  écrivant  qu'elle  et 
madame  de  Maintenon  en  tête...  et  toujours  elle,  c'est  fasti- 
dieux. >.  Telle  est  l'observalion  que  ce  passage  avait  suggéré  à 
l'abbé  Garrigues.  C'est  cependant  le  témoignage  personnel  de 
mademoiselle  d'Aumale  qui  fait  l'intérêt  du  récit. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aLMALE.         331 

la  crainte  qu'il  ne  se  fît  mai,  s'il  continuait  de  pleurer. 

La  troisième  fois,  il  lui  dit  avec  un  ton  de  tendresse 
et  d'attendrissement  :  «  Qu'allez-vous  devenir.  Ma- 
dame? car  vous  n'avez  rien.  »  Elle  lui  répondit  :  «  Je 
suis  un  rien;  ne  vous  occupez  que  de  Dieu,  »  et 
elle  le  quitta.  Mais  quand  elle  eut  fait  deux  pas, 
réfléchissant  sur  l'incertitude  où  elle  étoit  du  traite- 
ment que  lui  feroient  les  princes,  elle  revint  auprès 
du  Roi  et  le  pria  de  demander  seulement  à  monsieur 
le  duc  d'Orléans  d'avoir  de  la  considération  pour  elle; 
il  lui  promit  et  le  fit  effectivement,  comme  on  le  verra 
à  la  fin  du  petit  discours  qu'il  fit  à  ce  prince,  et  auquel 
on  peut  ajouter  foi,  car  ce  fut  lui  qui  le  publia,  dès 
qu'il  fut  hors  de  la  chambre  du  Roi. 

Quelque  attendrie  que  fût  madame  de  Maintenon 
de  toutes  les  choses  que  le  Roi  lui  disoit,  elle  avoit 
grand  soin  de  ne  point  pleurer  devant  lui,  et  s'éloi- 
gnoit  quand  elle  voyoit  qu'elle  ne  pouvoit  plus  retenir 
ses  larmes.  Le  jour  même  qu'il  avoit  été  administré, 
il  fit  venir  le  Dauphin,  amené  par  madame  de  Venta- 
dour,  et  il  lui  dit  '  :  «  Mon  enfant,  vous  allez  être  un 
grand  Roi.  Ne  m'imitez  pas  dans  le  goût  que  j'ai  eu 


1.  Il  y  a  plusieurs  versions,  semblables  par  le  fond,  un 
peu  dilTérenles  par  la  forme  des  célèbres  paroles  de  Louis  XIV 
à  son  héritier.  Le  texte  que  donne  mademoiselle  d'Aumale 
n'est  pas  tout  à  fait  conforme  à  celui  de  Saint-Simon  ni  à  celui 
de  Dangeau.  Le  texte  du  Mercure  est  le  même  que  celui  de 


332         MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

pour  la  guerre.  Songez  toujours  à  rapporter  à  Dieu 
toutes  vos  actions;  faites-le  honorer  par  vos  sujets. 
Je  suis  au  désespoir  de  les  laisser  dans  l'état  oîi  ils 
sont.  Suivez  toujours  les  bons  conseils;  aimez  vos 
peuples;  je  vous  donne  le  Père  le  ïellier  pour 
confesseur;  n'oubliez  jamais  la  reconnaissance  que 
vous  devez  à  madame  la  duchesse  de  Ventadour.  Je 
ne  puis  trop  vous  marquer  la  mienne.  »  Après  quoi  il 
embrassa  le  Dauphin  deux  fois  de  suite,  lui  donna  sa 
bénédiction,  et,  comme  il  s'en  alloit,  il  leva  les  mains 
au  ciel  et  fit  une  petite  prière  en  le  regardant.  11 
avoit  écrit  quelque  temps  avant  une  lettre  qu'il  adres- 
soit  au  Dauphin,  et  qu'il  confia  au  maréchal  de  Ville- 
roy,  pour  la  remettre  à  ce  jeune  prince  lorsqu'il 
auroit  atteint  l'âge  de  dix-sept  ans.  Cette  lettre,  dans 
laquelle  on  trouvera  tout  ce  que  le  zèle,  la  reli- 
gion, le  bon  sens  et  la  tendresse  paternelle  ont 
de  plus  persuasif  et  de  plus  touchant,  étoit  écrite 
tout  entière  de  sa  main.  La  copie  que  j'en  ai  est  des 
plus  authentiques,  ayant  été  faite  sur  l'original  même. 
On  la  trouvera  à  la  fin  de  ce  livre  *. 


Dangeau,  sans  la  phrase  relative  au  Père  le  Tellier  que  le 
Mercure  supprime,  probablement  parce  que  le  Régent  avait 
ôté  à  Louis  XV  le  Père  le  Tellier  comme  confesseur.  M.  Leroi 
(Curiosités  historiques,  p.  206)  a  publié  une  troisième  version 
qui  parait  la  plus  authentique. 

1.  Cette  lettre  termine  en  effet  le  manuscrit;  nous  la  publions 
en  appendice. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         333 

Le  lendemain,  après  que  le  Roi  eut  reçu  ses 
sacrements,  après  avoir  entendu  la  messe  qu'on  lui 
dit  dans  sa  chambre  tant  que  dura  sa  maladie,  il  fît 
approcher  les  cardinaux  de  Rohan  et  de  Bissy*,  et  leur 
dit,  en  présence  d'un  grand  nombre  de  courtisans,  qu'il 
étoit  satisfait  du  zèle  et  de  l'application  qu'ils  avoient 
fait  paroitre  pour  la  défense  de  la  bonne  cause; 
qu'il  les  exhortoit  à  avoir  la  môme  conduite  après 
sa  mort,  et  qu'il  avoit  donné  de  bons  ordres  pour 
les  soutenir.  Il  ajouta  que  Dieu  connoissoit  ses  bonnes 
intentions  et  le  désir  ardent  qu'il  avoit  eu  d'établir  la 
paix  dans  l'église  de  France;  qu'il  s'étoit  flatté  de  la 
procurer,  cette  paix  si  désirée,  mais  que  Dieu  n'avoit 
pas  voulu  qu'il  eût  cette  satisfaction;  que  peut-être 
cette  grande  affaire  tlniroit  plus  promptement  et  plus 
heureusement  dans  d'autres  mains  que  dans  les 
siennes;  que,  quelque  droite  qu'eût  été  sa  conduite, 
on  avoit  peut-être  cru  qu'il  n'avoit  agi  que  par  pré- 
vention, et  qu'il  avoit  porté  son  autorité  trop  loin. 
Enfin,  après  avoir  encore  fortement  exhorté  ces  deux 
cardinaux  à  soutenir  la  vérité  avec  la  même  ferveur 
qu'ils  avoient  fait  paroître  jusqu'à  présent,  il  leur 
déclara   qu'il  vouloit   mourir  comme  il  avoit  vécu. 


1.  Ces  deux  cardinaux  avaient  joué  un  grand  rôle  dans 
l'afTaire  de  la  Bulle  Unigenitus,  et  s'étaient  prononcés  pour  son 
adoption. 


334        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

dans  la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine, 
et  qu'il  aimoit  mieux  perdre  mille  vies  que  ces  sen- 
timents. Ce  discours  dura  assez  longtemps,  et  il 
le  fit  en  termes  si  nobles,  si  touchants  et  avec 
tant  de  force,  quoiqu'il  fût  déjà  très  mal,  qu'il 
étoit  aisé  de  connoître  qu'il  étoit  pénétré  de  ce  qu'il 
disoit. 

Le  même  jour,  le  Roi  fit  approcher  tous  les  princes, 
ducs  et  seigneurs  qui  étoient  dans  sa  chambre,  et  leur 
dit  :  «  Messieurs,  je  vous  demande  pardon  du  mau- 
vais exemple  que  je  vous  ai  donné.  J'ai  bien  à  vous 
remercier  de  la  manière  dont  vous  m'avez  tous  servi, 
de  l'attachement  et  de  la  fidélité  que  vous  m'avez 
tous  montrés;  je  suis  bien  fâché  de  n'avoir  pas  fait 
pour  vous  tout  ce  que  j'aurois  bien  voulu;  je  vous 
demande  pour  mon  petit-fils  la  même  application 
et  la  même  fidélité  que  vous  avez  eues  pour  moi. 
J'espère  que  vous  contribuerez  tous  à  entretenir 
l'union,  et  que,  si  quelqu'un  s'en  écartoit,  vous  aide- 
riez à  le  ramener.  Je  sens  que  je  m'attendris,  que  je 
vous  attendris  aussi;  je  vous  en  demande  pardon. 
Adieu,  Messieurs,  je  compte  que  vous  vous  souvien- 
drez quelquefois  de  moi.  » 

Il  dit  ensuite  au  maréchal  de  Villeroy  :  «  Monsieur 
le  Maréchal,  je  vous  donne  en  mourant  une  nouvelle 
marque  de  mon  amitié  et  de  ma  coniiance.  Je  vous 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         335 

fais  gouverneur  du  Dauphin,  ce  qui  est  l'emploi  le 
plus  important  que  je  puisse  vous  donner  à  remplir 
après  ma  mort.  Vous  saurez  par  mon  testament  ce 
que  vous  devez  faire,  à  l'égard  du  duc  du  Maine.  Je 
ne  doute  pas  que  vous  ne  me  serviez  avec  la  même 
fidélité  après  ma  mort  que  vous  l'avez  fait  pendant 
ma  vie.  J'espère  que  mon  neveu  (le  duc  d'Orléans) 
vivra  avec  vous,  avec  la  considération  et  la  confiance 
qu'il  doit  avoir  pour  un  homme  que  j'ai  toujours 
aimé.  Adieu,  monsieur  le  Maréchal;  souvenez-vous 
quelquefois  de  moi.  » 

Le  Roi  fit  entrer  ensuite  toutes  les  princesses  pour 
leur  dire  adieu,  et  comme  la  plupart  pleuroient,  et 
que  plusieurs  même  sanglotoient  fort  haut,  il  leur 
dit  en  riant  :  «  Il  ne  faut  pas  pleurer  comme  ça.  » 

H  les  fit  toutes  approcher  de  son  lit,  et  dit  à  cha- 
cune d'entre  elles  ce  qui  lui  convenoit;  ensuite  il  en 
exhorta  deux,  qui  étoient  fort  mal  ensemble,  à  bien 
vivre  entre  elles  dorénavant,  et  à  se  raccommoder, 
ce  qu'elles  firent  sur-le-champ*. 

Après  quoi,  tout  le  monde  s'étant  retiré,  il  parla 
au  duc  d'Orléans  en  particulier  et  lui  dit  (c'est  le  duc 
d'Orléans  même  qui,  en  sortant  de  l'appartement  du 

1.  Ces  deux  princesses  étaient  la  duchesse  d'Orléans  et  sa 
fille  la  duchesse  de  Berry.  L'origine  de  la  brouille  était  un 
collier  de  perles  que  la  duchesse  d'Orléans  avait  refusé  de 
donner  à  sa  fille. 


336        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

Roi,  répéta  ce  qu'il  lai  avoit  dit)  qu'il  l'avoit  tou- 
jours aimé,  qu'il  ne  lui  faisoit  point  de  tort,  et  qu'il  le 
verroit  par  les  dispositions  qu'il  avoit  faites;  il  lui 
recommanda  sur  toutes  choses  d'avoir  de  la  religion, 
en  lui  disant  qu'il  n'y  avoit  que  cela  de  bon  et  de 
solide.  Ensuite  il  lui  parla  de  madame  de  Maintcnon, 
en  lui  disant  (ce  sont  ses  propres  paroles)  :  «  Mon 
neveu,  je  vous  recommande  madame  de  Maintenon; 
vous  savez  la  considération  et  l'estime  que  j'ai 
toujours  eues  pour  elle;  elle  ne  m'a  donné  que  de 
bons  conseils,  j'aurois  bien  fait  de  les  suivre;  elle 
m'a  été  utile  en  tout,  mais  surtout  pour  mon  salut; 
faites  tout  ce  qu'elle  vous  demandera  pour  elle, 
pour  ses  parents,  ses  alliés,  ses  amis;  elle  n'abusera 
pas  de  votre  bonne  volonté;  qu'elle  s'adresse  direc- 
tement à  vous  pour  tout  ce  qu'elle  voudra.  »  Après 
quoi,  il  l'embrassa  deux  fois  fort  tendrement,  et  lui  dit 
adieu. 

Il  recommanda  à  Monsieur  le  Duc  '  et  à  Monsieur  le 
prince  de  Conti  -  de  contribuer  à  l'union  qu'il  dési- 

1,  Louis-Henri  de  Bourbon,  duc  de  Bourbon,  prince  de 
Condé,  né  à  Versailles  le  18  août  1692,  mort  à  Chantilly  le 
27  janvier  1740.  Il  avait  épousé, le  9  juillet  1713,  Marie-Anne 
de  Bourbon. 

2.  Louis-Arinand  de  Bourbon,  né  à  Paris  le  10  novem- 
bre 1695,  nommé  d'abord  comte  de  la  Marche,  prince  de  Coati 
après  la  mort  de  son  père  le  22  février  1709,  marié  le 
9  juillet  1713  à  Louise-Elisabeth  de  Bourbon,  dite  mademoi- 
selle de  Charolais,  mort  en  1727. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         337 

roit  qui  fût  entre  les  princes,  et  ajouta  au  prince  de 
Conti  de  ne  pas  suivre  l'exemple  de  ses  ancêtres  sur 
la  guerre.  Il  parla  aussi  à  monsieur  le  duc  du  Maine 
et  à  monsieur  le  comte  de  Toulouse,  et  leur  dit  à 
chacun  ce  qu'il  crut  leur  convenir. 

Il  recommanda  les  finances  à  monsieur  Desmarets  * 
et  les  affaires  étrangères  à  monsieur  de  Torcy  '. 

Il  avoit  eu  la  présence  d'esprit,  dès  qu'il  sut  que 
sa  maladie  étoit  mortelle,  d'ordonner  qu'aussitôt  après 
sa  mort,  on  menât  le  Dauphin  à  Vincennes,  et  se 
souvenant  que  le  grand  maréchal  des  logis  ^  n'avoit 
jamais  arrangé  de  logement  dans  ce  château,  parce 
que  la  Cour  n'y  avoit  pas  été  depuis  cinquante  ans,  il 
donna  ordre  qu'on  allât  prendre  le  plan  qu'il  savoit 
être  serré  dans  un  endroit  qu'il  indiqua,  et  qu'on  le 


1.  Nicolas  Desmarets,  né  le  19  septembre  1648,  était  neveu 
de  Colbert.  Il  fut  nommé  conseiller  au  Parlement  en  1672,  et 
contrôleur  des  finances  en  1708.  Disgracié  après  la  mort  de 
Louis  XIV,  il  mourut  à  Paris  le  4  mai  1721. 

2.  Jean-Baptiste  Colbert,  marquis  de  Torcy  et  de  Sablé,  né 
le  14  septemljre  1665,  avait  été  chargé  des  Affaires  étrangères 
depuis  la  mort  de  son  père,  Colbert  de  Groissy.  Il  mourut  le 
2  septembre  1746.  Il  a  laissé  des  Mémoires  publiés  dans  la 
collection  Petitot  et  un  Journal  publié  par  M.  Masson. 

3.  Louis  d'Oger,  marquis  de  Gavoie,  s'était  distingué  au  pas- 
sage du   Rhin. 

Lasalle,  Beringhen,  Nogent,  d'Ambre,  Cavoie. 
Fendent  les  flots  tremblants  sous  un  si  noble  poids. 

dit  Boileau  dans  sa  célèbre  épître.  Il  fut  nommé  maréchal 
général  des  logis  en  1677,  et  mourut  le  3  février  1716,  âgé  de 
soixante-seize  ans  environ. 

T.  II.  22 


338         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

portât  au  maréchal  des  logis,  pour  lui  faciliter  le 
logement  qu'il  devoit  faire. 

Cependant  les  approches  de  la  mort  du  Roi  met- 
toient  en  toute  la  Cour  en  grand  mouvement.  Le  contenu 
de  son  testament,  qu'il  avoit  ci-devant  déposé  entre 
les  mains  du  Parlement,  avoit  transpiré,  et  éloit  venu 
à  la  connoissance  du  duc  d'Orléans  qui,  ne  trouvant 
pas  dans  les  dispositions  du  Roi  qu'il  fût  traité 
comme  il  le  méritoit,  ni  comme  il  le  déslroit,  avoit 
déjà  pris  des  mesures  pour  s'assurer  la  part  qu'il 
croyoit  lui  être  due  dans  le  gouvernement ',  Dès  que 
la  maladie  du  Roi  avoit  été  déclarée  mortelle,  il  avoit 
travaillé  plus  sérieusement  à  venir  à  bout  de  son 
dessein;  en  conséquence,  il  avoit  traité  secrètement 
avec  plusieurs  seigneurs  qu'il  s'ctoit  attachés.  Ses 
menées  ne  transpirèrent  pas  d'abord;  mais  les  der- 
niers jours  de  la  vie  du  Roi,  on  s'aperçut  bien  que  le 
Duc  n'étoit  occupé  que  de  ses  intérêts,  et  tout  le 
monde  en  raisonnoit  tout  bas. 

Madame  de  Maintenon,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  ne 
quittoit  presque  pas  le  Roi,  ni  le  jour  ni  la  nuit,  et 
lui  parloit  toujours  de  Dieu.  11  lui  dit  une  fois  :  «  J'ai 

1.  Par  son  testament,  Louis  XIV  enlevait  en  effet  toute  auto- 
rité au  duc  d'Orléans  qu'il  nommait  seulement  chef  d'un  Con- 
seil de  Régence  dont  tous  les  memiires  étaient  désignés  par  le 
testament,  et  sans  l'avis  duquel  il  ne  pouvait  prendre  aucune 
mesure  importante.  Le  chancelier  Voysin  a  été  accusé  d'avoir 
livré  au  duc  d'Orléans  le  secret  du  testament  de  Louis  XIV. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.         339 

beaucoup  offensé  Dieu,  Madame,  mais  il  est  bien 
bon;  il  me  fera  peut-être  miséricorde:  on  me  dit 
même  que  je  dois  l'espérer;  je  vous  avoue  que  je 
commence  à  croire  qu'il  n'est  pas  si  difficile  de 
mourir  qu'on  se  l'imagine.  —  Cela  n'est  pas  aisé 
à  tout  le  monde,  lui  dit-elle;  quand  il  faut  com- 
mencer par  le  catéchisme  auprès  d'un  mourant  qui 
a  été  impie  toute  sa  vie,  qui  tient  à  des  attachements, 
qui  a  la  haine  dans  le  cœur,  des  restitutions  à 
faire.  — •  Ah!  dit  le  Roi,  je  n'en  ai  à  faire  à  per- 
sonne comme  particulier,  mais  pour  ce  qui  regarde 
le  Royaume,  je  n'ai  d'autre  ressource  que  d'espérer 
en  la  miséricorde  de  Dieu*.  » 

Le   quatrième  ou  cinquième  jour  de    sa  maladie, 
tout  étant  désespéré,  un  empirique,  nommé  Brun"-, 

1.  Les  Mémoires  des  clames  de  Saint-Gyr,  dont  le  manuscrit 
original  est  au  Grand  Séminaire  à  Versailles,  contiennent  un 
récit  de  la  mort  de  Louis  XIV  qui  offre  des  ressemblances  frap- 
pantes, comme  nous  l'avons  déjà  dit,  avec  celui  que  nous 
publions  ici.  Le  texte  des  paroles  adressées  par  le  Roi  au  petit 
Dauphin,  à  Villeroy,  aux  Princesses  et  à  madame  de  Maintenon 
est  exactement  le  même.  11  n'y  a  pour  nous  aucun  doute  que 
madame  du  Pérou,  à  qui  on  attribue  généralement  la  rédaction 
de  ces  Mémoires,  n'ait  eu  entre  les  mains  ce  cahier  de  made- 
moiselle d'Aumale  et  ne  l'ait  copié  presque  textuellement. 

2.  «  Une  espèce  de  manant  provençal,  fort  grossier,  apprit 
l'extrémité  du  Roi  en  chemin  de  Marseille  à  Paris,  et  vint  le 
matin  à  Versailles  avec  un  remède  qui,  disait-il,  guérissait  la 
gangrène.  Le  Pioi  étoit  si  mal,  et  les  médecins  tellement  à 
bout,  qu'ils  consentirent  sans  difliculté,  en  présence  de  madame 
de  Maintenon  et  du  duc  du  Maine.  Fagon  voulut  dire  quelque 
chose;  ce  manant,  qui  se  nommoit  Le  Brun,  le  malmena  fort 
brutalement.  >'(Sa;H^^'^mo«,  Edit.Ghéruel  de  18î:9,  t.  Xli,  p.  377.) 


340         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

proposa  un  élixir  qu'il  lui  croyoit  propre  et  conve- 
nable. Les  médecins  ne  s'y  opposèrent  pas  :  le  Roi 
en  prit  quelques  gouttes  qui  le  ranimèrent  un  peu 
et  lui  donnèrent  même  de  l'appétit;  il  en  prit  encore 
le  lendemain,  ce  qui  fit  encore  un  assez  bon  effet; 
mais,  petit  à  petit,  la  gangrène  gagna,  et  ce  remède  ne 
fît  plus  rien.  Quelques  personnes  ont  prétendu  que 
pendant  ces  deux  jours  que  le  Roi  fit  usage  de  cet 
élixir,  comme  il  parut  se  trouver  beaucoup  mieux', 
les  partisans  du  duc  d'Orléans  l'abandonnèrent,  que 
le  Duc  s'en  aperçut,  et  qu'il  ne  put  s'empêcher  de  dire 
à  un  de  ses  favoris  :  «  Si  le  Roi  mange  encore  une 
fois,  je  n'aurai  plus  personne.  »  11  peut  bien  avoir 
tenu  ce  propos;  on  me  l'a  dit,  mais  je  ne  lui  ai  point 
entendu  tenir. 

La  nuit  du  27  au  28  août,  il  fut  fort  agité,  et  à 
tout  moment  on  l'entendoit  prier  Dieu  et  faire  toutes 
les  prières  qu'il  faisoit  ordinairement  dans  son  lit, 
frappant  sa  poitrine  au  Confiteor,  et  nommant,  entre 
haut  et  bas,  toutes  les  personnes  pour  qui  il  prioit, 

1.  Après  avoir  pris  plusieurs  doses  de  la  drogue  de  Brun, 
Louis  XIV  avait  semblé,  en  effet,  reprendre  des  forces,  en 
particulier  dans  la  matinée  du  29.  «  Il  a  paru  ce  matin  que  cet 
élixir  spiritueux  ranimoit  le  Roi,  et  lui  donnoit  plus  de  force 
qu'il  n'en  avoit  eu  la  veille;  et  comme  la  plupart  des  gens 
sont  extrêmes  en  tout,  et  surtout  les  dames,  elles  vouloient 
que  Brun  fut  une  espèce  d'ange  envoyé  du  ciel  pour  guérir  le 
Roi,  et  qu'on  jetât  tous  les  médecins  de  la  Cour  et  de  la  ville 
dans  la  rivière.  »  (Journal  de  Dangeau,  t.  XVI,  p.  133.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         341 

comme  :  «  Le  Roi  mon  père,  la  Reine  ma  mère.  » 
Quoique,  dans  les  derniers  jours  de  sa  vie,  il  eût 
souvent  la  tête  embarrassée,  quand  on  lui  parloit  de 
Dieu,  il  paroissoit  toujours  revenir  à  lui,  et  répondoit 
exactement  à  tout  ce  qu'on  lui  disoit.  On  l'entendoit 
presque  toujours  parler  entre  ses  dents,  et  quand  on 
approchoit  pour  voir  ce  qu'il  disoit,  on  n'entendoit 
que  des  prières. 

Le  28  août  au  matin,  on  lui  proposa  un  bouillon; 
il  répondit  :  «  Ce  n'est  pas  ce  qu'il  me  faut;  appelez 
mon  confesseur.  »  Ce  jour-là,  ayant  perdu  connois- 
sance  pendant  quelque  temps,  quand  elle  lui  fut 
revenue,  il  dit  au  Père  le  Tellier  :  «  Mon  père, 
donnez-moi  encore  une  absolution  générale  de  tous 
mes  péchés.  »  Dans  un  autre  moment,  il  dit  :  «  J'es- 
père que  Dieu  me  fera  miséricorde.  »  Et  il  ajouta  : 
«  Il  est  bien  vrai  que  nous  n'avons  qu'une  chose 
à  faire  qui  est  notre  salut,  mais  nous  y  travail- 
lons toujours  trop  tard.  »  Madame  de  Maintenon 
lui  demanda  s'il  souffroit  beaucoup  :  «  Non,  lui  dit-il, 
c'est  ce  qui  m'afflige.  »  Et  il  dit  aux  médecms  qui 
avoient  l'air  tristes  et  affligés  :  «  M'aviez-vous  donc 
cru  immortel?  Pour  moi,  je  ne  me  l'étois  pas  cru'.  » 

1.  Suivant  Saint-Simon  et  Dangeau,  ce  ne  serait  pas  à  ses 
médecins,  mais  à  deux  garçons  bleus,  c'est-à-dire  à  deux 
garçons  de  sa  cliambre,  que  Louis  XIV  aurait  tenu  ce  propos 
bien  connu. 


342         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

Comme  j'élois  presque  toujours  dans  sa  chambre 
avec  madame  de  Maintenon,  je  fus  chargée  par  le 
maréchal  de  Noailles  de  lui  parler  un  peu  du  cardi- 
nal, son  frère,  et  de  tâcher  qu'il  consentît  à  le  voir. 
Je  lui  en  parlai  effectivement;  je  hii  demandai  s'il 
n'avoit  rien  contre  monsieur  le  cardinal  de  Noailles  : 
«  Non,  me  répondit-il,  je  n'ai  rien  de  personnel  contre 
lui,  et  s'il  veut  venir  tout  à  l'heure,  je  l'embrasserai 
de  tout  mon  cœur,  s'il  veut  se  soumettre  au  Pape. 
Car  je  veux  mourir  comme  j'ai  vécu,  catholique, 
apostolique  et  romain.  »  J'allai  porter  cette  réponse 
à  monsieur  le  Cardinal  qui  me  dit  :  a  En  ce  cas-là, 
j'ai  du  regret,  à  cette  heure,  que  vous  lui  en  ayez 
parlé.  »  11  n'en  fut  plus  question  depuis,  et  le  Roi  ne 
le  vit  point  '. 

La  nuit  du  28  au  29  ne  fut  pas  meilleure  que  les 

1.  Suivant  Saint-Simon,  ce  seraient  Fagon  et  Maréchal  qui 
se  seraient  demandé  «  entre  haut  et  bas  »  si  on  laisserait  mourir 
le  Roi  sans  voir  son  archevêque.  Le  Roi  aurait  déclaré  d'abord 
que  non  seulement  il  ne  s'y  sentait  point  de  répugnance, 
mais  qu'il  le  désirait.  Madame  de  Maintenon  aurait  trouvé  la 
chose  dangereuse,  et  après  un  conciliabule  qui  se  tint,  dans 
la  fenêtre,  entre  elle,  le  Père  le  Tellier  et  les  cardinaux  de 
Rohan  et  de  Rissy,  les  deux  cardinaux  auraient  suggéré  au  Roi 
de  faire  écrire  au  cardinal  de  Noailles  par  le  chancelier,  «  qu'il 
le  verrait,  à  la  condition  qu'il  accepterait  la  Constitution  et 
qu'il  en  donnerait  sa  parole  ».  (Saint-SiiJion,  Édit.  Chéruel 
de  18o9,  t.  XII,  p.  3T1.)  Il  est  possible  que  cette  réponse  ait 
été  suggérée  au  Roi;  mais  l'intervention  de  mademoiselle 
d'Aumale  montre  que  madame  de  Maintenon  y  fut  étrangère. 
Madame  de  Maintenon  était  demeurée  attachée  au  cardinal, 
bien  que  celui-ci  fût  en  disgrâce,  à  cause  de  son  opposition  à 
la  Rulle  Uiiigenitus.  Dangeau  ne  dit  mot  de  l'incident. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         343 

autres;  chaque  fois  qu'il  avoit  la  lête  un  peu  libre,  il 
faisoit  toujours  quelque  prière;  on  l'entendit  cette 
nuit-là  se  recommander  à  Dieu,  en  disant  :  «  0  mon 
Dieu,  quand  me  ferez-vous  la  grâce  de  me  délivrer 
de  cette  misérable  vie?  Je  vous  le  demande  de  tout 
mon  cœur.  »  Madame  de  Maintenon  lui  parloit  dès 
qu'elle  en  trouvoit  l'occasion;  elle  lui  demandoit  de 
temps  en  temps  s'il  s'occupoit  de  Dieu;  il  lui  répon- 
doit  chaque  fois  :  «  Oui,  madame,  j'y  pense  de  tout 
mon  cœur.  » 

Toutes  les  fois  qu'on  a  dit  la  messe  dans  sa 
chambre,  on  lui  a  toujours  donné  son  chapelet;  il 
s'en  servoit  comme  à  l'ordinaire,  et  il  le  dit  encore  le 
28  août. 

Le  29,  il  commençoit  à  être  fort  affoibli.  Cependant, 
malgré  son  peu  de  forces  et  son  anéantissement,  il 
faisoit  de  même  beaucoup  de  prières,  et  on  l'entendoit 
dire  souvent  :  «  0  mon  Dieu!  ayez  pitié  de  moi;  j'en 
ai  besoin  de  toutes  façons.  » 

Le  curé  de  Versailles,  qui  le  venoit  voir  très  sou- 
vent, lui  dit  que  tout  le  monde  faisoit  des  vœux  pour 
sa  conservation.  «  Il  n'est  pas  question  de  ma  vie, 
lui  répondit-il,  mais  de  mon  salut,  et  je  vous  prie  de 
le  bien  demander  à  Dieu  car  j'ai  confiance  en  vos 
prières.  » 

Un  des  derniers  jours  de  sa  maladie,  en  donnant 


344        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

quelques  ordres  il  s'échappa  à  prononcer  lui-même  :  le 
jeune  Roi.  Les  personnes  qui  étoient  présentes  ayant 
fait  une  espèce  de  frémissement,  il  s'en  aperçut  et 
leur  dit  :  «  Eh  !  pourquoi  cela  vous  fait-il  cette  impres- 
sion, cela  ne  me  fait  point  de  peine.  »  Il  appela  ensuite 
monsieur  de  Pontcharlrain,  d'un  ton  de  voix  très 
ferme,  et  lui  dit  :  «  INe  manquez  pas,  dès  que  je  serai 
mort,  d'expédier  un  brevet  pareil  à  celui  du  feu  roi 
mon  père,  sans  y  rien  changer,  pour  que  mon  cœur 
soit  porté  aux  Jésuites.  » 

Le  30  août,  ses  forces  étoient  si  considérablement 
diminuées,  et  lui-même  étoit  dans  un  affaissement  si 
prodigieux,  qu'il  fut  assoupi  presque  toute  la  journée 
ainsi  que  le  jour  suivant.  Dans  le  commencement  de 
cet  assoupissement,  que  les  médecins  regardèrent 
comme  un  sommeil  léthargique,  j'étois,  ainsi  que  j'ai 
presque  toujours  été  pendant  toute  sa  maladie,  dans 
la  ruelle  de  son  lit,  du  côté  opposé  à  celui  où  étoit 
madame  de  Maintenon.  Je  cherchois  ainsi  qu'elle  à  le 
réveiller  un  peu,  en  tachant  de  le  faire  parler.  Il 
avoit  une  chienne  qu'il  aimoit  beaucoup,  et  qui,  quoi 
qu'il  fût  malade,  passoit  tous  les  jours  plusieurs 
heures,  ou  sur  le  pied  de  son  lit,  ou  dans  la  ruelle, 
et  il  lui  donnoit  de  temps  en  temps  quelques  bon- 
bons. Dans  un  moment  où  je  vis  qu'il  se  donnoit  un 
peu  de  mouvement,  je  pris  une  dragée,  et,  pour  tâcher 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        345 

de  le  ranimer,  je  lui  présentai,  en  lui  disant  de  la 
donner  à  sa  chienne  '  ;  mais  il  me  répondit  :  «  Donnez- 
lui  Yous-même  »  ;  et  je  ne  pus  rien  en  tirer  davan- 
tage. 

Les  deux  derniers  jours  de  sa  vie,  n'ayant  plus  la 
force  de  prononcer  toujours  des  prières,  je  le  voyois 
élevant  très  souvent  les  mains  au  ciel  en  priant  inté- 
rieurement. 

Un  de  ces  deux  jours  le  Père  le  Tellier,  dans 
l'exhortation  qu'il  lui  faisoit,  lui  expliqua  les  der- 
nières paroles  de  fAve  Maria  :  mine  et  in  hora 
mortis  nostrse;  et  depuis  ce  temps-là,  toutes  les  fois 
qu'il  avoit  la  force  de  prononcer  quelques  mots,  il  les 
répétoit,  et  il  dit  à  madame  de  Main  tenon  avec  un  ton 
de  quelqu'un  qui  sent  réellement  sa  mort  approcher  : 
«  Cela  veut  dire  :  maintenant,  présentement,  et  à 
l'heure  de  ma  mort.  » 

Après  être  revenu  d'une  grande  foiblesse,  et 
quelques  moments  avant  d'entrer  tout  à  fait  en  agonie, 
il  dit  à  madame  de  Maintenon  qu'il  vit  encore  auprès 
de  lui  :  «  Il  faut,  madame,  que  vous  ayez  bien  du  cou- 
rage et  bien  de  l'amitié  pour  moi,  pour  demeurer  là 
si  longtemps,  »  et  un  moment  après,  il  lui  dit  encore  : 

1.  '<  Il  vouloit  des  chiennes  couchantes  excellentes,  dit  Saint- 
Simon.  Il  en  avoit  toujours  sept  ou  huit  dans  ses  cabinets,  et 
se  plaisoit  à  leur  donner  lui-même  à  manger  pour  s'en  faire 
connoîlre.  »  (Saint-Simon,  éd.  Ghéruel  de  1S57,  t.  XII,  p.  464.) 


34C         MÉ.NKMRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

«  Ne  vous  tenez  plus  là,  madame;  c'est  un  spectacle 
trop  triste,  mais  j'espère  qu'il  finira  bientôt.  » 

Il  entra  en  agonie  dans  la  journée  du  31,  et  en  y 
entrant  il  dit  ces  dernières  paroles.  «  Priez  pour  moi 
maintenant  et  à  l'heure  de  la  mort;  mon  Dieu,  faites- 
moi  miséricorde,  venez  à  mon  aide,  hâtez-vous  de 
me  secourir.  »  Peu  de  temps  après,  il  perdit  connois- 
sance;  madame  de  Maintenon  s'en  aperçut  bientôt, 
alors,  voyant  qu'il  ne  la  demandoit  plus,  et  qu'on 
n'avoit  plus  rien  à  attendre  que  le  moment  de  sa 
mort,  elle  sortit  de  chez  lui  et  se  prépara  à  partir 
pour   Saint-Cyr  \  Cependant,  avant   de   partir,   elle 

1.  Le  dépari  précipité  de  madame  de  Maintenon,  étant  un 
des  actes  de  sa  vie  qui  lui  ont  été  le  plus  reprochés,  il  importe 
d'établir  les  faits  avec  exactitude,  d'autant  plus  que  le  récit, 
un  peu  confus,  de  mademoiselle  d'Aumale  n'est  pas  tout  à  fait 
conforme  à  la  réalité.  D'après  ce  récit,  il  semblerait  que 
madame  de  Maintenon  n'eût  quitté  le  Roi  que  le  31  août.  S'il 
en  était  ainsi,  on  ne  s'expliquerait  pas  comment  elle  aurait 
pu,  ainsi  que  mademoiselle  d'Aumale  va  le  dire  quelques 
lignes  plus  loin,  revenir  le  lendemain,  rappelée  par  le  maré- 
chal de  Yilleroy,  pendant  un  intervalle  de  connaissance  du 
Roi,  puisque  le  l\oi  mourut  le  1"  septembre,  à.  huit  heures  un 
quart.  11  est  bien  vrai  qu'elle  partit,  revint,  et  repartit;  mais 
c'est  à  Dangeau  qu'il  faut  demander  la  date  exacte  de  ces 
allées  et  venues.  Ce  fut  le  28  août,  à  sept  heures  du  soir, 
qu'ayant  trouvé  le  Roi  fort  assoupi,  elle  partit  pour  la  pre- 
mière fois  pour  aller  coucher  à  Saint-Cyr  et  y  faire  ses  dévo- 
tions, avec  l'intention  de  revenir,  si  la  vie  du  Roi  se  soutenait. 
Le  lendemain  malin,  une  nouvelle  dose  de  la  drogue  de  Brun 
(et  non  point,  comme  le  dira  tout  à  l'heure  mademoiselle 
d'Aumale,  d'un  second  empirique)  lui  ayant  été  administrée, 
il  reprit  un  peu  connaissance,  et  madame  de  Maintenon.  pré- 
venue sans  doute,  comme  le  dit  mademoiselle  d'Aumale,  par  le 
maréchal  de  Yilleroy,  s'empressa  de  revenir.  Elle  passa  à  son 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         347 

voulut  que  monsieur  Briderey,  supérieur  des  laza- 
ristes missionnaires,  qui  étoit  alors  son  confesseur, 
vit  le  Roi,  et  l'assurât  qu'elle  n'avoit  plus  rien  à  faire 
auprès  de  lui.  En  conséquence  elle  me  dit  de  mener 
monsieur  Briderey  dans  la  ruelle  du  Roi.  Je  l'y 
menai  effectivement;  il  le  vit  et  revint  dire  à  madame 
de  Maintenon  :  «  Vous  pouvez  partir;  vous  ne  lui 
êtes  plus  nécessaire.  »  Sur  cette  assurance,  elle  partit, 
et  moi  avec  elle.  Elle  quitta  Versailles  avant  que  le 
Roi  fût  mort,  parce  qu'elle  appréhendoit  extrêmement, 
quelque  soumise  qu'elle  fût  à  la  volonté  de  Dieu,  de 
n'être  pas  maîtresse  d'elle  dans  ce  triste  moment. 

Elle  avoit  encore  une  autre  appréhension,  c'étoit 
d'être  insultée  en  chemin;  car,  ayant  une  grande 
expérience  et  une  très  mauvaise  opinion  d'elle-même, 
elle  pensoit  qu'on  pourroit  la  traiter  comme  on  a 
souvent  traité  d'autres  personnes  en  faveur,  quand 
elles  ont  eu  tout  perdu.  C'est  ce  qui  lui  avoit  fait 
prendre  le  parti  de  me  dire  en  avance  d'avoir  soin 
de  lui  faire  venir  un  autre  carrosse  que  le  sien,  quand 


chevet  toute  la  journée  du  29  et  celle  du  30.  Ce  fut  le  30,  à 
cinq  heures  du  soir,  que  le  l^oi  «  ayant  été  toute  la  journée, 
dit  Dangeau,  dans  un  assoupissement  presque  continuel  et 
n'ayant  quasi  plus  que  la  connoissance  animale  »,  madame  de 
Maintenon  s'en  alla  à  SaintCyr,  pour  n'en  sortir  plus  jamais. 
Madame  elle-même,  si  peu  favoral)le  qu'elle  fut  à  madame  de 
Maintenon,  dit  dans  sa  Correspondance.  (Édit.  Brunet,  1. 1,  p.  189)  : 
"  Tout  le  monde  croyait  le  Roi  mort  lorsque  madame  de 
Maintenon  s'est  retirée.  » 


348         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

il  seroit  temps  qu'elle  partît  pour  Saint-Gyr.  Effecti- 
vement, je  lui  fis  venir  celui  du  maréchal  de  Villeroy 
dont  les  gens  l'escortèrent  aussi  ;  outre  cela,  le  maré- 
chal de  Villeroy  avoit  fait  placer  des  gardes  de  dis- 
tance en  distance  tout  le  long  du  chemin  de  Saint-Cyr. 
Je  crois  pourtant  qu'elle  auroit  pu  se  passer  de  toutes 
ces  précautions. 

Quand  elle  fut  montée  en  carrosse,  elle  me  dit, 
fondant  en  larmes  :  «  Ma  douleur  est  grande,  mais 
elle  est  assez  tranquille;  je  pleurerai  souvent,  mais 
ce  seront  des  larmes  de  regret  et  de  tendresse. 
D'ailleurs,  les  sentiments  de  piété  du  Roi  et  sa  mort 
chrétienne  sont  de  grands  motifs  de  consolation  pour 
moi.  »  Elle  m'ajouta:  «  Je  n'ai  jamais  demandé  sa  vie, 
depuis  qu'il  est  malade,  mais  son  salut.  »  Quelques 
moments  après,  elle  me  dit  :  «  Nous  allons  le  pleurer 
et  travailler  pour  sa  gloire  par  nos  prières,  après 
quoi  nous  ne  songerons  plus  qu'à  notre  salut  et  à  faire 
de  bonnes  œuvres.  » 

En  me  parlant  de  Saint-Cyr,  elle  me  dit  :  «  Cette 
maison  perd  son  père  et  sa  mère  ;  car  je  vais  lui  être 
bien  inutile,  après  avoir  eu  tout  pouvoir  pour  elle, 
auprès  de  celui  que  nous  pleurons.  »  En  entrant  à 
Saint-Cyr,  ses  sanglots  redoublèrent,  et  elle  me  dit  : 
«  Je  ne  veux  plus  m'occuper  que  de  Dieu  et  de  mes 
enfants.  » 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         349 

Le  Roi  n'éloit  pas  encore  mort  quand  nous  arri- 
vâmes à  Saint-Cyr.  A  tous  les  quarts  d'heure,  mon- 
sieur le  maréchal  de  Villeroy  nous  envoyoit  un  cour- 
rier pour  nous  mander  où  il  en  éloit  pendant  la  durée 
de  son  agonie.  Un  second  empirique  lui  donna  une 
potion  qui  le  ranima;  la  connoissance  lui  revint;  le 
maréchal  de  Villeroy  envoya  sur-le-champ  quérir 
madame  de  Main  tenon.  Nous  partîmes  à  l'instant;  elle 
entra  dans  la  chambre  du  Roi  qui  la  reconnut;  peu 
de  moments  après,  il  retomba  sans  connoissance; 
alors,  elle  ne  put  plus  tenir,  elle  sortit  de  sa  chambre; 
quelques  minutes  après,  elle  m'envoya  voir  si  la 
connoissance  ne  revenoit  pas.  J'y  fus;  j'entrai  dans  la 
ruelle  de  son  lit;  je  revins  dire  à  madame  de  Main- 
tenon  qu'il  étoit  comme  elle  l'avoit  laissé  et  nous 
repartîmes.  Enfin,  le  premier  de  septembre,  un  cour- 
rier arriva  à  huit  heures  et  demie  du  matin',  qui 
apporta  la  nouvelle  de  la  mort.  Toute  la  maison  de 
Saint-Cyr  se  rendit  sur-le-champ  à  l'église  pour 
prier  Dieu.  Pour  apprendre  à  madame  de  Maintenon 
qu'il  étoit  mort,  j'allai  lui  dire  tout  simplement  : 
«  Madame,  toute  la  maison  est  en  prières  à  l'église.  » 
Je  n'eus  pas  besoin  de  lui  en  dire  davantage;  elle 


\.  Le  Roi  est  mort  ce  malin  à  huit  heures  un  quart  et  demi; 
il  a  rendu  l'àme,  sans  aucun  effort,  comme  une  chandelle  qui 
s'éteint.  (Dangeau,  t.  XVI,  p.  136.) 


3oO         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

comprit  ce  que  cela  vouloit  dire;  elle  redoubla  ses 
prières,  assista  dès  ce  jour  même  à  tout  l'office  des 
morts,  et  le  lendemain  au  service;  après  quoi  elle 
vint  pleurer  avec  la  communauté.  Sentant  bien  que  la 
vue  des  demoiselles  l'altendriroit,  elle  voulut  les  voir 
toutes  dès  le  jour  même  de  la  mort  du  Roi,  afin  que 
tous  les  sujets  qui  pourroient  redoubler  sa  douleur 
fussent  réunis  en  ce  triste  jour.  Effectivement,  elles 
passèrent  toutes  devant  elle,  et  ce  défilé  fut  un  fort 
triste  spectacle;  madame  de  Maintenon  fondoit  en 
larmes;  les  sanglots  des  demoiselles  et  même  des 
enfants  l'attendrissoient  encore.  Elle  fut  très  contente 
de  voir  en  eux  cette  sensibilité,  et  elle  leur  dit  : 
«  J'espère,  mes  enfants,  que  je  vous  verrai  sans  atten- 
drissement dans  la  suite;  mais  il  n'y  a  pas  moyen 
aujourd'hui.  »  Et  quelques  heures  après,  elle  dit  : 
«  11  faudra  employer  le  reste  de  notre  vie  à  leur 
inspirer  cette  piété  solide  qu'avoit  celui  que  nous 
pleurons...  » 

Le  Roi,  après  avoir  été  dans  l'agonie  toute  la 
journée  du  31  et  toute  la  nuit  suivante,  mourut  enfin 
le  1"  septembre  à  huit  heures  du  matin,  dans  la 
soixante-dix-septième  année  de  son  âge,  étant  né  le 
5  septembre  1638.  11  avoit  régné  soixante-treize  ans, 
son  règne  ayant  commencé  le  14  mai  16/i3.  Pendant 
sa  maladie,  monsieur  le  duc  d'Orléans  avoit  si  bien  su 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d' AU  M  A  LE.         351 

prendre  toutes  ses  mesures  pour  empêcher  l'exécu- 
tion du  testament  du  Roi  que,  dès  le  lendemain  de 
sa  mort,  il  fut  au  Parlement,  accompagné  du  comte 
de  Charolols  \  du  prince  de  Conti  et  du  duc  du  Maine, 
du  prince  de  Bombes-  et  du  comte  de  Toulouse,  et  il 
y  fut  déclaré  tout  d'une  voix  régent  du  royaume  pen- 
dant la  minorité  de  Louis  XV. 

On  n'avoit  point  encore  vu  dans  l'Europe  un  règne 
plus  long  que  celui  de  Louis  XIV,  et  malgré  tous  les 
propos  que  la  calomnie  a  pu  imaginer  contre  le  règne 
de  ce  monarque,  il  seroit  difficile  en  France  d'en 
trouver  un  plus  glorieux.  Quel  est,  en  effet,  depuis 
l'établissement  de  la  monarchie,  le  roi  de  France  qui 
réunit  comme  lui  dans  sa  personne  tant  de  si  belles 
et  si  grandes  qualités.  Ce  prince,  grand  et  bien  fait, 
joignoit  à  une  beauté  mâle  et  majestueuse  un  air 
de  dignité  qui  brilloit  dans  toutes  ses  actions.  Cette 
même  dignité  se  faisoit  sentir  jusque  dans  tous  ses 
propos,  dans  lesquels  il  employoit  toujours  le  style  le 
plus  correct  et  le  plus  exact. 

Aussi  brave  guerrier  qu'excellent  politique,  il 
avoit  peut-être  plus  de  jugement  et  pensoit  plus  juste 
qu'aucun  homme  de  son   royaume.  Il  étoit  grand, 

1.  Charles    de    Boiirbon-Condé,    comte    de    Cliarolais,    né 
en  1700,  mort  en  1760. 

2.  Louis-Auguste  de  Bourbon,  prince  de  Dombes,  né  en  1700, 
mort  en  1755. 


352        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

doux,  humain,  juste  et  bon.  Il  ajoutoit  à  ces  rares 
qualités  un  fond  de  religion  dont,  pendant  longues 
années,  il  est  vrai,  il  ne  lit  pas  grand  usage,  mais 
qu'il  sut  bien  mettre  à  profit,  quand  il  fut  revenu  de 
ses  égarements,  tant  par  le  regret  qu'il  montra  ouver- 
tement des  scandales  qu'il  avoit  causés,  que  par 
cette  piété  exemplaire  dont  il  ne  s'est  jamais  démenti, 
plus  de  vingt-cinq  ans  avant  sa  mort... 

Il  ne  me  conviendroit  pas  de  vouloir  faire  un  éloge 
de  Louis  XIV  tel  qu'il  le  mériteroit.  Ce  que  je  crois 
pouvoir  dire  à  sa  gloire,  c'est  qu'il  possédoit  toutes 
les  qualités  qui  caractérisent  un  grand  roi.  Il  avoit  le 
talent  de  se  faire  craindre,  et  celui  de  se  faire  aimer; 
ses  projets  étoient  réglés  par  le  bon  sens;  la  gloire  de 
sa  couronne  et  le  bien  public  étoient  l'objet  ordinaire  de 
ses  entreprises;  une  partie  des  grands  événements  dont 
son  règne  fut  rempli,  dira-t-on,  n'a  dû  sa  réussite  qu'à 
la  prudence,  à  l'habileté  et  aux  sages  dispositions  de 
ses  ministres  :  cela  peut  être,  mais  loin  que  ce  soit  un 
motif  pour  diminuer  sa  gloire,  on  n'y  voit  au  con- 
traire que  l'éloge  de  son  discernement  à  faire  choix 
des  hommes  les  plus  capables  de  l'aider  à  tenir  les 
rênes  du  gouvernement,  de  même  que  de  l'attention 
et  des  soins  qu'il  apporta  toujours  à  les  conserver. 

Ce  monarque  aussi  tranquille  dans  la  mauvaise  for- 
tune que  grand  dans  la  prospérité,  par  sa  fermeté, 


I 


MEMOIRES   DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         353 

son  courage  et  ses  ressources  étonnoit  souvent  ses 
sujets  et  même  ses  ennemis. 

On  a  pu  lui  reprocher  son  goût  pour  la  guerre  ;  il 
en  a  effectivement  trop  montré,  dans  le  cours  de  son 
règne,  pour  qu'on  puisse  aisément  le  laver  de  ce 
reproche;  aussi  le  vit-on  se  déclarer  lui-même  cou- 
pable en  ce  point,  lorsqu'au  lit  de  la  mort  il  recom- 
manda surtout  à  son  petit-fils  de  ne  point  aimer  la 
guerre  comme  il  l'avoit  aimée.  Combien  cependant  ne 
trouveroit-on  pas  de  motifs  pour  le  justifier,  dans  la 
durée  même  de  ces  guerres,  par  les  offres  qu'il  faisoit 
souvent,  pour  les  terminer,  d'abandonner  à  ses  ennemis 
la  meilleure  partie  de  ses  prétentions,  par  tout  ce 
qu'il  mit  en  œuvre  pour  accélérer  la  paix  de  Nimègue, 
par  la  cession  qu'il  fit  de  toutes  ses  conquêtes  à  Ryswick, 
dernièrement  encore  par  les  propositions  si  désintéres- 
sées, si  réitérées  et  si  désavantageuses  même  à  sa  cou- 
ronne pour  mettre  fin  à  cette  guerre  qu'il  eut  à  soutenir 
si  longtemps  contre  presque  toutes  les  puissances  de 
l'Europe,  et  par  le  chagrin  qu'il  sentit  et  qu'il  fit  bien 
paroître,  d'être  forcé  de  la  continuer  encore  avec  l'Em- 
pereur '. 

Ce  prince,  magnifique  dans  les  occasions,  généreux 


I.  Charles  VI,  empereur  d'Allemagne,  second  fils  de  l'em- 
pereur Léopold,  né  le  l"'  octobre  1685,  fut  appelé  à  l'Empire  par 
la  mort  de  son  frère  Joseph  I";  il  mourut  le  20  octobre  1740. 

T.  11.  23 


3oi         MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

avec  dignité,  fit,  il  est  vrai,  des  dépenses  si  prodi- 
gienses  que  ses  finances  se  trouvèrent  épuisées.  Il  fut 
sans  doute  inexcusable  dans  cette  partie,  mais  qu'on 
fasse  au  moins  attention  à  tous  les  frais  qu'il  a  été 
obligé  de  faire  pour  soutenir  ses  guerres  et  surtout  la 
dernière.  Qu'on  se  rappelle  cette  quantité  de  pensions 
qu'il  fit  à  tous  ceux  d'entre  ses  sujets  qui  avoient 
vieilli  dans  ses  armées,  à  tous  ceux  qui  se  dislin- 
guoient  dans  la  robe  ou  dans  les  lettres,  celles  qu'il 
faisoit  quelquefois  même  à  des  étrangers,  générosité 
rare  et  qui  le  faisoit  connoître  et  admirer  jusqu'aux 
extrémités  du  monde.  Qu'on  pense  à  cette  multitude 
d'établissements  si  utiles  à  ses  sujets  et  si  glorieuse 
pour  sa  mémoire.  Qu'on  examine  celle  quantité  de 
superbes  bâtiments  qui  font  et  feront  toujours  l'admi- 
ration des  curieux.  Que  de  raisons  pour  excuser  ses 
dépenses,  que  de  monuments  pour  sa  gloire  !  On  a  pu  à 
juste  litre  lui  reprocher  Tincontinence;  en  effet,  il  ne 
seroit  pas  possible  de  le  justifier  en  ce  point;  mais  on 
peut  dire  à  sa  louange  qu'autant  il  scandalisa  la 
France  par  ses  débauches,  autant  il  l'édifia,  les  vingt, 
cinq  dernières  années  de  sa  vie,  par  son  exactitude  à 
s'acquitter  des  devoirs  de  chrétien,  par  sa  piété,  son 
zèle  à  toute  épreuve,  et  j'ose  dire  même,  par  sa  péni- 
tence qui  ne  fut  pas  moins  publique  que  ses  désor- 
dres. 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aTMALE.         335 

Quel  autre  monarque  mérita  d'ailleurs  plus  que  lui 
le  beau  titre  de  défenseur  de  la  foi?  Jamais  prince  fut-il 
plus  attaché  à  sa  religion  que  Louis  XIV,  plus  sensible 
à  ses  progrès  ou  à  ses  pertes;  plus  désireux  de 
l'étendre  au  dehors  et  de  la  conserver  au  dedans.  Il 
détruisit  le  calvinisme  '.  On  a  vu,  les  dernières  années 
de  sa  vie,  combien  il  fît  d'efforts  pour  terminer  les  que- 
relles excitées  par  le  livre  de  Jansenius  -,  avec  quelle 
instance  il  avoit  demandé  la  dernière  Constitution,  dans 
l'espérance  qu'elle  apaiseroit  toutes  ces  disputes,  le  zèle 
qu'il  montra  pour  la  faire  exécuter.  Il  alloit  mettre  la 
dernière  main  à  l'œuvre  quand  une  mort  prématurée 
l'en  empêcha.  Plusieurs  personnes  ont  prétendu  qu'il 
eût  été  plus  avantageux  pour  la  religion  qu'il  n'eiît  pas 
fait  tout  ce  qu'il  fit  pour  la  soutenir,  et  qu'il  eût  mieux 
valu  qu'il  n'eût  pas  fait  venir  cette  dernière  Bulle.  C'est 
un  point  sur  lequel  je  ne  puis  rien  dire.  Est-ce  cette 
Bulle  qui  a  produit  le  mal?  l'a-t-elle  augmenté?  Ce  qu'il 
y  a  de  vrai,  c'est  qu'avant  son  arrivée  il  y  avoit  eu 


1.  Les  cruautés  qui  s'exercèrent  alors  étoient  contre  ses 
ordres,  ainsi  qu'à  son  insu  et  à  celui  de  madame  de  Maintenon  • 
on  aura  peine  à  croire  cette  anecdote,  mais  j'en  ai  des  preuves 
certaines,  indubitables.  (Note  du  manuscrit.) 

2.  Corneille  Jansenius,  né  à  Leerdam  en  Hollande,  en  158o, 
évêque  d'Ypres  en  1635,  mort  en  16.38.  C'est  de  3on  célèbre 
ouvrage  intitulé  VAiir/ustinus  et  publié  après  sa  mort,  que 
furent  tirées  les  cinq  propositions  dont  la  condamnation,  pro- 
noncée par  le  pape  Innocent  X  et  confirmée  par  Alexandre  VII, 
amena  des  dissensions  si  profondes  dans  l'Église  de  France. 


3o6         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

beaucoup  de  disputes,  et  il  y  en  eut  encore  après.  Son 
dessein  cependant  avoit  été  d'apaiser  les  troubles  de 
l'Église;  mais  la  Providence  n'a  point  permis  qu'il  y 
réussît. 

Ce  prince  enfin,  qui  le  croiroit,  bon  roi,  bon  père, 
bon  chrétien,  si  fait  pour  être  chéri  et  vénéré  de  tout 
son  royaume,  mourut  peu  regretté  d'une  grande  partie 
de  ses  sujets.  C'est  ici  où  l'on  peut  bien  voir  au 
naturel  l'aveuglement,  la  légèreté  et  l'inconséquence 
des  François.  Les  uns,  prévoyant  que  la  mort  de  ce 
monarque  entraîneroit  nécessairement  un  changement 
d'administration  et  de  gouvernement,  peu  contents  de 
leur  fortune  présente,  se  flattoient  de  trouver  sous  un 
nouveau  règne  quelques  moyens  de  l'augmenter.  Les 
autres  espéroient  voir  incessamment  diminuer  cette 
multitude  d'impôts  que  la  longueur  d(;  la  nouvelle 
guerre  avait  forcé  de  mettre  sur  les  peuples.  Les  calvi- 
nistes espéroient,  sous  un  autre  gouvernement,  être 
plus  tranquilles  et  plus  libres  :  les  jansénistes,  que  ce 
monarque  n'avoit  point  ménagés,  se  flattoient  que,  sous 
un  nouveau  règne,  on  les  laisseroit  agir  et  penser  avec 
plus  de  liberté.  En  un  mot,  la  persuasion  presque 
générale  où  l'on  étoit  que  les  choses  changeroient  tout 
à  fait  de  face,  jointe  à  l'intérêt  de  chaque  particulier, 
fit  qu'un  grand  nombre  de  François  vit  la  fin  de  ce 
règne  non   seulement  sans  peine,    mais  même   avec 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         357 

plaisir.  Loin  de  pleurer,  comme  ils  le  dévoient,  nn  roi 
si  digne  de  leurs  larmes,  on  avu,  le  dirai-je?à  la  honte 
de  ces  mêmes  François,  des  feux  de  joie  dans  quelques 
rues  de  Paris  sur  la  nouvelle  de  sa  mort. 

Mais  ces  dispositions  si  peu  favorables  pour  la 
mémoire  de  Louis  XÏV  ne  durèrent  pas  longtemps.  Le 
nouveau  gouvernement  dans  lequel  les  François 
aA^oient  envisagé  tant  d'avantages  fit  bient(3t  naître 
des  regrets;  ils  reconnurent  en  peu  de  temps  leur 
aveuglement  et  la  grandeur  de  la  perte  qu'ils  avoient 
faite.  Autant  on  avoit  montré  d'espérance  et  de  joie 
à  la  fin  de  son  règne,  autant  on  le  pleura  deux  ans 
après  sa  mort'. 

La  dernière  partie  du  Manuscrit  est  consacrée 
au  récit  de  la  vie  de  madame  de  Maintenon  à 
Saint-Cyr,  depuis  sa  retraite,  et  se  termine  par  sa 
mort  et  son  testament.  C'est  la  reproduction  à  peu 
près  textuelle  du  Mémoire  précédemment  publié 
piar  nous.  Aussi  avons-nous  cru  devoir  nous  borner 
à  reproduire  le  jugement  final   de  mademoiselle 

1.  Bien  que  cet  éloge  de  Louis  XIV  ne  soit  pas  sans  quelques 
restrictions  qui  sentent  l'esprit  du  temps,  cependant  on  voit 
que  mademoiselle  d'Aumale  était  demeurée  fidèle  à  la  mémoire 
du  roi  dans  l'intimité  duquel  elle  avait  vécu,  tout  comme  à 
celle  de  sa  bienfaitrice.  On  se  rappelle  celte  lettre  citée  dans 
l'Introduction  du  tome  1"  qu'elle  écrivait  à  son  amie,  madame 
d'Havrincourt  :  •■  La  Sainte- Vierge,  le  Roi,  madame  de  Maintenon 
et  puis  Saint-Cyr,  ce  sont  là  toutes  mes  passions.  » 


358         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE. 

d'Aumale  sur  madame  de  Maintenon,  auquel  elle 
entremêle  cependant  encore  quelques  traits  de  la  vie 
de  sa  'protectrice. 

Malgré  tout  ce  que  la  calomnie  a  pu  dire  et  imagi- 
ner pour  ternir  la  répulation  de  madame  de  Mainte- 
non,  toutes  les  personnes  qui  l'ont  connue  et  qui  l'ont 
approchée  de  près  s'accordent  toutes  à  dire  qu'il  est 
extrêmement  dilTicile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  de 
voir  réunies  dans  la  même  personne  tant  de  vertus 
et  de  bonnes  qualités  qu'il  s'en  trouvoit  dans  celle 
admirable  femme,  que  l'abbé  de  Verlol  n'a  pas  fait  de 
difficulté  de  comparer  à  la  femme  foi'le  de  Salomon. 

Je  sais  par  plusieurs  personnes,  qui  prétendent 
l'avoir  très  bien  connue,  et  par  elle-même  qui  me  l'a 
répété  bien  des  fois,  que,  malgré  l'élévation  où  elle 
est  parvenue,  elle  n'eut  jamais  de  goût  pour  la  Cour'. 
Je  sens  bien  qu'on  aura  peine  à  le  croire.  Mais  ce 
qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  que  ce  n'a  jamais  été  que  ses 
directeurs  et  d'autres  gens  de  bien  qui,  peut-être  un 
peu  par  intérêt  pour  leur  fortune  personnelle,  l'ont 
assurée  que  Dieu  vouloit  qu'elle  y  restât,  et  que,  sans 
cela,  elle  m'a  déclaré  cent  fois  qu'elle  n'y  seroit  jamais 


1.  «  Je  haïssois  la  Cour  et  je  n'ai  jamais  désiré  d'y  être,  » 
disait  madame  de  Maintenon  dans  un  entretien  avec  madame 
de  Glapion,  le  18  octobre  1717.  {Lettres  historiques  et  édificmtes, 
t.  II,  p.  454.) 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         359 

demeurée,  eL  que,  si  elle  ne  se  fût  retenue,  elle  auroil 
peut-être  fait  quelque  échappée  imprudente  pour  en 
sortir.  On  la  prit  du  côté  de  la  piété  et  de  la  dévotion, 
et  on  sut  si  bien  lui  insinuer  qu'il  n'étoit  pas  impos- 
sible qu'elle  fût  quelque  jour  utile  au  salut  du  Roi, 
qu'elle  se  laissa  persuader;  et  de  ce  moment-là,  effec- 
tivement, cet  objet  seul  borna  toutes  ses  vues. 

Elle  m'entretenoit  très  souvent  du  regret  qu'elle 
avoit  d'être  obligée  de  rester  à  la  Cour,  et  je  me 
souviens  qu'un  jour,  en  revenant  de  Saint-Cyr,  après 
m'avoir  dit  comme  nous  étions  presque  toujours 
occupées  de  cette  maison,  elle  me  dit,  en  me  paidant 
de  madame  de  Montespan  et  de  la  façon  dont  Dieu 
gouverne  ses  créatures  :  «  Dieu  sait  bien  prendre 
ses  créatures  par  leur  sensible.  J'ai  connu  une 
personne  qui  aimoit  passionnément  la  Cour,  et  qui 
en  a  été  retirée,  et  moi,  qui  ne  la  peux  supporter,  il 
faut  que  j'y  passe  ma  vie.  »  Il  faut  avouer  cependant 
que  si,  comme  je  le  crois  (puisqu'elle  me  l'a  dit  elle- 
même),  elle  avoit  du  chagrin  d'être  obligée  d'y 
rester,  ce  chagrin  étoit  bien  diminué  par  les  preuves 
de  bonté,  de  considération  et  d'amitié  que  le  Roi  lui 
donnoit  continuellement.  Il  en  faisoit  tant  de  cas 
qu'il  lui  avoit  donné  tous  les  honneurs  et  privilèges 
des  princes;  mais  il  faut  dire  aussi  qu'elle  ne  s'en 
servoit  que  quand  elle  ne  pouvoit  faire  autrement, 


360        MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'AUMALE. 

et  je  l'ai  vue  très  souvent  faire  retourner  son  cocher 
lorsque,  sans  nécessité,  il  la  faisoit  entrer  dans  les 
cours  où  il  n'entroit  que  ceux  qui  avoient  les  entrées. 
Le  Roi  se  plaisoit  si  fort  à  sa  conversation,  et  s'étoit 
si  bien  accoutumé  à  ne  point  passer  un  jour  sans  la 
voir  que  cela  devenoit  souvent  pour  elle  une  gêne 
qu'elle  avoit  cependant  grand  soin  de  ne  jamais 
laisser  entrevoir.  Sur  la  lin  de  sa  vie  surtout,  il  avoit 
plus  de  peine  que  jamais  à  se  passer  d'elle;  il  ne  se 
fit  pas  le  moindre  petit  voyage  qu'il  ne  voulût  qu'elle 
en  fût;  ce  qui  souvent  la  fatiguoit  horriblement.  Une 
des  dernières  années  de  sa  vie,  il  fit  un  voyage  à 
Fontainebleau,  dans  un  temps  où,  sans  être  décidé- 
ment malade,  elle  souffroit  assez  pour  être  hors  d'état 
de  monter  en  carrosse,  et  même  de  sortir  de  son 
appartement'.  Les  médecins  qu'on  avoit  consultés 
pour  savoir  s'il  n'étoit  pas  possible  qu'elle  en  fût, 
décidèrent  qu'elle  étoit  hors  d'état  de  soutenir  le 
mouvement  de  la  voiture.  Le  Roi,  qui  désiroit  fort 
qu'elle  pût  faire  ce  voyage,  engagea  les  médecins 
à  trouver  quelque  expédient  pour  qu'on  pût  la  trans- 
porter. Il  fut  résolu  qu'on  la  porteroit  en  chaise  à 
porteurs  de  Versailles  à  Sèvres  où  on  la  mettroit  dans 

1.  «  Elle  fit  bien  des  voyages  à  Marly,  dans  un  état  à  ne  pas 
faire  marcher  une  servante.  Elle  en  fit  un  à  Fontainebleau 
qu'on  ne  savoit  pas  véritablement  si  elle  ne  mourroit  point  en 
chemin.  »  (Saint-Svnon,  Édit.  Chéruel  de  1837,  t.  XIII,  p.  48j. 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE.        361 

un  petit  bateau  qui  la  conduiroit  jusqu'auprès  de 
Fontainebleau  où  elle  retrouveroit  d'autres  porteurs, 
pour  la  faire  arriver  jusqu'au  château.  Ce  projet  fut 
ponctuellement  exécuté.  Ce  ne  fut  point  sans  peine 
qu'elle  soutint  ce  voyage,  mais  le  désir  de  plaire  au 
Roi  sembloit  diminuer  ses  douleurs,  et  les  lui  faisoit 
supporter  sans  qu'on  pût,  pour  ainsi  dire,  s'apercevoir 
qu'elle  souffroit. 

Dans  un  autre  petit  voyage  que  le  Roi  fit  à  Petit- 
Bourg,  chez  le  duc  d'Antin',  il  fallut  encore  que 
madame  de  Maintenon  en  fût,  malgré  l'état  de  souf- 
frances dans  lequel  elle  se  trouvoit  pour  lors;  mais 
la  difficulté  éloit  de  l'y  déterminer.  Le  Roi  ne  vouloit 
pas  lui  en  parler  lui-même,  dans  la  crainte  de  la  gêner 
trop  fort,  supposé  qu'elle  ne  fût  réellement  pas  en 
état  de  supporter  le  voyage  ;  c'est  pourquoi  il  chargea 
le  duc  d'Antin  de  cette  commission.  Il  alla  effective- 
ment chez  elle  tout  exprès  pour  lui  en  parler;  il  fit 


1.  Louis-Antoine  de  Pardaillan  et  de  Gondrin,  duc  d'Antin, 
fils  du  marquis  et  de  la  marquise  de  Montespan,  né  à  Paris  en 
1665,  fut  d'abord  menin  de  Monseigneur  et  devint  ensuite 
directeur  général  des  bâtiments.  Il  mourut  en  1736.  D'Antin 
avait  trouvé  la  terre  de  Petit-Bourg  dans  l'héritage  de  madame 
de  Montespan  qui  l'avait  achetée  des  héritiers  La  Ferronnays. 
Ce  fut  en  septembre  1707  que  le  Roi  y  fit  le  séjour  dont  il  est 
ici  question,  c'est-à-dire  peu  de  mois  après  la  mort  de  madame 
de  Montespan.  Aussi  la  duchesse  d'Orléans  ne  voulut-elle 
point  être  du  voyage,  «  ne  pouvant  se  résoudre,  disent  les 
Mémoires  de  Sourches  (t.  X,  p.  397),  à  se  trouver  dans  un  lieu  où 
tout  devoit  lui  représenter  sa  mère  qu'elle  venait  de  perdre  »  . 


362         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    d'aUMALE. 

tout  au  monde  ce  qu'il  put  pour  l'y  résoudre;  elle  lui 
répondit  que,  dans  l'état  où  elle  étoit,  elle  avoit  une 
peine  extrême  à  se  déplacer,  que  l'habitude  qu'elle 
s'étoit  faite  de  jouir  de  toutes  ses  commodités,  sans 
sortir  de  son  appartement,  faisoit  qu'elle  ne  pouvoit 
prendre  son  parti  de  le  quitter,  à  moins  de  nécessité. 
Le  duc  lui  dit  à  cela  qu'elle  se  trouveroit  chez  lui 
tout  comme  elle  étoit  chez  elle,  et  qu'il  apporteroit 
tous  ses  soins  pour  qu'elle  s'y  trouvât  aussi  à  son 
aise  que  si  elle  étoit  dans  son  propre  appartement; 
les  instances  réitérées  qu'il  lui  lit,  l'envie  qu'elle 
savoit  que  le  Roi  avoit  qu'elle  y  vînt,  firent  qu'entin 
elle  s'y  détermina. 

Le  duc  d'Antin,  homme  d'un  esprit  attentif,  indus- 
trieux et  galant,  se  voyant  muni  de  la  parole  de 
madame  de  Maintenon,  sans  qu'elle  s'en  aperçût  et 
sans  faire  semblant  de  rien,  regarde  bien  la  position 
de  son  appartement,  examine  attentivement  ses  meu- 
bles, leurs  quantités,  leurs  qualités,  leur  couleur,  fait 
une  revue  exacte  sur  ses  tables,  sur  ses  tablettes,  jette 
un  coup  d'œil  sur  ses  livres,  remarque  ceux  qu'elle 
lit  actuellement,  et  après  s'être  bien  mis  dans  la  tête 
l'arrangement  total  de  son  appartement,  retourne 
dire  au  Roi  qu'il  l'a  déterminée  à  être  du  voyage'; 


1.  Suivant  Saint-Simon,  d'Antin  aurait  gagné  les   valets  de 
madame  de  Maintenon  pour  pénétrer  chez  elle  pendant  qu'elle 


MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         363 

puis,  sans  dire  mot,  part  sur-le-champ  pour  Petit- 
Bourg  (le  Roi  n'y  de  voit  venir  que  le  lendemain). 
Le  duc  arrivé  à  Petit-Bourg,  la  mémoire  encore  toute 
fraîche  de  Tarrangement  de  cette  chambre,  parcourt 
tous  les  appartements  de  son  château  pour  en  trouver 
une  dont  la  position  fût  pareille  :  l'ayant  trouvée,  il  y 
fait  placer  des  meubles,  des  tables  et  des  tablettes 
absolument  semblables  à  ceux  qu'il  avoit  vus  dans  celle 
de  madame  de  Maintenon;  il  y  mit  des  livres  en  qua- 
lité et  en  quantité  tels  qu'il  les  avoit  vus  chez  elle,  et 
dans  le  même  ordre  qu'il  y  avoit  remarqué.  Le  lende- 
main le  Roi  arrive.  Madame  de  Maintenon  est  con- 
duite tout  en  arrivant  dans  l'appartement  qui  lui  étoit 
destiné;  en  y  entrant  elle  fut  si  frappée  de  la  ressem- 
blance qu'elle  croyoit  presque  entrer  chez  elle. 
L'heure  de  ses  lectures  arrivée,  sans  avoir  la  peine  de 
déballer  ses  livres,  elle  n'eut  que  la  main  à  porter  sur 
sa  tablette;  elle  y  trouva  tous  les  livres  qu'elle  lisoil, 
et  qui  plus  est,  le  cordon  placé  dans  chaque  livre  à 
l'endroit  où  elle  en  étoit.  Elle  fut  on  ne  sauroit  plus 
surprise  que  le  duc  ait  pu  copier  si  exactement  tout 
l'arrangement  de  sa  chambre;  elle  lui  en  témoigna 
toute  sa  satisfaction,  et  se  récria  beaucoup  sur  l'excès 


était  à  Sainl-Cyr,  et  aurait  profilé  de  son  absence  pour  prendre 
un  plan  de  la  disposition  de  sa  chambre,  de  ses  meubles  et 
de  ses  livres  (Édit.  Ghéruel  de  1857,  t.  VI,  p.  118). 


364         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D    AUMALE. 

de  cette  galanterie  qui  fut  on  ne  sauroit  plus  admirée 
du  Roi  et  de  toutes  les  personnes  qui  étoient  de  ce 
voyage... 

On  ne  peut  trop  admirer  madame  de  Maintenon 
sur  le  silence  exact  qu'elle  a  elle-même  garde  sur  son 
mariage  dans  tous  les  temps.  Toute  autre  qu'elle,  eut 
peut-être  été  tentée  plus  d'une  fois  de  faire  en  sorte 
qu'on  le  sût,  et  on  peut  dire   qu'il  est  surprenant 
qu'elle  n'ait  jamais  laissé  échapper  aucun  propos  qui 
pût  le  prouver.    Si  l'on  a  trouvé   dans   les  lettres 
secrètes  de  son  directeur  des  traces  du  rang  qu'elle 
occupoit  auprès  de  Louis  XIV,  on  n'a  pas  pu  trouver 
dans  ses  propres  lettres,  ni  dans  ses  écrits  les  plus 
secrets,  ni  dans  aucune  autre  pièce  sortie  de  sa  main, 
aucune  marque  de  cette  alliance.   Vivant  dans  une 
parfaite  liberté  après  la  mort  du  Roi,  au  milieu  des 
dames  de  Saint-Louis  et  des   demoiselles  dont  elle 
prenoit  soin,  elle  auroit  pu  s'échapper  quelquefois  ou 
même  avouer  en  confidence   son  secret.  Cependant 
jamais  elle  n'en   fit  rien,  si  ce  n'est  à  madame  du 
Pérou  (dame  de  Saint-Louis,  à  laquelle  elle  donna  tou- 
jours des  preuves  d'une  considération  et  d'une  estime 
particulière),    à  qui  elle  répondit  sur  ce  qu'elle  lui 
disoit  de  la  différence  de  son  état  à  celui  des  autres 
favorites  :  «  Ce  sont  des  liens  sacrés.  »  Toutes  les 
dames  de  Saint-Louis  qui  l'ont  vue  ont  toutes  rendu 


MEMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE.         365 

témoignage  à  son  incompréhensible  discrétion,  en 
sorte  qu'on  peut  dire  qu'en  toute  sa  vie  elle  ne  s'est 
jamais  expliquée  sur  cela.  11  falloit  même  que  la  mo- 
destie de  madame  de  Maintenon  eut  prodigieusement 
imposé  à  ses  nièces,  aux  personnes  qui  la  servoient, 
et  à  toutes  celles  qui  l'approchoient,  puisque  personne 
n'osa  jamais  lui  parler  de  cette  alliance  dont  la  flat- 
terie auroit  pu  croire  pouvoir  faire  usage  pour  s'insi- 
nuer dans  son  esprit. 

Peu  de  jours  avant  la  mort  du  Roi,  plusieurs 
princes  qui  se  trouvoient  dans  sa  chambre,  et  à  qui  il 
parla  s'attendoient  qu'il  alloit  leur  déclarer  son 
mariage,  mais  il  ne  le  lit  point.  Parmi  ces  princes 
étoit  monsieur  le  duc  d'Orléans,  régent,  lequel  a  dit 
depuis  à  madame  la  marquise  d'Hautefeuillc  '  un  jour 


1.  La  marquise  d'Haiitefeuille  étoit  pelite-fille  du  maréciial 
de  Grancey,  maison  fort  en  faveur  auprès  du  duc  d'Orléans, 
régent,etnomément  ladite  marquise,  nièce  de  madame  de  Marey 
qui  avoitélé,  je  crois,  gouvernante  du  Wégenl.  (No tn du  manuscrit.) 
Marie-Françoise-Élisabeth  Rouxe!  était  fille  de  François  Bénédict, 
marquis  de  Grancey,  lieutenant  général  des  armées  du  Roi,  et 
de  Jeanne  Garmée  de  Rahodanges,  Elle  épousa,  en  16SC,  Gabriel- 
Etienne  Texier,  comte  d'Hautefeuille,  lieutenant  général  des 
armées  du  Roi.  Quant  à  madame  de  Marey,  elle  était  fille  de 
Jacques  Rouxel  de  Grancey,  troisième  du  nom,  maréchal  de 
France  et  de  sa  seconde  femme  Charlotte  de  Mornay.Née  en  1648, 
elle  épousa,  le  il  novembre  1663,  Joseph  Rouxel,  comte  de 
Marey  et  de  Clermont,  son  cousin  germain.  Après  la  mort  de 
la  maréchale  sa  mère,  qui  était  la  sœur  de  Villarceaux,  elle 
fut  gouvernante  d'Élisabeth-Charlolte  d'Orléans,  depuis  du- 
chesse de  Lorraine  et  ensuite  du  duc  d'Orléans;  elle  mourut 
le  9  mai  1728. 


366         MÉMOIRES    DE    MADEMOISELLE    D'AUMALE. 

qu'il  lui  parloit  de  madame  de  Maintenon  :  «Les 
princes  et  moi,  dans  la  chambre  du  feu  Roi,  nous 
avions  tous  peur  qu'il  déclarât  qu'il  avoit  épousé 
madame  de  Maintenon,  ce  qui  nous  auroit  bien  con- 
trariés et  bien  embarrassés.  »  C'est  madame  d'Haute- 
feuillc  elle-même  qui  me  redit  ce  propos  mot  à  mot 
en  17/i8... 

Son  amour  pour  Dieu,  sa  conformité  à  sa  volonté,  sa 
confiance  en  sa  providence  se  montroient  dans  toutes  les 
occasions.  Quand  elle  voyoit  quelqu'un  dans  la  misère, 
après  avoir  fait  les  arrangements  nécessaires  pour  le 
secourir,  elle  lui  disoit  :  «  J'ai  été  comme  vous  autrefois, 
aussi  pauvre  et  affligée;  j'ai  toujours  eu  grande  con- 
fiance en  la  Providence.  Tâchez  d'avoir  ces  dispo- 
sitions; soumettez-vous  à  la  volonté  de  Dieu;  il  ne 
vous  abandonnera  pas.  »  Cette  parfaite  soumission  à  la 
volonté  de  Dieu  parut  dans  toute  sa  sincérité  lors- 
qu'elle eut  perdu  le  Roi;  cette  perte  n'intéressoit  pas 
moins  son  cœur  ([ue  son  état  et  sa  fortune;  elle 
l'aimoit  avec  ton  le  la  vivacité  d'un  cœur  naturel- 
lement tendre  et  reconnoissant;  mais  ce  cœur,  aussi 
généreux  que  tendre,  l'éleva  au-dessus  de  toutes  les 
considérations  humaines  pour  chercher  Dieu  et  une 
consolation  solide  dans  sa  volonté... 

Je  puis  ajouter  à  tout  ce  que  j'ai  dit  jusqu'ici  de 
madame  de  Maintenon  que  l'humilité,  qui  fut  toujours 


MÉMOIRES    n£    MADEMOISELLE    D'aUMALE.         367 

chez  elle  une  vertu  principale,  lui  faisoit  regarder  avec 
dédain  toute  espèce  de  distinction.  Elle  étoit  vivement 
touchée  de  ce  que  toute  grandeur  s'efface  devant  Dieu, 
qui  est  la  grandeur  même.  Elle  avoit  un  singulier 
plaisir  à  se  trouver  aisée  avec  tout  le  monde  dans  les 
exercices  de  religion.  «  J'ai  toujours  du  plaisir,  me 
disoit-elle,  quand  je  vois  tout  le  monde  confondu  et 
sans  nulle  différence,  ma  femme  de  chambre  commu- 
nier avec  moi  et  souvent  beaucoup  mieux  que  moi.  » 
Elle  pensoit  des  autres  beaucoup  moins  que  d'elle- 
même.  Je  puis  dire  en  un  mot,  et  toutes  les  personnes 
qui  l'ont  connue  comme  moi  diront  qu'il  seroit  fort 
difficile  de  se  faire  une  énuméralion  exacte  de  ses 
vertus.  Pour  terminer  tout  ce  que  j'ai  dit  jusqu'ici  de 
madame  de  Mainlenon,  je  puis  dire,  d'accord  avec 
toutes  les  personnes  qui  l'ont  connue  comme  moi,  que 
c'étoit  une  femme  vraiment  digne,  pour  ne  pas  dire 
au-dessus  de  toutes  sortes  d'éloges. 


APPENDICE 


T.    II. 


24 


APPENDICE  I 


Le  portrait  que  nous  avons  mis  en  lête  de  ce  volume 
a  été  récemment  trouvé  à  Lyon,  chez  un  antiquaire,  par 
M.  Léon  Dru,  connaisseur  et  collectionneur  émérite.  La 
ressemblance  avec  d'autres  portraits  contemporains  ne 
permet  pas  de  douter  qu'il  ne  représente  madame  de  Main- 
tenon  aux  environs  de  cinquante  ans,  c'est-à-dire  à  l'époque 
de  son  mariage  avec  Louis  XIV.  M.  de  Nolhac,  le  con- 
servateur du  Palais  de  Versailles,  si  compétent  dans 
toutes  les  choses  du  xvn''  et  du  xvni"  siècle,  n'hésite  pas 
à  l'affirmer.  Nous  ne  saurions  dire  quel  est  l'auteur  de 
ce  portrait.  La  peinture  en  est  bonne  et  la  figure  traitée 
avec  beaucoup  de  soin. 


APPENDICE  II 


LETTRE  DE  LOUIS  XIV  ECRITE  PEU  DE  TEMPS  AVANT 
SA  MORT  A  SON  ARRIERE -PETIT- F I L  S  ET  DEPOSEE 
ENTRE  LES  MAINS  DU  MARÉCHAL  DE  VILLEROY 
POUR  ÊTRE  REMISE  AU  JEUNE  ROI  A  L'AGE  DE  DIX- 
SEPT   ANS. 

Je  doute  qu'il  ail  paru  beaucoup  d'exemplaires  de  celle 
leltre;  la  copie  que  j'en  vais  donner  a  élé  faite  sur  l'ori- 
ginal même;  on  y  verra  au  naturel  toute  la  tendresse  d'un 
père  et  toute  la  bonté  d'un  Roi. 

LETTRE   DE   LOUIS   XIV   A   SON   DIGNE    SUCCESSEUR 
LOUIS    XV 

Mon  Fils,  si  la  divine  providence  en  qui  je  me  confie 
daigne  conserver  vos  jours  jusqu'au  temps  où  la  raison 
puisse  vous  faire  agir  par  vous-même,  recevez  avec  res- 
pect cette  lettre  des  mains  de  ce  fidèle  sujet  à  qui  je  fais 
jurer  qu'il  vous  la  rendra  en  mains  propres  :  dans  laquelle 
lettre  vous  trouverez  les  dernières  volontés  de  votre  père 
et  votre  Roi,  qui,  au  moment  de  quitter  la  vie,  sent 
redoubler  sa  tendresse  pour  vous  en  qui  il  voit  tous  ses 
enfants  revivre  et  dans  un  âge  si  tendre  que  les  troubles 
qu'il  prévoit  sous  votre  minorité  lui  donnent  plus  d'inquié- 
tude que  les  horreurs  du  trépas  qu'il  va  bientôt  subir  ne 
lui  causent  d'effroi.  Si  quelque  chose  peut  adoucir  ma  peine 


APPENDICE.  373 

dans  cet  état,  c'est,  mon  Fils,  la  promesse  des  bons  sujets 
qui  ont  tous  fait  serment  dans  mon  sein  de  veiller  sur  vos 
jours  et  verser  leur  sang  pour  votre  conservation.  Récom- 
pensez-les, mon  Fils,  lorsque  vous  en  aurez  connoissance 
et  ne  les  oubliez  jamais,  ni  les  soins  que  mon  Fils  le  duc 
du  Maine  que  j'ai  jugé  digne  de  mettre  auprès  de  votre 
personne  prendra  de  vous.  Cette  distinction,  que  j'ai  crue 
nécessaire  pour  l'amour  de  vous-même,  lui  suscitera  sans 
doute  pour  ennemis  ceux  qui  se  trouveront  par  cette  sage 
prévoyance  éloignés  de  la  cupidité  qu'ils  ont  de  régner,  et 
si  par  quelque  trouble  qui  pourroil  survenir  dans  votre 
royaume   il   arrivoit  quelque   malheur  à  ce   prince,    ou 
quelque  changement  dans  ce  que  j'ai  établi  en  sa  faveur, 
je  désire,  mon  Fils,  si  Dieu  vous  conserve,  que  vous  réta- 
blissiez les  choses  dans  le  même  état  où  elles  se  trouveront 
à  ma  mort,  tant  pour  la  religion  que  pour  ce  qui  touche 
le  duc  du  Maine.  Ayez  de  la  confiance  en  lui;  suivez  ses 
conseils;  il  est  très  capable  de  vous  bien  conduire,  et  si  la 
mort  vous  p^rivoit  d'un  si  bon  sujet,  rendez  à  ses  enfants, 
en  leur  conservant  le  rang  que  je  leur  ai  donné,  toute 
l'amitié  que  vous  devez  à  leur  père,  qui  m'a  promis,  juré, 
de  ne  vous  abandonner  qu'à  la  mort. 

Que  le  sang  et  l'amitié  vous  unisse  toujours  avec  le  Roi 
d'Espagne,  sans  qu'aucune  raison  d'intérêt  ou  de  politique 
mal  entendue  vous  en  sépare  jamais;  c'est  là  le  seul  moyen 
de  conserver  la  paix  et  la  balance  de  l'Europe. 

Ayez  toujours  un  attachement  inviolable  au  père  commun 
des  fidèles,  et  ne  vous  séparez  jamais,  pour  quelque  motif 
que  ce  puisse  être,  du  sein  et  du  centre  de  l'ÉgUse.  Mettez 
en  Dieu  toute  votre  confiance,  vivez  en  chrétien  plus  qu'en 
Roi,  et  n'attirez  jamais  sa  main  sur  vous  par  aucun 
dérèglement  dans  vos  mœurs.  Remerciez  sa  divine  provi- 
dence qui  protège  si  visiblement  ce  royaume.  Donnez  à 


374  APPENDICE. 

VOS  sujels  le  même  exemple  qu'un  père  chrétien  donne  à 
sa  famille  ;  regardez-les  comme  vos  enfants  ;  rendez-les 
heureux  si  vous  le  voulez  être;  soulagez-les  le  plus  tût 
que  vous  pouvez  de  tous  les  impôts  violents  dont  la  néces- 
sité d'une  longue  guerre  les  a  surchargés  et  que  leur 
fidélité  leur  a  fait  supporter  avec  soumission.  Faites-les 
jouir  d'une  longue  paix  qui  seule  peut  rétahlir  les  affaires 
de  votre  royaume;  préférez  toujours  la  paix  aux  événe- 
ments douteux  de  la  guerre  et  souvenez-vous,  mon  Fils, 
que  la  plus  éclatante  victoire  coûte  toujours  trop  cher, 
quand  il  faut  la  payer  du  sarg  de  ses  sujets.  Ne  le  versez 
jamais,  s'il  est  possible,  que  pour  la  gloire  de  Dieu;  cette 
conduite  attirera  sur  vous  la  bénédiction  du  ciel  pendant 
le  cours  de  votre  règne  ;  recevez  la  mienne  dans  mes  der- 
niers embrassements  *. 


1.  L'abbé  Garrigues  de  Froment,  en  marge  du  manuscrit,  a 
mis  cette  noie  :  «  Si  monsieur  d'Aumale  donne  au  public 
cette  lettre,  qui  pourtant  est  devenue  fort  commune,  qu'il  la 
donne  à  la  suite  du  testament  sans  aucun  préamJjule.  » 

Bien  que  suivant  l'abbé,  cette  lettre  fût  devenue  fort 
commune,  cependant  nous  ne  l'avons  retrouvée  dans  aucun 
ouvrage  ou  recueil  du  temps.  Elle  n'a  été  comprise  ni  dans 
le  recueil  des  Lettres  de  Louis  XIV  publié  à  Edimbourg 
en  l"o5,  qui  s'arrête  en  1693,  ni  dans  ses  OEuvres  complètes 
publiées  par  Grouvelle  en  1806,  ni  dans  l'Édition  de  ses 
Mémoires  donnés  par  Dreyss  en  1860. 11  avait  bien  paru  en  1733 
une  prétendue  Lettre  de  Louis  XIV  à  Louis  XV.  Mais  cette 
lettre  n'est  qu'un  libelle  qui  fut  condamné  au  feu  par  arrêt  du 
Parlement  le  30  mars  [Ciironique  de  la  Régence,  t.  II,  p.  388). 
Nous  inclinons  à  croire  qu'une  confusion  s'est  faite  dans 
l'esprit  de  l'abbé  Garrigues  de  Froment,  entre  cette  lettre  et 
le  texte  des  dernières  paroles  de  Louis  XIV  à  son  petit-fils 
dont  plusieurs  variantes  avaient  été  en  efTet  publiées  (Voir 
sur  ces  variantes.  Le  Roi,  Curiosités  historiques).  Quant  à  la 
lettre  elle-même,  Villeroy  étant  un  des  rares  personnages  de 
la  Cour  qui  aient  continué  à  visiter  madame  de  Maintenon 
à  Saint-Cyr  après  la  mort  de  Louis  XIV,  il  est  plausible  qu'il 
l'ait  montrée  à  madame  de  Maintenon,  et  que  mademoiselle 


APPENDICE.  375 

d'Aumale  ait  pu,  ainsi  qu'elle  le  dit,  en  prendre  copie  sur 
l'original.  D'après  les  instructions  de  Louis  XIV,  Villeroy 
devait  remettre  celte  lettre  à  Louis  XV  quand  le  jeune  roi 
aurait  atteint  l'âge  de  dix-sept  ans,  c'est-à-dire  en  1727.  Mais 
à  cette  époque,  le  duc  d'Orléans  était  mort,  le  duc  du 
Maine  gracié  et  retiré  à  Sceaux,  et  Villeroy  lui-même  relégué 
dans  son  gouvernement  de  Lyon.  11  est  infiniment  probable 
que  la  lettre  n'aura  jamais  été  remise,  ce  qui  expliquerait 
qu'elle  ne  soit  point  connue. 


FIN 


TABLE 


INTRODUCTION I 

AVERTISSEMENT LXIII 

MADAME       DE       MAINTE  NON       ET       MADAME       DE       MON- 

TESPAN    ' 

MADAME  DE  MAINTENON  ET  LA  DUCHESSE  DE  BOUR- 
GOGNE   

MADAME     DE    MAINTENON    ET    LOUIS    XIV 

LE  SIÈGE  DE  TURIN.  —  l'aNNÉE  1709  ET  LES 
CHARITÉS     DE    M  A  D  A  M  E    D  E    M  A  I  N  T  E  N  0  N 

MORT   DE   LA    DUCHESSE   ET   DU   DUC   DE   BOURGOGNE.    .       302 

323 


MORT    DE    LOUIS    XIV 
APPENDICE 


181 


263 


369 


597-02.  —  Coulommiers.  Imp.  Paul  BRODARD.  —  1  03. 


hv- 


V 


•J 


\ 


\ 


University  of  Toronto 
Library 


DO  NOT 

REMOVE 

THE 

CARD 

FROM 

THIS 

POCKET 


Acme  Library  Gard  Pocket 
LOWE-MARTIN  CO.  LIMITED 


^'-  * 


3±' 


%^  N[- 


•  rr 


*«-:S 


'>-=^l^: 


•^^JC 


•^■ïr^ 


f^..^m 


,V:«-^^ 


■^:? 


\::"«' 


e  >.' 


^.  r^i